Items filtered by date: septembre 2020

Frantz Fanon. ''Les damnés de la terre''. Édition La Découverte/Poche, Paris, 1961, 312 pages

Introduction

Frantz Fanon (1925 - 1961) est un essayiste français de la Martinique, impliqué dans la lutte pour l'indépendance de l'Algérie. Au XXème siècle, tous deux engagé dans l'indépendance de l'Algérie, Frantz Fanon et Jean-Paul Sartre vont travailler ensemble dans la publication du livre ''Les Damnés de la terre''. Jean-Paul Sartre rédige la préface de cet ouvrage. Ce texte pose le problème du colonialisme dans la société moderne.

Frantz Fanon : la violence en héritage ?

Préface aux Damnés de la terre
Jean-Paul Sartre (1961)

Il n'y a pas si longtemps, la terre comptait deux milliards d'habitants, soit cinq cents millions d'hommes et un milliard cinq cents millions d'indigènes. Les premiers disposaient du Verbe, les autres l'empruntaient. Entre ceux-là et ceux-ci, des roitelets vendus, des féodaux, une fausse bourgeoisie forgée de toutes pièces servaient d'intermédiaires. Aux colonies la vérité se montrait nue ; les " métropoles " la préféraient vêtue ; il fallait que l'indigène les aimât. Comme des mères, en quelque sorte.

L'élite européenne entreprit de fabriquer un indigénat d'é- lite ; on sélectionnait des adolescents, on leur marquait sur le front, au fer rouge, les principes de la culture occidentale, on leur fourrait dans la bouche des bâillons sonores, grands mots pâteux qui collaient aux dents ; après un bref séjour en métropole, on les renvoyait chez eux, truqués. Ces mensonges vivants n'avaient plus rien à dire à leurs frères ; ils résonnaient ; de Paris, de Londres, d'Amsterdam nous lancions des mots " Parthénon !

Fraternité ! " et, quelque part en Afrique, en Asie, des lèvres s'ouvraient : "... thénon ! ... nité ! " C'était l'âge d'or.

Il prit fin : les bouches s'ouvrirent seules ; les voix jaunes et noires parlaient encore de notre humanisme mais c'était pour nous reprocher notre inhumanité. Nous écoutions sans déplaisir ces courtois exposés d'amertume. D'abord ce fut un émerveillement fier : comment ? Ils causent tout seuls ? Voyez pourtant ce que nous avons fait d'eux ! Nous ne doutions pas qu'ils acceptassent notre idéal puisqu'ils nous accusaient de n'y être pas fidèles ; pour le coup, l'Europe crut à sa mission : elle avait hellénisé les Asiatiques, créé cette espèce nouvelle, les nègres gréco-latins.

Nous ajoutions, tout à fait entre nous, pratiques : et puis laissons les gueuler, ça les soulage ; chien qui aboie ne mord pas. Une autre génération vint, qui déplaça la question. Ses écrivains, ses poètes, avec une incroyable patience, essayèrent de nous expliquer que nos valeurs collaient mal avec la vente de leur vie qu'ils ne pouvaient ni tout à fait les rejeter m les assimiler En gros, cela voulait dire : vous faites de nous des monstres votre humanisme nous prétend universels et vos pratiques racistes nous particularisent. Nous les écoutions, très décontractés : les administrateurs coloniaux ne sont pas payés pour lire Hegel, aussi bien le lisent-ils peu, mais ils n'ont pas besoin de ce philosophe pour savoir que les consciences malheureuses s'empêtrent dans leurs contradictions. Efficacité nulle.

Donc perpétuons leur malheur, il n'en sortira que du vent. S'il y avait, nous disaient les experts, l'ombre d'une revendication dans leurs gémissements, ce serait celle de l'intégration. Pas question de l'accorder, bien entendu : on eût ruiné le système qui repose, comme vous savez, sur la surexploitation. Mais il suffirait de tenir devant leurs yeux cette carotte : ils galoperaient. Quant à se révolter, nous étions bien tranquilles : quel indigène conscient s'en irait massacrer les beaux fils de l'Europe à seule fin de devenir européen comme eux ? Bref, nous encouragions ces mélancolies et ne trouvâmes pas mauvais, une fois, de décerner le prix Concourt à un nègre : c'était avant 39.


1961 Écoutez :

" Ne perdons pas de temps en stériles litanies ou en mimétismes nauséabonds. Quittons cette Europe qui n'en finit pas de parler de l'homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde. Voici des siècles... qu'au nom d'une prétendue "aventure spirituelle" elle étouffe la quasi-totalité de l'humanité. " Ce ton est neuf. Qui ose le prendre ? Un Africain, homme du tiers monde, ancien colonisé.

Il ajoute :

" L'Europe a acquis une telle vitesse folle, désordonnée... qu'elle va vers des abîmes dont il vaut mieux s'éloigner. " Autrement dit : elle est foutue. Une vérité qui n'est pas bonne à dire mais dont - n est- ce pas, mes chers co-continentaux ? - nous sommes tous, entre chair et cuir, convaincus.

Il faut faire une réserve, pourtant. Quand un Français, par exemple, dit à d'autres Français: " Nous sommes foutus ! " - ce qui, à ma connaissance, se produit à peu près tous les jours depuis 1930 -, c'est un discours passionnel, brûlant de rage et d'amour, l'orateur se met dans le bain avec tous ses compatriotes. Et puis il ajoute généralement: " À moins que... " On voit ce que c'est : il n'y a plus une faute à commettre ; si ses recommandations ne sont pas suivies à la lettre, alors et seulement alors le pays se désintégrera. Bref, c'est une menace suivie d'un conseil et ces propos choquent d'autant moins qu'ils jaillissent de l'intersubjectivité nationale.

Quand Fanon, au contraire, dit de l'Europe qu'elle court à sa perte, loin de pousser un cri d'alarme, il propose un diagnostic. Ce médecin ne prétend ni la condamner sans recours - on a vu des miracles - ni lui donner les moyens de guérir : il constate qu'elle agonise. Du dehors, en se basant sur les symptômes qu'il a pu recueillir. Quant à la soigner, non : il a d'autres soucis en tête ; qu'elle crève ou qu'elle survive, il s'en moque. Par cette raison, son livre est scandaleux.

Et si vous murmurez, rigolards et gênés : " Qu'est-ce qu'il nous met ! ", la vraie nature du scandale vous échappe : car Fanon ne vous " met " rien du tout ; son ouvrage - si brûlant pour d'autres - reste pour vous glacé ; on y parle de vous souvent, à vous jamais. Finis les Concourt noirs et les Nobel jaunes : il ne reviendra plus le temps des lauréats colonisés. Un ex-indigène " de langue française " plie cette langue à des exigences nouvelles, en use et s'adresse aux seuls colonisés :

" Indigènes de tous les pays sous-développés, unissez-vous ! "

Quelle déchéance : pour les pères, nous étions les uniques interlocuteurs ; les fils ne nous tiennent même plus pour des interlocuteurs valables : nous sommes les objets du discours. Bien sûr, Fanon mentionne au passage nos crimes fameux, Sétif, Hanoi', Madagascar, mais il ne perd pas sa peine à les condamner : il les utilise. S'il démonte les tactiques du colonialisme, le jeu complexe des relations qui unissent et qui opposent les colons aux " métropolitains " c'est pour ses frères ; son but est de leur apprendre à nous déjouer. Bref le tiers monde se découvre et se parle par cette voix.

On sait qu'il n'est pas homogène et qu'on y trouve encore des peuples asservis, d'autres qui ont acquis une fausse indépendance d'autres qui se battent pour conquérir la souveraineté, d'autres enfin qui ont gagné la liberté plénière mais qui vivent sous la menace constante d'une agression impérialiste. Ces différences sont nées de l'histoire coloniale, cela veut dire de 1 oppression. Ici la Métropole s'est contentée de payer quelques féodaux : là, divisant pour régner, elle a fabriqué de toutes pie- ces une bourgeoisie de colonisés ; ailleurs elle a fait coup double- la colonie est à la fois d'exploitation et de peuplement.

Ainsi l'Europe a-t-elle multiplié les divisions, les oppositions, forgé des classes et parfois des racismes, tenté par tous les expédients de provoquer et d'accroître la stratification des sociétés colonisées. Fanon ne dissimule rien : pour lutter contre nous, l'ancienne colonie doit lutter contre elle-même. Ou plutôt les deux ne font qu'un. Au feu du combat, toutes les barrières intérieures doivent fondre, l'impuissante bourgeoisie d'affairistes et de compradores, le prolétariat urbain, toujours privilégie, le lumpenproletariat des bidonvilles, tous doivent s'aligner sur les positions des masses rurales, véritable réservoir de l'armée nationale et révolutionnaire ; dans ces contrées dont le colonialisme a délibérément stoppé le développement, la paysannerie, quand elle se révolte, apparaît très vite comme la classe radicale- elle connaît l'oppression nue, elle en souffre beaucoup plus que les travailleurs des villes et, pour l'empêcher de mourir de faim, il ne faut rien de moins qu'un éclatement de toutes les structures.

Qu'elle triomphe, la Révolution nationale sera socialiste ; qu'on arrête son élan, que la bourgeoisie colonisée prenne le pouvoir, le nouvel État, en dépit d'une souveraineté formelle, reste aux mains des impérialistes. C'est ce qu illustre assez bien l'exemple du Katanga. Ainsi l'unité du tiers monde n'est pas faite : c'est une entreprise en cours qui passe par 1'union, en chaque pays, après comme avant l'indépendance, de tous les colonisés sous le commandement de la classe paysanne. Voilà ce que Fanon explique à ses frères d'Afrique, d'Asie, d'Amérique latine : nous réaliserons tous ensemble et partout le socialisme révolutionnaire ou nous serons battus un à un par nos anciens tyrans.


Il ne dissimule rien ; ni les faiblesses, ni les dis- cordes, ni les mystifications. Ici le mouvement prend un mauvais départ ; là, après de foudroyants succès, il est en perte de vitesse ; ailleurs il s'est arrêté : si l'on veut qu'il reprenne, il faut que les paysans jettent leur bourgeoisie à la mer. Le lecteur est sévèrement mis en garde contre les aliénations les plus dangereuses : le leader, le culte de la personne, la culture occidentale et, tout aussi bien, le retour du lointain passé de la culture africaine : la vraie culture c'est la Révolution ; cela veut dire qu'elle se forge à chaud. Fanon parle à voix haute ; nous, les Européens, nous pouvons l'entendre : la preuve en est que vous tenez ce livre entre vos mains ; ne craint-il pas que les puissances coloniales tirent profit de sa sincérité ?

Non. Il ne craint rien. Nos procédés sont périmés : ils peuvent retarder parfois l'émancipation, ils ne l'arrêteront pas. Et n'imaginons pas que nous pourrons rajuster nos méthodes : le néo-colonialisme, ce rêve paresseux des Métropoles, c'est du vent ; les " troisièmes forces " n'existent pas ou bien ce sont les bourgeoisies bidon que le colonialisme a déjà mises au pouvoir. Notre machiavélisme a peu de prises sur ce monde fort éveillé qui a dépisté l'un après l'autre nos mensonges. Le colon n'a qu'un recours : la force, quand il lui en reste ; l'indigène n'a qu'un choix : la servitude ou la souveraineté.

Qu'est-ce que ça peut lui faire, à Fanon, que vous lisiez ou non son ouvrage, c'est à ses frères qu'il dénonce nos vieilles malices, sûr que nous n'en avons pas de rechange. C'est à eux qu'il dit : l'Europe a mis les pattes sur nos continents, il faut les taillader jusqu'à ce qu'elle les retire ; le moment nous favorise : rien n'arrive à Bizerte, à Élisabethville, dans le bled algérien que la terre entière n'en soit informée ; les blocs prennent des partis contraires, ils se tiennent en respect, profitons de cette paralysie, entrons dans l'histoire et que notre irruption la rende universelle pour la première fois ; battons-nous : à défaut d'autres armes, la patience du couteau suffira.

Européens, ouvrez ce livre, entrez-y. Après quelques pas dans la nuit vous verrez des étrangers réunis autour d'un feu, approchez, écoutez : ils discutent du sort qu'ils réservent à vos comptoirs, aux mercenaires qui les défendent. Ils vous verront peut-être, mais ils continueront de parler entre eux, sans même baisser la voix. Cette indifférence frappe au cœur : les pères, créatures de l'ombre, vos créatures, c'étaient des âmes mortes, vous leur dispensiez la lumière, ils ne s'adressaient qu'à vous, et vous ne preniez pas la peine de répondre à ces zombies. Les fils vous ignorent : un feu les éclaire et les réchauffe, qui n'est pas le vôtre. Vous, à distance respectueuse, vous vous sentirez furtifs, nocturnes, transis : chacun son tour ; dans ces ténèbres d'où va surgir une autre aurore, les zombies, c'est vous.

En ce cas, direz-vous, jetons cet ouvrage par la fenêtre. Pourquoi le lire puisqu'il n'est pas écrit pour nous ? Pour deux motifs dont le premier est que Fanon vous explique à ses frères et démonte pour eux le mécanisme de nos aliénations : profitez- en pour vous découvrir à vous-mêmes dans votre vérité d'objets. Nos victimes nous connaissent par leurs blessures et par leurs fers : c'est ce qui rend leur témoignage irréfutable. Il suffit qu'elles nous montrent ce que nous avons fait d'elles pour que nous connaissions ce que nous avons fait de nous. Est-ce utile ?

Oui, puisque l'Europe est en grand danger de crever. Mais, direz-vous encore, nous vivons dans la Métropole et nous réprouvons les excès. C'est vrai : vous n'êtes pas des colons, mais vous ne valez pas mieux. Ce sont vos pionniers, vous les avez envoyés, outre-mer, ils vous ont enrichis ; vous les aviez prévenus : s'ils faisaient couler trop de sang, vous les désavoueriez du bout des lèvres ; de la même manière un État - quel qu'il soit - entretient à l'étranger une tourbe d'agitateurs, de provocateurs et d'espions qu'il désavoue quand on les prend.

Vous, si libéraux, si humains, qui poussez l'amour de la culture jusqu'à la préciosité, vous faites semblant d'oublier que vous avez des colonies et qu'on y massacre en votre nom. Fanon révèle à ses camarades - à certains d'entre eux, surtout, qui demeurent un peu trop occidentalisés - la solidarité des " métropolitains " et de leurs agents coloniaux. Ayez le courage de le lire : par cette première raison qu'il vous fera honte et que la honte, comme a dit Marx, est un sentiment révolutionnaire. Vous voyez : moi aussi je ne peux me déprendre de l'illusion subjective. Moi aussi, je vous dis : " Tout est perdu, à moins que... " Européen, je vole le livre d'un ennemi et j'en fais un moyen de guérir l'Europe. Profitez-en.
                                                                       *
Et voici la seconde raison : si vous écartez les bavardages fascistes de Sorel, vous trouverez que Fanon est le premier depuis Engels à remettre en lumière l'accoucheuse de l'histoire. Et n'allez pas croire qu'un sang trop vif ou que des malheurs d'enfance lui aient donné pour la violence je ne sais quel goût singulier : il se fait l'interprète de la situation, rien de plus. Mais cela suffit pour qu'il constitue, étape par étape, la dialectique que l'hypocrisie libérale vous cache et qui nous a produits tout autant que lui.


Au siècle dernier, la bourgeoisie tient les ouvriers pour des envieux, déréglés par de grossiers appétits, mais elle prend soin d'inclure ces grands brutaux dans notre espèce : à moins d'être hommes et libres, comment pourraient-ils vendre librement leur force de travail. En France, en Angleterre, l'humanisme se pré- tend universel. Avec le travail forcé, c'est tout le contraire : pas de contrat ; en plus de ça, il faut intimider ; donc l'oppression se montre.

Nos soldats, outre-mer, repoussant l'universalisme métropolitain, appliquent au genre humain le numerus clausus : puisque nul ne peut sans crime dépouiller son semblable, l'asservir ou le tuer, ils posent en principe que le colonisé n'est pas le semblable de l'homme. Notre force de frappe a reçu mission de changer cette abstraite certitude en réalité : ordre est donné de ravaler les habitants du territoire annexé au niveau du singe supérieur pour justifier le colon de les traiter en bêtes de somme.

La violence coloniale ne se donne pas seulement le but de tenir en respect ces hommes asservis, elle cherche à les déshumaniser. Rien ne sera ménagé pour liquider leurs traditions, pour substituer nos langues aux leurs, pour détruire leur culture sans leur donner la nôtre ; on les abrutira de fatigue. Dénourris, malades, s'ils résistent encore la peur terminera le job : on braque sur le paysan des fusils ; viennent des civils qui s'installent sur sa terre et le contraignent par la cravache à la cultiver pour eux.

S'il résiste, les soldats tirent, c'est un homme mort ; s'il cède, il se dégrade, ce n'est plus un homme ; la honte et la crainte vont fissurer son caractère, désintégrer sa personne. L'affaire est menée tambour battant, par des experts : ce n'est pas d'aujourd'hui que datent les " services psychologiques ". Ni le lavage de cerveau. Et pourtant, malgré tant d'efforts, le but n'est atteint nulle part : au Congo, où l'on coupait les mains des nègres, pas plus qu'en Angola où, tout récemment, on trouait les lèvres des mécontents pour les fermer par des cadenas.

Et je ne prétends pas qu'il soit impossible de changer un homme en bête : je dis qu'on n'y par- vient pas sans l'affaiblir considérablement ; les coups ne suffi- sent jamais, il faut forcer sur la dénutrition. C'est l'ennui, avec la servitude : quand on domestique un membre de notre espèce, on diminue son rendement et, si peu qu'on lui donne, un homme de basse-cour finit par coûter plus qu'il ne rapporte. Par cette raison les colons sont obligés d'arrêter le dressage à la mi- temps : le résultat, ni homme ni bête, c'est l'indigène. Battu, sous-alimenté, malade, apeuré, mais jusqu'à un certain point seulement, il a, jaune, noir ou blanc, toujours les mêmes traits de caractère : c'est un paresseux, sournois et voleur, qui vit de rien et ne connaît que la force.

Pauvre colon : voilà sa contradiction mise à nu. Il devrait, comme fait, dit-on, le génie, tuer ceux qu'il pille. Or cela n'est pas possible : ne faut-il pas aussi qu'il les exploite ? Faute de pousser le massacre jusqu'au génocide, et la servitude jusqu'à l'abêtissement, il perd les pédales, l'opération se renverse, une implacable logique la mènera jusqu'à la décolonisation. Pas tout de suite. D'abord l'Européen règne : il a déjà perdu mais ne s'en aperçoit pas ; il ne sait pas encore que les indigènes sont de faux indigènes : il leur fait du mal, à l'entendre, pour détruire ou pour refouler le mal qu'ils ont en eux ; au bout de trois générations, leurs pernicieux instincts ne renaîtront plus.

Quels instincts ? Ceux qui poussent les esclaves à massacrer le maître ? Comment n'y reconnaît-il pas sa propre cruauté retour- née contre lui ? La sauvagerie de ces paysans opprimés, comment n'y retrouve-t-il pas sa sauvagerie de colon qu'ils ont absorbée par tous les pores et dont ils ne se guérissent pas ? La raison est simple : ce personnage impérieux, affolé par sa toute- puissance et par la peur de la perdre, ne se rappelle plus très bien qu'il a été un homme : il se prend pour une cravache ou pour un fusil ; il en est venu à croire que la domestication des " races inférieures " s'obtient par le conditionnement de leurs réflexes.

Il néglige la mémoire humaine, les souvenirs ineffaçables ; et puis, surtout, il y a ceci qu'il n'a peut-être jamais su : nous ne devenons ce que nous sommes que par la négation intime et radicale de ce qu'on a fait de nous. Trois générations ? Dès la seconde, à peine ouvraient-ils les yeux, les fils ont vu battre leurs pères. En termes de psychiatrie, les voilà " traumatisés ".

Pour la vie. Mais ces agressions sans cesse renouvelées, loin de les porter à se soumettre, les jettent dans une contradiction insupportable dont l'Européen, tôt ou tard, fera les frais. Après cela, qu'on les dresse à leur tour, qu'on leur apprenne la honte, la douleur et la faim : on ne suscitera dans leurs corps qu'une rage volcanique dont la puissance est égale à celle de la pression qui s'exerce sur eux. Ils ne connaissent, disiez-vous, que la force ? Bien sûr ; d'abord ce ne sera que celle du colon et, bien- tôt, que la leur, cela veut dire : la même rejaillissant sur nous comme notre reflet vient du fond d'un miroir à notre rencontre.

Ne vous y trompez pas ; par cette folle rogne, par cette bile et ce fiel, par leur désir permanent de nous tuer, par la contracture permanente de muscles puissants qui ont peur de se dénouer, ils sont hommes : par le colon, qui les veut hommes de peine, et contre lui. Aveugle encore, abstraite, la haine est leur seul trésor : le Maître la provoque parce qu'il cherche à les abêtir, il échoue à la briser parce que ses intérêts l'arrêtent à mi-chemin ; ainsi les faux indigènes sont humains encore, par la puissance et l'impuissance de l'oppresseur qui se transforment, chez eux, en un refus entêté de la condition animale.


Pour le reste on a compris ; ils sont paresseux, bien sûr : c'est du sabotage. Sournois, voleurs : parbleu ; leurs menus larcins marquent le commencement d'une résistance encore inorganisée. Cela ne suffit pas : il en est qui s'affirment en se jetant à mains nues contre les fusils ; ce sont leurs héros ; et d'autres se font hommes en assassinant des Européens. On les abat : brigands et martyrs, leur supplice exalte les masses terrifiées. Terrifiées, oui : en ce nouveau moment, l'agression coloniale s'intériorise en Terreur chez les colonisés. Par là je n'entends pas seulement la crainte qu'ils éprouvent devant nos inépuisables moyens de répression mais aussi celle que leur inspire leur propre fureur.

Ils sont coincés entre nos armes qui les visent et ces effrayantes pulsions, ces désirs de meurtre qui montent du fond des cœurs et qu'ils ne reconnaissent pas toujours : car ce n'est pas d'abord leur violence, c'est la nôtre, retournée, qui grandit et les déchire ; et le premier mouvement de ces opprimés est d'enfouir profondément cette inavouable colère que leur morale et la nôtre réprouvent et qui n'est pourtant que le dernier réduit de leur humanité. Lisez Fanon : vous saurez que, dans le temps de leur impuissance, la folie meurtrière est l'inconscient collectif des colonisés.

Cette furie contenue, faute d'éclater, tourne en rond et ravage les opprimés eux-mêmes. Pour s'en libérer, ils en viennent à se massacrer entre eux : les tribus se battent les unes contre les autres faute de pouvoir affronter l'ennemi véritable - et vous pouvez compter sur la politique coloniale pour entretenir leurs rivalités ; le frère, levant le couteau contre son frère, croit détruire, une fois pour toutes, l'image détestée de leur avilissement commun. Mais ces victimes expiatoires n'apaisent pas leur soif de sang ; ils ne s'empêcheront de marcher contre les mitrailleuses qu'en se faisant nos complices: cette déshumanisation qu'ils repoussent, ils vont de leur propre chef en accélérer les progrès.

Sous les yeux amusés du colon, ils se prémuniront contre eux-mêmes par des barrières surnaturelles, tantôt ranimant de vieux mythes terribles, tantôt se ligotant par des rites méticuleux : ainsi l'obsédé fuit son exigence profonde en s'infligeant des manies qui le requièrent à chaque instant. Ils dansent : ça les occupe ; ça dénoue leurs muscles douloureusement contractés et puis la danse mime en secret, souvent à leur insu, le Non qu'ils ne peuvent dire, les meurtres qu'ils n'osent commettre.

En certaines régions ils usent de ce dernier recours : la possession. Ce qui était autrefois le fait religieux dans sa simplicité, une certaine communication du fidèle avec le sacré, ils en font une arme contre le désespoir et l'humiliation : les zars, les loas, les Saints de la Sainterie descendent en eux, gouvernent leur violence et la gaspillent en transes jusqu'à l'épuisement. En même temps ces hauts personnages les protègent : cela veut dire que les colonisés se défendent de l'aliénation coloniale en renchérissant sur l'aliénation religieuse.

Avec cet unique résultat, au bout du compte, qu'ils cumulent les deux aliénations et que chacune se renforce par l'autre. Ainsi, dans certaines psychoses, las d'être insultés tous les jours, les hallucinés s'avisent un beau matin d'entendre une voix d'ange qui les complimente ; les quolibets ne cessent pas pour autant : désormais ils alternent avec la félicitation.

C'est une défense et c'est la fin de leur aventure : la personne est dissociée, le malade s'achemine vers la démence. Ajoutez, pour quelques malheureux rigoureusement sélectionnés, cette autre possession dont j'ai parlé plus haut : la culture occidentale. À leur place, direz-vous, j'aimerais encore mieux mes zars que l'Acropole. Bon : vous avez compris. Pas tout à fait cependant car vous n'êtes pas à leur place. Pas encore. Sinon vous sauriez qu'ils ne peuvent pas choisir : ils cumulent. Deux mondes, ça fait deux possessions : on danse toute la nuit, à l'aube on se presse dans les églises pour entendre la messe ; de jour en jour la fêlure s'accroît. Notre ennemi trahit ses frères et se fait notre complice ; ses frères en font autant. L'indigénat est une névrose introduite et maintenue par le colon chez les colonisés avec leur consentement.

Réclamer et renier, tout à la fois, la condition humaine : la contradiction est explosive. Aussi bien explose-t-elle, vous le savez comme moi. Et nous vivons au temps de la déflagration : que la montée des naissances accroisse la disette, que les nouveaux venus aient à redouter de vivre un peu plus que de mourir, le torrent de la violence emporte toutes les barrières. En Algérie, en Angola, on massacre à vue les Européens. C'est le moment du boomerang, le troisième temps de la violence : elle revient sur nous, elle nous frappe et, pas plus que les autres fois, nous ne comprenons que c'est le nôtre.

Les " libéraux " restent hébétés : ils reconnaissent que nous n'étions pas assez polis avec les indigènes, qu'il eût été plus juste et plus prudent de leur accorder certains droits dans la mesure du possible ; Ils ne demandaient pas mieux que de les admettre par fournées et sans parrain dans ce club si fermé, notre espèce : et voici que ce déchaînement barbare et fou ne les épargne pas plus que les mauvais colons. La gauche métropolitaine est gênée : elle connaît le véritable sort des indigènes, l'oppression sans merci dont ils font l'objet, elle ne condamne pas leur révolte, sachant que nous avons tout fait pour la provoquer. Mais tout de même, pense-t-elle, il y a des limites : ces guérilleros devraient tenir à cœur de se montrer chevaleresques ; ce serait le meilleur moyen de prouver qu'ils sont des hommes.

Parfois elle les gourmande : " Vous allez trop fort, nous ne vous soutiendrons plus. " Ils s'en foutent : pour ce que vaut le soutien qu'elle leur accorde, elle peut tout aussi bien se le mettre au cul. Dès que leur guerre a commencé, ils ont aperçu cette vérité rigoureuse : nous nous valons tous tant que nous sommes, nous avons tous profité d'eux, ils n'ont rien à prouver. Us ne feront de traitement de faveur à personne.

Un seul devoir, un seul objectif : chasser le colonialisme par tous les moyens. Et les plus avisés d'entre nous seraient, à la rigueur, prêts à l'admettre mais Us ne peuvent s'empêcher de voir dans cette épreuve de force le moyen tout inhumain que des sous-hommes ont pris pour se faire octroyer une charte d'humanité : qu'on l'accorde au plus vite el qu'Us tâchent alors, par des entreprises pacifiques, de la mériter Nos belles âmes sont racistes.


Elles auront profit à lire Fanon ; cette violence irrépressible il le montre parfaitement, n'est pas une absurde tempête ni la résurrection d'instincts sauvages ni même un effet du ressentiment : c'est l'homme lui-même se recomposant. Cette vérité, nous l'avons sue, je crois, et nous l'avons oubliée : les marques de la violence, nulle douceur ne les effacera : c'est la violence qui peut seule les détruire. Et le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes.

Quand sa rage éclate, il retrouve sa transparence perdue, il se connaît dans la mesure même où il se fait ; de loin nous tenons sa guerre comme le triomphe de la barbarie ; mais elle procède par elle-même à l'émancipation progressive du combattant, elle liquide en lui et hors de lui, progressivement, les ténèbres coloniales. Dès qu'elle commence, elle est sans merci. Il faut rester terrifié ou devenir terrible ; cela veut dire : s'abandonner aux dissociations d'une vie truquée ou conquérir l'unité natale.

Quand les paysans touchent des fusils, les vieux mythes pâlissent, les interdits sont un à un renversés : l'arme d'un combattant, c'est son humanité. Car, en le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds.

Dans cet instant la Nation ne s'éloigne pas de lui : on la trouve où il va, où il est - jamais plus loin, elle se confond avec sa liberté. Mais, après la première surprise, l'armée coloniale réagit : il faut s'unir ou se faire massacrer. Les discordes tribales s'atténuent, tendent à disparaître : d'abord parce qu'elles mettent en danger la Révolution, et plus profondément parce qu'elles n'avaient d'autre office que de dériver la violence vers de faux ennemis.

Quand elles demeurent - comme au Congo -, c'est qu'elles sont entretenues par les agents du colonialisme. La Nation se met en marche : pour chaque frère elle est partout où d'autres frères combattent. Leur amour fraternel est l'envers de la haine qu'ils vous portent : frères en ceci que chacun d'eux a tué, peut, d'un instant à l'autre, avoir tué. Fanon montre à ses lecteurs les limites de la " spontanéité ", la nécessité et les dangers de " l'organisation ". Mais, quelle que soit l'immensité de la tâche, à chaque développement de l'entreprise la conscience révolutionnaire s'approfondit. Les derniers complexes s'envolent : qu'on vienne un peu nous parler du " complexe de dépendance " chez le soldat de l'ALN.

Libéré de ses œillères, le paysan prend connaissance de ses besoins : ils le tuaient mais il tentait de les ignorer ; il les découvre comme des exigences infinies. En cette violence populaire - pour tenir cinq ans, huit ans comme ont fait les Algériens, les nécessités militaires, sociales et politiques ne se peuvent distinguer. La guerre - ne fût-ce qu'en posant la question du commandement et des responsabilités - institue de nouvelles structures qui seront les premières institutions de la paix. Voici donc l'homme instauré jusque dans des traditions nouvelles, filles futures d'un horrible présent, le voici légitimé par un droit qui va naître, qui naît chaque jour au feu : avec le dernier colon tué, rembarqué ou assimilé, l'espèce minoritaire disparaît, cédant la place à la fraternité socialiste.

Et ce n'est pas encore assez : ce combattant brûle les étapes ; vous pensez bien qu'il ne risque pas sa peau pour se retrouver au niveau du vieil homme " métropolitain ". Voyez sa patience : peut-être rêve-t-il quelquefois d'un nouveau Dien-Bien-Phu ; mais croyez qu'il n'y compte pas vraiment : c'est un gueux luttant, dans sa misère, contre des riches puissamment armés. En attendant les victoires décisives et, souvent, sans rien attendre, il travaille ses adversaires à l'écœurement.

Cela n'ira pas sans d'effroyables pertes ; l'armée coloniale devient féroce : quadrillages, ratissages, regroupements, expéditions punitives ; on massacre les femmes et les enfants. Il le sait : cet homme neuf commence sa vie d'homme par la fin ; il se tient pour un mort en puissance, n sera tué : ce n'est pas seulement qu'il en accepte le risque, c'est qu'il en a la certitude ; ce mort en puissance a perdu sa femme, ses fils ; il a vu tant d'agonies qu'il veut vaincre plutôt que survivre ; d'autres profiteront de la victoire, pas lui : il est trop las. Mais cette fatigue du cœur est à l'origine d'un incroyable courage.

Nous trouvons notre humanité en deçà de la mort et du désespoir, il la trouve au-delà des supplices et de la mort. Nous avons été les semeurs de vent ; la tempête, c'est lui. Fils de la violence, il puise en elle à chaque instant son humanité : nous étions hommes à ses dépens, il se fait homme aux nôtres. Un autre homme : de meilleure qualité.
                                                                           *
Ici Fanon s'arrête. Il a montré la route : porte-parole des combattants, il a réclamé l'union, l'unité du continent africain contre toutes les discordes et tous les particularismes. Son but est atteint. S'il voulait décrire intégralement le fait historique de la décolonisation, il lui faudrait parler de nous : ce qui n'est certes pas son propos. Mais, quand nous avons fermé le livre, il se poursuit en nous, malgré son auteur : car nous éprouvons la force des peuples en révolution et nous y répondons par la force. Il y a donc un nouveau moment de la violence et c'est à nous, cette fois, qu'il faut revenir car elle est en train de nous changer dans la mesure où le faux indigène se change à travers elle.

À chacun de mener ses réflexions comme il veut. Pourvu toutefois qu'il réfléchisse : dans l'Europe d'aujourd'hui, tout étourdie par les coups qu'on lui porte, en France, en Belgique, en Angleterre, le moindre divertissement de la pensée est une complicité criminelle avec le colonialisme. Ce livre n'avait nul besoin d'une préface. D'autant moins qu'il ne s'adresse pas à nous. J'en ai fait une, cependant, pour mener jusqu'au bout la dialectique : nous aussi, gens de l'Europe, on nous décolonise : cela veut dire qu'on extirpe par une opération sanglante le colon qui est en chacun de nous. Regardons-nous, si nous en avons le courage, et voyons ce qu'il advient de nous.

Il faut affronter d'abord ce spectacle inattendu : le strip-tease de notre humanisme. Le voici tout nu, pas beau : ce n'était qu'une idéologie menteuse, l'exquise justification du pillage ; ses tendresses et sa préciosité cautionnaient nos agressions. Ils ont bonne mine, les non-violents : ni victimes ni bourreaux !
Allons ! Si vous n'êtes pas victimes, quand le gouvernement que vous avez plébiscité, quand l'armée où vos jeunes frères ont servi, sans hésitation ni remords, ont entrepris un " génocide ", vous êtes indubitablement des bourreaux.


Et si vous choisissez d'être victimes, de risquer un jour ou deux de prison, vous choisissez simplement de tirer votre épingle du jeu. Vous ne 1'en tirerez pas : il faut qu'elle y reste jusqu'au bout. Comprenez enfin ceci : si la violence a commencé ce soir, si l'exploitation l'oppression n'ont jamais existé sur terre, peut-être la non-violence affichée peut apaiser la querelle.

Mais si le régime tout entier et jusqu'à vos non-violentes pensées sont conditionnées par une oppression millénaire, votre passivité ne sert qu'à vous ranger du côté des oppresseurs. Vous savez bien que nous sommes des exploiteurs. Vous savez bien que nous avons pris l'or et les métaux puis le pétri des " continents neufs " et que nous les avons ramenés dans vieilles métropoles. Non sans d'excellents résultats : des pals des cathédrales, des capitales industrielles ; et puis quand crise menaçait, les marchés coloniaux étaient là pour l'amortir ou la détourner. L'Europe, gavée de richesses, accorda de jure l'humanité à tous ses habitants : un homme, chez nous, ça veut dire un complice puisque nous avons tous profité de l'exploitation coloniale.

Ce continent gras et blême finit par donner de ce que Fanon nomme justement le " narcissisme ". Cocteau s'agaçait de Paris, " cette ville qui parle tout le temps d'el même ". Et l'Europe, que fait-elle d'autre ? Et ce monstre sureuropéen, l'Amérique du Nord ? Quel bavardage : liberté égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela nous empêchait pas de tenir en même temps des discours racistes, sale nègre, sale juif, sale raton. De bons esprits, libéraux tendres - des néo-colonialistes, en somme - se prétendaient choqués par cette inconséquence ; erreur ou mauvaise foi : ri de plus conséquent, chez nous, qu'un humanisme raciste puisque l'Européen n'a pu se faire homme qu'en fabriquant des esclaves et des monstres.

Tant qu'il y eut un indigénat, ce imposture ne fut pas démasquée ; on trouvait dans le genre humain une abstraite postulation d'universalité qui servait couvrir des pratiques plus réalistes : il y avait, de l'autre côté c mers, une race de sous-hommes qui, grâce à nous, dans mi ans peut-être, accéderait à notre état. Bref on confondait genre avec l'élite. Aujourd'hui l'indigène révèle sa vérité; du coup, notre club si fermé révèle sa faiblesse : ce n'était ni plus ni moins qu'une minorité.

Il y a pis : puisque les autres se font hommes contre nous, il apparaît que nous sommes les ennemis du genre humain ; l'élite révèle sa vraie nature : un gang. Nos chères valeurs perdent leurs ailes ; à les regarder de près, on n'en trouvera pas une qui ne soit tachée de sang. S'il vous faut un exemple, rappelez-vous ces grands mots : que c'est généreux, la France. Généreux, nous ? Et Sétif ? Et ces huit années de guerre féroce qui ont coûté la vie à plus d'un million d'Algériens ? Et la gégène. Mais comprenez bien qu'on ne nous reproche pas d'avoir trahi je ne sais quelle mission : pour la bonne raison que nous n'en avions aucune. C'est la générosité même qui est en cause ; ce beau mot chantant n'a qu'un sens : statut octroyé.

Pour les hommes d'en face, neufs et délivrés, personne n'a le pouvoir ni le privilège de rien donner à personne. Chacun a tous les droits. Sur tous ; et notre espèce, lorsqu'un jour elle se sera faite, ne se définira pas comme la somme des habitants du globe mais comme l'unité infinie de leurs réciprocités. Je m'arrête ; vous finirez le travail sans peine ; il suffit de regarder en face, pour la première et pour la dernière fois, nos aristocratiques ver- tus : elles crèvent ; comment survivraient-elles à l'aristocratie de sous-hommes qui les a engendrées.

Il y a quelques années, un commentateur bourgeois - et colonialiste - pour défendre l'Occident n'a trouvé que ceci : " Nous ne sommes pas des anges. Mais nous, du moins, nous avons des remords. " Quel aveu ! Autrefois notre continent avait d'autres flotteurs : le Parthénon, Chartres, les Droits de l'homme, la svastika. On sait à présent ce qu'ils valent : et l'on ne prétend plus nous sauver du naufrage que par le sentiment très chrétien de notre culpabilité.

C'est la fin, comme vous voyez : l'Europe fait eau de toute part.

Que s'est-il donc passé ? Ceci, tout simplement, que nous étions les sujets de l'histoire et que nous en sommes à présent les objets. Le rapport des forces s'est renversé, la décolonisation est en cours ; tout ce que nos mercenaires peuvent tenter c'est d'en retarder l'achèvement. Encore faut-il que les vieilles " métropoles " y mettent le paquet, qu'elles engagent dans une bataille d'avance perdue toutes leurs forces. Cette vieille brutalité coloniale qui a fait la gloire douteuse des Bugeaud, nous la retrouvons, à la fin de l'aventure, décuplée, insuffisante.

On envoie le contingent en Algérie, il s'y maintient depuis sept ans sans résultat La violence a changé de sens ; victorieux nous l'exercions sans qu'elle parût nous altérer : elle décomposait les autres et nous, les hommes, notre humanisme restait intact ; unis par le profit, les métropolitains baptisaient fraternité, amour, la communauté de leurs crimes ; aujourd'hui la même, partout bloquée, revient sur nous à travers nos soldats, s'intériorise et nous possède.

L'involution commence : le colonisé se recompose et nous, ultras et libéraux, colons et " métropolitains ". nous nous décomposons. Déjà la rage et la peur sont nues : elles se montrent à découvert dans les " ratonnades " d'Alger. Où sont les sauvages, à présent ? Où est la barbarie ? Rien ne manque, pas même le tam-tam : les klaxons rythment " Algérie française " pendant que les Européens font brûler vifs des Musulmans. Il n'y a pas si longtemps. Fanon le rappelle, des psychiatres en congrès s'affligeaient de la criminalité indigène : ces gens-là s'entre-tuent, disaient-ils, cela n'est pas normal ; le cortex de l'Algérien doit être sous-développé. En Afrique centrale d'autres ont établi que " l'Africain utilise très peu ses lobes frontaux ".


Ces savants auraient intérêt aujourd'hui à poursuivre leur enquête en Europe et particulièrement chez les Français. Car nous aussi, depuis quelques années, nous devons être atteints de paresse frontale : les patriotes assassinent un peu leurs compatriotes ; en cas d'absence, ils font sauter leur concierge et leur maison. Ce n'est qu'un début : la guerre civile est prévue pour l'automne ou pour le prochain printemps. Nos lobes pourtant semblent en parfait état : ne serait-ce pas plutôt que, faute de pouvoir écraser l'indigène, la violence revient sur soi, s'accumule au fond de nous et cherche une issue ?

L'union du peuple algérien produit la désunion du peuple français : sur tout le territoire de l'ex-métropole, les tribus dansent et se préparent au combat. La terreur a quitté l'Afrique pour s'installer ici : car il y a des furieux tout bonnement, qui veulent nous faire payer de notre sang la honte d'avoir été battus par l'indigène et puis il y a les autres, tous les autres, aussi coupables - après Bizerte, après les lynchages de septembre, qui donc est descendu dans la rue pour dire : assez ? - mais plus rassis : les libéraux, les durs de durs de la gauche molle. En eux aussi la fièvre monte. Et la hargne.

Mais quelle frousse ! Ils se masquent leur rage par des mythes, par des rites compliqués ; pour retarder le règlement de comptes final et l'heure de la vérité, ils ont mis à notre tête un Grand Sorcier dont l'office est de nous maintenir à tout prix dans l'obscurité. Rien n'y fait ; proclamée par les uns, refoulée par les autres, la violence tourne en rond : un jour elle explose à Metz, le lendemain à Bordeaux ; elle a passé par ici, elle passera par là, c'est le jeu du furet. À notre tour, pas à pas, nous faisons le chemin qui mène à l'indigénat. Mais pour devenir indigènes tout à fait, il faudrait que notre sol fût occupé par les anciens colonisés et que nous crevions de faim.

Ce ne sera pas : non, c'est le colonialisme déchu qui nous possède, c'est lui qui nous chevauchera bientôt, gâteux et superbe ; le voilà, notre zar, notre loa. Et vous vous persuaderez en lisant le dernier chapitre de Fanon, qu'il vaut mieux être un indigène au pire moment de la misère qu'un ci-devant colon. Il n'est pas bon qu'un fonctionnaire de la police soit obligé de torturer dix heures par jour : à ce train-là, ses nerfs vont craquer à moins qu'on n'interdise aux bourreaux, dans leur propre intérêt, de faire des heures supplémentaires.

Quand on veut protéger par la rigueur des lois le moral de la Nation et de l'Armée, il n'est pas bon que celle-ci démoralise systématiquement celle-là. Ni qu'un pays de tradition républicaine confie, par centaines de milliers, ses jeunes gens à des officiers putschistes, n n'est pas bon, mes compatriotes, vous qui connaissez tous les crimes commis en notre nom, il n'est vraiment pas bon que vous n'en souffliez mot à personne, pas même à votre âme par crainte d'a- voir à vous juger. Au début vous ignoriez, je veux le croire, ensuite vous avez douté, à présent vous savez mais vous vous taisez toujours.

Huit ans de silence, ça dégrade. Et vainement : aujourd'hui, l'aveuglant soleil de la torture est au zénith, il éclaire tout le pays ; sous cette lumière, il n'y a plus un rire qui sonne juste, plus un visage qui ne se farde pour masquer la colère ou la peur, plus un acte qui ne trahisse nos dégoûts et nos complicités. Il suffit aujourd'hui que deux Français se rencontrent pour qu'il y ait un cadavre entre eux. Et quand je dis : un...La France, autrefois, c'était un nom de pays ; prenons garde que ce ne soit, en 1961, le nom d'une névrose.

Guérirons-nous ? Oui. La violence, comme la lance d'Achille, peut cicatriser les blessures qu'elle a faites. Aujourd'hui, nous sommes enchaînés, humiliés, malades de peur : au plus bas. Heureusement cela ne suffit pas encore à l'aristocratie colonialiste : elle ne peut accomplir sa mission retardatrice en Algérie qu'elle n'ait achevé d'abord de coloniser les Français. Nous reculons chaque jour devant la bagarre mais soyez sûrs que nous ne l'éviterons pas : ils en ont besoin, les tueurs ; ils vont nous voler dans les plumes et taper dans le tas.

Ainsi finira le temps des sorciers et des fétiches : il faudra vous battre ou pourrir dans les camps. C'est le dernier moment de la dialectique : vous condamnez cette guerre mais n'osez pas encore vous déclarer solidaires des combattants algériens ; n'ayez crainte, comptez sur les colons et sur les mercenaires : ils vous feront sauter le pas. Peut-être, alors, le dos au mur, débriderez-vous enfin cette violence nouvelle que suscitent en vous de vieux forfaits recuits. Mais ceci, comme on dit, est une autre histoire. Celle de l'homme. Le temps s'approche, j'en suis sûr, où nous nous joindrons à ceux qui la font.

Jean-Paul SARTRE
septembre 1961


Préface à l'édition de 2002
par Alice Cherki

Le livre Les Damnés de la terre paraît fin novembre 1961 aux Éditions François Maspero alors que son auteur, Frantz Fanon, atteint d'une leucémie, lutte contre la mort dans la clinique de Bestheda, près de Washington, aux États-Unis. Imprimé dans des conditions difficiles de semi-clandestinité pour ne pas être saisi à la sortie du marbre, le livre est interdit dès sa diffusion sous le chef d'inculpation d'« atteinte à la sécurité intérieure de l'État ». Cela s'était déjà produit pour le précédent livre de Fanon édité également par Maspero en 1959, L'An V de la révolution algérienne, et pour un certain nombre d'autres ouvrages relatifs à la guerre d'Algérie (comme Le Refus de Maurice Maschino, Le Déserteur de Maurienne ou, antérieurement, La Question de Henri Alleg). Ces interdictions étaient d'usage à l'époque.

Toutefois, le livre circule et la presse lui donne un large écho. Par un acheminement compliqué, via la Tunisie, Fanon en recevra le 3 décembre un exemplaire, ainsi que des coupures de presse, dont un long article de Jean Daniel paru dans L'Express du 30 novembre, plutôt élogieux. À la lecture qui lui en est faite, Fanon réplique : « Certes, mais ce n'est pas cela qui me rendra ma moelle. » Fanon meurt quelques jours plus tard, le 8 décembre 1961. Il avait trente-six ans.

En effet, il est né en 1925 à Fort-de-France, en Martinique, dans une famille de la petite bourgeoisie aisée. Enfant d'une fratrie nombreuse, il évolue dans un monde de vieille colonie où il n'est pas encore d'usage de s'interroger sur l'esclavage. Pourtant, très jeune, Fanon s'engage dans les Forces gaullistes, [6] le bataillon V, regroupant les volontaires des Caraïbes. C'est au cours de cet engagement qu'il acquiert sa culture de résistance, mais il y fait également l'expérience du racisme banal, quotidien. Démobilisé, avec la croix de guerre (qui lui avait été décernée par le futur général Salan, dont il avait coutume de dire que c'était la seule chose qu'il avait en commun avec lui), il revient en Martinique en 1945, passe son bac et fréquente Aimé Césaire (pour lequel il a une grande admiration mais dont il ne partage déjà pas les options politiques). Césaire, à l'époque, choisit de considérer la Martinique comme un département français.

Fanon se retrouve très rapidement en France pour poursuivre ses études de médecine, à Lyon. Parallèlement à ces études, il se passionne pour la philosophie, l'anthropologie, le théâtre, et s'engage tôt dans la spécialisation en psychiatrie. Dans le même temps, il n'adhère à aucun parti politique mais participe à toute la mouvance anticolonialiste et contribue à la rédaction d'un petit périodique, Tam Tam, destiné aux étudiants originaires des colonies. Et, surtout, il écrit un premier article dans la revue Esprit en 1952, « Le syndrome nord-africain », dans lequel il s'interroge sur l'ouvrier nord-africain, exilé, souffrant d'être un « homme mort quotidiennement » qui, coupé de ses origines et coupé de ses fins, devient un objet, une chose jetée dans le grand fracas.

À l'hôpital psychiatrique de Saint-Alban, où il restera quinze mois, Fanon fait une rencontre essentielle, celle de François Tosquelles, psychiatre d'origine espagnole et militant antifranquiste. Ce fut pour lui une formation déterminante, et sur le plan de la psychiatrie et sur celui de ses futurs engagements. Il y trouve le point de rencontre où l'aliénation est interrogée dans tous ses registres, au lieu de jonction du somatique et du psychique, de la structure et de l'histoire. En 1953, il passe le médicat des hôpitaux psychiatriques et est alors nommé à l'hôpital psychiatrique de Blida, en Algérie. Son premier livre, Peau noire, masques blancs, était déjà paru aux Éditions du Seuil, grâce à Francis Jeanson, en 1952.

En Algérie, il se trouve confronté non seulement à la psychiatrie classique des asiles, mais également à la théorie des [7] psychiatres de l'école d'Alger sur le primitivisme des indigènes. Il découvre, de proche en proche, la réalité coloniale de l'Algérie de l'époque. Il mettra dans un premier temps toute son énergie à transformer les services dont il a la responsabilité en y introduisant la « social-thérapie » pratiquée avec Tosquelles. Il n'aura de cesse de transformer ainsi le rapport des soignants aux aliénés, avec les Européens mais également avec les « indigènes » musulmans, cherchant à restaurer leurs référents culturels, leur langue, l'organisation de leur vie sociale, tout ce qui pouvait faire sens.

Cette petite révolution psychiatrique est reconnue aussi bien par le personnel soignant – pour la plupart engagé politiquement – que par des militants de la région. La réputation de Fanon s'étend. Nous sommes déjà en 1955 et la guerre d'Algérie a commencé. Fanon ne comprend pas l'aveuglement du gouvernement socialiste français devant le désir d'indépendance des Algériens et ses positions anticolonialistes sont de plus en plus connues. Il sera contacté par le mouvement « Amitiés algériennes », association humanitaire destinée à apporter un soutien matériel aux familles des détenus politiques, dirigée en fait par des militants nationalistes en liaison avec les combattants ayant pris le maquis près de Blida. La première demande qui lui est faite est celle de prendre en charge des maquisards souffrant de troubles psychiques.


C'est ainsi, par capillarité entre psychiatrie et engagement politique, que Fanon s'engage dans la lutte des Algériens pour leur indépendance. Fin 1956, il démissionne de son poste de médecin psychiatre, dans une lettre ouverte au résident général Robert Lacoste où il écrit qu'il lui est impossible de vouloir coûte que coûte désaliéner des individus, les « remettre à leur place dans un pays où le non-droit, l'inégalité et le meurtre sont érigés en principes législatifs, où l'autochtone, aliéné permanent dans son propre pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolu ». Fanon est expulsé d'Algérie.

Il passe ensuite trois mois en France, au premier trimestre 1957, séjour au cours duquel il ne trouve pas d'écho à sa conviction [8] que l'indépendance de l'Algérie est inéluctable. Aidé par la fédération de France du FLN, il rejoint Tunis où se met en place l'organisation extérieure du mouvement de libération nationale. La rupture est consommée. Fanon poursuivra à Tunis une double activité, à la fois psychiatrique et politique. Il deviendra membre de l'équipe du journal du FLN, El Moudjahid.

Il assistera de l'intérieur à toutes les contradictions du Front de libération nationale, y compris aux querelles grandissantes entre les représentants politiques et l'armée. Souvent déçu, il restera néanmoins un défenseur de la lutte de libération algérienne et un psychiatre constamment novateur. Il s'intéressera de plus en plus à l'Afrique subsaharienne et sera nommé par le gouvernement provisoire de la République algérienne ambassadeur itinérant en Afrique noire, fin 1959.

C'est l'année des indépendances africaines. Fanon sera véritablement un itinérant, se dépensant sans compter du Ghana au Cameroun, de l'Angola au Mali, afin de promouvoir un combat pour une véritable indépendance. Il envisage même la possibilité d'un front qui partirait du Mali pour traverser le Sahara et rejoindre les combattants algériens. Mais en décembre 1960, au cours d'un séjour à Tunis, Fanon découvre qu'il est atteint d'une leucémie myéloïde. Il lui reste un an à vivre, au cours duquel il écrira Les Damnés de la terre. Ce livre – dont le titre fut le seul qu'il choisit lui-même et non ses éditeurs – fut rédigé par un homme qui se savait condamné par un mal dont il n'ignorait pas, en tant que médecin, qu'il était alors incurable.

Dans une véritable course contre la montre et la mort, Fanon veut faire passer un dernier message. À qui ? Aux déshérités, qui ne sont plus essentiellement les prolétaires des pays industrialisés de la fin du XIXe siècle chantant « Debout les damnés de la terre, debout les forçats de la faim ». Les damnés de la terre auxquels Fanon s'adresse sont les déshérités des pays pauvres qui veulent réellement la terre et du pain, alors qu'à l'époque la classe ouvrière du monde occidental, souvent raciste et manifestement [9] ignorante des populations d'outre-mer, témoigne d'une relative indifférence au sort des colonies dont elle tire indirectement bénéfice.

Ni traité d'économie, ni essai de sociologie voire de politique, cet ouvrage est un appel et même un cri d'alarme sur l'état et le devenir des pays colonisés. Comme dans toute son œuvre, Fanon y met en tension politique, culture et individu, prenant en compte les effets de la domination économique, politique et culturelle sur le dominé. Son analyse insiste sur les conséquences de l'asservissement non seulement des peuples mais des sujets, et sur les conditions de leur libération, qui est avant tout une libération de l'individu, une « décolonisation de l'être ». Les Damnés de la terre est donc le dernier livre de Frantz Fanon. Il avait déjà écrit, en 1952 à l'âge de vingt-cinq ans, Peau noire, masques blancs et, en 1959, L'An V de la Révolution algérienne qui fut alors l'un des premiers livres édités par François Maspero. Il avait également produit de nombreux articles :

« Le syndrome nord-africain », déjà évoqué, des contributions de psychiatrie et notamment « Racisme et culture » au premier congrès des écrivains noirs en 1956, puis « Culture et nation » au deuxième congrès des écrivains noirs à Rome en 1959. Dans tous ces textes, le développement de l'argumentation est fondé non sur le théorique mais sur le vécu, point de départ du développement de sa pensée.

Déjà dans Peau noire, masques blancs, la réflexion sur le racisme était rattachée à la domination de certaines cultures décrétée unilatéralement : il ne s'agit pas d'un accident, d'un caprice psychologique, mais d'un système culturel d'oppression à l'œuvre également dans la situation coloniale. Lutter contre le racisme est vain si on n'éclaire pas les effets de l'oppression exercée par la culture dominante, oppression qui atteint les communautés, le politique et la culture mais aussi l'être psychique.


Dans ''Les Damnés de la terre'' se poursuit cette interrogation sur l'aliénation par un monde dominant qui subvertit et altère aussi bien les collectivités que les sujets dans leur devenir personnel. Le livre reprend, en les radicalisant dans le cadre du [10] combat politique, les données des rapports dominant/dominé et les conditions de libération, alliant au politique et à la culture la libération du sujet. Les deux derniers chapitres sont d'ailleurs consacrés l'un à la culture et son rapport avec la construction de la nation et l'autre aux troubles psychiques traumatiques engendrés de part et d'autre par la guerre d'Algérie. Fanon écrit à partir de son expérience singulière, depuis l'histoire immédiate, de sa plongée dans cette histoire, expérience qu'il lui est nécessaire d'élaborer et de transmettre.

L'écriture même suit ce mouvement : les différents thèmes qui composent les cinq chapitres du livre sont disposés comme des fragments, comme les strophes d'un poème auxquelles se mêlent des temps d'analyse rigoureuse mais toujours écrite dans une langue qui, comme le disait lui-même le jeune Fanon à propos de son premier livre Peau noire, masques blancs, cherche à produire, au-delà des significations, une compréhension qui n'est pas liée au seul maniement du concept.

On a pu et on peut reprocher à Fanon d'avoir mélangé les genres et les niveaux de discours – analyse politique, culturelle et psychologique –, d'avoir transposé du champ de son expérience de psychiatre confronté à l'aliénation mentale des données qui ne conviendraient pas au champ du politique. On a pu lui reprocher son style, en le qualifiant de lyrique et de prophétique. Mais, paradoxalement, c'est cela qui fait la modernité de Fanon. Psychiatre, son expérience des subjectivités en souffrance le plaçait au contact direct des déshérités.

On lui a reproché aussi d'avoir insisté sur la violence. Or Fanon savait d'expérience les effets de la violence exercée contre l'individu : celui-ci n'a d'autre recours pour lui-même que la pétrification dépersonnalisante ou l'envahissement par une terrible violence pulsionnelle qu'il va mettre en acte de façon erratique. Cette violence, au lieu d'être niée, doit être organisée en lutte de libération qui permet le dépassement. Dans « Racisme et culture », Fanon concluait ainsi son intervention :

« La culture spasmée et rigide de l'occupant, libérée, s'ouvre enfin à la culture du peuple devenu réellement frère. Les deux [11] cultures peuvent s'affronter, s'enrichir. [...] L'universalité réside dans cette décision de prise en charge du relativisme réciproque de cultures différentes une fois exclu irréversiblement le statut colonial. » Et dans Peau noire, masques blancs, il indiquait également ce dépassement entre le monde noir et le monde blanc :

« Tous deux ont à s'écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une véritable communication. » Cette vision de dépassement se retrouve, même si elle s'est radicalisée entre-temps dans le combat politique, dans Les Damnés de la terre.

La belle préface de Sartre à ce livre, que Fanon avait souhaitée, fut, semble-t-il, davantage lue au cours des années que le corps du texte. Et pourtant, d'une certaine façon, elle détourne les préoccupations et le ton de Fanon. Elle s'adresse essentiellement aux Européens, introduisant une première discordance entre ce texte et celui qu'il présente. Fanon, lui, s'adresse à tous les autres et leur parle effectivement d'un avenir où serait dépassée la « peur de l'autre ». Et, surtout, cette préface radicalise l'analyse de Fanon sur la violence. En effet, Sartre justifie la violence alors que Fanon l'analyse, ne la promeut pas comme une fin en soi mais y voit un passage obligé.

De ce fait, l'écrit de Sartre prend par instants des accents d'incitation à la criminalité. Des phrases telles que : « Lisez Fanon : vous saurez que, dans le temps de leur impuissance, la folie meurtrière est l'inconscient collectif des colonisés », ou encore : « Abattre un Européen, c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre », réduisent la portée des propositions de Fanon, parce qu'elles semblent justifier non plus la violence, mais le meurtre réel individuel.


On est dans la criminalité et non plus dans cette violence inhérente à tout être humain, qui est appel pour advenir comme être dans un possible de soi-même. Fanon, en lisant la préface de Sartre, ne fit aucun commentaire ; il resta même, contrairement à son habitude, extrêmement silencieux. Néanmoins, il écrivit à François Maspero qu'il espérait avoir, le moment venu, la possibilité de s'expliquer. [12] ''Les Damnés de la terre'', considéré comme un livre phare des années soixante-dix, essentiellement lié au tiers-mondisme et dont les avancées politiques étaient alors privilégiées au détriment de son interrogation insistante sur les fondements de l'aliénation de l'opprimé où qu'il se trouve, tomba ensuite dans l'oubli et, avec lui, l'ensemble de l'œuvre de Fanon considérée comme datée. Ses audaces politiques furent désignées comme obsolètes – puisque liées à une époque de la décolonisation dite révolue – et porteuses d'un espoir déçu par les faits. Fanon n'avait-il pas surestimé la force des masses paysannes dans les luttes de libération ?

Il se trouve que, dans le contexte politique de la lutte algérienne à l'époque, ce sont bien majoritairement les paysans qui constituaient les combattants. N'oublions pas que Fanon écrit une expérience historique ponctuelle. Et que, pour lui, le dynamisme du paysan peut aussi bien, comme il l'explique dans « Grandeur et faiblesses de la spontanéité » (chapitre 2 des Damnés de la terre), accompagner la réaction que la révolution. N'avait-il pas sous-estimé la force du religieux ? En fait, la lutte de libération algérienne qu'il avait rejointe ne se présentait pas comme une révolution islamique et ralliait différents courants – la plate-forme du congrès de la Soummam, en 1956, malgré les contradictions de ses inspirateurs, ne mettait pas en avant une centralité religieuse mais plutôt un recours à la pluralité.

L'appel de Fanon aux pays en voie de décolonisation à inventer, à créer un homme nouveau n'a-t-il pas été infirmé par le devenir des pays d'Afrique ? L'évolution géopolitique ultérieure ne constitue-t-elle pas un démenti à tous ses espoirs ? En fait, cette évolution a plutôt confirmé le bien-fondé de ses mises en garde (dans le chapitre « Mésaventures de la conscience nationale ») face à un devenir qu'il redoutait. Fanon analysait une réalité contingente et son livre ne peut être perçu comme « déphasé » que si on le limite au contexte de son époque au lieu de l'entendre comme un appel à ce qui serait possible. Que ses espoirs ne se soient pas concrétisés rendent-ils erronée la réalité à partir de laquelle il les exprimait ?

On le sait bien, cette réalité, y compris celle de la violence, ne se dit plus [13] aujourd'hui en termes d'oppression coloniale ou d'avenir du tiers monde, mais en termes d'accroissement des inégalités, d'écart grandissant entre le Nord et le Sud, d'exclusion, de réduction des sujets à des objets. Quarante ans après la décolonisation et la guerre d'Algérie, dans un monde que l'on a vu s'avancer vers le diktat de la mondialisation économique, cette réalité s'écrit et se profile quotidiennement dans le rapport Sud/Nord : est mise en place la corruption organisée, institutionnalisée par les gouvernements des pays d'Afrique et instaurée par les grandes sociétés pétrolières, pharmaceutiques et autres du monde développé.

Dans le même temps, et au nom de la non-ingérence mais surtout d'un impérialisme économique à maintenir, ce même monde s'est montré indifférent à la mise à mal de tout mouvement libérateur d'aspiration démocratique, de toute accession des peuples au gouvernement d'eux-mêmes dont Fanon rêvait et pour lesquels, de psychiatre engagé, il était devenu militant de la cause des peuples opprimés.

Mais cette réalité ne concerne pas seulement les pays dits « en voie de développement ». Elle concerne également l'accroissement des inégalités dans notre monde dit « développé », qui inscrit la nécessité de la précarité et du chômage pour les plus déshérités, quitte à lui donner une place topique et non pas utopique : cette place est celle de l'exclusion. Fanon la réfutait, car il ne voulait pas d'une vie pour chacun qui soit la « mort à bout touchant », une survie au quotidien, qui fait percevoir la vie « non comme épanouissement ou développement d'une fécondité essentielle mais comme lutte permanente contre une mort atmosphérique ». Fanon désirait que tout homme soit sujet de son histoire et acteur du politique.


Du Rwanda à la Bosnie, de l'Afghanistan au Moyen-Orient, sans épargner l'Amérique ni l'Europe, s'étend un monde fracturé, mis à feu et à sang, où les violences succèdent aux violences, où les États s'étonnent et s'indignent de ce qu'ils provoquent, la violence des populations engendrant un cycle infernal et déshumanisant, déstructurant la pensée, la vie et [14] l'avenir des générations du XXIe siècle, sur le plan de l'être individuel comme sur le plan collectif. On reparle aujourd'hui de la guerre d'Algérie ; on la nomme enfin alors que pendant trente-cinq ans elle fut appelée « événements ».

On réactualise et on dénonce la torture. Mais nombre des écrits actuels renvoient dos à dos les atrocités des deux camps alors en conflit, au détriment de l'analyse de la dissymétrie des forces. Ce rapport de forces de deux mondes coupés l'un de l'autre, excluant tout dialogue, que Fanon avait analysé pour son époque, n'est-il pas encore aujourd'hui à l'œuvre dans maintes régions du monde ? Quand les sociétés et les États développés s'étonnent de l'irruption de la violence au sein même de leurs territoires, l'indignation ne vient-elle pas prendre la place de l'entendement ? Entendre ceci : que se joue-t-il quand aucun pacte ne se tisse entre ces deux mondes, quand tout espace de médiation par la parole se referme et que le monde le plus fort se prétend propriétaire du lieu de l'autre, que ce lieu soit territorial, culturel ou psychique ? C'est justement la prévision de ce monde qui avait alarmé Fanon et qui l'avait poussé à écrire Les Damnés de la terre.

Il avait également perçu les conséquences traumatiques des guerres, y compris de libération, aux séquelles interminables, conduisant à la répétition de la violence et aux régressions ethniques et identitaires. Ces régressions traversent l'histoire du siècle finissant et ouvrent le nouveau sur une nouvelle et très vieille idée : présenter l'autre comme l'incarnation du mal et soi-même comme celle du bien. Ces figures, Fanon les décrit déjà dans son analyse de la situation coloniale dans Les Damnés de la terre : pour le colonisateur, le colonisé est l'incarnation du mal. Au-delà, il indique les effets dévastateurs, sur le plan subjectif, de cette configuration : celui désigné comme mal, figé sous le regard, éprouve d'abord de la honte désubjectivante, puis de la haine. Ce processus est aujourd'hui d'une étrange actualité.

Aussi faut-il relire Les Damnés de la terre au-delà de la période historique circonscrite où fut écrit cet ouvrage, et à la lumière de [15] notre modernité. Que nous donne-t-elle à voir ? La multiplication des laissés-pour-compte de la croissance, aussi bien au Sud qu'au Nord, mais aussi le renouvellement incessant de l'humiliation et de l'écrasement subjectif de tous ceux que cette même modernité désigne allégrement, face à la globalisation, comme les « sans » : sans patrie, sans territoire, mais aussi sans domicile, sans travail, sans papiers, sans droit à un espace de parole.

Lire ou relire Les Damnés de terre aide à comprendre ce qui se produit quand des êtres humains sont ainsi maintenus dans le registre de la privation : violences, recours aux régressions ethniques ou identitaires. Mais au-delà de ces thèmes insistants, l'actualité de Fanon réside aussi en ceci : de façon anticipatrice, à une époque où se renvoyaient dos à dos, d'un côté, l'analyse matérialiste de l'aliénation et des rapports de force et, de l'autre, une vision existentialiste ou culturaliste du sujet (ou même, sur le plan psychanalytique, une vision d'une aventure subjective coupée du monde environnant), il a tenté de mettre en place une nouvelle construction du savoir introduisant le corps, la langue et l'altérité comme expérience subjective nécessaire dans la construction même de l'avenir du politique.

Cette démarche n'est au fond pas si éloignée de celle de l'école de Marcuse ou, plus encore, des préoccupations des psychanalystes politiques de Vienne qui furent laminés par la Seconde Guerre mondiale et leur exil forcé aux Etats-Unis. Ce n'est donc pas un hasard si Fanon se présente comme d'une grande actualité. De par ses origines et son parcours, il recoupe les événements du siècle dernier dont il fut l'un des acteurs, aux prises avec les situations traumatiques qui ont scandé ce temps. Il est actuel aussi par sa vie et le mouvement de sa pensée au-delà de ce que l'on nomme la faillite des idéologies, en cette époque de globalisation économique et d'exclusion du sujet, la phrase, écrite par Fanon jeune, et qui guide toute sa pensée en acte – « Oh mon corps, fais toujours de moi un homme qui interroge ! » –, fait résonance chez beaucoup de jeunes de notre temps, quels que soient leur langue et leur lieu de naissance.


 « Le récit de la colonisation ne doit plus faire abstraction de la violence sexuelle »

Par Laurence Caramel Publié le 17 novembre 2019 à 17h00

RENDEZ-VOUS DES IDÉES. Les auteurs de « Sexe, race & colonies » qui avait suscité une vive polémique il y a un an, publient un nouvel ouvrage qui approndit la question de la domination sexuelle dans les empires coloniaux.

Ses détracteurs diront qu'il s'agit du même ouvrage sans les images. Ses auteurs défendront au contraire qu'il apporte des éclairages inédits sur une thématique – la domination sexuelle dans les empires coloniaux et son héritage dans les représentations des peuples soumis – appelée à occuper une place durable dans le champ de la recherche. Les deux ont raison.

Lire aussi Esclaves et migrants : il était une fois les Blancs

Un an après la parution très débattue de ''Sexe, race & colonies'' (éd. La Découverte) du fait principalement de la reproduction de plus d'un millier de dessins, peintures, clichés – pour beaucoup choquants – dans un écrin aux allures de beau livre, la publication de Sexualités, identités & corps colonisés, jeudi 14 novembre, réédite quinze articles du premier ouvrage auxquels s'ajoute une trentaine de nouvelles contributions. Une réflexion est ainsi proposée sur « la construction du corps sexualisé de la Polynésienne dans l'imaginaire européen » par l'anthropologue Serge Tcherkézoff, sur le regard des « médecins français et le sexe des Noir.e.s » par l'historienne Delphine Peiretti-Courtis ou encore sur « le sexe interracial sur le web » analysé par le philosophe Bernard Andrieu.

« Des passés qui émeuvent et choquent »

Cette exploration des imaginaires sexuels dans les empires coloniaux et postcoloniaux européens et japonais couvre toujours six siècles d'histoire, du XVe siècle à nos jours, sans reprendre toutefois un découpage chronologique, auquel lui est préférée une progression thématique. Ce nouveau volume, coordonné par un collectif paritaire de dix chercheurs parmi lesquels on retrouve les historiens Pascal Blanchard et Christelle Taraud, revient donc aux standards d'une publication académique. Editée par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), l'entreprise reçoit une validation scientifique qui avait pu sembler écornée, il y a un an, sous le feu de certaines critiques. En signant l'avant-propos, le président de l'institution, Antoine Petit, s'en fait le garant.

« Les travaux de recherche qui sont présentés dans cet ouvrage traitent d'un objet complexe : les dynamiques spatio-temporelles des relations entre colonisation, racisme, sexualité et domination des corps. Il s'agit d'un champ de recherches très prometteur qui associe historiens, anthropologues, géographes, sociologues, politistes, philosophes (...) La mise en partage de ces travaux, qui doivent être lus par tous, constitue un document incontournable de savoir sur des passés qui émeuvent, choquent et, en tout cas, interpellent », écrit-il.


Article réservé à nos abonnés Lire aussi Christiane Taubira : « Le livre "Sexe, race & colonies" restera une référence »

Les initiateurs du projet réfutent ainsi toute interprétation qui consisterait à discerner dans ce traitement dépouillé d'illustrations une forme de mea culpa.

« Il ne s'agit en aucun cas d'un repositionnement. Ce deuxième ouvrage apporte une pierre supplémentaire à un travail de long terme dont l'objectif est de rendre impossible le récit de la violence coloniale en faisant abstraction de la violence sexuelle qui l'accompagne », précise Christelle Taraud, dont plusieurs travaux portent sur la prostitution dans les territoires conquis par la France. « Avec Sexe, race & colonies, nous n'avions pas la prétention d'être parvenus à un livre parfait. Beaucoup de critiques qui ont été faites étaient recevables. Nous avions sous-estimé l'impact de certaines images et c'est pour cette raison que plus de 600 d'entre elles seront davantage explicitées, contextualisées dans la traduction anglaise qui paraîtra à l'automne 2020 aux Etats-Unis », poursuit-elle, tout en relativisant la portée de cet ajustement.

« Il existe dans les photos, les cartes postales, les affiches... que nous avons rassemblées une violence brute qu'aucun appareillage critique ne peut totalement supprimer. Ces images résonnent dans des parcours individuels, familiaux, dans des contextes sociétaux différents. Le choc initial est difficile, y compris pour nous, chercheurs. Est-ce pour cela qu'il faudrait les censurer ? Je ne le crois pas. Nous devons les regarder et en débattre pour que les sociétés dans lesquelles nous vivons changent.»

Introspection

Depuis un an, ce débat a été proposé à l'occasion de plus de 70 conférences organisées en France et à l'étranger, dans des universités ou des lieux plus grand public. Dans cette continuité, le 3 décembre à Paris, le Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) abritera un colloque sur la domination des corps au cours duquel vingt-sept images extraites du premier ouvrage seront discutées à l'aune de leur impact sur la fabrication des imaginaires des colonisateurs comme des colonisés.

Une vingtaine de mémoires de master ont par ailleurs été lancés pour approfondir certains pans encore insuffisamment inexplorés de cette histoire. « On ne s'engage pas sur un terrain de recherches comme celui-ci pour recueillir l'unanimité. Il faut au contraire essuyer les plâtres, accepter que certains de vos confrères considèrent votre travail comme illégitime. C'est le lot des précurseurs », se console Pascal Blanchard qui, au sein de l'Association pour la connaissance de l'histoire de l'Afrique coloniale (Achac), a initié d'autres projets comme celui sur l'histoire des « zoos humains », dont l'objectif était aussi de déconstruire les représentations de l'Autre à travers les images de ces manifestations en vogue au moment des expositions coloniales.

Lire aussi Erotisme et colonialisme, le piège de la fascination

Pour Christelle Taraud, qui se pose en féministe et en historienne engagée, cette introspection dans notre habitus mental est d'autant plus nécessaire qu'elle fait écho à une actualité marquée par la prise de conscience des violences faites aux femmes à travers le mouvement #metoo ou la dénonciation des féminicides : « Les femmes racisées ont deux fois plus de risques d'être harcelées ou violentées. »

Sexualités, identités & corps colonisés. XVe-XXIe siècle, sous la direction de Gilles Boëtsch, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Fanny Robles, Tracy Denean Sharpley-Whiting, Jean-François Staszak, Christelle Taraud, Dominic Thomas et Naïma Yahi. Editions du CNRS, 672 pages, 27 euros.

Published in Colonisation

« Why Nations fail » de Daron Acemoglu et James A. Robinson est un livre incontournable qui explique comment la liberté et le droit amènent un pays à la prospérité. Il est certains livres dont la lecture devrait être rendue obligatoire pour tout étudiant de première année en histoire, économie, sciences politiques, géographie, sociologie, philosophie ; et j'en passe.

Description du produit:

Pourquoi certains pays sont-ils riches et d'autres pauvres ? Est-ce dû à la culture, au climat, à la géographie ? Ou est-ce le résultat de l'ignorance des dirigeants politiques ? Daron Acemoglu et James A. Robinson montrent à l'aide de nombreux exemples que ces réponses ne tiennent pas la route. L'histoire et l'analyse économique suggèrent une explication différente : c'est la présence ou l'absence de certaines institutions politiques et économiques qui assure ou empêche le progrès vers la prospérité.

Les pays prospères disposent d'institutions inclusives, permettant à la population de limiter l'exercice du pouvoir politique et à chacun d'exercer des activités économiques conformément à son choix et ses talents - tout particulièrement si celles-ci sont innovatrices et entraînent la destruction créatrice des industries obsolètes. Par contre, les institutions extractives, qui caractérisent les pays pauvres, réservent un pouvoir politique quasi illimité à une élite qui façonne les institutions économiques afin d'en extraire un maximum de richesses au dépens du reste de la population.

Le passage des institutions extractives aux institutions inclusives est parsemé d'obstacles qu'Acemoglu et Robinson analysent en détail, s'appuyant sur un éventail d'exemples impressionnant, tirés de l'histoire de l'Empire romain, des cités-états mayas, de la Venise médiévale, de l'Union soviétique, de l'Amérique latine, de l'Afrique et des pays occidentaux. Ils élaborent ainsi une nouvelle théorie de l'économie politique d'une pertinence indéniable pour les grandes questions politiques et économiques d'aujourd'hui. À partir d'une grande variété d'exemples historiques, Acemoglu et Robinson montrent comment le développement des institutions, parfois dû à des circonstances très accidentelles, produit des conséquences énormes. L'ouverture d'une société, sa volonté de permettre la destruction créatrice, et l'État de droit semblent être des facteurs décisifs pour le développement économique.


Kenneth Arrow, professeur émérite, université de Stanford, lauréat du prix Nobel d'économie, 1972.
Tel est assurément le cas de l'ouvrage de Daron Acemoglu et James A. Robinson, Why nations fail, dont l'approche est aussi aisée que roborative, et qui a comme principale vertu d'immuniser à jamais celui qui s'y plonge contre les innombrables poncifs véhiculés depuis des décennies à propos des causes du sous-développement et, ce faisant, sur les moyens d'y remédier. De fait, si le livre est pour ainsi dire passé inaperçu en France1 (les raisons de ce silence mériteraient à elles seules un article), il est d'ores et déjà considéré comme un classique dans le monde, tant l'ampleur de ses analyses et leur force explicative semblent devoir marquer un jalon majeur dans la surabondante littérature consacrée aux inégalités de développement de par le monde.

Les institutions comptent pour la prospérité

La thèse des deux auteurs, un professeur d'économie au MIT et un enseignant de Harvard, spécialiste de l'Afrique et de l'Amérique latine, est assez facile à résumer : les inégalités dans le monde ne seraient liées ni à la géographie ni à la culture, comme cela est sans cesse répéter depuis des décennies, mais auraient leurs origines profondes dans les institutions, ou pour dire les choses autrement, dans la gouvernance des territoires concernés.

« It's the politics, stupid ! » Telle pourrait être l'idée centrale du livre résumée en un simple slogan, paraphrasant le célèbre « it's the economy, stupid ! », de la campagne Clinton de 1992. Si la Corée du Sud est immensément plus riche que son homologue du Nord, ou si les États-Unis sont bien plus prospères que leur voisin du sud du Rio Grande, cela ne tient ni au milieu naturel (les richesses minières se trouvaient dans le Nord de la péninsule coréenne, où sont d'ailleurs nées les premières industries du pays) ni à une différence générale de culture (les habitants de Nogales, cité frontalière de l'Arizona, et de son homonyme mexicaine, partagent le même fond culturel).

Ce que Why nations fail s'attache à démontrer au fil de ses riches 462 pages, c'est que ces écarts de développement sont fondamentalement liés au fait que les pays concernés n'ont pas les mêmes institutions et, partant, le même rapport à l'État de droit, clé ultime de la prospérité. Récapitulons la thèse du livre, même si celui-ci perd beaucoup à être résumé, dans la mesure où l'intérêt et le plaisir intense que l'on éprouve à sa lecture résident d'abord sur l'impressionnante palette d'exemples historiques et géographiques mobilisés pour étayer le propos. Les auteurs opposent ce qu'ils appellent les institutions politiques et économiques extractives et les institutions inclusives.

Institutions extractives, institutions inclusives

Les premières désignent une situation où le pouvoir politico-économique est concentré entre quelques mains, qui utilisent la contrainte pour confisquer (extraire) les richesses produites par les dominés. C'est ce qu'ont fait par exemple les conquistadors espagnols arrivés en Amérique lorsque, en quête de métaux précieux, ils se sont contentés de réduire les populations autochtones en esclavage, ce que n'ont pu faire les Britanniques plus au Nord, initiant dès lors une divergence de destin à l'origine des actuels écarts de développement entre les deux parties du continent.

La conséquence faciles à prévoir de telles institutions extractives c'est que les populations réduites au travail forcé ont d'autant moins de raisons de produire davantage. Les droits de propriété n'étant pas reconnus, elles n'ont strictement aucun intérêt, aucune incitation, à créer davantage de richesses, dès lors que ce sont d'autres qui en profiteront.

À l'inverse, les institutions inclusives sont celles où le pouvoir est à la fois largement distribué, et surtout contrôlé. C'est bien l'existence du pluralisme (en quoi réside la vertu cardinale de toutes bonnes institutions) qui garantit que le pouvoir ne sera pas accaparé par une clique à son seul profit, mais qu'au contraire il sera tenu en laisse, surveillé, contrebalancé, équilibré, corrigé, pondéré, et dès lors n'aura d'autre choix que de respecter les droits des individus. Dès lors, ceux-ci seront naturellement incités à innover pour créer davantage de richesses, des richesses dont eux-mêmes pourront profiter.


Il existe donc un cercle vertueux ou vicieux entre institutions économiques et politiques, selon qu'elles s'avèrent plus ou moins inclusives ou extractives. En effet, des institutions politiques largement inclusives, c'est-à-dire pluralistes, favorisent l'émergence de nouveaux secteurs économiques innovants et de nouvelles couches sociales prospères, qui n'auront dès lors de cesse que de contrôler et partager encore davantage le pouvoir ; les auteurs reviennent ainsi longuement sur la libéralisation et la démocratisation progressive des institutions anglaises à la suite de la « Glorieuse Révolution » de 1688.

À l'inverse, les institutions politiques et économiques extractives s'entretiennent mutuellement, comme le démontre une quantité impressionnante d'exemples historiques, empruntés à toutes les époques et tous les continents. En effet, les deux auteurs établissent un lien très puissant et pourtant en partie contre-intuitif entre absence de pluralisme politique et absence de développement économique.

Expliquons-nous : si le pouvoir politique est concentré entre quelques mains, les dominants n'ont strictement aucune raison de favoriser l'innovation, bien qu'elle soit un puissant facteur de développement économique. En effet, toute innovation est nécessairement accompagnée d'un processus de destruction créatrice, dont les effets sociaux et donc politiques sont forcément déstabilisateurs.

Pourquoi dès lors risquer de mettre en péril son pouvoir en favorisant de nouveaux secteurs qui peuvent tout à la fois détruire des emplois, et donc favoriser les troubles (pensons aux émeutes luddites de 1811-1812), et encourager l'émergence d'une nouvelle classe d'entrepreneurs prospères, dont les ambitions politiques ont toutes les chances de suivre de près le succès économique ?

À tout prendre, du point de vue des politiquement puissants, il est bien préférable de conserver un niveau de vie global moins élevé, tant que la part qu'ils extraient de la richesse collective reste, elle, stable. Comment ne pas penser ici à Poutine et à son choix de la « puissance pauvre » – un choix il est vrai dans la lignée de nombre de ses prédécesseurs à la tête de l'État russe2 ?

Pourquoi innover ?

En effet, quel intérêt pour le Kremlin de favoriser l'émergence d'une classe d'entrepreneurs russes innovants qui pourraient remettre en cause l'ordre politique en place, dès lors que l'économie de rente actuelle, fondée sur l'extraction de richesses minières, suffit amplement à financer la puissance militaire de l'État russe et la fortune personnelle de la clique au pouvoir derrière les remparts de la Place rouge ?

Why Nations Fail contient de nombreux autres exemples illustrant un tel raisonnement, finalement vieux comme le monde, et que nul n'a mieux résumé que Friedrich von Gentz, un collaborateur de Metternich, qui répondit un jour au philanthrope anglais Richard Owen, qui tentait de convaincre le gouvernement autrichien d'adopter des réformes sociales à même d'améliorer les conditions de vie des habitants les plus pauvres de l'empire Habsbourg :

« Nous ne souhaitons absolument pas que les masses puissent devenir plus riches et plus indépendantes... car sinon comment les dirigerions-nous ?3 »

Encore une fois, un tel résumé ne donne qu'une idée très appauvrie de ce qui fait l'intérêt de ce livre extraordinairement stimulant, car il ne saurait convenablement suggérer l'incroyable panoplie d'exemples historiques mobilisés par les auteurs ; des exemples qui touchent à toutes les époques et tous les continents. Ce faisant, l'ouvrage constitue une inépuisable mine, dans laquelle chacun peut piocher à loisir pour nourrir sa propre réflexion, et ce d'autant plus que leur exposition se fait dans une langue limpide et un style privilégiant toujours le concret : si le récit contient des chiffres et est agrémenté d'un certain nombre de cartes et d'illustrations, il nous épargne gracieusement toute équation4 et tout jargon...


Bien sûr, un esprit hexagonal formaté à concevoir un livre comme un harmonieux jardin à la française sera sans doute quelque peu dérouté par l'absence de plan réellement cohérent et par le côté un peu fouillis de l'ensemble. Mais outre que cette impression est familière à tout esprit cartésien dès lors qu'il lit un ouvrage anglo-saxon, ce sentiment est en l'occurrence d'autant moins problématique que le livre comporte un index thématique très bienvenu et extrêmement complet. Et puis, tout enseignant sait que répétition ne saurait nuire, quitte à sacrifier quelque peu l'élégance d'ensemble...

« Why Nations fail » : Etat ou absence d'État ?

Plutôt que de m'attarder sur des points mineurs qui ne sauraient en aucune façon dissuader le lecteur de se précipiter sur cette inestimable contribution à l'un des débats les plus rebattus des sciences sociales, je voudrais plutôt insister sur quelques points supplémentaires, qui me paraissent importants, et qui rendent la lecture de l'ouvrage encore plus passionnante. Le premier, c'est que Robinson et Acemoglu montrent de manière récurrente qu'il est peut-être une chose encore pire pour le développement économique d'une région et le bien-être de ses habitants que des institutions extractives : c'est l'absence de tout État.

Aux libéraux pressés et autres anarcho-capitalistes tentés de jeter le bébé avec l'eau du bain, Why nations fail montre que l'absence de toute autorité étatique capable de faire respecter l'ordre public y compris par la force conduit inéluctablement à une forme d'anarchie qui ne saurait profiter qu'aux plus puissants, comme l'ont bien vu nombre de philosophes politiques depuis Hobbes, et comme le montre encore aujourd'hui l'exemple bien connu de la Somalie ; mais les auteurs en donnent beaucoup d'autres tout aussi convaincants, comme l'Afghanistan, Haïti, le Népal, ou encore la Sierra Leone.

Un degré suffisant de centralisation politique, pour reprendre le terme employé par les auteurs, apparaît donc comme une condition indispensable au développement économique, à condition bien entendu que cet état de fait ne soit pas synonyme de concentration du pouvoir en quelques mains.

Le pire étant bien entendu le cas de pays cumulant un pouvoir autocratique et kleptocratique pour autant incapables de maintenir l'ordre sur l'ensemble de leur territoire, comme le Zaïre de Mobutu en a offert la quintessence.

En lisant les nombreuses pages que Robinson et Acemoglu consacrent aux ravages de régions entières livrées à l'anarchie et à la loi du plus fort, le spécialiste du philosophe Alain ne peut s'empêcher de penser aussitôt à l'auteur des Propos, qui lui non plus n'a jamais cessé de tenir les deux mêmes bouts de la chaine: l'ordre juste et la liberté. En effet, pour l'auteur du Citoyen contre les pouvoirs, le policier au carrefour est absolument indispensable si l'on ne veut pas aboutir à un chaos, dont seuls les plus puissants peuvent espérer bénéficier.

Mais dans le même temps, l'obéissance à cet ordre de droit ne saurait en aucune façon dispenser les citoyens, à commencer par les plus modestes, de veiller à chaque instant à contrôler les pouvoirs, à les tenir soigneusement en laisse, afin d'éviter qu'ils n'en fassent qu'à leur tête et ne violent les droits individuels en cherchant à instrumentaliser les lois à leur profit.

Contre l'apologie naïve du libéralisme

Une autre idée du livre illustre les limites de certaines apologies naïves du marché, qui contribuent autant à décrédibiliser l'authentique libéralisme que les inepties démondialisatrices si populaires en France. Il s'agit de l'idée selon laquelle la présence du marché ne suffit pas à elle seule à garantir des institutions inclusives (pluralistes), qui requièrent également des règles du jeu équitables pour assurer un véritable État de droit de nature à engendrer un développement économique durable.

L'exemple des États-Unis du XIXe siècle et des « Robber Barons » montre qu'une solide législation antitrust est indispensable pour empêcher la cristallisation d'un pouvoir monopolistique empêchant l'émergence de nouveaux acteurs économiques, garantie indispensable de pluralisme et de prospérité à long terme. Ce faisant, les auteurs retrouvent une idée centrale du libéralisme classique, que l'on retrouve aussi bien chez les néo-libéraux des années 1930 (dont la Bible fut The Good Society de Walter Lippmann) que chez les ordolibéraux allemands de l'après-guerre5.


Le dernier point sur lequel je voudrais insister et qui est riche d'enseignements pour l'historien, concerne la part de contingence qui existe nécessairement dans l'histoire du développement économique de tout pays. Acemoglu et Robinson accordent notamment une grande importance dans leur livre à ce qu'ils appellent les petites différences et les moments critiques dans l'histoire de tel ou tel pays. Il suffit en effet parfois de peu de choses pour que l'histoire de deux espaces diverge considérablement à partir d'un point de bifurcation pourtant assez ténu.

C'est ainsi que le destin politique de l'Angleterre vers davantage de pluralisme et une monarchie de plus en plus tempérée est largement le résultat d'une série de petites différences liées à l'histoire politique particulière de l'Angleterre moderne mais aussi à des données sociologiques comme le développement du commerce atlantique à l'origine de l'émergence d'une classe de marchands prospères et qui ont finalement abouti à un destin singulier, la révolution de 1688 débouchant in fine sur la Révolution industrielle.

Là encore, les deux auteurs montrent que les données géographiques (la présence de charbon), culturelles (le lien, cher à Max Weber, entre protestantisme et esprit capitaliste) ou techniques (les fameuses inventions) qui ont longtemps été mobilisées pour expliquer pourquoi la Révolution industrielle a trouvé son berceau au Royaume-Uni, négligent la dimension institutionnelle, pourtant capitale dans cette affaire.

En effet, ils montrent combien le caractère davantage pluraliste des institutions anglaises explique largement le succès du processus d'industrialisation outre-Manche, tandis que sur le continent, « sans les changements dans les institutions et le pouvoir politique similaire à ceux qui ont émergé en Angleterre après 1688, il était peu probable que les pays absolutistes puissent bénéficier des innovations et des nouvelles technologies de la Révolution industrielle6 ».

En d'autres termes, s'il y a une part de contingence dans l'histoire politique de chaque nation, il n'y a aucun hasard à ce que des pays comme l'Espagne, la Russie ou l'empire austro-hongrois n'aient pas vu fleurir en leur sein les entrepreneurs et les innovations qui ont en revanche trouvé dans la relativement pluraliste Grande-Bretagne un écosystème particulièrement favorable.

Why Nations fail : une démonstration solide

Ces quelques aperçus ne donnent qu'une toute petite idée de la richesse peu ordinaire d'un livre qui présente toutes les caractéristiques de ce que l'on est en droit d'attendre d'un grand livre de sciences sociales : une thèse claire appuyée sur une démonstration solide, elle-même fondée sur une information fiable, et déployée dans une langue limpide, fuyant tout jargon inutile. C'est peu dire que l'ouvrage d'Acemoglu et Robinson remplit amplement tous ces critères.

Le résultat, c'est qu'une fois qu'on l'a lu et que l'on s'en est bien imprégné, il ne se passe pas une seule journée sans qu'un fait tiré de l'actualité ou bien encore une nouvelle lecture ne vous y ramène et ne semble apporter une illustration supplémentaire à la pourtant déjà très riche galerie d'exemples qu'il recèle. Mieux, pour ceux qui avaient encore quelques doutes, cette lecture roborative vous vaccinera à jamais contre les torrents d'insanités déversés à flots continus dans notre pays sur les supposés ravages du capitalisme ou du libéralisme et leur prétendue responsabilité dans les inégalités réputées croissantes du monde globalisé actuel.

Lorsque je fais un cours de géographie à des collégiens ou des lycéens, j'ai coutume de commencer par cette question : pourquoi le Japon, une chaîne de montagnes au milieu de l'océan, sans aucune ressource naturelle et régulièrement secoué par de tragiques tremblements de terre, est-il devenu l'un des pays les plus riches au monde, tandis que le Congo, l'Angola, ou le Venezuela, qui regorgent littéralement de richesses naturelles, sont parmi les plus pauvres de la planète ?


Parce que l'un est bien gouverné et permet à ses habitants de déployer leurs trésors d'ingéniosité pour créer des richesses à leur profit et au profit de tous, tandis que les autres sont sous la coupe de gouvernants corrompus qui en leur volant leurs rares biens, les dissuadent d'en créer de nouveaux. Bref, pour résumer, il n'est d'autres richesses que la population d'un pays, et la clé du succès réside dans la bonne gouvernance, c'est-à-dire dans un ordre de droit garanti par des pouvoirs contrôlés. Désormais, grâce à Acemoglu et Robinson, je vais pouvoir renouveler à l'infini mon stock d'exemples !

Édition française : Daron Acemoglu et James A. Robinson, Prospérité, puissance et pauvreté: Pourquoi certains pays réussissent mieux que d'autres, Markus Haller éditions, 2015.

article initialement publié en août 2016.

1. Il a bien été traduit en français, mais il est difficile d'en trouver la moindre recension. Les revues académiques semblent avoir passé sa parution sous silence. Les rares mentions de l'ouvrage dans la presse généraliste sont souvent biaisées, comme le montre cet exemple du Monde du 10 mai 2016, où l'on peut lire sous la plume de Philippe Vadjoux que Daron Acemoglu et Joan (sic) Robinson auraient « remis en cause la théorie du ruissellement – toute la population profiterait de la richesse produite par les plus riches –, en montrant que les dirigeants économiques accaparaient la plus-value au détriment du reste de la population», ce qui est une lecture si biaisée du livre qu'on est en droit de douter que l'auteur l'ait tout simplement lu !

2. Cf. Georges Sokoloff, La puissance pauvre : une histoire de la Russie de 1815 à nos jours, Paris, Fayard, 1993.

3. p. 225 : « We do not desire at all that the great masses shall become well off and independent... How could we otherwise rule over them ? »

4. Pour ceux qui sont amateurs du genre ou qui estiment qu'il s'agit là d'une preuve indispensable de scientificité, ils peuvent en trouver à foison dans cet autre livre des deux auteurs : Daron Acemoglu, James A. Robinson, Economic origins of dictatorship and democracy, Cambridge University Press, 2006.

5. Sur les néo-libéraux des années 1930 et plus largement pour tout ce qui touche à l'histoire du libéralisme au XXe siècle), l'ouvrage de référence est celui d'Angus Burgin, The Great Persuasion : Reinventing Free Markets Since the Depression, Cambridge University Press, 2012. Sur les ordolibéraux, voir Patricia Commun, Les ordolibéraux : histoire d'un libéralisme à l'allemande, Paris, Les Belles Lettres, 2016.

6. p. 222 : « Without the changes in political institutions and political power smilar to those that emerged in England after 1688, there was little chance for absolutist countries to benefit from the innovations and new techonologies of the Industrial Révolution ».

Rentabilité PÉRIPHÉRIQUE versus rentabilité par le CENTRE.

 Depuis que les démons de l'argent ont envoûté les hommes et les femmes de notre époque, en lieu et place de l'UBUNTU négro-africain qui met en avant la DIGNITÉ, L'HONNEUR, LA FIDÉLITÉ ET L'INTÉGRITÉ avec comme cerises sur le gâteau, le respect de la parole donnée, l'amour du prochain et l'éveil spirituel, on assiste à une course folle à qui peut prendre la place de l'autre (inversion de la polarité + et -).

L'homme écrase le POUVOIR CRÉATEUR de la femme avec ''son'' argent:

''Tu fais même quoi dans cette maison? Tu n'es qu'une consommatrice exclusive. Je t'entretiens même pourquoi? Ta dot m'a coûté trop cher. Je ne fais que porter ta famille sur mes épaules. Je n'arrive plus à vivre ma propre vie, etc."

Les connaissances de la femme, durement acquises à l'école après tant d'années de sacrifices ne servent plus à rien: après l'entrevue d'embauche, pour être recrutée et avoir sa part d'argent, on lui demande d'apporter l'argent pour avoir l'argent. En plus, on lui exige le SEXE, ça ou rien. Une fois recrutée, pour continuer de recevoir l'argent empoisonné, elle doit continuer de donner son SEXE, je veux dire son CORPS, pour mériter de continuer à se promener dans une entreprise souillée de fond en comble par le désordre sexuel, la dispersion des fluides énergétiques et les pratiques sataniques.

Une femme mariée trompe son époux avec son amant de ''patron'' pour ramener à la maison quelques miettes de billets de papier-monnaie empoisonnés. On dirait les restes de la nourriture que l'on sert à un chien affamé et honteux.

Dans les Universités et les grandes écoles, on parle de ''Notes sexuellement transmissibles''.

Quelle galère!


L'argent qu'on lui donne à la fin du mois, après voir enlevé l'argent du taxi, il ne lui reste plus rien sur la main pour son entretien personnel et subvenir à ses besoins élémentaires. Une simple grippe vient racler les miettes qui restent encore dans son porte-monnaie. Sa mère est malade, elle courre chercher son gars pour qu'il fasse un geste. Yeuch.......

En réponse à ces invectives masculines et à sa forte pression libidineuse mal assumée et mal argentée, la famille dit à la fille:

''Fais de ton travail ton mari. Une femme doit être autonome. Tu ne dois pas toujours dépendre d'un homme pour vivre. Si tu tends la main à un homme tout le temps, il va te manquer de respect. Le mariage n'est pas une obligation. Tu peux être heureuse sans passer par un homme. Un homme te sert même à quoi, etc."

Et le piège des démons de l'argent s'est refermé sur les hommes et les femmes dit de la ''modernité". Dès lors, c'est la personne la plus ''envoûtée'' par l'odeur du papier-monnaie qui prend les ''commandes'' du couple ou de la relation.

La "rentabilité périphérique'' des entreprises est transposée dans les couples et les relations humaines les plus feutrées. On ne parle désormais qu'en terme de papier-monnaie et du pouvoir de l'imbécilisation et de la déchéance spirituelle qu'il confère. Tu n'as pas le nkap, tu n'es rien. Tu as le nkap plus que moi, tu peux me parler.

Si tu n'as pas le nkap, va même vendre ta mère à condition que tu ais ta part de nkap.

Ta part quoi!

Tu gagnes l'argent plus que l'homme, tu lui tires dessus à bout portant avec les paroles bien empoissonnées par le venin de l'argent. Tu peux même marcher sur son autorité sans cligner les sourcils.

Ta part quoi! Lui c'est qui? Il peut même faire quoi?

Tu as le nkap plus que la femme, tu la piétines jusqu'à lui rappeler qu'elle n'est même pas obliger de te faire des enfants. Poufffff...... Au secours.....!!!!! Tu la blesses, tu l'énerves, elle t'énerve, elle se fâche, vous vous fâchez, tu n'es même pas obligé de lui demander ''pardon''. Tu vas toi dehors chercher une autre femme que les blancs appelle ''maîtresse''.

Tu as l'argent, non! Tu fais l'enfant dehors avec ton argent, elle découvre, elle se fâche, tu ajoutes une autre ''maîtresse'' sur l'autre comme pour lui dire ''tu crois même que quoi...!'''

En réaction à cette forfaiture, elle dit que tu vas ''lire l'heure''. Elle fait sa part d'enfant sur ton dos. L'enfant d'un autre qui a le nkap plus que toi. Gère alors!

Eh Dieu!


Dès que la femme arrive au pays de l'homme blanc, elle a enfin l'occasion de se servir des institutions qui sont spécialisées à l'éloignement de l'homme et de la femme pour montrer à l'homme qu'il va apprendre à comprendre ce que le mot "'vengeance'' veut dire. Conflit sur conflit, mépris sur mépris. Puis divorce et versement de la pension alimentaire par l'homme. Pension alimentaire d'abord pour elle et ensuite pour les enfants. L'homme est prié de libérer les lieux. Les enfants sont abandonnés à eux-mêmes et finissent par être placés dans les foyers d'accueil. Bonjour la dépression et la dislocation de la famille.

L'homme qui n'est pas fort mentalement, soit il tue les enfants pour mettre un terme au ''chantage de la pension alimentaire'', soit il disparaît du pays des blancs pour aller affronter seul les nouveaux défis ailleurs au bled, soit il fait comme le couple TAKAM récemment aux États-Unis: il tue la femme et se tue. Point à la ligne.

On n'en parle plus.

Que les enfants se débrouille seuls.

Où est passée la rentabilité par le CENTRE (Éveil spirituel)?

Ceux qu'il est convenu de qualifier "d'êtres humains" ont baissé le froc devant les autres éléments de la création qui leurs sont ''inférieurs'' et de nature différente. L'argent c'est le papier issu des arbres qui nous entourent.

Comment les "'êtres humains" peuvent-ils détruire la forêt, c'est-à-dire brûler le bois qui produit le papier qui sert à fabriquer l'argent et en même temps, ils vendent leur dignité et leur honneur pour de l'argent?

Comment les "'êtres humains" peuvent-ils utiliser le papier hygiénique pour s'embellir et en même ils hypothèquent ou suppriment la vie de leur prochain pour du papier-monnaie?

Pourquoi le papier-monnaie a-t-il plus de ''valeur'' que le papier hygiénique?

Qui a pris la décision de placer la ''valeur'' du premier au-dessus de celle du second, lequel termine sa course dans le berceau des ''eaux bénites'' des toilettes?

À quel moment cette décision a-t-elle été prise et pourquoi? Par qui?

Pourquoi les "êtres humains" dans son écrasante majorité, ont décidé de respecter scrupuleusement cette injonction existentielle ?

L'insalubrité et le désordre extérieure sont des miroirs de l'insalubrité et du désordre intérieure.

Sauve qui peut !!!!!


 Les enfants noirs sont surreprésentés dans les services de protection de l'enfance en Ontario

 Dans un article de Radio-Canada, publié le 29 août 2020, le journaliste Thilelli Chouikrat nous informe que les enfants noirs sont surreprésentés dans les services de protection de l'enfance en Ontario, soutient une étude publiée dans la semaine du 24 août 2020 par le laboratoire de recherche Vulnérabilité, trauma, résilience et culture (V-TRaC) de l'Université d'Ottawa. Ce constat, alarmant selon des experts, doit donner lieu à la mise en place de formations antiracistes pour les intervenants sociaux, centrées sur une approche anti-oppressive et interculturelle, explique la recherche.

Un besoin urgent de formation pour les intervenants sociaux

Jude Mary Cénat, professeur de psychologie à l'Université d'Ottawa, a dirigé la recherche en question. Selon lui, un enfant noir a près de deux à quatre fois plus de chance de faire l'objet d'une enquête de la part d'une société d'aide à l'enfance et d'être placé en famille d'accueil qu'un enfant blanc avec des problèmes familiaux similaires.

À lire aussi :

Les personnes noires surreprésentées dans les contacts avec la police de Toronto

Des étudiants noirs en médecine au Canada comme dans les années 19002

Son étude indique par ailleurs que les disparités raciales en matière de protection de l'enfance sont encore plus marquées dans les grandes villes à forte concentration de communautés noires. Par exemple, à Toronto, où 8 % de la population est noire, 41 % des enfants pris en charge sont noirs. Il estime que les personnes qui travaillent au sein des sociétés d'aide à l'enfance en Ontario ne sont pas assez formées pour prendre en charge les familles des communautés noires.

« Un enfant noir qui arrive à l'école et qui n'est pas assez propre, il va se faire signaler plus facilement pour négligence. Alors qu'un enfant blanc, on va discuter avec ses parents pour leur dire : "c'est important l'hygiène corporelle". » (Jude Mary Cénat, professeur de psychologie à l'Université d'Ottawa)

« Alors qu'ils sont sous la tutelle des services de protection de l'enfance, les enfants noirs sont victimes de racisme et d'isolement, et sont souvent criminalisés », poursuivent les auteurs de la recherche. L'étude est le fruit de rencontres menées avec des intervenants sociaux d'une des 50 sociétés d'aide à l'enfance de la province. La méthodologie a également impliqué des rencontres avec des représentants communautaires et des familles.


 

 Les chercheurs ont aussi procédé à l'analyse des programmes de travail social des collèges et universités de l'Ontario. Près de la moitié des établissements d'enseignement en question ne proposent pas un seul cours obligatoire sur la question de la diversité, souligne Jude Mary Cénat. Selon le chercheur, ce problème touche les Afro-Canadiens partout au pays : les familles canadiennes noires qui sont nouvellement arrivées et même les familles noires qui sont canadiennes depuis toujours sont sujettes à la surreprésentation dans la protection de l'enfance, explique-t-il.

C'est pourquoi il estime primordial de proposer, dans les établissements, des formations axées sur la diversité culturelle, mais aussi sur l'antiracisme.

« Il faut être formé pour poser les bonnes questions, pour avoir les bonnes informations, au lieu de juger les gens avec une grille qui est une grille qui parle selon la majorité blanche. Cette grille-là, tout le monde n'y répond pas. » (Jude Mary Cénat, professeur de psychologie à l'Université d'Ottawa)

« Il recommande la mise en place de commissions qui portent sur l'inclusion et l'équité au sein de chaque société d'aide à l'enfance pour mettre en place des actions. Ça fait longtemps qu'on réfléchit, là il faut qu'il y ait des actions », affirme-t-il.

Un problème qui n'est pas récent

Alana Butler est professeure associée à la Faculté d'éducation de l'Université Queen's. Elle a travaillé sur la question de la surreprésentation des enfants noirs dans la protection de l'enfance et pense que cette problématique est loin d'être nouvelle.


« Il y a des études depuis 10 ans sur la question, mais rien ne change », déplore-t-elle.

 En 2016 déjà, le ministère des Services à l'enfance et à la jeunesse de l'Ontario a financé un programme de recherche intitulé Une vision une voix, et qui relevait de fortes disparités dans la prise en charge des enfants afro-canadiens et blancs par la protection de l'enfance.

La professeure explique cette surreprésentation par un racisme structurel et des stéréotypes négatifs auxquels sont exposées les familles noires.

« Les parents noirs sont davantage touchés par la pauvreté, et ont donc plus de chance d'être dans des situations où ils pourraient être accusés de négligence, que ce soit en termes de sécurité alimentaire, de sécurité du logement » (Alana Butler, professeure assistante à la faculté d'éducation de l'université Queen's)

Selon elle, ces représentations perdurent et influencent les interactions entre les familles et les travailleurs sociaux. À la question de savoir si des formations ponctuelles seraient suffisantes, elle est catégorique :

« Non (...). La tendance serait alors d'aller simplement vers une journée d'ateliers. Ce serait trop fragmentaire. »

Selon elle, les formations doivent être intégrées au programme d'apprentissage et ne doivent pas être limitées à un cours. Interrogé sur cette étude, le ministère des Services à l'enfance et à la jeunesse indique avoir annoncé en juillet son intention de remanier le système de protection de l'enfance (Nouvelle fenêtre3), en consultation avec les dirigeants de la communauté noire et les experts en systèmes.

« D'autres initiatives appuieront davantage de placements en milieu familial et le recrutement d'aidants culturellement appropriés pour répondre à divers besoins culturels, précise un courriel du ministère. »

Que ceux qui ont des yeux pour entendre, ''entendent''. Que ceux qui ont des oreilles pour voir, ''voient''. Qu'ayant "vu'' et ''entendu'', que chacun-e agisse donc en conséquence pour ne pas se retrouver sur le chemin du trop tard.

Voici ci-dessous un message que l'on peut lire dans le site Web: www.famhas.ca

 Si vous avez un membre de la communauté noire qui fait face à des défis de santé mentale: stress, anxiété, dépression et autres, problèmes de famille... qui veut parler à un professionnel psychothérapeute pour recevoir l'aide professionnelle? Orientez-le sur le site de l'organisme Famhas qui offre 2 sessions sans frais à tous les membres de la communauté noire d'Ottawa-Gatineau. Allez sur leur site www.famhas.ca et sélectionnez Olivier Engoute. L'aide se fait en présentiel, par téléphone et par zoom. Le plus important c'est de recevoir de l'aide en toute confidentialité. Le programme ne durera que quelques mois.

Vie, Santé, Force!

Published in Actualités
Top