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LE TRIOMPHE DE CHEIKH ANTA DIOP

 Publication 28/02/2020

Marginalisé, combattu et voué aux gémonies de son vivant, le savant égyptologue intransigeant au plan scientifique, est aujourd'hui célébré par nombre d'intellectuels d'ici et d'ailleurs. Boubacar Boris Diop, revient sur son legs à la jeunesse africaine.

Durant toute sa vie, Cheikh Anta Diop aura été presque seul contre tous. Ostracisé par la communauté scientifique occidentale, traité de fou par le pouvoir socialiste d'alors, le savant sénégalais n'a jamais transigé à propos de sa thèse sur l'origine africaine de l'humanité. Jusqu'à ce que l'histoire lui donne raison. "La victoire de Cheikh Anta est tellement énorme que c'en est même devenue agaçant pour ses anciens contradicteurs.

Certains toujours en vie n'ont même pas daigné reconnaître qu'ils se sont trompés", estime Boubacar Boris Diop. Le journaliste, écrivain et éditorialiste de SenePlus, revient à l'occasion d'une conférence inaugurale de l'Ucad, le 7 février dernier, sur la trajectoire de l'égyptologue à travers ses travaux sur les langues nationales, le panafricanisme, les bases d'un développement afrocentré, son culte du savoir, etc.

Boubacar Boris Diop - Le legs de Cheikh Anta Diop à la jeunesse africaine:


http://www.youtube.com/watch?v=5sHBPO9-0lg&feature=emb_title

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Les expériences "médicales" dans les camps nazis (1)

 L'horreur des médecins nazis, un documentaire de Michel Cymes:

 


 http://www.youtube.com/watch?v=V6rXKu_NPjQ

 A Auschwitz, sévissait le docteur Joseph Mengele dont voici un portrait :

Joseph Mengele est né en 1911 à Günzburg, en Bavière. Il était le fils d'un riche industriel, d'une famille catholique aisée et nationaliste. Il fait des études de philosophie et de médecine, et dirige à 32 ans le laboratoire de recherches raciales de Francfort. En effet, les convictions politiques de Joseph Mengele ont fortement influencé ses travaux universitaires. A 20 ans, il adhère aux Casques d'acier, une organisation nationaliste d'anciens combattants. En 1934, c'est avec enthousiasme qu'il entre aux Sections d'assauts, les SA. Quatre ans plus tard, ce fervent nazi sollicite et obtient son entrée au NSDAP (parti nazi) puis à la SS en 1938.

Il se livre à des recherches sur les jumeaux

Dans le même temps, en 1935, Mengele a soutenu sa thèse d'anthropologie qui porte sur 1' « examen radiomorphologique de la partie antérieure de la mâchoire inférieure dans quatre groupes raciaux ». Ses conclusions, absurdes d'un point de vue scientifique, veulent prouver la "supériorité" de l'Européen de type nordique, incarnation parfaite de la race aryenne. Entre 1940 et 1943, Joseph Mengele sert notamment dans la Waffen SS. A la suite d'une blessure sur le front de l'Est qui le rend médicalement inapte au combat, il rentre en Allemagne Il est promu au grade de Hauptsturmfiirhrer, de capitaine, et reçoit quatre décorations.

Il arrive à Auschwitz le 30 mai 1943, avec la fonction de médecin-chef de Birkenau.

Que fait-il à Auschwitz ?

Il participe aux sélections des déportés « valides au travail » à l'arrivée des convois. Il déploie ici une énergie et un zèle peu communs afin de remplir les chambres à gaz. Des témoins l'ont vu abattre lui même une mère qui refusait d'être séparée de ses enfants. Il utilise les déportés pour ses expériences médicales. Il fait mettre les jumeaux dans des blocks à part (des baraques).

Il les examine, les mesure, les tue pour disséquer leur cadavres. Ces expériences n'apportent rien, ne débouchent sur rien, mais il les continue, dans une sorte de délire, d'obsession. Son objectif est de faciliter la reproduction des soi-disant "êtres supérieurs que seraient les "aryens", les Allemands. Il fait une sorte de catalogue des traits physiques mais n'est aucunement un précurseur de la génétique. C'est plutôt une sorte de collectionneur d'anomalies physiques.

 


 

Après la guerre, le "docteur" Mengele réussit à fuir et serait mort en 1979 au Brésil.

Le témoignage d'une infirmière sur le délire raciste des expériences inutiles du Docteur Mengele:

« Je me rappelle la petite Dagmar. Elle était née à Auschwitz en 1944 de mère autrichienne et j'avais aidé à la mettre au monde. Elle est morte après que Mengele lui eut fait des injections dans les yeux pour essayer d'en changer la couleur. La petite Dagmar devait avoir des yeux bleus !... » Témoignage d'Ella Lingens, infirmière polonaise déportée à Auschwitz, cité par H. Langbein, Hommes et femmes à Auschwitz, Paris, Fayard, 1975

Après la guerre, une commission d'enquête sur les Crimes allemands en Pologne rapporte qu'il y eut d'autres expériences, tout aussi inutiles, menées par d'autres médecins nazis :

« Il y a des preuves irréfutables qui démontrent que certaines expériences ont été faites sur des hommes vivants. Ce sont les dépositions de plusieurs témoins et le compte rendu de la séance de la Section de chirurgie du 16 décembre 1943 qui cite notamment: 90 castrations, 10 ablations d'ovaires et une ablation de l'oviducte. Les expériences avaient lieu dans le Block 10 du camp principal.

On peut les classer comme suit : expériences visant à l'examen du cancer, expériences de stérilisation, expériences hématologiques et sérologiques. Le plus souvent, des juives étaient employées à cet effet. Beaucoup d'entre elles furent à plusieurs reprises l'objet d'expériences. On constata, après quelques essais, qu'une fois opérées, les femmes n'étaient plus bonnes pour les expériences et dès lors on les expédiait directement aux chambres à gaz.

Les expériences de stérilisation au moyen de rayons étaient l'oeuvre du professeur Schumann de Berlin, lieutenant d'aviation de la Wehrmacht. Beaucoup de femmes vomissaient violemment après de telles expériences, beaucoup moururent peu après. Au bout de trois mois, chaque opérée subissait encore deux opérations de contrôle, pendant lesquelles une partie de leurs organes était incisée afin d'en vérifier l'état. C'est probablement à la suite de transformations hormonales provoquées par ces opérations que les jeunes filles vieillissaient précocement et faisaient l'impression de femmes âgées. Quant aux hommes, un testicule seulement était soumis à l'insolation.

Après cette opération, ils retournaient aux Blocks généraux et, après un repos d'une journée seulement, ils étaient remis au travail, sans qu'on tienne compte de leur état de santé. Beaucoup d'entre eux succombaient à la première expérience. Ceux qui y avaient survécu étaient au bout d'un mois castrés par le même Schumann, qui collectionnait les testicules coupés et les expédiait à Berlin.

On choisissait pour ces expériences des hommes et des femmes jeunes et robustes, le plus souvent des juifs de Grèce. Au cours d'une séance, trente femmes environ étaient soumises à l'insolation. De telles séances étaient organisées par Schumann deux ou trois fois par semaine. Mais c'est le professeur Clauberg, gynécologue allemand, qui fut le principal expérimentateur sur des êtres humains vivants. » (Les Crimes allemands en Pologne, Varsovie, 1948, rapport de la commission générale d'enquête sur les crimes allemands en Pologne).


Tableau des expériences "pseudo-médicales" réalisées dans les camps

Auschwitz

• Expériences de stérilisation sur des femmes par injections intra utérines
• Expériences de stérilisation sur des hommes et des femmes au moyen de rayons X (150 expériences)
• Etude de l'évolution du cancer de la matrice (au moins 50 victimes)
• Expériences sur les phlegmons (au moins 30)
• Examens de l'atrophie du foie
• Modification dans l'organisme sous l'influence de la faim
• Expériences sur les jumeaux (111 victimes)
• Expériences avec de la mescaline : obtention des aveux
• Expériences à l'aide de brûlures (16 victimes)
• Expériences par électrochocs, sur des aliénés
• Expériences avec le sérum sanguin, afin d'obtenir un titre d'agglutination plus élevé, mélange de sang des groupes A II et B III
• Expériences sur la malaria
• Fabrication de moulages en plâtre d'organes génitaux féminins prélevés sur les déportées

Buchenwald

• Expériences de "traitement" au phénol
• Essais de vaccins de typhus exanthématique
• Controle du vaccin de la fièvre jaune (485 cobayes humains)
• Immunisation avec des vaccins de Frankel (gangrène gazeuse) (15 victimes)
• Expériences sur des hormones
• Expériences sur la pervitine
• Expérience sur des bombes incendiaires au caoutchouc phosphoreux (5 victimes)
• Expériences en graznd nombre sur des vaccins ou pseudo-vaccins contre la dysenterie, l'hépatite épidémique, la tuberculose...

Dachau

• Expériences de ponction du foie (175 victimes environ)
• Expériences sur la malaria (1.100 cobayes humains)
• Expériences d'absorption d'eau de mer (40 victimes)
• Expériences de basses pressions (plus de 200 victimes)
• Expériences sur le froid (250 victimes)
• Expériences sur la tuberculose (114 victimes)
• Opérations chirurgicales expérimentales inutiles
• Essais d'alimentation
• Emploi de la mescaline
• Cristalisation du sang par solution

Mauthausen

• Mêmes expériences sur les vaccins (2.000 victimes)
• Expériences avec des poux contaminants

Natzweiler

Schirmeck

• Expériences sur le typhus
• Expériences sur l'ypérite et le phosgène (300 victimes)
• Expérience avec l'urotropine

Expériences menées par les professeurs Hirt, Bickenbach et Letz, de l'Université allemande de Starsbourg, dans une section spéciale appelée "Héritage des ancêtres"

Neuengamme

• Expériences de désintoxication de l'eau potable polluée par des substances toxiques (plus de 150 victimes)

Ravensbrück

• Expériences sur la gangrène gazeuse (75 victimes)
• Expériences sur la régénération des muscles, des nerfs et des os (nombre inconnu de victimes)
• Expériences de stérilisation de femmes
• Expériences de greffes de peau
• Expériences mystérieuses avec une poudre blanche non identifiée
A Ravensbrück, les déportées soumises à ces expériences étaient appelées les "lapins".

Sachsenhausen

• Expériences avec des balles de nitrate d'acotinine (6 victimes)
• Expériences pour ralentir le rythme cardiaque
• Expériences avec l'ypérite (gaz moutarde)
• Expériences sur les différences sérologiques des "races" (47 victimes tziganes)
• Expérience avec du cyanure de potassium (1 victime avérée au crématorium)
• Expériences de vessies artificielles
• Expériences sur les intoxications saturnines insensibles dues à l'absorption d'eau provenant des conduites de plomb
• Expériences avec des sulfamides
• Essais d'alimentation
• Expériences sur la résistance au froid
• Essais pour déterminer le degré de solidité des chaussures de la Wehrmacht

L'Ahnenerbe, une société criminelle qui organisait les «expériences médicales »

« La passion de Himmler pour les expériences scientifiques, ou plutôt « pseudo-scientifiques », spécialement dans le domaine des recherches raciales, l'avait amené à créer en 1933 la société Ahnenerbe — ou Héritage des Ancêtres — dont le siège était installé 16, Pûcklerstrasse à Berlin-Dahlem et qui était chargée à partir de 1935 d'étudier tout ce qui avait trait à l'esprit, aux actes, aux traditions, aux caractéristiques et à l'héritage de la soi-disant race « nordique indo-germanique ». Le 1er janvier 1939, elle reçut un statut nouveau qui la chargea de recherches scientifiques, lesquelles aboutirent aux expériences dans les camps.

Le 1er janvier 1942, la société fut rattachée à l'état-major personnel de Himmler et devint un organisme S. S. Le Comité directeur comprenait Himmler, président, le Dr Wuest, recteur de l'Université de Munich, et Sievers, ancien libraire devenu colonel S. S., secrétaire de la société, qui joua un rôle très important.

C'est l'Ahnenerbe qui, sur les instructions de Himmler, provoqua, organisa et finança la plupart des expériences. L'Ahnenerbe prit un développement énorme et disposa finalement de cinquante Instituts scientifiques spécialisés. Le point de départ des expériences paraît être une demande adressée à Himmler par le Dr Sigmund Rascher » d'après Jacques Delarue, ''Histoire de la Gestapo'', Fayard, 1962


A la Libération, la découverte des traces des expériences, à Strasbourg

Compte-rendu du Commandant RAPHAËL, du Service Cinématographique des Armées.

« Le vendredi 1er décembre 1944, au cours d'une visite à l'Hôpital Civil de Strasbourg pour rechercher du matériel photographique provenant de l'Institut allemand, le Commandant Raphaël, du Service Cinématographique de l'Armée, a constaté la présence dans le sous-sols du bâtiment de l'Institut d'Anatomie de cadavres entassés, dans des cuves peines d'alcool.

Ces cadavres étaient destinés aux expériences du Professeur Hirth, Directeur de l'Institut.

D'après les déclarations des employés alsaciens : Peter, Wagner et Gabel, ces corps auraient été livrés à l'Institut, sur la demande du Professeur Hirth, par un camp d'internés politiques (Schirmeck ou Struthof). Sur 120 cadavres commandés, 86 ont été livrés (dans la même journée, en plusieurs fois) à 5h du matin. Les corps étaient transportés nus, à raison de 50 par camion. Lors de leur déchargement, les témoins ont pu constater que les cadavres présentaient les caractéristiques suivantes : Ils étaient encore tièdes et ne présentaient pas la raideur cadavérique. Leurs yeux étaient congestionnés et rouges. Ils portaient un matricule tatoué sur le bras. Ils comprenaient 30 femmes de tous âges.

D'autre part, il est à signaler qu'il a été trouvé dans le laboratoire du Professeur une bombe puissante à oxygène liquide (10kgs) destinée à provoquer la destruction de toute l'installation, et à faire disparaître ainsi toute trace compromettante. L'Avance rapide de l'armée Leclerc a empêché la réalisation de ce projet. Toutefois, le Professeur Hirth a réussi à s'enfuir, mais une partie de ses assistants sont restés sur place.
Les personnes dont les noms suivent sont à même de fournir tous détails complémentaires sur cette affaire et de servir de témoins :

1- Eléments alsaciens ayant dénoncé les agissements du Professeur et continuant leur service à l'Hôpital Civil : Pater, Wagner, Gabel.

2 - Eléments allemands (internés ou surveillés) : Mlle Seepe, secrétaire du Professeur Hirth ; M. et Mme Bong, assistants du Professeur.

Mr Bong devait être fusillé, et n'a pas été exécuté, afin de servir de témoin. Il est interné.
En résumé : Le nombre de cadavres, la manière anormale dont ces corps ont été amenés à l'hôpital, les précautions prises pour pouvoir faire disparaître toutes traces de ces installations, enfin, les déclarations des employés attachés à ce service, prouvent que le Professeur Hirth était un triste personnage dont l'activité est à mettre en lumière.

Il semble qu'on se trouve en face d'une manifestation de la barbarie allemande.

Fait à Paris, le 10 décembre 1944.


Les expériences médicales (2)

Monsieur T. B., de Suisse, me demande :

« Pourriez-vous m'expliquer une peu plus en détail ce que signifie l'expression "expériences médicales" ainsi qu'où est-ce-que cela se pratiquait le plus souvent, quand, et quelques exemples de cas flagrants.»

Le mieux est de lire ce qu'en dit Raoul Hilberg :

Nous devons distinguer entre deux catégories d'expériences. La première comprenait la recherche médicale habituelle et normale, à cela près qu'elle s'effectuait sur des sujets non consentants — les Versuchspersonen (sujets d'essai), comme on les appelait. La seconde était plus complexe et d'une plus grande portée, parce qu'il s'agissait de recherches conduites ni avec des méthodes ordinaires ni à des fins ordinaires. Les deux types d'expériences relevaient d'un appareil administratif unique[...]

Il suffisait que quelqu'un voie la possibilité d'utiliser des détenus comme cobayes pour tester un sérum, vérifier une hypothèse ou résoudre quelque autre problème pour que soit lancée une série d'expériences. Par exemple, le chef du service médical de l'armée de l'air s'intéressait aux expériences pratiquées en altitude et à la réanimation de pilotes à demi morts de froid abattus au-dessus de l'Atlantique.

Le Stabsarzt docteur Dohmen, du service médical de l'armée, souhaitait faire des recherches sur la jaunisse. Jusque-là, il avait inoculé à des animaux le virus prélevé sur des malades humains, mais il voulait à présent inverser le processus et inoculer à des humains le virus prélevé sur des animaux morts. Les laboratoires de recherche « Bayer » d'IG-Farben souhaitaient expérimenter un médicament contre le typhus.

Le produit existait sous deux formes, en comprimés et en granulés, et il semblait que certains patients vomissaient les comprimés. Les chercheurs d'IG-Farben contactèrent un « asile d'aliénés acquis à leurs idées » pour procéder à des expériences, mais ils se trouvèrent bientôt dans une impasse : les internés étaient incapables de dire sous quelle forme la préparation était mieux tolérée.

Sur ce, IG-Farben se rappela qu'un de ses chercheurs avait été affecté à Auschwitz en qualité d'Obersturmführer et lui demanda son aide. La plupart des groupes intéressés ne suivaient pas la voie officieuse qu'avait choisie, en l'occurrence, IG-Farben mais soumettaient directement leurs demandes au Reichsarzt SS und Polizei Grawitz, ou encore à Himmler. Dès le début, Himmler manifesta un grand intérêt pour ce genre d'activités. L'expérimentation le passionnait, et, s'il acquérait la conviction que les recherches en question étaient d'une « énorme importance », il n'hésitait pas à donner un coup de pouce pour faciliter les démarches administratives.

En 1943, mû par ce désir de protéger la recherche, il ordonna qu'on n'entame aucune expérimentation sans son accord exprès. En 1944, la procédure s'affina. Désormais, les projets devaient être soumis à Grawitz, qui les transmettait à Himmler en y joignant les différents avis de Gebhardt, Glücks et Nebe. L'appréciation de Gebhardt était purement médicale, Glücks et Nebe formulant, quant à eux, une opinion sur l'importante question du choix des victimes.

En règle générale, les médecins demandaient l'autorisation d'utiliser les « délinquants récidivistes » ou les détenus qui avaient été « condamnés à mort ». Par cette formulation, le médecin tentait de pactiser avec sa conscience. Le raisonnement était le suivant : rien ne justifiait qu'un délinquant ou un condamné à mort soit mieux traité que les soldats allemands qui risquaient leur vie et mouraient de leurs blessures. Toutefois la SS, lorsqu'elle examinait la demande, y superposait souvent sa propre notion de délit, de telle sorte que le choix final tombait sur les « récidivistes juifs qui souillaient la race (rassenschànderische Berufsverbrecher-Juden) », ou encore sur les « délinquants juifs du mouvement de résistance polonais qui ont été condamnés à mort ».

A une occasion, la sélection des victimes fit l'objet d'un débat axé sur le « point de vue racial ». L'expérience envisagée concernait le traitement de l'eau de mer pour rendre celle-ci potable. Glücks proposa d'utiliser des Juifs ; Nebe préférait les « Mischlinge tziganes asociaux » (le problème des Tziganes relevait de sa compétence) ; Grawitz, lui, déconseillait, pour des raisons de race, l'utilisation de Tziganes dans des expériences avec de l'eau de mer. Himmler ne s'intéressait pas seulement à la mise en route des expériences. Il suivait leur progression, étudiait les observations et suggérait, à l'occasion, des améliorations. Mais surtout il était l'ange gardien des médecins, toujours prêt à endosser l' « entière responsabilité » de leurs agissements et à faire preuve de sévérité à l'encontre de leurs détracteurs.

La SS et les médecins en question veillaient attentivement aux courants souterrains de réprobation qui auraient pu se manifester au sein de la profession. En mai 1943, le Pr Handloser, médecin-chef de la Wehrmacht, convoqua la quatrième conférence de médecins-conseils auprès des forces armées. Au cours de celle-ci, Gebhardt se leva pour présenter l'orateur-vedette.

La conférence devait traiter de la greffe osseuse chez l'homme, et les observations se fondaient sur l'expérimentation réelle (le prélèvement d'os sur des Polonaises de Ravensbrück). « J'assume, déclara Gebhardt, l'entière responsabilité politique, chirurgicale et humaine de ces expériences. »

Après ces mots d'introduction, le docteur Fritz Ernst Fischer monta sur l'estrade et, à l'aide de tableaux, expliqua les opérations qu'il avait effectuées. Sa communication fut suivie d'un débat. Aucune critique ne fut émise.

Une fois pourtant, à l'occasion des expériences conduites par Rascher pour le compte de l'armée de l'air, on enregistra des réactions houleuses. Rascher, Stabsarzt (capitaine) de l'armée de l'air, bénéficiait de l'amitié et de la protection de Himmler. (Apprenant que la maîtresse de Rascher attendait un deuxième enfant, Himmler lui envoya des fruits en formulant des vœux pour la santé de la mère et de l'enfant.) Rascher avait pour la première fois songé à des possibilités d'expérimentation un jour où il assistait à un cours de l'armée de l'air sur les problèmes d'altitude et sur la forme des pilotes.


Comme l'instructeur notait au passage qu'aucune expérience n'avait été réalisée sur des êtres humains, Rascher eut l'idée d'utiliser des « délinquants récidivistes ». Il en fit part à Himmler et fut autorisé par le Generaloberstabsarzt Hippke à mettre son projet à exécution. Au bout de quelque temps, les insinuations et les critiques des autres médecins de l'armée de l'air commencèrent à faire tache d'huile. Un certain professeur Holzlôhner émit même quelques commentaires sur Himmler en visitant l'endroit où se pratiquaient les expériences à Dachau.

Rascher se plaignit vivement auprès du Reichsfuhrer-SS, qui répondit que lui aussi classerait les adversaires des expériences pratiquées sur des êtres humains, alors que des soldats allemands mouraient au front, parmi les traîtres au premier et au second degré (Hoch- und Landesverràter). Himmler adressa au Generalfeldmarschall Milch une lettre de la même veine, sans faire référence à la trahison mais précisant qu'il ne se laisserait pas, pour sa part, influencer par ces cercles « chrétiens ». On pouvait transférer Rascher dans la SS, déclarait Himmler, ce qui résoudrait les problèmes de conscience. Et l'armée de l'air n'en bénéficierait pas moins de toutes les observations du médecin.

Quelques mois plus tard, Hippke écrivit à Wolff : il acceptait la proposition mais profitait de l'occasion pour rectifier quelques idées fausses. D'abord, personne n'avait émis d'objection contre ces expériences. Hippke y avait « immédiatement souscrit ». La difficulté se situait ailleurs : tout était une question de gloriole. Tout le monde voulait avoir la paternité des découvertes. Mais si Rascher souhaitait créer son propre institut de recherche au sein de la Waffen-SS, Hippke n'y voyait aucun inconvénient et lui souhaitait bonne chance.

Tous ces médecins utilisaient donc les êtres humains comme des cobayes. Certains, toutefois, faisaient un pas de plus et procédaient à des expériences qui n'étaient plus dictées par le désir de venir en aide aux malades. Ces expériences allaient dans un sens tout à fait différent, car elles rejoignaient les objectifs nazis. On discerne, dans ces agissements, un désir d'élargir le processus de destruction. Les techniciens médicaux qui participèrent à ce type de recherches ne se livraient pas à du bricolage sur des détenus : ils cherchaient le moyen d'assurer la domination définitive de l'Allemagne sur l'Europe.

Un jour d'octobre 1941, un médecin militaire en retraite, Adolf Pokorny, s'installa à son bureau pour écrire à Himmler. Pour éviter qu'un subordonné puisse ouvrir la lettre et prendre connaissance de son contenu, il la fit porter à Himmler par un messager, le professeur Hôhn. Dans sa lettre, Pokorny racontait qu'il avait lu, dans une revue médicale, un article écrit par un certain docteur Madaus, de l'institut de biologie de Radebeul-Dresde. L'article traitait des effets d'une plante sud-américaine, le Caladium seguinum; lorsqu'on l'injectait à des souris et à des rats, les animaux devenaient stériles. En lisant cet article, Pokorny avait songé à 1' « énorme importance » de ce médicament « pour le combat que mène actuellement notre peuple ».

Il devait être possible, poursuivait Pokorny, de produire dans un bref délai une préparation capable de stériliser les gens à leur insu. Moyennant quoi il faisait vaguement allusion au fait que l'Allemagne détenait trois millions de prisonniers de guerre soviétiques et concluait par plusieurs suggestions pressantes : Madaus devait publier d'autres articles, la plante devait être cultivée en serre, il fallait effectuer des analyses chimiques pour voir si l'on pouvait en synthétiser un extrait, et se lancer dans l'« expérimentation immédiate sur des êtres humains ».
Quelques mois plus tard, Himmler ordonna à Pohl d'offrir au docteur Madaus la possibilité de conduire des recherches. Himmler s'impatientait en fait et, en septembre 1942, Pohl, Lolling (chef des médecins au WVHA D-III) et Madaus décidèrent de transférer les travaux dans les camps de concentration.

Tandis qu'on procédait à ces préparatifs, quelqu'un d'autre se penchait avec intérêt sur l'article de Madaus. Le 24 août 1942, le Gauleiter adjoint de Basse-Autriche, le SS-Oberfuhrer Gerland, écrivit lui aussi à Himmler. Renchérissant sur 1' « énorme importance » de la découverte de Madaus, il demandait que l'expert du Gau pour les questions de race, le docteur Fehringer, soit autorisé à procéder à des expériences — en collaboration avec l'institut pharmacologique de la faculté de médecine de l'université de Vienne — dans un camp de Tziganes à Lackenbach.

La réponse de Himmler (par l'entremise de l'Obersturmbannfùhrer Brandt) fut obligeante. La chose était déjà à l'étude, mais on se heurtait à des difficultés, car la plante n'était pas disponible en quantités suffisantes ; si le docteur Fehringer en avait en réserve, qu'il veuille bien en faire part au Reichsfùhrer-SS. Les obstacles se révélant insurmontables, on appela les scientifiques à la rescousse. En novembre 1942, le docteur Mùller-Cunradi, directeur des laboratoires d'IG-Farben à Ludwigshafen, dépêcha un de ses biochimistes, le docteur Tauboeck, à l'Institut Madaus.

Tauboeck et Madaus firent ensemble le tour de la question. Les recherches avaient démarré le jour où Madaus avait lu qu'une tribu brésilienne utilisait le Caladium seguinum pour stériliser ses ennemis. Les indigènes effectuaient cette stérilisation en décochant une flèche à l'ennemi (autrement dit, par injection intramusculaire), et la victime ignorait habituellement son sort. Mais l'Allemagne ne jouissait pas du climat voulu pour cultiver la plante en question, et il ne pouvait s'agir que d'expériences isolées.

La méthode de Madaus ne constituait pas la seule tentative ayant pour objet de concilier les besoins à court terme de la guerre avec la politique de destruction à long terme. L'idée qu'après l'utilisation intensive de la main-d'œuvre en temps d'urgence les peuples asservis seraient autorisés à mourir de mort naturelle, sans avoir la possibilité de se reconstituer, revenait périodiquement dans les cercles médicaux nazis.

C'est ainsi qu'en mai 1941 Himmler s'intéressa à la « stérilisation non chirurgicale des femmes inférieures ». La paternité de l'idée revenait au Pr Cari Clauberg, médecin-chef de la clinique pour femmes du Knappschaft Hospital et du St. Hedwig Hospital de Konigshütte, en Haute-Silésie. Clauberg proposait d'introduire un agent irritant dans l'utérus au moyen d'une seringue.


C'est ce qu'on appela bientôt la « méthode Clauberg». Trois médecins furent désignés pour assister Clauberg dans ses expériences (le Standartenführer Prof. von Wolff, de Berlin ; le Sturmbannfùhrer Prof. Erhardt, de Graz, de la clinique de femmes de l'université ; le Hauptsturmführer docteur Günther F. K. Schuitze, Greifswald, de la clinique de femmes de l'université). Un obstacle d'ordre administratif toutefois subsistait. Himmler voulait que Clauberg opère dans le grand camp de concentration de femmes de Ravensbrück, mais Clauberg ne souhaitait pas transporter là son encombrant matériel, et Grawitz eut beau insister sur le fait que, compte tenu de 1' « énorme importance » de ces expériences, des détenues devraient être fournies à Konigshütte, le projet tomba à l'eau.

Un an plus tard, Clauberg eut une « discussion scientifique » avec un proche de Himmler, l'Obersturmbannführer Arlt. Au cours de la conversation, Clauberg évoqua les expériences qu'il projetait, nettement plus ambitieuses à présent. Arlt observa qu'en la matière Himmler était l'homme qu'il fallait. Sur quoi Clauberg écrivit à Himmler pour lui demander l'autorisation d'installer son matériel à Auschwitz et de procéder à des expériences destinées à perfectionner les méthodes de stérilisation massive des « femmes indignes de se reproduire (fortpflanzungsunwùrdige Frauen)» en même temps que de fécondation induite chez les « femmes dignes ».

Sa lettre fut couronnée de succès. Le 7 juillet 1942, Himmler, Gebhardt, Glucks et Clauberg tinrent une conférence et décidèrent de lancer une série d'expériences à Auschwitz. Elles avaient pour objet, d'abord, de découvrir comment l'on pouvait stériliser les victimes sans qu'elles en aient conscience. Les expériences devaient être conduites sur une « grande échelle » sur les femmes juives du camp. Ensuite, on convint de faire appel à un radiologue en vue, le Pr Hohlfelder, pour étudier les possibilités de castration aux rayons X. A la fin de la réunion, Himmler rappela aux participants que ces expériences étaient hautement confidentielles et que tous ceux qui auraient à y travailler devaient s'engager à garder le secret.

Trois jours plus tard, le secrétaire de Himmler, Brandt, envoyait à Clauberg une lettre comportant quelques précisions et suggestions supplémentaires. Himmler voulait savoir combien de temps il fallait compter pour stériliser 1000 femmes juives. « Les Juives elles-mêmes ne doivent rien savoir. » On vérifierait les résultats des expériences en prenant des clichés radio et en étudiant les modifications éventuelles. Clauberg pouvait aussi procéder à des « expériences pratiques », par exemple enfermer une « Juive et un Juif » dans une pièce pendant un certain temps et étudier les effets éventuels.

Une année passa. Au Block 10 d'Àuschwitz I, le bloc expérimental, Clauberg ne chômait pas. Pour tromper ses victimes, il disait aux femmes, avant de leur injecter le liquide irritant, qu'on procédait à une insémination artificielle. Clauberg aimait son travail et s'en vantait volontiers. Un jour que Pohl vint à Auschwitz, Clauberg profita du dîner pour inviter l'Obergruppenführer à assister à quelques expériences. Pohl déclina l'invitation.

En juin 1943, Clauberg envoyait son premier rapport à Himmler. La méthode était « presque parfaitement au point (so gut wie fertig ausgearbeitet)-», malgré quelques « améliorations (Verfeinerungenj « qu'il lui restait encore à imaginer. Pour l'instant, elle était efficace dans les cas « habituels ». De plus, il garantissait au Reichsführer-SS que la stérilisation pouvait être effectuée de manière imperceptible au cours d'un examen gynécologique de routine. Avec dix assistants, un médecin pouvait stériliser 1000 femmes en une seule journée. (CIauberg ne précisait pas comment l'on réussirait à préserver le secret dans une procédure de stérilisation massive.)

Tandis que Clauberg s'occupait de « perfectionner » sa méthode, il y eut une troisième tentative de mise au point d'un programme de stérilisation massive : l'expérimentation des rayons X. Déjà en mars 1941, Himmler et la Chancellerie du Führer (Bouhler et Bfàck) avaient abordé le problème, et au cours de leurs discussions Brack écrivit à Himmler pour lui communiquer l'opinion de son expert à ce sujet. Cette lettre touchait au pur fantastique.Elle commençait par un exposé mesuré des possibilités offertes par les rayons X en matière de stérilisation et de castration. Les investigations préliminaires des experts médicaux de la Chancellerie, écrivait Brack, avaient montré que de petites doses de rayons X ne produisaient qu'une stérilisation temporaire; des doses plus fortes occasionnaient des brûlures.

Parvenu à cette conclusion, Brack l'oubliait aussitôt pour décrire son plan : les personnes devant être « traitées » (die dbzufertigen Personen) s'approcheraient d'un comptoir pour répondre à des questions ou remplir des formulaires. Ainsi occupé, le candidat involontaire à la stérilisation ferait face à la fenêtre pendant deux ou trois minutes, tandis que le responsable assis au bureau actionnerait une manette qui déclencherait l'émission de rayons X à travers deux tubes dirigés sur la victime. Avec vingt comptoirs de ce type (coût à l'unité : de 20000 à 30000 marks), on pourrait stériliser de 3000 à 4000 personnes par jour.

La proposition ne fut pas immédiatement suivie, mais Brack revint sur le sujet en juin 1942, quand il fut question de mettre en place les installations de gazage dans les camps du Gouvernement général. Sur les dix millions de Juifs voués à la mort, éstimait Brack, deux ou trois millions au moins étaient absolument indispensables à l'effort de guerre. Assurément, on ne pouvait les utiliser que stériles. La stérilisation chirurgicale normale se révélant trop lente et trop coûteuse, il souhaitait rappeler à Himmler qu'un an plus tôt, déjà, il lui avait vanté les avantages des rayons X.

Le fait que les victimes s'apercevraient de leur stérilité au bout de quelques mois n'avait aucune importance à ce stade de l'entreprise. En guise de conclusion, Brack déclarait que son supérieur, le Reichsieiter Bouhler, était prêt à fournir tous les médecins et autre personnel nécessaires pour mener à bien le programme. Cette fois, Himmler répondit qu'il souhaitait qu'on teste l'efficacité de cette méthode dans une série d'expériences conduites dans au moins un des camps.


Les expériences furent réalisées à Auschwitz par le docteur Horst Schumann, sur des hommes et des femmes. Tandis que Schumann installait ses quartiers, la compétition dans les blocs expérimentaux passa à la vitesse supérieure. Le médecin-chef du camp, Wirths, qui s'intéressait principalement au cancer du col de l'utérus et à ses phases préliminaires, lança sa propre série d'expériences sur des adolescentes de dix-sept et dix-huit ans et sur des mères ayant dépassé la trentaine.

Un médecin juif détenu, le docteur Samuel, fut contraint de participer à ces expériences. Un autre médecin du camp, Mengele, limita ses travaux au cas des jumeaux, car il ambitionnait de multiplier la nation allemande. Toutes ces expériences, qui coûtèrent la vie à plusieurs centaines de victimes, ne menèrent à rien. Aucun des concurrents ne réussit. Un jour, l'adjoint de Brack, Blankenburg, reconnut que les expériences effectuées sur les hommes avaient échoué. Les rayons X se montraient moins fiables et moins rapides que la castration chirurgicale. Autrement dit, il avait fallu trois ans pour découvrir ce qu'on savait au départ.

Malgré le dilettantisme et la tromperie pure et simple qui les caractérisaient, les expériences de stérilisation constituèrent un épisode important de l'histoire de l'Europe. Dans la conception même de ces recherches, le processus de destruction faillit déborder de son lit étroitement délimité et engloutir tout individu à sa portée qui pouvait être qualifié d'« inférieur ». Le sort des Mischlinge du premier degré était déjà à l'ordre du jour tandis que le ministère de l'Intérieur attendait le perfectionnement des techniques de stérilisation de masse. L'échec de ces expériences mit fin à un processus qui avait fait peser une redoutable menace sur de larges fractions de la population européenne.

Car c'est bien là que se situe la démarcation entre les expériences ordinaires, et les tentatives de stérilisation massive. Si, au cours d'une expérience ordinaire, la victime mourait, le médecin qui la réalisait se transformait, de guérisseur qu'il était, en assassin. Mais le médecin qui prêtait la main à la stérilisation collaborait à la destruction massive. Et ce ne fut pas tout. La hiérarchie nazie promut également une poignée de chercheurs qui tentèrent d'étayer l'objectif de destruction de masse par des arguments scientifiques irréfutables. Dans cette démarche, ces médecins quittèrent le champ de la découverte médicale et, s'engageant vers une impasse, détruisirent leur science.

Comment ce genre de recherche apparut-il ? Nous avons rappelé, à l'occasion, que les plus extrémistes des nazis considéraient le processus de destruction comme un combat racial. Pour ces nazis, les mesures antisémites constituaient une défense de la « substance raciale nordique » dans la guerre contre les menées sournoises d'un « mélange racial inférieur ». Cette rationalisation butait parfois. L'existence d'un quelconque lien intrinsèque entre les traits physiques et la Weltanschauung échappait à de nombreux responsables. Les théoriciens du parti et la SS éprouvaient de ce fait quelques difficultés à prouver le bien-fondé de leur théorie. Il n'est donc pas étonnant que, en mal de justifications, ils aient eu recours à l'expérimentation. Jetons un coup d'œil sur le cas de deux de ces expériences.

Au printemps 1942, on essaya de prouver que les Tziganes avaient un sang différent de celui des Allemands. Deux médecins, le Pr Werner Fischer et le Stabsarzt (capitaine) docteur Hornbeck, qui s'étaient l'un comme l'autre fait la main sur,des prisonniers de guerre noirs, furent autorisés à pratiquer des expériences sur des Tziganes à Sachsenhausen. Hornbeck abandonna en cours de route parce qu'il fut envoyé sur le front oriental, Fischer démarra ses travaux avec 40 Tziganes. A la demande de Himmler, il promit d'élargir ses recherches en explorant également le sang juif.

Une autre approche fut tentée par l'Ahnenerbe, une organisation formée par la SS en 1939 pour explorer « la sphère, l'esprit, les hauts faits et le patrimoine de la race indo-européenne nordique ». Le président de l'organisation était Himmler, son directeur commercial le Standartenführer Sievers, et l'un de ses chercheurs le Hauptsturmfuhrer Prof. Hirt, directeur du département d'anatomie de l'université du Reich, à Strasbourg.

Au début de 1942, Hirt était hospitalisé avec une hémorragie des poumons et une circulation sanguine gravement détériorée. De son lit, il adressa le rapport suivant à Himmler. Toutes les nations et toutes les races avaient été étudiées au moyen de l'examen de collections de crânes ; mais, dans le cas des Juifs, les crânes étaient trop rares pour permettre des conclusions scientifiques. La guerre, dans l'Est, offrait une chance de remédier à cette situation.

Il était préférable, de l'avis de Hirt, de remettre les commissaires politiques vivants à la Police de campagne. Un médecin dresserait alors les rapports essentiels, tuerait les Juifs, prélèverait avec soin les têtes, et ainsi de suite. Brandt répondit que le projet intéressait vivement Himmler, mais qu'il fallait d'abord que Hirt se rétablisse. Peut-être quelques fruits lui feraient-ils du bien ?

Quelques mois plus tard, Hirt avait suffisamment repris le dessus pour se mettre au travail. Compte tenu de la pénurie de « commissaires judéo-bolcheviques », l'Ahnenerbe se déclara prête à accepter 150 Juifs d'Auschwitz. Un dignitaire de l'organisation, le Hauptsturmfuhrer docteur Bruno Beger, fut envoyé au camp ; 115 personnes — 79 Juifs de sexe masculin, 30 femmes juives, 4 détenus d'Asie centrale et 2 Polonais — furent mis en quarantaine, et l'on prit des dispositions avec Eichmann pour les faire transférer à Natzweiler, où ils furent gazés. Les cadavres furent rapatriés à Strasbourg et mis de côté pour les études raciales. Là, au laboratoire d'anatomie de l'université, les médecins allemands purent déployer toute leur science.

(Raul Hilberg. ''La destruction des Juifs d'Europe'', édité chez Fayard).


  4.4. Expériences médicales

    4.4.1. Les « médecins de la mort »

Comme dans de nombreux camps nazis, les médecins SS ont procédé à des expériences « scientifiques » sur des déportés. Ces expériences n'ont donné aucun résultat scientifique ; par contre, elles ont coûté la vie à des milliers de malheureux, assassinés dans des conditions atroces. Le « Revier » du camp, en plus des conditions de vie infernales qui y règnent, sert également de lieu de sélection pour des expérimentations « médicales ». Au Stammlager, c'est le sinistre « Block 10 » qui sert de laboratoire. De nombreux diplômés en médecine ont donc renié leur serment d'aider et de soigner leur prochain, au bénéfice d'une idéologie meurtrière et d'expérimentations macabres. Les « médecins de la mort » les plus tristement célèbres sont Mengele, Cauberg, Rascher, Ruff, Johann Paul Kremer qui ont précisément pratiqué ces recherches à Auschwitz...

Sur ordre de la Luftwaffe, le SS-Hauptsturmführer Dr. Sigmund Rascher et le directeur de l'Institut de la médecine de l'aviation, Siegfried Ruff, mènent des expériences sur les détenus du camp de concentration de Dachau ; environ 170 mourront des suites de ces expériences. La réfrigération dans l'eau glacée en fait partie. Selon Rascher,

« Pour cette sorte d'expériences en série, Auschwitz est à tous points de vue plus approprié que Dachau, parce qu'il y fait plus froid et que la taille du terrain fait qu'on attire moins l'attention du camp (les personnes qui servent de cobayes hurlent (!), quand elles gèlent). » (Lettre du SS-Hauptsturmführer Rascher au Reichsführer SS Heinrich Himmler, 17 février 1943).

Pour une autre série d'expériences, le Dr. Rascher enferme des détenus dans les caissons de décompression, dans lesquels on simule des altitudes allant jusqu'à 20 000 mètres. Là non plus, on ne se préoccupe absolument pas de la mort des cobayes humains : elle fait partie de l'expérience.

 

 

 

 

 

A Auschwitz et Ravensbrück, le professeur Carl Clauberg, médecin-chef de la clinique de gynécologie de Königshütte, expérimente pour le compte de Himmler un procédé de stérilisation sur des femmes juives et sur des « Gitans ». Beaucoup en meurent. Condamné à 25 ans de prison en Union Soviétique, Clauberg, grâce à un accord entre Bonn et Moscou, est libéré et rentre en République fédérale d'Allemagne avec d'autres prisonniers de guerre condamnés. A nouveau arrêté, il meurt peu avant son procès.

L'exemple de l'Institut Kaiser-Wilhelm d'anthropologie, d'hérédité humaine et d'eugénisme de Berlin met à nu le lien causal entre une science ennemie de l'homme et des pratiques criminelles. A partir de 1933, son directeur, le professeur Eugen Fischer, théoricien promoteur de la politique raciale nazie, travaille étroitement avec la SS et l'Organisme SS chargé de préserver la « pureté de la race » le « Reichssippenamt ». En 1942, son élève, le professeur Otmar Freiherr von Verschuer, qui se livre à des recherches sur les jumeaux, prend sa succession.

Un an plus tard, son ancien assistant, le docteur Josef Mengele devient médecin au camp d'Auschwitz. Avec l'autorisation de Himmler, Mengele participe à Auschwitz à un projet de recherche de Verschuer, financé par la Communauté de la recherche allemande. Il injecte le typhus à des jumeaux et les fait ensuite assassiner. Il envoie les préparations d'organes à Berlin, à son directeur de thèse. En 1945, Verschuer fait disparaître toutes les épreuves qui pourraient l'accuser et poursuit sa carrière à l'Université de Münster. Mengele fuit en Amérique latine où il décède en 1979. Fischer devient Président d'honneur de la Société d'anthropologie allemande...

D'autres médecins SS contaminent leurs victimes avec la malaria, le typhus exanthématique, la gangrène gazeuse, leur infligent des brûlures au phosphore et font des essais de transplantation osseuse.


   4.4.2. Les expériences menées à Auschwitz

Raoul Hilberg distingue deux catégories d'expériences :

« Nous devons distinguer entre deux catégories d'expériences. La première comprenait la recherche médicale habituelle et normale, à cela près qu'elle s'effectuait sur des sujets non consentants – les « Versuchspersonen» (sujets d'essai), comme on les appelait. La seconde était plus complexe et d'une plus grande portée, parce qu'il s'agissait de recherches conduites ni avec des méthodes ordinaires ni à des fins ordinaires. Les deux types d'expériences relevaient d'un appareil administratif unique ».

Les premières expériences concernent le traitement de maladies telles que le cancer ou le typhus. Le meurtre de milliers de déportés réduits à l'état de « cobayes », fait déjà inacceptable en tant que tel, n'a permis aucun progrès scientifique. Dans cette catégorie, il faut citer à Auschwitz des études de l'évolution du cancer de la matrice (au moins 50 victimes), des expériences sur les phlegmons (au moins 30)n, des expériences sur la malaria, des expériences avec le sérum sanguin, afin d'obtenir un titre d'agglutination plus élevé, mélange de sang des groupes A II et B III, des expériences sur l'atrophie du foie, des expériences sur les brûlures (16 victimes)...

La seconde catégorie d'expériences est le prolongement direct et logique de l'idéologie nazie : il s'agit, entre autres, d'études sur la stérilisation des peuples jugés inférieurs, à l'aide d'injections ou de radiations : expériences de stérilisation sur des femmes par injections intra utérines, expériences de stérilisation sur des hommes et des femmes au moyen de rayons X (150 expériences).

Le Docteur Mengele, pour sa part, se spécialise dans la recherche sur les jumeaux, absorbé par le projet délirant de multiplier la « race germanique », ses tentatives se soldent au moins par 111 victimes ; mais il y a aussi des expériences sur la modification dans l'organisme sous l'influence de la faim, des expériences avec de la mescaline pour l'obtention des aveux, des expériences par électrochocs sur des aliénés, ainsi que la fabrication de moulages en plâtre d'organes génitaux féminins prélevés sur les déportées à des fins de comparaisons raciales...

De telles expériences dépassent tout entendement et peuvent apparaître comme des signes de folie chez ceux qui les ont pratiquées. Pourtant, leur nature et l'ensemble du projet nazi, en particulier le projet racial, montrent que ces expériences ne sont pas le fruit du hasard : tout comme l'extermination massive, elles sont inscrites au coeur même de l'idéologie nazie.

Les victimes sont choisies en fonction de critères raciaux ou physiques. Juifs, Tziganes ou malades mentaux font partie de cette catégorie de l'humanité que les nazis n'estiment pas dignes de vivre ; ils sont donc en général les premiers sélectionnés pour être « soignés » par les médecins de la mort. De plus, les expériences de stérilisation ont clairement pour but l'élimination progressive de certaines « races ».

Les nazis estiment qu'il est préférable de garder sous la main une partie de la population concentrationnaire, préalablement stérilisée, afin de la mettre en esclavage le temps que durerait l'effort de guerre. Enfin, le traitement de certaines maladies, les recherches sur la fécondité ou celles sur la survie des soldats au combat doivent bénéficier uniquement aux Allemands. On peut rapprocher ces expériences du travail forcé : il s'agit d'une manière d'éliminer une partie de la population, tout en servant directement le projet nazi, d'un point de vue « scientifique » ou économique : cela laisse apparaître le projet nazi dans toute son ampleur : une entreprise industrielle planifiée et non pas un « dérapages malheureux » faisant partie des horreurs traditionnelles de la guerre, comme certains essaient encore de le faire croire aujourd'hui.


 Expérimentation médicale nazie

L'expérimentation médicale nazie désigne les expériences médicales pratiquées en vertu de l'idéologie nazie par des médecins SS sur des déportés dans les camps de concentration et des instituts scientifiques, ainsi que par la société Ahnenerbe — héritage des ancêtres dont Heinrich Himmler était le président. 

Contexte

Les médecins nazis sont influencés par l'enseignement prodigué dans les facultés européennes de médecine au XIXe siècle : les promoteurs du racisme biologique, Joseph Arthur de Gobineau et Houston Stewart Chamberlain, construisent le mythe de la pureté de la race qui affirme la supériorité des races pures sur les races dites métissées. Les médecins allemands, dont 45 % sont membres du parti nazi (SA et SS) en 19421, empruntent un Sonderweg basé sur l'imaginaire médical de la souillure et l'hygiène raciale allemande développée par le médecin Alfred Ploetz, sur la notion d'espace vital forgée par le pharmacien Friedrich Ratzel puis sur le mythe de la race aryenne prôné par Adolf Hitler2.

Les médecins nazis se voient eux-mêmes comme des hommes d'action (Tatmenschen) forgeant un monde nouveau. Ils ne soignent pas des individus, mais le peuple allemand considéré comme un corps total (Volkskörper). La survie de la race allemande purifiée relève d'un darwinisme social, où la lutte pour la vie nécessite de sacrifier les faibles et les indésirables. Cette dureté nécessaire, qui place l'intérêt de la race au-dessus de tout, constitue une auto-discipline, au cœur du système nazi3.

Le Programme Aktion T4 , qui euthanasie des personnes handicapées allemandes et les malades jugés incurables, est lancé en octobre 1939. Il est étroitement lié avec l'entrée en guerre. Son motif est d'abord économique : il s'agit de libérer des lits d'hôpitaux pour les armées allemandes, économiser de la nourriture et du matériel. Pour cela, il faut éliminer les « vies qui ne valent pas la peine d'être vécues ».
Ce programme est le prélude des exterminations qui suivront4,3. Le régime nazi dispose d'une centaine de spécialistes de la mise à mort issus des six stations d'euthanasie T-4, dont des médecins qui sont envoyés à Odilo Globocnik, chef de la SS et de la police du district de Lublin dans le cadre de l'Opération Reinhard.

Expériences

Les expériences dirigées par les médecins nazis5 se sont déroulées en dehors des règles d'usage de l'époque, en l'absence des protocoles scientifiques et des codes déontologiques actuellement admis et reconnus par la communauté scientifique et médicale internationale. Souvent pratiquées par un personnel non qualifié, pouvant choisir leurs victimes de façon arbitraire, ne leur laissant ni information, ni consentement, ni possibilité de retrait3, elles exposaient les cobayes humains à des conditions cruelles, voire barbares pour les plus extrêmes d'entre elles, avec des apports scientifiques contestables voire inutiles6.

Des expériences comme des inoculations de germes mortels (typhus) étaient également pratiquées, ainsi que des expériences sur l'alimentation, sur les gaz de combats, les brûlures au phosphore, des injections intraveineuses de phénol, essais de nouveaux sulfamides, etc. Ces expériences ont été commanditées par l'armée allemande (Wehrmacht, dont la Luftwaffe, et la Kriegsmarine).

L'utilisation de la population des camps de concentration est l'aboutissement logique d'une idéologie basée sur le racisme et la notion de sujets sans valeur, assimilés à des parasites (rats, poux..) ou au cancer (les juifs comme cancer du peuple allemand). La mort de centaines de « sous-hommes » se justifie par la possibilité d'améliorer les chances de survie d'un seul pilote allemand.

En novembre 1942, Himmler répond aux critiques concernant ces expériences médicales « dans le milieu médical chrétien, on accepte qu'un jeune pilote allemand risque sa vie, mais pas qu'un criminel dispensé de service militaire risque la sienne »7. La plupart des expériences sont menées au nom d'un effort de guerre, en raison d'une urgence nationale permettant de se passer de règles. D'autres sont en rapport avec une hygiène raciale (purifier, nettoyer, préserver la race allemande), ou encore pour donner un vernis scientifique à des lubies idéologiques (construire une histoire de type « biblique » du peuple allemand, remplaçant celle des juifs).

Avec la prolongation de la guerre, les pertes allemandes commencent à se compter en centaines de milliers d'hommes, notamment sur le front de l'Est. Les chefs nazis jugent alors qu'ils perdent les meilleurs, ce qui justifie encore plus l'extermination dans les camps considérée comme un ré-équilibrage, la population des camps étant faite « d'existences de ballast »7.

En allemand, le mot Opfer signifie à la fois « sacrifice » et « victime sacrificielle ». En 1941, après un naufrage qui causa la mort de centaines de personnes, Claus Schilling spécialiste du paludisme, déclara : « Si nous pouvions sacrifier le même nombre de personnes qui viennent de mourir inutilement, il n'y aurait pas de maladie qui ne puisse être vaincue ». Un an plus tard il mettait son idée en pratique à Dachau8.


 Camp de Dachau

Commanditées par la Luftwaffe (expériences menées par Sigmund Rascher ) :

• Expériences de survie en haute altitude, dépressurisation et défaut d'oxygène, de mars à août 1942, plus de 200 victimes.
• Expérience sur l'hypothermie, survie en eau glacée, de août 1942 à mai 1943, 250 victimes.
Commanditées par la Luftwaffe et la Kriegsmarine :
• Expériences sur l'eau de mer potable, ingestion d'eau salée, de juillet à septembre 1944, 40 victimes.

Commanditées par la Wehrmacht :

• Essai de vaccination contre le paludisme, février 1942 à avril 1945, 1100 cobayes humains et nombre inconnu de victimes.
• Expériences de ponction du foie (175 victimes environ).
• Expériences sur la tuberculose (114 victimes).
• Opérations chirurgicales expérimentales parfois inutiles, essais d'alimentation variés, emploi de la mescaline.

Camp de Ravensbrück

Commanditées par la Wehrmacht, pour le traitement et la réparation des plaies de guerre (expériences menées par Karl Gebhardt et Fritz Fischer).

• Expériences sur la reconstitution de l'os sans périoste (entamée après l'attentat contre Reinhard Heydrich et son décès des suites de ses blessures, afin d'évaluer s'il aurait pu être sauvé et comment)
• Expériences sur la gangrène gazeuse (75 victimes) (essai de sulfamidé).
• Expériences sur la régénération de muscles, de nerfs et d'os (nombre inconnu de victimes)
• Expériences de stérilisation de femmes
• Expériences de greffes de peau
• Expériences mystérieuses avec une poudre blanche non identifiée à ce jour (selon B. Halloua, il s'agissait de sulfamides, précurseurs historiques des antibiotiques).

Commanditées par divers instituts de médecine ou d'hygiène raciale :

• Expériences de stérilisation de femmes, mars 1941 - janvier 1945 : à Ravensbrück, les déportées soumises à ces expériences étaient appelées les « lapines » ( A cette époque, dans le reste du monde, les lapines étaient utilisées comme animal de laboratoire pour l'étude des hormones féminines).

Camp d'Auschwitz

Le docteur Josef Mengele dont les projets portent sur l'étude du noma, maladie qui provoque de graves mutilations faciales et dont il pense qu'elle a un caractère héréditaire, particulièrement fréquent chez les Tziganes : il traite un grand nombre d'enfants souffrant de cette maladie, en leur administrant des vitamines et des sulfamides ; mais dès que les progrès sont suffisants pour attester de l'efficacité du traitement, il interrompt celui-ci et laisse les enfants rechuter. Dans la ligne de son mentor Otmar von Verschuer, il met également en place des programmes de recherche pseudo-scientifiques, portant sur les jumeaux.

« il a également rassemblé des personnes ayant des anormalités physiques, des bossus, des transsexuels, etc.9. »

Carl Clauberg mène des expériences de stérilisation par injections intra-utérines, et de stérilisation de masse (hommes et femmes) par rayons X (150 expériences). Dans ce dernier cas, il s'agissait de savoir s'il était possible de stériliser 2 ou 3 millions de juifs pour les utiliser comme main-d'œuvre. En 1943, Clauberg se félicite d'une méthode lui permettant de stériliser mille femmes par jour7.

• Étude de l'évolution du cancer de l'endomètre (au moins 50 victimes)
• Expériences sur les phlegmons (au moins 30 victimes)
• Examens de l'atrophie du foie
• Modification dans l'organisme sous l'influence de la faim
• Expériences sur les enfants ou adultes jumeaux (111 victimes)
• Expériences avec de la mescaline : obtention des aveux
• Expériences à l'aide de brûlures (16 victimes)
• Expériences par électrochocs, sur des aliénés
• Expériences avec le sérum sanguin, afin d'obtenir un titre d'agglutination plus élevé, mélange de sang des groupes A II et B III
• Expériences sur la malaria
• Fabrication de moulages en plâtre d'organes génitaux féminins

Camp de Natzwiller

Expériences sur l'ypérite

Ces expériences sont menées par le Dr August Hirt :

• Expériences sur le typhus et autres maladies infectieuses.
• Expériences sur l'ypérite et le phosgène (300 victimes)
• Expérience avec l'urotropine

Sélections effectuées pour les professeurs Hirt, Bickenbach et Letz, de l'Université allemande de Strasbourg, dans le cadre de l'Ahnenerbe ("Héritage des ancêtres"). Il ne s'agit pas à proprement parler d'expériences, mais de sélections de juifs à gazer pour une collection de squelettes juifs10. Il s'agissait d'étudier les crânes et les os pour y trouver les caractéristiques des juifs. Le but étant de remplacer l'histoire biblique des Juifs, par une histoire scientifique et archéologique des Aryens, provenant du plateau central du Tibet, et qui auraient fondé l'Atlantide.


 Expériences sur le typhus

Ces expériences sont menées par le Dr Eugen Haagen. Il s'agissait de trouver un vaccin contre le typhus. Cette maladie (transmise par les poux) était endémique en Europe de l'Est, pour l'armée nazie, elle était aussi dangereuse que le froid sur le front russe11. Aujourd'hui encore, il n'existe pas de vaccin suffisamment sûr et efficace contre le typhus, entre autres parce que la maladie est difficile à reproduire chez l'animal12.

Expériences sur le phosgène

Ces expériences sont menées par le Dr Otto Bickenbach. Il conduisit des expériences avec le gaz phosgène sur 15 détenus de droit commun et des tziganes dans la chambre à gaz du Struthof, qui moururent dans d'atroces souffrances. Témoignage d'un rescapé cité par Robert Steegmann : « Au bout de 10 minutes environ, j'ai entendu un bruit sourd — comme si on frappait des mains — C'était les poumons de deux détenus qui avaient "éclaté" et qui tournaient autour du ventilateur et par leur bouche sortait une écume brunâtre, de même que par leurs oreilles et nez. »[réf. nécessaire].

Camp de Buchenwald

Ces expériences sont menées par Erwin Ding Schuler et Waldemar Hoven.

• Expériences de traitements hormonaux sur des homosexuels
• Expérience sur le paludisme
• Stérilisations massives
• Expériences de "traitement" au phénol
• Essais de vaccins de typhus exanthématique
• Contrôle du vaccin de la fièvre jaune (485 cobayes humains)
• Immunisation avec des vaccins de Frankel (gangrène gazeuse) (15 victimes)
• Expériences hormonales
• Expériences sur la pervitine
• Expérience sur des bombes incendiaires au caoutchouc phosphoreux (5 victimes)
• Expériences en grand nombre sur des vaccins ou pseudo-vaccins contre la dysenterie, l'hépatite épidémique, la tuberculose, etc.

Responsabilités

Article détaillé :  Procès des médecins.

Les experts militaires alliés chargés d'enquêter sur ces expériences montrèrent que les motivations étaient de deux sortes : les uns foncièrement guidés par l'ambition personnelle de gravir rapidement les échelons dans l'appareil administratif, les autres dans une démarche engagée et idéologique, voulaient contribuer en tant que serviteur sincère et fanatique de l'État national-socialiste, à asseoir la domination du régime nazi sur l'Europe13.

Les témoignages des rescapés soulignent le caractère pathologique des conditions qui entouraient ces expériences : une véritable folie s'installait dans certains camps (en particulier Buchenwald et Dachau), où tous types d'expériences étaient pratiqués, de la plus inepte à la plus atroce, le plus souvent sur un coup de tête d'un garde SS. À la fin de la guerre, 23 personnes impliquées dans des expériences sur des humains, dont 20 médecins (dont une femme) et trois officiels nazis, sont jugées au cours d'un procès connu comme le « procès des médecins », le premier de la série de procès qui suit le premier procès de Nuremberg, celui des hauts dignitaires nazis.

7 personnes sont acquittées (de crimes contre l'humanité, mais condamnées pour appartenance à une organisation criminelle), 7 autres condamnées à mort et exécutées, 5 à la prison à perpétuité, et 4 à de longues peines de prisons. Des médecins nazis recherchés pour être jugés, se sont suicidés avant la tenue du procès comme Enno Lolling (en), d'autres ont pu s'enfuir en Amérique Latine, comme Joseph Mengele, enfin August Hirt, cru longtemps disparu sans laisser de traces10, s'est suicidé en 1945.ç

Bilan

À la suite du procès des médecins, en 1947, est élaboré un ensemble de principes, le Code de Nuremberg, qui pose les bases de la bioéthique et de ce qui est tolérable en matière d'expérimentation sur l'humain. Afin de masquer les atrocités commises, la plupart des rapports expérimentaux des camps de concentration ont été détruits avant la libération des camps par les forces alliées. Cependant, une grande masse d'informations a pu être retrouvée, dans le cadre des comptes rendus adressés par les expérimentateurs à Heinrich Himmler. Notamment un rapport de 56 pages sur les expériences d'hypothermie à Dachau, signé de Sigmund Rascher, et daté du 21 octobre 194214.

Ce rapport a été publié, analysé et commenté aux États-Unis en 1946 (rapport Alexander15). De 1946 à 1984, près de 45 articles scientifiques ont fait référence à ce rapport, alors que la grande majorité des études sur l'hypothermie ne le faisait pas14. En 1990, une nouvelle analyse est publiée ; elle montre, outre les aspects criminels (et pas simplement violation de règles éthiques), que ces travaux n'ont pas de crédibilité scientifique, que les conclusions ne sont pas en accord avec la présentation des données14.

D'un point de vue méthodologique, ces expériences, sans protocole clair, ne sont pas « reproductibles », et d'un point de vue statistique, elles ne sont pas représentatives (absence de définition, catégories non précisées, données inconsistantes, sujets en grande souffrance physique et mentale). Il y aurait enfin des pratiques frauduleuses (falsification ou de fabrication de données)14.

La parution de cette nouvelle analyse a provoqué une nouvelle discussion16 : fallait-il republier les travaux nazis, même pour les critiquer ? Dire que les travaux nazis n'ont pas de valeur scientifique signifie-t-il qu'ils auraient été acceptables s'ils avaient été bien conduits ? Faut-il faire vraiment deux analyses séparées : éthique et scientifique ?

Scientifiquement, ces expériences n'apprirent rien que l'on ne sût déjà sur l'hypothermie, la mescaline, la consommation d'eau salée, l'évolution des plaies ouvertes ou le déroulement des maladies infectieuses (jusqu'à la mort). En ce qui concerne l'hypothermie, ces expériences ont pu aboutir aussi à des conclusions qui se sont révélées fausses14. En 1990, l'éditorialiste du New England Journal of Medicine conclut :

« Certes, la connaissance est importante, mais dans une société qui se respecte, elle est moins importante que la façon de l'obtenir17».


 Bibliographie

• Philippe Aziz, Les médecins de la mort, 4 volumes, Genève, Famot, 1975.

• François Bayle, Croix gammée contre Croix caducée, [...] 1950.

• Christian Bernadac, Les médecins maudits 1967 Ce livre est un recueil de témoignage de déportés ayant participé aux expériences des médecins nazis que ce soit pour les subir ou que ce soit pour y participer.

• Christian Bonah (dir.), Anne Danion-Grilliat (dir.) et Josiane Olff-Nathan (dir.) (préf. Claude Singer), Nazisme, science et médecine, Paris, Éditions Glyphe, coll. « Société, histoire et médecine », 2015, 360 p. (ISBN 978-2-35815-149-8)

• Johann Chapoutot, La loi du sang penser et agir en nazi, Paris, Gallimard, 2014, 567 p. (ISBN 978-2-070-14193-7, OCLC 893852446)

• Michel Cymes et Laure de Chantal, Hippocrate aux enfers : les médecins des camps de la mort, Paris, Stock, 2015, 211 p. (ISBN 978-2-234-07803-1, OCLC 905370706).

• Thierry Feral, Henri Brunswic, Anne Henry, Médecine et nazisme, considérations actuelles, Paris, L'Harmattan, 1998 (ISBN 2-7384-7008-4).

• Bruno Halioua (préf. Richard Prasquier, postface Emmanuel Hirsch), Le procès des médecins de Nuremberg : l'irruption de l'éthique médicale moderne, Paris, Éditions Vuibert, coll. « Espace éthique », 2007, 211 p. (ISBN 978-2-711-77246-9, OCLC 537254473)

• Adélaïde Hautval (présentation et postface de Anise Postel-Vinay), Médecine et crimes contre l'humanité : le refus d'un médecin, déporté à Auschwitz, de participer aux expériences médicales, Paris, Le Félin, coll. « Résistance », 2006, 120 p. (ISBN 2-86645-633-5).

• Ernst Klee (trad. Olivier Manonni), La médecine nazie et ses victimes, Arles, Solin, 1999, 482 p. (ISBN 2-7427-2046-4).

• (en) Robert Jay Lifton, The Nazi doctors : medical killing and the psychology of genocide, Basic Books, 2000, 561 p. (lire en ligne [archive])

• Benno Müller-Hill Science nazie, science de mort - L'extermination des juifs, des tziganes et des malades mentaux de 1933 à 1945 Odile Jacob 1984 /1989

• Miklós Nyiszli, Médecin à Auschwitz, René Julliard 1961, J'ai lu Leur aventure n°A266, 1966. Témoignage d'un déporté juif-hongrois qui eut la "chance" d'être médecin, il ne fut donc pas gazé comme presque tout son convoi, mais, fut l'adjoint du Dr Mengele dans ses immondes besognes.

• Silvain Reiner, Et la Terre sera pure, Paris, Archipel, 1999, 350 p. (ISBN 2-84187-085-5).
Articles connexes

• Procès des médecins.

• Eduard Wirths, médecin-chef SS du camp d'Auschwitz.

• Josef Mengele, le plus notoire des médecins SS pour ses expériences médicales, à Auschwitz.

• Aribert Heim et la vivisection humaine sur les détenus de Mauthausen.

• Karl Brandt, Karl Gebhardt, Waldemar Hoven, Joachim Mrugowsky, Wolfram Sievers, condamnés à morts lors du procès des médecins.

• Kurt Blome, Horst Schumann, Karl Clauberg, autres médecins notoires ayant participé aux expérimentations.

• « Euthanasie » des enfants sous le Troisième Reich

• Unité 731, unité militaire de recherche bactériologique de l'armée japonaise.

• Reichsuniversität Straßburg, théâtre des recherches pseudo-scientifiques et antisémites du médecin allemand August Hirt.

• Opération Paperclip d'exfiltration de 1 500 scientifiques allemands, dont ceux spécialisés dans la médecine aéronautique, menée à la fin de la Seconde Guerre mondiale par l'état-major de l'armée des États-Unis.

• Torture médicale

• Crimes de guerre du Japon Shōwa

• Ahnenerbe qui met en évidence le lien étrange entre la discipline archéologique et les expérimentations médicales nazies et la passion de Himmler pour l'archéologie


 Liens externes:

• Les expériences médicales selon Raoul Hilberg [archive]

• United States Holocaust Memorial Museum - Online Exhibition: Doctors Trial [archive]

• United States Holocaust Memorial Museum - Online Exhibition: Deadly Medicine: Creating the Master Race [archive]

• United States Holocaust Memorial Museum - Library Bibliography: Medical Experiments [archive]
Notes et références

• (en) V.W Sidel, « The Social Responsabilities of Health Professionnals. Lessons from their role in nazi Germany. », Journal of the American Medical Association, no 20,‎ 27 novembre 1996, p.1679-1681

• Yves Ternon, « Les médecins nazis », Les Cahiers de la Shoah, no 9,‎ 2007, p. 15-60

• (en) U. Schmidt, Medical Ethics and Nazism, Cambridge University Press, 2009 (ISBN 978-0-521-88879-0), p. 601-603 dans The Cambridge World History of Medical Ethics, R.B. Baker et L.B. McCullough (dir.).

• (en) A. Jeremiah, « Medicine Against Society. Lessons from the Third Reich », The Journal of the American Medical Association, no 20,‎ 27 novembre 1996, p. 1657-1661

• Ces expériences peuvent être rapprochées de celles faites par l'Unité 731 au Japon

• Par exemple, les cobayes étaient mourants, non représentatifs, de par leurs faiblesses.

• U. Schmidt 2007, op. cit, p. 601.

• U. Schmidt 2009, op. cit., p. 602.

• Richard J. Evans, Le Troisième Reich. 1939-1945, éd Flammarion, 2009, p. 712

• Y. Ternon, Histoire de la médecine SS, Casterman, 1969, p. 185-194.

• M.A Balinska, « Le typhus, une maladie idéologisée », La Revue du Praticien, no 55,‎ 2005

• (en) Y. Bechah, « Epidemic typhus », Lancet Infectious Diseases, no 8,‎ 2008, p.417-418

• Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d'Europe, Folio Gallimard p. 814

• (en) R.L. Berger, « Nazi science - The Dachau Hypothermia experiments », The New England Journal of Medicine, vol. 322,‎ 17 mai 1990, p. 1435-1440.

• L. Alexander, The treatment of schock from prolonged exposure to cold, especially in water. Combined Intelligence Objectives Subcommittie. Target 24. Report 250, Washington DC, Office of the Publication Board, Department of Commerce, 1946.

• (en) « Correspondance : Nazi Science », The New England Journal of Medicine, vol. 324,‎ 21 mars 1991, p. 845-847.
17.

• (en) M. Angell, « The nazi hypothermia experiments and unethical research today », The New England Journal of Medicine, vol. 322,‎ 17 mai 1990, p. 1462-1464.

Published in Santé et nutrition

La diaspora africaine en France est estimée à 5 millions de personnes, des individus sur plan affectif à cheval entre deux rives (monde), et dont certains réfléchissent à retourner sur le continent. De l'idée à l'installation, quels sont les freins et motivations des candidats issus de la diaspora à retrouver travailler en Afrique ? Et quelles places tiennent l'image et les valeurs de l'entreprise dans cette décision ?

 Afin d'analyser la perception et les attentes des acteurs de la diaspora africaines en France vis-à-vis des opportunités professionnelles en Afrique, le groupe Intelcia, entreprise spécialisée dans les métiers de la relation client, a publié les résultats d'une enquête réalisée avec le Cabinet d'étude INNONGENCE CONSULTING sur l'Attractivité professionnelle du continent africain auprès des diplômés et des cadres de la diaspora ».

Voici les résultats saillants:

• Près de 40% des membres de la diaspora sont prêts à retourner en Afrique immédiatement

• Le désir d'entreprendre est le premier facteur motivant un retour en Afrique pour 62% des diplômés et des cadres de la diaspora.

• Plus de 70% des répondants pensent que décrocher un emploi ou une promotion en Afrique nécessite d'avoir des relations.

• Ils sont 51 % à être intéressés par des opportunités professionnelles au sein de multinationales africaines.

• Pour ce qui est de l'épanouissement professionnel, 50 % disent privilégier une activité professionnelle "qui a du sens".

« Les jeunes diplômés et cadres de la diaspora dans leur globalité, quelques soient leur sexe, âge, niveau d'étude ou expérience professionnelle, sont désireux de retourner travailler en Afrique si l'opportunité se présente. Aussi il est essentiel de comprendre leurs freins, leurs motivations et leurs aspirations afin de pouvoir transformer l'opportunité en réalité. Il s'agit également pour les entreprises africaines de travailler sur leur marque employeur afin d'être beaucoup plus attractives auprès des candidats. Il faut repenser nos organisations et notre culture d'entreprise afin de valoriser nos métiers et le marché du travail en Afrique» indique Saad Berrada, DRH du groupe Intelcia.

Concernant ceux qui veulent rentrer, on atteint les 71% pour ceux qui envisagent de repartir dans un délai de 10 ans. En outre, 56% d'entre eux privilégient un retour dans leur pays d'origine, tandis que 15% sont ouverts à des opportunités sur tout le continent. Les membres de la diaspora originaires d'Afrique Subsaharienne sont les plus enclins à rentrer à horizon 5 ans (58 %) par rapport aux ressortissants du Maghreb (41%).


Ils sont également 45 % parmi les 24-27 ans à vouloir s'installer ou se réinstaller en Afrique immédiatement, contre 41% pour les 28 -35 ans et 42 % pour les plus de 35 ans. La digitalisation du continent à travers l'essor des nouvelles technologies est de loin le facteur social le plus motivant pour un retour en Afrique pour 42 % des acteurs de la diaspora. Ces derniers accordent une considération à l'accès aux diverses plateformes et services digitaux depuis le continent.

Cependant, dans le choix de leur poste, 60% des répondants jugent ainsi que la transformation digitale des entreprises du continent, n'étant pas d'une grande importance dans leur choix. L'aventure entrepreneuriale est clairement le premier facteur professionnel de motivation pour un retour en Afrique pour 62% des membres de la diaspora. 43% des répondants désirent se lancer immédiatement après leur retour.

Cette tendance est plus marquée chez les personnes de plus de 28 ans, celles ayant plus de 5 années d'expérience, mais aussi chez les hommes. Néanmoins, 47% des interrogés disent aussi être tentés par les multiples opportunités professionnelles dans leur secteur professionnel actuel. Parmi les métiers recherchés par les jeunes diplômés et cadres de la diasporas, le secteur tertiaire est le plus plébiscité : 17 % des répondants favorisent les métiers de Conseil,16 % optent pour la Communication et Marketing, et 15 % se tournent vers les métiers de la Finance.

La quête de sens et l'essor du continent comme motivation majeur pour les opportunites professionnelles. Parmi les critères de choix d'un poste en Afrique, ils placent les perspectives de carrière (48%), le contenu de la mission (42%) et les valeurs de l'entreprise (63%) dans le Top 5 des critères pour le choix d'un poste en Afrique. La rémunération (32%) et la "Stabilité politique et économique du pays" (56%) occupent les deux premières places.

La renommée ou encore la mobilité ne sont pas énormément plébiscitées (18%). L'épanouissement dans le travail reste le point central chez les personnes envisageant un retour professionnel en Afrique. En effet, les répondants disent privilégier une expérience professionnelle qui a du sens (50%) au-delà de l'équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle (34%) et l'ambiance au travail (16%).

Cet équilibre se retrouve peu importe le genre, l'âge ou le niveau d'étude et d'expérience professionnelle considéré. Une large majorité des répondants désirant saisir des opportunités en Afrique souhaitent avoir une approche collaborative dans leur relation avec leur hiérarchie, tout en ayant assez d'autonomie et de responsabilité. Ceci se confirme quel que soit le groupe d'âge des répondants.

Si les jeunes diplômés désirent plus de responsabilité et d'autonomie (73% contre 59% pour ceux ayant plus d'expérience), les séniors sont plus portés sur le travail collaboratif avec leur hiérarchie (76% contre 67% pour les plus juniors). Le désir d'avoir des discussions ouvertes avec sa hiérarchie est partagé par tous les répondants, peu importe le genre, le niveau d'expérience professionnelle et le niveau d'étude.

" Tout le narratif sur la croissance économique du continent africain suscite des vocations auprès des jeunes de la diaspora. Ceux-ci désirent jouer un rôle actif dans l'émergence du continent africain, que ce soit en tant qu'entrepreneur ou de préférence au sein d'entreprises africaines. La diaspora reste néanmoins très lucide sur le contenu des missions et les conditions de travail pour lesquelles elle est prête à s'engager " commente Landry DJIMPE, Associé Innogence Consulting. Une forte volonté de rejoindre une entreprise africaine malgré des craintes liées au management.


 Le rêve des jeunes de la diaspora

Plus de 40% des jeunes de la diaspora sont plutôt intéressés par des opportunités professionnelles en Afrique au sein de multinationales, avec une préférence pour les multinationales africaines (51%). Les startups africaines (36%) et les organismes internationaux (38%) sont aussi d'un intérêt particulier pour ces profils. Les diplômés niveau Master et plus ont un plus fort attrait pour les multinationales, notamment africaines (54%) et les organismes internationaux (40%) que ceux moins diplômés.

Les profils niveau Bac +2 et Bac+3 seront plus portés vers les startups (44%) que les profils plus diplômés (34%). Plus de 70% des répondants pensent que décrocher un emploi ou une promotion en Afrique nécessite d'avoir des relations, ce qui monte à environ 90% chez les moins de 24 ans. De même, plus de 35% jugent les organisations africaines très hiérarchiques. Seuls 20% des répondants pensent que ces entreprises sont propices à l'ascension professionnelle ou alors permettent d'avoir des échanges ouverts.

Ceci se vérifie peu importe le niveau d'expérience professionnelle ou le niveau d'étude.

Pour les répondants, les entreprises africaines valorisent plus l'expertise dans un domaine d'activité (42%) plutôt que l'expérience internationale (29%), l'expertise dans différents domaines (15%) et la connaissance du continent (14%). 35% des jeunes diplômés (entre 1 à 5 ans d'expérience) tendent à croire que les entreprises africaines privilégient plus l'expérience internationale contrairement à ceux ayant un peu plus d'expérience qui ne sont que 19% à le penser. Ces derniers considèrent que les entreprises misent plus sur l'expertise (47%), or seuls 36% des jeunes diplômés partagent cette opinion.

« Les acteurs de la diaspora sont optimistes concernant le développement de l'Afrique et les opportunités professionnelles qu'elle peut offrir. Nous avons aussi, nous les entreprises, un rôle déterminant dans cette transformation. Savoir rendre son entreprise attractive auprès des cadres permet de conserver et aussi ramener les élites sur le continent, mais il faut surtout mettre en place les conditions et solutions qui permettront à tous de monter en compétence pour répondre pleinement aux exigences du marché mondial. » conclut Jean-Yves Kotto, Directeur Afrique subsaharienne d'Intelcia.

L'étude « L'attractivité professionnelle du continent africain auprès des diplômés et cadres de la diasporas » a été réalisée auprès d'un échantillon de 800 personnes âgées de plus de 18 ans, issues de la diaspora africaine. Les interviews ont été réalisées par téléphone, par email et par entretien de visu du 1er juin au 10 septembre 2019.

Published in Actualités
dimanche, 23 février 2020 02:51

Les entreprises coloniales françaises

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  Ce site est dédié à l'histoire des entreprises coloniales françaises. Il est une source d'informations sur ces entreprises, leur devenir ou leur disparition, leurs reconversion. etc.

Pour lire la suite, cliquez ici.

L'idéologie coloniale Française:


http://www.youtube.com/watch?v=wWrhDlc_F30

 

Published in Colonisation

12 Fév 2020 /Par Maurice Lemoine

Quand un journaliste fait son travail, ça donne cet article de Maurice Lemoine sur le coup d'État en Bolivie. Alors que les éditorialistes serviles de l'idéologie dominante traficotent les faits pour célébrer le renversement de Morales, Lemoine brosse une analyse complète des événements, les contextualise, recoupe et se paie même le luxe salutaire de démonter les arguments d'une gauche qui aurait dû condamner le putsch plutôt que de se prendre les pieds dans son moralisme de salon. À lire et partager. (IGA)
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ans leur malheur, il y a quelques décennies, les Chiliens ont eu la chance (même si on peut la considérer très relative) de ne pas voir leur tragédie défigurée. Au lendemain du 11 septembre 1973 et du renversement du socialiste Salvador Allende par le général Augusto Pinochet, aucun média digne de ce nom n'aurait osé nier qu'il y ait eu un « Coup d'Etat à Santiago ». Autres temps, autre type de « golpe » (dans la mesure du possible moins sanglant), autres « professionnels » de l'information. Le 15 novembre 2019, après que le chef de l'Etat en exercice, arrivé en tête du premier tour de l'élection présidentielle, ait été contraint à abandonner le pouvoir sous la pression de la police et de l'armée, le quotidien Le Monde transformait la victime en responsable et se fendait d'un éditorial singulier : « Bolivie : les erreurs d'Evo Morales ».

Et il ne fut pas le seul. En syntonie parfaite avec ceux de ses confrères qui, sur place – Pagina Siete, El Deber, La Razón, Unitel, Red Uno, Bolivisión, etc. –, ont accompagné et soutenu la défenestration du candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS) en l'accusant de « fraudes » lors des élections du 20 octobre, la « commentocrature » hexagonale a elle aussi exécuté l'ex-chef de l'Etat.

Infaillible, s'exprimant ex catedra du haut de son nombril, l'inévitable « public-privé » Anthony Bellanger (selon les jours sur France Info, France Inter, France Culture ou BFM TV), se gausse, dès le 23 octobre (sur France Inter) du décompte électoral qui, « miraculeusement », a permis au chef de l'Etat en exercice d'être réélu. Deux jours plus tard, relayant Washington, Bruxelles et les capitales latino-américaines les plus inféodées à Donald Trump, France Info titre :

« Evo Morales réélu dès le premier tour, la communauté internationale hausse le ton ». Dans sa revue de presse, Camille Magnard, ce même 25, sur France Culture, s'intéresse comme nous au traitement médiatique de la crise et, après avoir cité sans aucune réserve le Washington Post (Etats-Unis), Los Tiempos et El Deber (Bolivie), La Jornada (Mexique), Deutsche Welle (Allemagne), neutres par définition, s'inquiète de « la couverture très abondante mais pas forcément très impartiale, que fait la chaîne d'Etat vénézuélienne TeleSur de cette présidentielle en Bolivie... Après tout, débusquer des complots impérialistes dirigés depuis Washington, à Caracas, ça fait longtemps que c'est devenu une spécialité. »

Fondu-enchaîné sur Libération... Le 11 novembre, sur son site, le quotidien reprend, brute de décoffrage, une dépêche de l'Agence France Presse (AFP) : « Explosion de joie en Bolivie après la démission d'Evo Morales ». Dans Le Point (20 novembre), Claire Meynial analyse avec une extrême finesse les réussites économiques du gouvernement sortant – « Il y a eu une bulle de consommation, car on a sorti un million de personnes de la pauvreté, mais beaucoup grâce au secteur informel et au narcotrafic » – avant d'affiner sa « pensée » : « L'idéologue du MAS, [le vice-président Álvaro] Garcia Linera, pense en termes d'ennemis et amis, il s'inspire de Carl Schmitt, le théoricien nazi. »

Charlie demeure fidèle à ses vieilles haines rances : directeur de la publication (2004-2009) avant de prendre la tête de France Inter (2009-2014) sous la présidence de Nicolas Sarkozy, Philippe Val n'avait pas de mots assez méprisants pour vilipender « l'Indien à poncho », marionnette de Hugo Chávez et Fidel Castro, qui avait eu le toupet de nationaliser les ressources en gaz de son pays ; tout aussi inspiré, le 29 octobre, le « vert » Fabrice Nicolino bave un venin qui n'a rien de « bio » : « Au moment où ces lignes sont écrites, il est certain que l'Etat bolivien a choisi de truander les résultats du 20 octobre, en donnant brutalement à Morales dix points d'avance sur le ¬deuxième candidat, ce qui prive les électeurs d'un second tour. »

Tandis que sur le site de RFI c'est « l'unité des Boliviens » qui a permis de « libérer » la Bolivie, le quotidien espagnol El País informe ses lecteurs que nombre d'entre eux protestent, lui reprochant de ne pas qualifier la « destitution » d'Evo Morales de « mutinerie » de l'armée, mais qu'il préfère attendre de voir comment tournent les événements [1]. A ce jour, on attend toujours qu'il ait fini d'attendre...

Les putschistes, eux, n'ont pas jugé utile de patienter indéfiniment. Ils ont immédiatement récompensé l'un de ceux qui les ont aidés à justifier la prise du pouvoir par Jeanine Añez, la présidente autoproclamée. Le 7 décembre, à Santa Cruz, le journaliste de CNN Fernando del Rincón a reçu des mains de la pseudo ministre de la communication, Roxana Lizárraga, une plaquette commémorative le remerciant pour sa couverture des vingt-et-un jours de conjuration.

Une honte n'arrivant jamais seule, del Rincón a été fait « citoyen d'honneur » par le gouvernorat de cette même ville de Santa Cruz, cœur de la droite la plus réactionnaire et épicentre de la rébellion.En France, seuls L'Humanité, Le Monde diplomatique, Ruptures, Golias (et peut-être une infime poignée d'autres qui nous pardonneront de ne pas les avoir repérés), auxquels on ajoutera, dans un autre registre, un certain nombre de sites présents sur les réseaux sociaux, sauveront l'honneur en appelant un chat un chat et un coup d'Etat un coup d'Etat.

Puisque c'est hautement nécessaire, on résumera ici (le plus succinctement possible) les chapitres précédents. Guerre de l'eau (2002 ; un mort et des dizaines de blessés), Guerre du gaz (2003 ; 86 morts)... Aux portes d'une guerre civile provoquée par l'ère glaciaire du néolibéralisme, la Bolivie voit se succéder, entre 2001 et 2005, cinq présidents : l'ex-dictateur Hugo Banzer (1971-1978) élu cette fois démocratiquement (1997-2001) ; son dauphin Jorge Quiroga (2001-2002) ; l'ultra-libéral Gonzalo Sánchez de Lozada (2002-2003) auquel succède son vice-président Carlos Mesa (2003-2005) ; Eduardo Rodríguez, qui assumera l'intérim après la chute des deux précédents.

Elu député de sa circonscription en 1997, sous les couleurs du MAS, avec le pourcentage de votes le plus haut du pays (61,8 %), le paysan amérindien et syndicaliste « cocalero » Evo Morales a été expulsé du Congrès en 2002 sur ordre de l'ambassade des Etats-Unis, pour l'empêcher de se présenter à l'élection présidentielle. Malgré une campagne de discrédit infernale sur le thème « coca-cocaïne », il réussit à y participer. Aucun des candidats n'obtenant la majorité, c'est le Congrès qui tranche entre les deux candidats arrivés en tête (Sánchez de Lozada, 22,5 % des votes ; Evo Morales, 20,9 %). Très sensibles aux desiderata de Washington, les parlementaires choisissent Sánchez de Lozada par 84 voix contre 43.

Après le renversement de ce dernier par une révolte populaire, et sa fuite à Miami, « Evo », comme l'appellent familièrement ses partisans, remporte le scrutin présidentiel de 2005 avec 53,7 % des suffrages. En 2009, il portera ce score à 64,1 % et, en 2014, à 61,36 %. A chaque fois, le MAS jouit d'une très large majorité. Conformément à une loi quasi universelle, de tels succès ne doivent rien au hasard. Sur le plan symbolique, le pays où les 36 groupes indigènes – dont les deux principaux, Aymara et Quechua – ont historiquement été marginalisés devient l'Etat plurinational de Bolivie.

L'emblème multicolore des peuples autochtones – la « Wiphala » – flotte aux côtés du drapeau national. Le gouvernement compte désormais des ministres « cholos » [2], indigènes et « k'aras » (blancs en Aymara). La nationalisation des ressources gazières et de gisements miniers vont permettre, grâce aux revenus qu'elle procure, le développement de programmes sociaux (dans les douze mois qui ont suivi la renégociation des contrats pétroliers et gaziers, les ressources fiscales du pays passeront de 680 à 1,6 milliards de dollars). Dans les zones rurales où elle atteignait des niveaux supérieurs à 77,7 % en 2005, la pauvreté se réduit de moitié. L'endettement rendant le pays dépendant de l'aide externe et des institutions financières internationales n'est plus qu'un souvenir lointain.

Tout en considérant qu'il y a encore beaucoup à faire, on pourrait développer largement cette liste des droits nouveaux et des progrès accumulés en profitant de la stabilité politique retrouvée. Cette réussite évidente, pour le plus grand bien du plus grand nombre, laisse parfaitement indifférents, pour ne pas dire violemment hostiles, les secteurs de l'oligarchie traditionnelle, les froids calculs de la société marchande, la tyrannie privée des firmes multinationales et ceux qui, invoquant les raisons les plus diverses, les ont ralliés pour « faire tomber Evo ».

Premier acte de la mécanique infernale : le « fameux » référendum du 21 février 2016. L'article 168 de la Constitution de 2009 ne permet pas à Morales de se présenter pour un troisième mandat que beaucoup, au sein des secteurs populaires, pour les raisons précédemment évoquées, souhaitent ardemment [3]. Pour permettre une modification de cet article et une possible candidature à la réélection, un référendum est organisé ce 21 février.

Tous les sondages d'opinion donnent le « oui » vainqueur. A deux semaines de l'échéance, une manipulation sophistiquée permet, sur la base d'affirmations diffamatoires, qui se révéleront ultérieurement totalement mensongères, de présenter le chef de l'Etat comme un corrompu. Grâce à la caisse de résonnance des médias, ce brouillage de son image atteint l'objectif recherché, en particulier auprès des classes moyennes urbaines [4]. Le « non » l'emporte de peu, avec 51,3 % des voix. La légende noire du « caudillisme d'Evo » s'efforcera par la suite, avec succès, d'occulter ce sabotage d'une consultation électorale grâce à l'utilisation d'une « fake news » – dite également « infox » ou « post-vérité » [5].

Estimant à juste titre que le jeu a été truqué, Morales et le MAS vont tourner la difficulté en utilisant « le droit d'élire et d'être élu » (sans limites de mandats ni de durée) présent dans l'article 23 de la Convention américaine relative aux droits de l'homme (CADH), traité international qui, signé et ratifié par la Bolivie, prévaut sur la Constitution, comme le stipule cette dernière, lorsqu'il comporte des droits supérieurs en matière de droits humains.

Comme le fait traditionnellement la droite vénézuélienne, l'opposition à Morales – et en particulier son rival conservateur de Communauté citoyenne (CC), Carlos Mesa – entonne de longs mois à l'avance le grand air de la fraude. La stratégie atteint son apogée dès le lendemain du premier tour de scrutin du 20 octobre 2019. L'épisode est connu dans ses grandes lignes. Mais des lignes quelque peu tordues...

Le dimanche en question, peu avant 20 heures et d'après 84 % des bulletins dépouillés dans le cadre de la Transmission des résultats électoraux préliminaires (TREP), un comptage rapide et dépourvu de caractère officiel, Morales arrive en tête avec 45,28 % des voix, suivi de Mesa (38,16 %). Un second tour est alors nécessaire – la victoire ne pouvant être attribuée qu'à un candidat atteignant la majorité de 50 % des suffrages ou 40 % avec plus de 10 points d'écart sur le second.

Le lendemain, après arrêt du processus de dépouillement pendant de longues heures, ce qu'avait prévu et annoncé le Tribunal suprême électoral (TSE) – mais dont il s'expliquera ultérieurement très confusément –, le chef de l'Etat dispose des 10 points de différence requis pour l'emporter immédiatement. Rien d'anormal : comme on l'a constaté lors des élections précédentes, les zones rurales, indiennes et paysannes, très majoritairement favorables à « Evo », mais dont les résultats arrivent en dernier du fait des difficultés de communication, font basculer ce qui n'était qu'une estimation provisoire. D'après les autorités légitimes, Morales gagne la présidentielle au premier tour.

« Changement inexplicable de tendance » ! Mesa déclenche les hostilités et, comme il l'avait annoncé, refuse d'accepter le résultat. Résultat que, en réalité, on ignore encore, puisque le décompte « officiel » du TSE, le seul qui fasse foi, n'est en rien terminé (il ne le sera que le 24 octobre en fin d'après midi, octroyant 47,08 % des suffrages à Morales et 35,51 % à Mesa). Egalement trop impatiente pour attendre l'échéance légale, l'Organisation des Etats américains (OEA), que dirige un virtuel employé du Département d'Etat américain, l'uruguayen Luis Almagro, questionne immédiatement la transparence du processus. Les Etats-Unis font chorus et, fidèle à elle-même, l'Union européenne (UE) suit. De concert avec Mesa, tout ce beau monde réclame un second tour – que rien, à ce moment, ne permet de justifier ou réfuter.

Commencées dès le soir de l'élection, les manifestations de l'opposition s'intensifient sous l'impulsion d'un très hétéroclite Comité national de défense de la démocratie (CONADE) et des tristement célèbres Comités civiques (dont nous reparlerons plus avant). Puis tournent à la violence et au blocage des zones urbaines pendant plusieurs jours à La Paz, Potosí, Chuquisaca, Cochabamba, Oruro, Tarija, Trinidad et Santa Cruz. Réduisant en fumée urnes, bulletins de votes et procès verbaux, quatre des neuf tribunaux électoraux départementaux sont pris d'assaut et incendiés.

Soumis à une forte pression, mais sûr de son bon droit, Evo Morales accepte que, à partir du 31 octobre, un audit intégral des élections – qu'il souhaite « technique et juridique, pas politique » – soit effectué par l'OEA. Laquelle produira un rapport... « contraignant », qu'il promet de respecter. Un certain nombre de connaisseurs de l'Amérique latine s'alarment immédiatement. Rien en Histoire n'est totalement nouveau. Très fortement influencée par Washington – qui la finance à 60 % –, l'OEA a trafiqué en 2011 le résultat de l'élection présidentielle en Haïti ; a entériné la fraude au Honduras en 2013 et surtout 2018, au profit du néolibéral et post-putschiste Juan Orlando Hernández.

Almagro mène une campagne frénétique contre le Venezuela, le Nicaragua et Cuba. Violant ouvertement les statuts de l'Organisation, il y a accordé un siège au représentant du président imaginaire vénézuélien Juan Guaido. Le 30 octobre, à Quito, lors de l'inauguration de la 7e Réunion des ministres de sécurité publique des Amériques, il va féliciter le président équatorien Lenín Moreno pour la manière dont il a réprimé le mouvement social qui, du 3 au 13 octobre, a embrasé son pays.

Un tel individu laisserait Evo Morales l'emporter ? Difficile à envisager. En parfait porte-parole des seuls 12 pays (sur 33) qui l'appuient au sein de l'organisation continentale – Argentine (encore présidée par Mauricio Macri), Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Salvador, Etats-Unis, Guatemala, Honduras, Paraguay, Pérou (plus le « Venezuela virtuel » de Guaido) –, Almagro ne s'émeut effectivement pas des déclarations menaçantes de Luis Fernando Camacho, dirigeant fascisant du Comité civique de Santa Cruz, qui a donné 48 heures à Evo Morales pour quitter la Casa Grande del Pueblo, la tour moderne et centrale où se trouve, à La Paz, le bureau du chef de l'Etat.

L'OEA a annoncé qu'elle remettra un rapport préliminaire de ses experts électoraux le mercredi 13 novembre. Alimentant en oxygène les embrasements de la rue, les actes racistes et les exactions, elle le remet par surprise le matin du 10, trois jours avant la date prévue. La veille, le général Williams Kaliman, commandant en chef des Forces armées, avait donné des gages aux manifestants de l'opposition en déclarant : « Nous n'affronterons jamais le peuple. » Une assurance tout risque pour les émeutiers, dans la mesure où les polices de Sucre (sud-est), Santa Cruz (est) et Cochabamba (centre) venaient de se mutiner.

Dans la grande tradition putschiste, la prise illégitime du pouvoir implique un étroit contrôle de l'information. A La Paz, des groupes de choc occupent les sièges de deux médias publics, Bolivia TV et Radio Patria Nueva, contraignant leurs journalistes et employés à quitter les lieux sous les insultes et les horions. Avant le 9 novembre, Canal 7 et Canal AbyaYala, seront également réduits au silence, Radio Kaw-sachum et Radio Soberanía, médias communautaires des six Fédérations de « cocaleros » de Cochabamba, verront leurs locaux saccagés.

Pain béni pour alimenter les tensions : commentant le rapport qu'il vient de rendre public, Almagro demande à hauts cris l'annulation des élections du 20 octobre en raison de « sérieuses irrégularités ». Tout un chacun peut en déduire qu'elles ont été truquées. Sauf, bien entendu, à lire le rapport en question (ce que vont faire, à n'en pas douter, tous les bons journalistes, universitaires et politologues spécialisés « latinos » !). Treize pages, pas une de plus. Très majoritairement consacrées... au TREP (c'est-à-dire aux résultats dépourvus de valeur légale) ; ne dédiant qu'un misérable demi-feuillet à ces derniers. Et dont la conclusion fait ouvrir de grands yeux à ceux qui l'ont lue (au bout du compte, remarquablement peu nombreux).

« En tenant compte des projections statistiques, il est possible [c'est nous qui soulignons] que le candidat Morales soit arrivé premier et le candidat Mesa second. (...) Néanmoins, il est statistiquement improbable que Morales ait obtenu les 10 % de différence pour éviter un second tour. »

Une fois vérifié et admis que nulle part le document ne mentionne une quelconque « fraude massive », et quand bien même on tournerait la formulation de la conclusion dans tous les sens, un constat s'impose : le président en exercice a remporté le premier tour ; dans le pire des cas, un second tour est nécessaire; rien ne justifie une annulation.

Ligoté par la promesse imprudente qu'il a fait – respecter les conclusions de l'audit de l'OEA –, Evo Morales tient parole. Ce dimanche 10 novembre, dans un souci d'apaisement, il appelle à de nouvelles élections organisées par un TSE renouvelé. Il propose un dialogue, tend la main à ses adversaires. « Je n'ai rien à négocier avec Evo Morales et avec son gouvernement », répond sèchement Mesa.

En phase avec l'extrême droite, ce pseudo « centriste » (comme le qualifient les médias) réclame la démission immédiate du président légitime et son exclusion (ainsi que celle du vice-président García Linera) d'un futur scrutin. Dans le même temps, il appelle la « société civile » à poursuivre les manifestations, « dans le cadre de la paix et de la non-violence » – paix et non-violence qui plongent le pays, livré à lui-même, sans forces de l'ordre susceptibles de s'interposer, dans un dangereux chaos.

Ce qui amène le pouvoir à dénoncer la « préparation d'un coup d'Etat ». Provoquant en retour la furie d'Almagro : « En Bolivie, il y a eu un coup d'Etat le 20 octobre, quand Evo Morales a commis une fraude électorale [6]. » Sans avoir, jusque-là, produit aucune preuve décisive de la fraude en question. Très suggestives, mais totalement dépourvues de rigueur, les approximations d'Almagro vont rapidement être démontées. Le 11 novembre, après analyse du fameux rapport préliminaire, le Centre de recherche économique et politique (CEPR), basé à Washington, dément les dires de l'OEA, dénonce une observation ni « impartiale » ni « professionnelle », et mentionne qu'aucun point du rapport ne présente explicitement les « irrégularités » auxquelles il fait allusion [7].

Tout aussi critique, le professeur de l'Université du Michigan Walter Mebane, expert international en systèmes électoraux et en détection de fraudes, estime que même en éliminant les irrégularités dénoncées par l'OEA, « le MAS a une marge de plus de 10 % sur Communauté citoyenne [8] ». Pour sa part, le Centre stratégique latino-américain de géopolitique (CELAG) demande à l'organisme multilatéral d'éclairer certains points particulièrement obscurs de sa méthodologie.

Lorsque, le 4 décembre, après... quarante-quatre jours d'un retard inexpliqué et la consommation du coup d'Etat, l'OEA publiera son rapport final, le CELAG reviendra à la charge. Ce document, affirme le « think tank », ne cherche qu'à confirmer et affermir la version préliminaire, sans rajouter d'arguments incontestables et en s'appuyant toujours quasi exclusivement sur le TREP, pas plus légal à ce moment qu'il ne l'était au lendemain du scrutin [9].

Il est vrai qu'un audit complet des résultats officiels s'avère problématique, les « fous-furieux » de l'opposition ayant pris soin, on s'en souvient, d'incendier les sièges départementaux des TSE de Sucre, Tarija, Cobija et Potosí, brûlant par la même occasion les procès-verbaux qui s'y trouvaient stockés après dépouillement et transmission.

En tout état de cause, la conclusion du document du « Ministère des colonies de Washington » (l'OEA !) a de quoi laisser pantois : s'il évoque une « manipulation dolosive [10] » et des « irrégularités graves », le mot « fraude » n'y figure pas. En revanche, on peut lire :

« Les manipulations et irrégularités signalées ne permettent aucune certitude quant à la marge de la victoire du candidat Morales sur le candidat Mesa. » C'est écrit noir sur blanc ! « Evo » avait remporté le premier tour. Et même l'élection tout court, affirment un certain nombre de contre experts, pas moins crédibles que le mercenaire de Trump, Luis Almagro. Le rapport des experts électoraux de l'Union européenne – « Bolivia 2019. Informe final » – n'en réussit pas moins la même performance que celui de l'OEA : 64 pages emplies de « blabla » parfois inepte (comme l'évocation des « "cabildos" [assemblées citoyennes] de Santa Cruz » réunissant « entre 350 000 et 1 500 000 personnes, selon les estimations » (la ville compte 2 440 000 habitants !) – évoquent de nombreuses « erreurs » ou « irrégularités », mais nulle part ne remettent explicitement en cause le résultat. On ne peut en aucun cas conclure de tout ce qui précède « c'est du passé, n'en parlons plus ». Car entre le début et la fin du démontage de l'imposture, un crime a été commis.

C'est dès le 22 octobre que, fer de lance de l'agitation, le Comité civique pro-Santa Cruz a annoncé la paralysie du pays. Depuis toujours, cette ligue qui regroupe les intérêts des élites réactionnaires de la ville la plus peuplée et la plus prospère de Bolivie manifeste un radicalisme qui ne laisse place ni à la nuance ni à la contradiction.

Elle a pour bras armé l'Union des jeunes cruceñiste (UJC), fondée en 1957 par Carlos Valverde Barbery, dirigeant de la Phalange socialiste bolivienne (née en 1937), dont les militants, admirateurs du « caudillo » espagnol Francisco Franco, ne dédaignaient pas faire le salut fasciste, bras tendu. Valverde Barbery deviendra ministre de la santé du dictateur Hugo Banzer.

Lequel s'est emparé du pouvoir, le 21 août 1971, grâce à l'appui déterminant des dictatures argentine et brésilienne, des Etats-Unis et du... Comité civique pro-Santa Cruz. C'est également ce comité familier des propos racistes anti « Indios de mierda », qui, avec comme leader le richissime boliviano-croate Branko Marinkovic, a mené en septembre 2008 la première tentative de renversement d'Evo Morales.

Une sédition mise en échec par le mouvement populaire et grâce à l'intervention énergique de l'Union des nations sud-américaines (UNASUR). Récemment créée et présidée alors par la présidente chilienne Michelle Bachelet, celle-ci neutralisa et les putschistes et l'interventionnisme clairement affiché des Etats-Unis. A 23 ans, en 2002, Luis Fernando Camacho a été le plus jeune vice-président de l'UJC. Deuxième (2015) puis premier (2017) vice-président du Comité civique, ce riche catholique ultra de 40 ans, proche des milieux évangéliques pentecôtistes, en devient président en février 2019.

Totalement inconnu alors, en dehors du cercle théoriquement fermé de l'extrême droite cruceñiste et des « Panama Papers » par lesquels il s'est fait épingler [11], ce patron millionnaire n'en est pas moins reçu en mai au Brésil par Ernesto Araujo, ministre des affaires étrangères de Jair Bolsonaro, en Colombie par Iván Duque (président) et Andrés Pastrana (ex-président), ainsi que, en août, par Gustavo Tarre, ambassadeur fantoche à l'OEA de l'auto-proclamé vénézuélien Guaido. Vitaminé à bloc par l'aval de ce gratin réactionnaire, l'anonyme Camacho va émerger à la lumière lors de la « crise post-électorale » en tant que leader de la sédition.

Sous la fausse bannière d'une « révolte populaire », ses groupes de choc, qu'on rejoint les Comités civiques des autres grandes villes – Potosí, Tarija, Cochabamba, La Paz, Chuquisaca –, sèment la terreur, pourchassent les militants du MAS, brûlent leurs locaux. Plus « propre sur lui », le CONADE, que dirige Waldo Albarracín, recteur de l'Université majeure de San Andrés (UMSA), la principale université publique de Bolivie, puise dans la classe moyenne ses bataillons de manifestants.

Ancien président de l'Assemblée permanente des droits humains en Bolivie (APDHB) de 1992 à 2003 et Ombudsman de 2004 à 2010, Albarracín inspire le plus grand respect : en août 2018, n'a-t-il pas comparé Evo Morales à « un âne qui parle avec ses oreilles [12] » ? Sous sa direction, en 2017, l'UMSA a rompu avec le Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO), organisation respectée, affiliée à l'UNESCO et regroupant 616 centres universitaires, estimant qu'elle regardait avec trop de sympathie le modèle politique « arbitraire » imposé à la Bolivie.

Dès le 1er novembre, via Twitter, le « macho Camacho » donne quarante-huit heures à Evo Morales pour démissionner. Sans aucune retenue, il a déjà affirmé que, comme le faisait (le narcotrafiquant colombien) Pablo Escobar, il conviendrait d'établir des listes noires (de personnes à éliminer). A Santa Cruz, des nervis de l'UJC assiègent et bloquent les domiciles de dirigeants du MAS – Adriana Salvatierra (présidente du Sénat), Carlos Romero (ministre), Mario Cronenbold (maire de Warnes), Hugo Siles (ex-ministre). A Sucre (la capitale officielle), les émeutiers occupent le Tribunal départemental de justice, le Tribunal constitutionnel plurinational, la direction départementale de l'Education, le Tribunal agro-écologique, le ministère public, le Tribunal suprême de justice, le Service des impôts...

Trois semaines de troubles, trois morts, plus de 400 blessés... C'est à partir du 8 novembre que la police fait basculer la situation en se mutinant, d'abord à Cochabamba, puis à Trinidad (Beni), Cobija (Pando) et La Paz (ou même l'Unité des opérations de police tactique [UTOP], chargée de faire respecter l'ordre place Murillo, à proximité du palais présidentiel, disparaît).

Refusant de protéger les institutions, les policiers abandonnent partout la rue aux émeutiers. Ils avaient procédé de même en 2008. Deux jours plus tard, avec son rapport, l'OEA poignarde la démocratie dans le dos. Les Forces armées, le 10, portent le coup de grâce. Quelques jours auparavant, le chef de l'Etat avait manifesté l' « absolue confiance » qu'il avait en elles et en leur chef, le général Williams Kaliman Romero, nommé un an auparavant.

Cent quatre-vingts coups d'Etat (environ) depuis l'indépendance en 1825 : l'armée bolivienne possède une solide tradition d'ingérence dans les affaires politiques de la nation. Le sachant, Evo Morales a tenté dès son arrivée au pouvoir de l'associer à son projet. Avec des fortunes diverses. En 2008, alors que les mêmes forces obscures qu'aujourd'hui étaient à la manœuvre pour le renverser, pas plus les militaires que la police, malgré ses demandes, n'étaient intervenus pour défendre l'Etat de droit. Ils avaient déjà abandonné les bâtiments publics qu'ils étaient censés protéger aux hordes qui les mettaient à sac et les détruisaient [13].

Il convient de rappeler que cinq membres du haut commandement ayant mené la féroce répression de 2003, sous Gonzalo Sánchez de Lozada, ont été condamnés en août 2011 à de lourdes peines allant de dix à quinze ans et six mois de prison (tandis que l'ex-président, lui, se dore, les doigts de pieds en éventail, à Miami). Un châtiment guère apprécié, c'est peu de le dire, au sein de l'institution. Et qui a laissé des traces. Toutefois, pour en revenir à 2008, l'armée n'avait pas non plus basculé en faveur des putschistes.

La droite était allée trop loin en révélant ouvertement les tendances séparatistes de Santa Cruz et de Tarija. Les généraux se sentent plutôt et traditionnellement en phase avec les forces conservatrices, mais pas à ce prix-là. Par ailleurs, avec en piliers les poids lourds Hugo Chávez, Rafael Correa, Luiz Inácio « Lula » da Silva, Cristina Kirchner, l'UNASUR laissait peu d'espace à un gouvernement putschiste pour prospérer.

Pour s'assurer le soutien des casernes, Evo Morales n'a pas ménagé ses efforts. En équipant l'armée et en augmentant considérablement son budget – à tel point que sa gauche lui reprochait ces dépenses trop importantes en regard de celles consacrées à l'éducation et à la santé. Avec la nomination du général Kaliman à la tête de l'institution, il semblait néanmoins avoir réussi son pari. En se déclarant « soldat du processus de changement », en affirmant le 7 août 2019 que les Forces armées mourraient au nom de l' « anticolonialisme », ce dernier apparaissait comme l'un des officiers supérieurs les plus loyaux, allant jusqu'à appeler Evo Morales « hermano présidente » (« frère président »).

On l'apprendra après la réussite du « golpe », de la bouche même de l'intéressé, Camacho avait secrètement établi des contacts avec des policiers et certains militaires de haut rang, par l'intermédiaire de son très riche père et de Fernando López (futur ministre de l'intérieur du gouvernement de facto), pour qu'ils n'interviennent pas contre la violence insurrectionnelle, puis pour qu'ils l'appuient dans le renversement du président. Dès lors, de même qu'elle l'a été sur le chef de la police, la pression est terrible sur celui de l'armée.

Allié à Camacho (« le dur »), le recteur de l'UMSA et dirigeant de la CONADE Waldo Albarracin (« le gentil défenseur des droits de l'homme ») fait le job :

« Je crois que Monsieur Kaliman et le commandant de la police doivent décider s'ils sont avec la démocratie ou s'ils sont toujours loyaux à Morales ; il est très symptomatique qu'ils assument une attitude si passive devant ces faits, pratiquement de terrorisme, que commettent les partisans du gouvernement. » A l'en croire, les militaires entraînent les fonctionnaires, leur fournissent des armes et des explosifs destinés à réprimer la très respectable « société civile » (adorée des médias nationaux et internationaux). Au sein de la police, les colonels de la « promotion 88 » se sont retournés contre le général Vladimir Calderón, encore légaliste, contrairement à ce qui a été affirmé, en lui demandant sa démission.

« Général Calderón, pour une institution digne, prenez les bonnes décisions ; si vous ne voulez pas appuyer la société, laissez la troupe appuyer son peuple », lui ont écrit les factieux le 6 novembre, deux jours avant de se mutiner et d'obliger les commandants départementaux de Cochabamba (Raúl Grandy) et de Santa Cruz (Igor Echegaray) à démissionner [14].

Encore aussi inconnue que ne l'était Camacho quelques temps auparavant, la sénatrice Jeanine Añez, angoissée par le temps que met Calderón à encourager et amplifier la mutinerie, le menace ouvertement de prison. Une même situation traverse les Forces armées. Comme Kaliman lui-même – « Cours de Commandement et d'Etat-major » en 2003 –, de nombreux officiers supérieurs sont passés par l'Ecole des Amériques.

Au Panamá jadis, depuis 1984 à Fort Benning (Géorgie) sous le nom de Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHISC), l'institution, sous l'égide d'instructeurs de l'US Army, forme des militaires latino-américains afin de promouvoir les valeurs démocratiques « made in USA ». Ce compagnonnage idéologique marque les élèves de son empreinte – sans remonter aux années 1970, on l'a vu en 2002 lorsqu'une faction des officiers supérieurs s'est retournée contre Chávez ou, au Honduras en 2009, lors du renversement de Manuel Zelaya.

Que n'avoir œuvré à inverser la tendance ? Plus facile à dire, côté théoriciens, qu'à faire, côté acteur du terrain. En août 2006, Evo Morales n'a-t-il pas inauguré à Warnes (département de Santa Cruz) l'Ecole anti-impérialiste des Forces armées au sein de laquelle les militaires devaient suivre un enseignement en rupture avec l'ancienne doxa ? En novembre 2018, elle avait déjà formé 167 sergents, 987 lieutenants et 200 officiers supérieurs (appartenant aux plus jeunes générations). Chez les anciens, une telle innovation ne faisait pas l'unanimité, pas plus que les hommages répétés du chef de l'Etat à l'ancien ennemi « subversif », Ernesto Che Guevara...

Alors que la situation dégénère, les forces populaires se mobilisent, disputent la rue aux opposants. Kaliman est sans doute fidèle, mais n'a rien d'un héros. Ses officiers d'état-major le pressent de plus en plus vigoureusement. Le 10 novembre, entouré de (ou surveillé par) ses généraux, il se prononce publiquement : « Nous suggérons au chef de l'Etat de renoncer à son mandat présidentiel. »

Contrairement à une « fake news » qui a largement circulé à gauche, Kaliman n'est pas parti ensuite aux Etats-Unis avec un million de dollars, prix de sa « trahison ». Il sera au contraire poursuivi en justice par la dictature qui s'installe pour ne pas avoir fait sortir la troupe contre les partisans d'Evo Morales, qui contre-manifestaient. Mais, en tout état de cause, ce 10 novembre, les officiers factieux, complices de Camacho, ont gagné. Quelque 37 ans après le retour des généraux dans leurs casernes (10 octobre 1982), l'armée vient de faire tomber le chef de l'Etat.

A ce moment, il est bien inutile à Morales de savoir s'il aurait dû ou non voir plus clair dans le jeu des militaires. Car le fascisme en action montre son visage hideux. La propre fille du président subit des menaces physiques, son frère a été déshabillé et flagellé en public dans la rue. Autour de lui, les démissions forcées se multiplient.

Celle du président de l'Assemblée législative Victor Borda, dont le frère a été pris en otage et dont la maison a été incendiée ; celles des gouverneurs de Potosí et de Chuquisaca ou du ministre des mines, César Navarro, dont le frère est également séquestré par des émeutiers à Potosí ; celle de la ministre de la culture Wilma Alanoca, tourmentée, intimidée, harcelée ; celles de leur homologue des sports Tito Montaño et de la vice-ministre des Affaires étrangères María del Carmen Almendras, dont les familles sont prises pour cibles ; celle de la présidente du Sénat, Adriana Salvatierra, assiégée à Santa Cruz tandis que des inconnus pillent le domicile et emportent tous les documents du ministre de la présidence Juan Ramón Quintana.

Dans les rues de La Paz, Camacho se pavane, escorté par des éléments de la police mutinée. Face à ces bombes de haine qui explosent autour d'eux, Morales et son vice-président García Linera ne sont plus en sécurité (et, pour qui en douterait, l'avenir le confirmera). Le pays se trouve au bord de l'affrontement généralisé. Comme Chávez se laissant emprisonner le 11 avril 2002 au soir par les généraux félons, le but principal du chef de l'Etat est désormais d'éviter un bain de sang.

« Je démissionne pour que Mesa et Camacho ne continuent pas à persécuter, kidnapper et maltraiter mes ministres, les dirigeants syndicaux et leurs familles, et pour qu'ils cessent de porter préjudices aux marchands, syndicats, professionnels indépendants et transporteurs qui ont le droit de travailler », annonce-t-il, le 10 novembre, à ses compatriotes.

Rappelant ses responsabilités en tant que « président indigène et président de tous les Boliviens », il ajoute :

« J'ai l'obligation de rechercher la paix et cela me fait très mal que nous nous affrontions entre Boliviens.»

 Le 28 juin 2009, au Honduras, le président renversé Manuel Zelaya avait été mis de force dans un avion par un commando militaire et, après une escale par la base US de Palmerola (qui ne l'avait pas vu passer !), expédié de force au Costa Rica. Onze ans plus tard, en Bolivie, c'est pour échapper au pire – ils seront bientôt accusés de « sédition et terrorisme » – que, après un passage par le Chapare, zone « bastion » du chef de l'Etat, celui-ci et son vice-président montent dans l'appareil qui va les emmener à Mexico.

De ce voyage mouvementé, on retiendra l'escale technique au Paraguay, autorisée par le président de droite Mario Abdo afin de préserver de bonnes relations avec son homologue argentin de centre gauche Alberto Fernández, pas encore au pouvoir mais récemment élu. On retiendra également le comportement très peu coopératif des autorités péruviennes et surtout l'attitude obscène de Lenín Moreno, le « Luis Almagro équatorien », qui interdit le survol du territoire de son pays à l'avion du chef d'Etat renversé.

Violence à caractère fascisant, mutinerie de la police, intervention de l'armée, exil politique forcé... Qu'eut-il fallu de plus pour que la sphère médiatique utilise l'expression « coup d'Etat » ? Qu'Evo Morales finisse comme son prédécesseur Gualberto Villaroel, assassiné puis pendu à un lampadaire de la place Murillo, à La Paz, le 21 juillet 1946, au terme d'un soulèvement discrètement manipulé par les Etats-Unis ? Qu'il se suicide, comme Salvador Allende ? Qu'il aille moisir en prison, comme son ami « Lula » ?

Il se trouve encore des tartuffes pour affirmer que les militaires, en se contentant de « suggérer » au président de démissionner, ne l'ont ni « obligé » ni « renversé ». Si la situation n'était aussi préoccupante, on répondrait avec humour par cette réplique de Michel Audiard : « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent. » Dans ce genre de situation, le rapport de forces n'est guère favorable aux civils désarmés, fussent-il à la tête de l'Etat. On a également prétendu l'armée attentive à éviter toute répression. Cette vue sommaire a volé en éclats.

Le 11 novembre, alors que Morales venait de démissionner, le général Kaliman apparaissait à la télévision entouré des généraux de son état-major. D'après le quotidien El Deber, bien informé car proche des putschistes, ceux-ci venaient de le menacer de l'incarcérer s'il n'ordonnait pas à la troupe de sortir des casernes pour réprimer les partisans ruraux et péri-urbains du chef de l'Etat, qui tentaient d'entrer dans les villes pour manifester. En représailles à la mutinerie, plusieurs postes de police avaient été incendiés et les forces « de l'ordre » réclamaient à grands cris l'aide de l'armée. Au sein de laquelle, toujours d'après El Deber, des colonels menaçaient de se soulever, d'arrêter les généraux et de s'emparer du commandement si ces derniers ne sortaient pas de leur « passivité ».

Le 11 à 21 heures, Kaliman se soumet donc aux factieux et annonce en conférence de presse :

« Les Forces armées vont mener des opérations conjointes avec la police pour éviter du sang et des deuils à la famille bolivienne, en employant la force, de manière proportionnelle, contre les actes des groupes de vandales qui causent la terreur dans la population et en rappelant que jamais les Forces armées n'ouvriront le feu contre cette dernière. »

Cette « non-intervention » de l'armée dans le « non coup d'Etat » va faire en quelques jours 34 morts et 715 blessés ; elle se poursuivre ultérieurement par la militarisation du pays et la chasse aux partisans du chef de l'Etat (dont le mandat ne se termine que le 22 janvier 2020). En cas d'empêchement du président, stipule la Constitution bolivienne, l'intérim doit être assuré, dans l'ordre de succession, par le vice-président (Alvaro García Linera), puis le président du Sénat (Adriana Salvatierra) et enfin par celui de la Chambre des députés (Victor Borda). Tous, militants du MAS, ont démissionné, soumis à différentes formes de coercition. Certes non démissionnaire, la première vice-présidente du Sénat, Susana Rivero, a trouvé refuge dans l'ambassade du Mexique, en compagnie de Salvatierra.

Apparaît « la Dame Blanche », Jeanine Áñez, deuxième vice-présidente du Sénat. Avocate de formation, ex-présentatrice de télévision, Áñez représente la droite du département des plaines orientales du Beni. Son parti, l'Unité démocratique (UD), a obtenu 4,5 % des voix lors des législatives (elles aussi annulées) d'octobre dernier. Un score aussi impressionnant suffit à l'évidence pour se déclarer présidente par intérim !
Áñez le fait en présence des seuls députés de sa famille politique, et donc sans quorum, lors d'une séance à laquelle les élus du MAS, majoritaires aux deux tiers, ne sont pas présents. Et alors que la « démission » d'Evo Morales, qui doit être acceptée ou refusée par l'Assemblée législative plurinationale (article 170 de la Constitution), n'a pas été examinée. Pas plus d'ailleurs que n'a été validée celle, exprimée oralement, de la présidente légitime du Sénat, Adriana Salvatierra.

Le 12 novembre au soir, Áñez n'en prend pas moins « ses fonctions » dans le Palais Quemado, l'ancien siège de la présidence, en brandissant une Bible et en clamant « Dieu a permis que la Bible entre à nouveau au Palacio. (...) Notre force est Dieu, notre pouvoir est Dieu ». Un général lui remet l'écharpe présidentielle. Après la marionnette Juan Guaido au Venezuela, l'Amérique latine compte un(e) second(e) président(e) autoproclamé(e).

Ce grand pas en avant pour l'Etat de droit est immédiatement salué par Donald Trump : «  Ces évènements envoient un signal fort aux régimes illégitimes du Venezuela et du Nicaragua, que la démocratie et la volonté du peuple triompheront toujours  » (un seul des candidats démocrates à la prochaine élection présidentielle, Bernie Sanders, condamnera « ce qui apparaît comme un coup d'Etat en Bolivie »). Une heure après Trump, le brésilien Bolsonaro reconnaît les nouvelles autorités. Depuis Washington, l'exécutant des basses œuvres, Luis Almagro, persiste et signe au nom de l'OEA (malgré les protestations du Mexique et de l'Uruguay) :

« L'armée devait agir conformément à sa mission. A l'heure actuelle, personne n'a outrepassé ce pouvoir. » La droite et l'extrême droite continentales jubilent – plus qu'ailleurs au Venezuela et au Nicaragua, où, malgré tous leurs efforts, elles n'ont pas réussi à faire subir le même sort à Nicolás Maduro et Daniel Ortega.

Au Parlement européen, les groupes des conservateurs, des libéraux et des écologistes s'opposent à une motion visant à qualifier les événements qui secouent la Bolivie de coup d'Etat (234 voix contre, 41 pour, 8 abstentions). La Haute-représentante de l'Union pour la politique étrangère, Federica Mogherini, jargonne en session plénière :

« L'UE soutient une solution institutionnelle qui permette qu'il existe un gouvernement intérimaire qui prépare de nouvelles élections et évite un vide de pouvoir qui aurait des conséquences pour tout le pays. »

 A Paris, dès le 12 novembre, à l'Assemblée nationale, la secrétaire d'Etat aux affaires européennes Amélie de Montchalin se défausse hypocritement : « L'Union européenne avait [également] appelé le gouvernement [de Morales] à accepter un second tour. Cette recommandation n'a pas été suivie et nous le regrettons » (sans se croire obligée de préciser qui a empêché cette solution). Le 3 décembre, alors que la répression s'est déchaînée contre les manifestants pro-Morales, la même osera :

« Nous avons une démarche qui est de respecter la Constitution bolivienne et de prendre acte des décisions qui sont prises dans ce cadre, et ainsi de considérer que Jeannine Añez a été désignée présidente par intérim en Bolivie. »

Entretemps, le corps diplomatique et les représentants d'organismes internationaux sont venus présenter (22 novembre) leur salut protocolaire à la fausse blonde qui a remplacé Evo et ses tenues brodées de tissus autochtones. En tant que doyen, le nonce apostolique Ángelo Accatino a lu un message ratifiant « la bonne relation qui existe entre la Bolivie et la communauté internationale ». Autour de lui, outre les amis latinos de Washington (représenté par un simple chargé d'affaires, l'ambassadeur ayant été expulsé en 2008), se pressaient, entre autres, les diplomates du Japon, de Turquie, de Russie (bien que Moscou ait dénoncé un coup d'Etat !), de Suède, de l'Union européenne, de Grande-Bretagne, d'Italie et bien entendu de la France « macronisée ».

En pleine tourmente mortifère, le 23 octobre, la Conférence épiscopale, l'ONU et l'UE se réuniront avec les autorités de facto et des représentants du MAS en tant que médiateurs cherchant des solutions pour obtenir « la pacification du pays ».

« Pacification »... Bien qu'employé par tous, y compris les « masistes », le terme mérite un temps d'arrêt: il appartient au vocabulaire militaire et colonial, quand, après la conquête d'un territoire, ou la déclaration de cette conquête, il s'agit de neutraliser les rébellions susceptibles de remettre en cause l'ordre du conquérant. A ce stade de la forfaiture, une question se pose.

Les anciens présidents brésiliens Dilma Rousseff et Luis Inácio da Silva, le chef de l'Etat argentin Alberto Fernández et celle qui l'a précédé Cristina Fernández de Kirchner, ainsi que les gouvernements d'Andrés Manuel López Obrador au Mexique et de Tabaré Vásquez en Uruguay ont dénoncé le coup d'Etat (outre, bien sûr, Cuba, le Venezuela et le Nicaragua)... Comment se fait-il que celui-ci passe comme une lettre à la poste, en particulier au sein de larges secteurs de la gauche et de l'extrême gauche européennes, manifestement peu enclines à se mobiliser vigoureusement pour afficher leur solidarité avec les autorités légitimes de Bolivie ?

Répondre à cette question est aussi délicat que jongler avec des œufs. Mais touche à un phénomène déjà largement constaté s'agissant (entre autres) des crises vénézuélienne, nicaraguayenne (et à un degré moindre équatorienne). On nous permettra donc de ne pas l'éluder. Très schématiquement, il a été admis depuis Karl Marx que les classes sociales – la bourgeoisie et le prolétariat – s'opposent fortement en raison de l'exploitation de la seconde par la première.

Cette situation binaire tend à se complexifier parce qu'un fait essentiel s'est produit. Sous le coup des évolutions tant idéologiques que technologiques, une troisième classe, bien que déjà existante et fluctuant au gré des circonstances, s'est désormais « cristallisée » à côté des élites hors-sol mondialisées: la moyenne bourgeoisie, parfois plus ou moins « de gauche », dotée d´un capital culturel élevé, elle aussi « transnationalisée ».

Au Sud, le « sentiment d'appartenance » la rend plus proche de ses homologues des pays dits développés – et, pour les intellectuels, des universités et organisations non gouvernementales (ONG) susceptibles de les coopter – que des défavorisés de son propre pays. Au Nord, et en particulier chez les progressistes qui rêvent d'enfermer la réalité dans des formules aussi propres que socialement et professionnellement confortables, la sensibilité porte vers cet « autre » si ressemblant.

Evo Morales et le MAS peuvent bien tomber ! Entre ceux qui risquent de manger moins (les populations les plus humbles) et ceux qui veulent tout dévorer (les possédants), cette faction de la classe moyenne, quoi qu'il arrive, là-bas et ici, continuera à s'alimenter normalement. Ce qui permet à certaines de ses factions de détester, critiquer, vilipender et même combattre (plutôt verbalement) le capitalisme, tout en poignardant dans le dos les gauches de pouvoir par définition imparfaites.

En se préoccupant non de ce qui est, et des difficultés objectives auxquelles se heurte un processus de changement, mais de ce qui devrait être dans un monde idéalisé. Le tout au nom, parfois, de causes légitimes – la défense des droits humains, la protection de l'environnement, le féminisme –, simplifiées à l'extrême et instrumentalisées. D'où un discours qui, recyclant certains des arguments des néolibéraux pur jus, et de ce fait les validant (tout en prétendant les affronter), dit à peu près ceci :

« La droite et l'extrême-droite se sont engouffrées sur le boulevard ouvert par la gestion caudilliste du pouvoir par Morales » – lequel, par ailleurs, n'a pas mis fin au « modèle de développement extractiviste », trahissant la « Pachamama » (la Terre Mère révérée par les Indiens)et détruisant « notre » environnement.

Bienvenue dans la Maison du Seigneur ! On commencera l'analyse du cocktail infernal qui grave dans l'esprit du public une image peu défendable du président renversé – qui devient péjorativement le « président déchu » – par un acteur qu'on ne qualifiera pas de « progressiste » : l'Eglise bolivienne. Même Satan a en effet un rôle à jouer dans le plan divin. Quelques heures avant le départ du chef de l'Etat, Mgr Ricardo Centellas, évêque de Potosí et président de la Conférence épiscopale, publiait sur les réseaux sociaux une lettre ouverte à Evo Morales dans laquelle, dénonçant un « véritable terrorisme d'Etat », il l'invitait à démissionner :

« Assez de violence et de doubles discours invitant à la pacification et convoquant à la violence, qui génèrent des confrontations entre Boliviens ! »

De sermons en homélies, l'Eglise prêche depuis avec vigueur qu'il n'y a pas eu de coup d'Etat [15]. Et pour cause. Pendant les événements, Camacho s'est fait photographier au Palais présidentiel, à genoux devant la Bible, en train de proclamer : « La Pachamama ne reviendra jamais au Palais. La Bolivie appartient désormais au Christ. » De son côté, le 15 novembre, la présidente de facto en a fait à nouveau des kilos en précisant l'importance qu'est censée avoir pour elle la religion :

« Je suis une femme de foi, une femme de Dieu. Pour moi, la parole du Seigneur est très importante, et j'y reviens souvent. Tant que je serai au Palais du gouvernement, la Bible y sera aussi. »

On comprend dès lors la Sainte frénésie de l'évêque auxiliaire de Santa Cruz, Mgr Estanislao Dowlaszewicz, lors d'un office religieux tenu le lendemain même du coup d'Etat :

« Aujourd'hui marque la résurrection d'une nouvelle Bolivie, un jour historique pour notre patrie. (...) Merci aux policiers et aux forces armées ! »

Lointain phénomène, aussi exotique pour nous que les sortilèges de la Vierge de Copacabana [16] ? Que non pas. Les prélats savent aussi se servir d'Internet pour communiquer avec l'étranger. Dans sa Lettre du Pôle Amérique latine (n° 111, décembre 2019), la Conférence des évêques de France diffuse dans tous ses réseaux – dont on aurait tort de sous-estimer l'importance – une analyse de Cyrille de Nanteuil, supérieur de la Mission internationale lazariste en Bolivie,qui débute ainsi :

« Au terme d'une lente et inexorable dérive totalitaire qui n'est pas parvenue à dissimuler la mise en place du modèle politique vénézuélien en Bolivie, le gouvernement d'Evo Morales Ayma n'en finit pas de voler en morceaux, à mesure que le peuple bolivien continue à se lever et à s'organiser pour défendre la Démocratie. » Un autre article, aussi virulent, complète ce réquisitoire. Il n'y a pas si longtemps, par le même canal d'eau bénite, une prose tout autant inquisitoriale faisait un sort à Nicolás Maduro et au Venezuela.

Aux antipodes (en théorie), le féminisme « historique » y va également de son chapelet (d'imprécations). Dès le lendemain du « golpe », Maria Galindo, créatrice et dirigeante radicale du collectif Mujeres Creando (« Femmes qui créent »), tout en stigmatisant les putschistes – « Nous sommes passés d'une logique de rapine à une autre logique de rapine » – reprend entièrement à son compte les accusations infondées de l'OEA, qualifie Morales de « macho » et de « caudillo » et l'accuse d'avoir « fascisé le processus » de changement.

Lors d'un « Parlement des femmes » organisé le 12 novembre à La Paz, Silvia Rivera Cusiquanqui, autre militante, d'origine aymara, sans prétendre voir en ce qui se passe un quelconque « retour à la démocratie », livre son analyse des événements :

« La deuxième hypothèse erronée, dangereuse, est celle du coup d'Etat, qui veut simplement légitimer de tout cœur, avec un paquet enveloppé dans de la cellophane, l'ensemble du gouvernement d'Evo Morales dans ses moments de dégradation majeure. Légitimer cette dégradation avec l'idée du coup d'Etat est condamnable, il faut réfléchir à la manière dont cette dégradation a commencé. » Depuis l'Argentine, l'anthropologue Rita Segato apporte son eau au moulin en comparant Evo Morales à... Jair Bolsonaro.

S'agit-il là de jugements s'appuyant sur une analyse critique des quatorze années de gestion du chef de l'Etat ? On en doutera. Le féminisme « historique » a toujours été hostile à « Evo ». Lors d'une rencontre en 2005 avec ses dirigeantes, à La Paz, au café féministe « La Carcajada », il nous fût répondu :

« A quoi vont servir les élections ? Il y a une absence de direction. Le MAS n'a pas de ligne politique et refuse d'élaborer un programme radical pour ne pas effrayer la classe moyenne. Evo est pusillanime. » Derrière le radicalisme de façade, la cause était déjà entendue.

Un bilan des succès, échecs et limites du pouvoir qui vient de tomber comporte évidemment ses points noirs. Selon les décomptes gouvernementaux, 110 femmes ont été assassinées en 2013, 96 en 2014, 104 en 2015 et en 2016, 111 en 2017 (pour une population de 11 millions d'habitants) ; depuis, le rythme s'est maintenu et très peu de ces crimes ont été suivis de condamnations.

Plus que préoccupant, le phénomène n'a hélas rien de spécifiquement bolivien. Selon une étude de la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), cette partie du monde comptabilisait 14 des 25 pays déplorant le plus grand nombre de « féminicides » en 2018 (2 321 victimes), avec, en tête de liste, le Mexique, l'Argentine, la Bolivie, le Pérou, le Guatemala, le Salvador et le Honduras. Nul ne parlera donc de réussite s'agissant de la Bolivie. Ce qui ne signifie pas qu'aucun effort n'a été entrepris.

Sur le papier, la loi 348 destinée à « garantir aux femmes une vie libre de violences » est un modèle. Mais insuffisamment suivi d'effets. Ce constat a amené le gouvernement de Morales à annoncer, le 11 septembre 2019, la création d'une commission spéciale chargée d'enquêter sur les retards pris en la matière par la justice. On peut considérer que cette commission aurait pu arriver plus tôt. Mais elle a (ou avait !) le mérite d'exister. D'autant que le débat ne se cantonne pas à cet aspect de la question.

Sous la présidence de Carlos Mesa (2003-2005), seules 28 femmes siégeaient à l'Assemblée législative, sur 157 représentants. La Constitution promulguée en 2009 et la norme électorale obligent désormais les partis à respecter la parité et l'alternance des sexes dans la composition des listes de candidats à l'Assemblée et au Sénat. Saluée par l'Entité des Nations unies pour l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes (plus communément appelée « ONU Femmes »), la Bolivie affiche à l'heure actuelle une composition à 52 % féminine de la représentation nationale (on constate le même phénomène au Nicaragua).

Jusqu'à ces dernières semaines, la présidente du Sénat s'appelait Adriana Salvatierra. Pendant la dernière campagne électorale, le candidat d'opposition Félix Patzi (Mouvement troisième système) en a tiré les conclusions qui s'imposent en dénonçant que l'incursion des femmes dans la politique a provoqué la dislocation de la famille, ce qui, à son tour, a occasionné une augmentation des « féminicides ». Dans une formulation tout aussi pertinente, il a estimé que les femmes devraient se rendre à leur travail accompagnées de leur mari :

« Ils ne doivent pas se montrer aussi libéraux, ils doivent préserver la famille ; avoir le mari à son côté procurera de nombreux avantages parce que cela éliminera la jalousie. » Tout aussi émancipateur, le candidat du Parti démocrate chrétien, Chi Hyun Chung, a eu pour sa part cette sortie : « Il faut éduquer les femmes pour qu'elles se comportent comme des femmes. »

Le « macho » Morales enfin renversé par la « société civile éduquée » et ses amis fascistoïdes, Arturo Murillo, le ministre de l'intérieur de la très féminine Jeanine Añez a néanmoins clairement indiqué les limites des progrès à envisager : aux femmes qui exigent l'avortement libre, légal et gratuit, il a conseillé de « se suicider [17] ».

« Elles », elles savent (les femmes des quartiers populaires, des campagnes et de l'altiplano). Elles savent que (sans forcément connaître les chiffres, mais en ayant vécu les améliorations dans leur chair), après la mise en place en 2008 du « bon Juana Azurduy », destiné améliorer la santé de la mère enceinte et de son enfant, le taux de malnutrition infantile avait régressé de 27 % à 15 % dès 2014 ; que l'année suivante, 552 000 mères et 800 000 gamins (11,8 % de la population) en avaient déjà bénéficié [18].

Elles savent que le « bon Juancito Pinto » les a aidées à scolariser leurs gosses [19]. Elles savent que la pension solidaire de vieillesse – la « Renta Dignidad » – couvre 97 % des Boliviens âgés de 60 ans et plus, alors que moins de 20 % de la population active cotise à un système de retraite contributif (un cas exemplaire en Amérique latine). Elles savent que, entre 2006 et 2009, avec la venue massive de professeurs cubains et vénézuéliens, 824 000 personnes, dont 70 % de femmes, ont été alphabétisées grâce au programme « Yo si puedo » (« Oui, je peux »). Et les campagnes des « féministes bourgeoises » contre « Evo » les ont indignées.

« Rita [Segato], ont interpelé les militantes du Féminisme communautaire Abya Yala, quelques-uns des problèmes des universitaires et des politiquement corrects [masculins et féminins] c'est qu'ils ne nous regardent pas, nous, les peuples, les organisations sociales, les communautés, car ils ne sont ni dans les rues ni dans le tissu social. (...) Nous défendons les symboles de nos luttes, un symbole ancestral, notre Wiphala, un symbole transitoire, notre frère Evo. »

Au nom de Féminisme communautaire anti-patriarcal de Bolivie, Adriana Guzmán a estimé que la présidence d'Evo Morales a permis des améliorations « inimaginables » du temps de ses prédécesseurs » :
« J'ai pu envoyer mes enfants à l'université ; je n'aurais pas pu le faire avant. (...) Dire que tout est équivalent ne nous paraît pas suffisant et n'apporte aucune solution à la résolution des conflits. »
Même son de cloche chez les femmes indigènes du groupe Jallalla-Marichiwew. Même révolte de l'anthropologue Ana González :

« Ont-ils été parfaits les processus populaires progressistes anti-néolibéraux ? Bien sûr que non, mais ils ont signifié de grandes avancées pour les peuples et leur part féminine, sur le plan économique, social, politique, en matière de libertés et d'égalité. Sont-ils machistes les leaders de ces processus ? Sans doute que oui. (...) Mais, avec ces leaders imparfaits, on a tenté de faire de l'Amérique du Sud une zone de paix. Et maintenant, on veut nous plonger à nouveau dans la répression et la violence. Qui sont les dictateurs ? Qui sont les autoritaires ? »

Etrangères aux opinions floues et interchangeables, les femmes du Réseau des intellectuels, artistes et mouvements sociaux en défense de l'humanité (REDH) ont tranché :

« Le féminisme sera populaire, anticapitaliste et anti-impérialiste ou ne sera pas. Le féminisme populaire et latino-américaniste combat aujourd'hui le coup d'Etat et se tient aux côtés des femmes qui, courageusement, l'affrontent dans la rue. »

Sous les bannières #FeministasConEvo, #FeministasPopularesConEvo, #FuerzaEvo, #ElMundoConEvo, des centaines de femmes et d'organisations de ce féminisme populaire se mobilisent en défense du bilan des quatorze années passées [20]. Comment se fait-il qu'on ne les entende pas ? Parce que ce sont les néo-féministes modernes, « anti-Camacho » mais aussi « anti-Evo », qui, au nom d'un ethnocentrisme de caste, ont le contact avec les réseaux universitaires et les ONG européens.

Moins sophistiquées, plus « populistes » peut-être, selon l'expression désormais consacrée, les autres n'ont pas l'heur d'intéresser. Et pourtant... Même si, pour l'instant, les premières ne s'en vantent pas, en participant activement à la longue campagne anti Morales, laquelle a débouché sur la prise du pouvoir de Jeanine Añez, elles peuvent se vanter d'avoir réussi une grande première : la féminisation des coups d'Etat.

Double discours. Contradictions. D'un côté le « premier président indien d'Amérique du Sud » met en avant l'identité autochtone et la Pachamama ; de l'autre, les secteurs miniers (étain, tungstène, fer, antimoine, cuivre, argent, or, zinc) et les ressources en hydrocarbures (essentiellement le gaz) fournissent, en moyenne, 11 % du PIB et près de 40 % des revenus du gouvernement. « Extractivisme » ! Morales vend le pays aux multinationales [21] ! Des écologistes montent au créneau et pèsent de façon non négligeable sur la perception négative de la gestion d' « Evo ». Pointé du doigt comme « traître » à la cause indigène et à celle de l'environnement.

La prise de conscience de la réelle dégradation de l'état de la planète et du climat ainsi que la nécessité de freiner le caractère prédateur du développement ont explosé ces dernières années. Pour autant, cette prise en compte légitime d'une réalité inquiétante ne doit pas faire perdre de vue qu'on ne peut demander à un gouvernement, quel qu'il soit, de, par exemple... fermer toutes les mines du jour au lendemain, laissant des dizaines de milliers de travailleurs sur le carreau (les 1 800 coopératives du secteur, qui représentent 30 % de l'exploitation, constituent par exemple l'une des principales sources d'emploi formel du pays) [22] ! Ni de renoncer à l'exploitation de ses ressources minières, dans une logique binaire du « tout ou rien ». A un interlocuteur qui lui demandait si, en la matière, une autocritique n'était pas nécessaire, Adriana Salvatierra répondait récemment :

« Je retournerais la question... Comment croyez-vous qu'on aurait pu transformer les indicateurs sociaux sans utiliser nos ressources naturelles ? Evidemment, il est nécessaire de migrer vers une économie des biens de la connaissance, mais nous avons besoin du gaz, du lithium, de nos ressources, utilisées de façon équilibrée, avec un contrôle et une administration de l'Etat. »

Une thèse qui, régulièrement développée par le vice-président Garcia Línera (ou, en Equateur, Rafael Correa), leur a valu bien des inimitiés. La toute récente « légende noire » d'« Evo » ne mentionne guère que, au nom de la lutte contre le réchauffement climatique et le saccage de la planète, les pays importateurs sont friands de ces ressources minières dont on vilipende l'extraction. Quid du lithium, par exemple ?

Pour réduire le niveau des émissions de CO2, les batteries lithium-ion de dernière génération constituent paraît-il la technologie la plus performante pour les véhicules électriques du futur, automobiles, cars et bus, bien sûr, mais aussi... patinettes et bicyclettes des « écolos-bobos » (sans parler de leurs ordinateurs et de leurs téléphones portables). Des 338 000 vélos vendus en France en 2018, la part de ceux possédant une assistance électrique s'élevait à 40 %... On n'a pas encore vu, émanant d'intégristes qui, sur ce thème, fustigent l'ex-gouvernement bolivien, de grande campagne prônant leur interdiction.

L'évocation du lithium nous ramène un instant au cœur du coup d'Etat et de l'empressement mis par un certain nombre de grandes puissances à l'entériner. Pour ne citer que l'Union européenne, la Commission a annoncé en décembre 2019 le déblocage d'une aide de 3,2 milliards d'euros à des constructeurs, équipementiers, chimistes et PME , pour un « Airbus des batteries » indispensable au développement d'une voiture électrique européenne.

Il s'agit de se mettre à l'abri d'une dépendance chinoise, est-il précisé. Environ 85% des réserves mondiales de ce métal alcalin se trouvent dans ce qu'on appelle le « Triangle du lithium » (Argentine, Bolivie et Chili). Avec des réserves estimées à 21 millions de tonnes, la Bolivie arrive en tête des ressources susceptibles d'être exploitées. Situé dans le « salar » d'Uyuni, le plus grand désert de sel du monde (12 000 km2), perché à plus de 3 600 mètres, dans les Andes, cet « or blanc » est convoité par les multinationales du monde entier.

Avec, pour celles-ci, un obstacle de poids : Evo Morales a toujours précisé que son développement devait être fait avec la Corporation Minière de Bolivie (COMIBOL) – la compagnie minière nationale – et Gisements de Lithium Bolivien (YLB) – la compagnie nationale de lithium – en partenaires majoritaires dans les éventuelles associations. La Bolivie n'entendant pas, par ailleurs, se contenter d'exporter le métal sans valeur ajoutée, mais prétendant en assurer elle-même l'industrialisation et fabriquer ses propres batteries [23].

De telles conditions drastiques ont freiné les velléités de / ou fait capoter des négociations avec plusieurs conglomérats dits « occidentaux » – les japonais Mitsubishi et Sumitomo, les sud-coréens LG et Posco, le brésilien Vale, les français Eramet et Bolloré, les américains Tesla et FMC, le canadien Pure Energy Minerals. Tous souhaitaient avant tout un libre accès à la matière première. Sans succès. Partenariat, oui, spoliation, non : exit « les veines ouvertes de l'Amérique latine » et le pillage inconsidéré des richesses du pays.

Pour autant, la Bolivie ne possède ni le capital ni l'expertise permettant de répondre aux hauts niveaux technologique et scientifique requis par l'extraction et la transformation. Il lui faut donc trouver un ou des partenaires stratégiques. Des multinationales, forcément, dans les conditions précitées. Au terme d'un appel d'offre international, les entreprises allemande ACY Systems en décembre 2018 et chinoises TBEA Group en février 2019 ont été sélectionnées pour l'exploitation de ce pétrole du XXIe siècle ainsi que l'installation d'une usine de production de matériels cathodiques et de batteries ion-lithium.

De quoi ravir l'Allemagne (dont le gouvernement a activement soutenu le projet) et la Chine, pas forcément les Etats-Unis, en guerre pour le contrôle des ressources stratégiques avec l'Empire du Milieu... Le « salar » d'Uyuni se situe dans la région de Potosí, l'une des plus pauvres du pays.

Si une partie de ses habitants voit d'un bon œil le développement de cette industrie et des emplois induits, la résistance est venue du Comité civique de Potosí (COMCIPO) dirigé par Marco Pumari, un ancien militant du MAS expulsé pour avoir détourné de l'argent de la jeunesse du parti. Quelques semaines avant les élections, moins pour des raisons environnementales que pour des divergences sur le partage des royalties avec l'Etat, Pumari lançait une série de manifestations, de barrages routiers et une grève civique ponctuées d'épisodes violents et racistes contre le MAS.

Au cours de négociations menées avec le COMCIPO par Morales en personne, le gouvernement contracta divers engagements et annonça la création d'une commission technique interinstitutionnelle destinée à l'analyse et l'évaluation du projet. Cette réaction ne tenait pas compte de la vraie nature de Pumari.

Accusant le gouvernement d'avoir « capitulé » devant la firme allemande, celui-ci avait déjà rompu les ponts et instrumentalisé les protestations au profit du candidat d'opposition Carlos Mesa. Quand, le 4 novembre, en pleine crise post-électorale et pour réduire les tensions, Morales annula la transaction avec ACY Systems, Pumari avait rejoint Luis Fernando Camacho, devenu son principal allié pour réclamer la démission du chef de l'Etat.

On attribuera à la théorie du « comme par hasard » le fait que les actions de la multinationale etatsunienne Tesla aient augmenté de façon astronomique immédiatement après la réussite du coup d'Etat. On affectera au « grand n'importe quoi » l'accord donné par le gouvernement de facto à un projet porté par Pumari, et qu'avait toujours refusé le gouvernement de Morales : la construction d'un Aéroport international à Potosí. A moins, bien sûr, que ce « Notre-Dame des Landes » bolivien ne soit destiné à accueillir les patrons de multinationales, une fois le lithium « libéré ».

Des prises de position radicales sur « l'environnement que protègent les autochtones », rien de plus à la mode. Le thème est ressassé, chacun connaît par cœur les réponses politiquement correctes. Foin des contradictions que tout pouvoir doit gérer. Pourtant, lorsque plusieurs points de la Loi minière adoptée par le Parlement en mai 2014 sont jugés « inconstitutionnels » par les organisations indigènes, ce n'est pas au nom de la Pachamama.

Celles-ci reprochent au texte le fait que les peuples autochtones ne sont pas reconnus comme « sujets de droits miniers », les privant ainsi du droit de création d' « entreprises communautaires » (extractivistes !) gérées directement par les communautés. En d'autres termes : si, en Bolivie comme ailleurs dans le monde, les conflits socio-environnementaux se multiplient, il conviendrait de les juger au cas par cas. Certains sont plus que légitimes. D'autres moins. D'autres encore, dans une zone grise impliquant un minimum de réflexion.

Dans ce registre, l'affaire du TIPNIS – Territoire indigène et Parc national Isiboro-Sécure – demeure emblématique à tous points de vue. Le projet d'ouverture d'une route traversant ce parc national des terres basses a provoqué en 2011 la forte réaction de rejet des 7 000 à 12 000 indigènes natifs qui y vivent sédentarisés.

En périphérie, cohabitent depuis 1983 quelque 15 000 colons cultivateurs, parfois de coca, favorables à la nouvelle voie de communication. Pour le gouvernement, cette dernière (306 kilomètres) doit permettre le désenclavement de ce territoire isolé et, en reliant directement le département central de Cochabamba, porte d'entrée de l'altiplano andin, et le département amazonien du Béni, riche en terres agricoles et en pâturage pour l'élevage, le développement du pays.

Le conflit dégénère quand une marche sur La Paz de 2 500 protestataires est réprimée sans ménagements – une centaine de blessés, quelque 200 détenus (qui retrouveront la liberté 17 heures plus tard). Deux importantes organisations, le Conseil national des Ayllus et Markas du Qullasuyu (CONAMAQ), qui représente une partie des paysans autochtones de l'altiplano, et la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (CIDOB), regroupement des organisations des Basses Terres, prennent parti pour les protestataires.

La Centrale ouvrière bolivienne (COB) défile derrière des banderoles « Nous sommes le TIPNIS ». Une part notable de l'opinion publique, dont la droite ralliée à la « TIPNIS fashion », fustige le gouvernement. A Sucre et La Paz, l'ambassade des Etats-Unis organise des rencontres avec des universitaires yankees arrivés en hâte pour donner à connaître les bontés de la législation américaine en matière de respect des droits des peuples indigènes.

Au sein de la « communauté internationale », les « défenseurs de l'Amazonie » s'émeuvent et mènent campagne en faveur des malheureux « Indiens ». Sans prendre ici parti pour tel ou tel acteur de la controverse, on peut lever un sourcil devant la façon dont elle a été rapportée. D'abord parce que le TIPNIS n'est pas situé en Amazonie ! Passons... La mobilisation de l'opinion publique mondiale requiert des éléments de langage appropriés.

Ensuite parce que les méchants « colonisateurs » sont également indigènes (Quechuas) ! Enfin parce qu'une marche de soutien au gouvernement est arrivée également à La Paz, le 12 octobre 2011, composée de membres de la puissante Confédération syndicale unique des travailleurs paysans (CSUTCB), de mineurs, de la Confédération des femmes indigènes Bartolina Sisa, etc... Bref, les antagonismes étaient infiniment plus alambiqués qu'il n'a été dit [24].

Le pouvoir a finalement reculé en renonçant à son projet. Il n'en demeure pas moins que, pour expliquer (sinon justifier) la récente « chute d'Evo Morales », certain(e)s analystes de haute volée prétendent que le conflit du TIPNIS « a marqué la rupture entre le chef de l'Etat et une grande partie de son électorat ». Que cet affrontement ait constitué une étape non dépourvue d'importance est certain. Mais enfin... Il a eu lieu en 2011. Lors de l'élection présidentielle du 12 octobre 2014, « Evo » a été réélu au premier tour avec 61,36 % des voix.

« Il y a un an, nous racontait fin 2019 la journaliste Annah Paris [25], lors d'un séminaire international sur les agro-toxiques organisé par l'université de Goias (Brésil), j'ai croisé la représentante d'une association de Santa Cruz, dite écologiste, qui accablait Evo pour avoir autorisé les OGM. Elle était l'unique invitée pour représenter la Bolivie ! » Pas de quoi s'étonner. Tout texte de « gauche critique parfaitement dans la ligne » comporte obligatoirement cette référence au soja transgénique qui, encouragé par l'ex-président, « gagne chaque année du terrain » [26].

Plus sérieusement : les premières cultures de soja transgénique ont été autorisées par décret en 2005, avant l'arrivée au pouvoir d'Evo Morales. En 2007, dans son article 408, la nouvelle Constitution a « interdit la production, l'importation et la commercialisation d'OGM ». En avril 2010, entendant encourager l'agriculture écologique et garantir la souveraineté alimentaire, le chef de l'Etat annonçait (sans doute de façon un peu trop optimiste !) que, dans les cinq ans, son pays serait débarrassé des OGM. Depuis, nul ne peut contester que, malgré l'interdiction officielle, du soja génétiquement modifié continue à être largement cultivé.

On notera néanmoins qu'un décret a rendu obligatoire l'étiquetage de tous les produits contenant des OGM – à partir du 1er juin 2016 pour les produits transformés et du 2 janvier 2017 pour les OGM eux-mêmes. Ce décret devait permettre notamment de respecter l'interdiction de servir des OGM dans les cantines scolaires (article 7.V de la loi N°622 de l'alimentation scolaire du 29 décembre 2014).

Peut-être eut-il fallu une attitude plus « autoritaire » ? Peut-être eut-il fallu réprimer d'avantage ? Peut-être eut-il fallu déclarer une vraie guerre aux « terratenientes » (grands propriétaires terriens). Le débat, et il n'est pas négligeable, réside dans l'importance à accorder aux conditions objectives et aux rapports de force sur le terrain. La région où est cultivé le soja transgénique, au sud-est de la Bolivie, est administrée par l'opposition, laquelle fait tout pour imposer une autonomie de fait. Et plébiscite les OGM ! C'est d'ailleurs elle, depuis Santa Cruz, qui vient brillamment de renverser « Evo » !

Qu'on se souvienne... Au Paraguay, au fil des années, le soja transgénique s'est répandu clandestinement, venu du Brésil voisin. L'arrivée au pouvoir en 2008 du président de centre gauche Fernando Lugo plait autant aux classes dominantes, aux propriétaires terriens et aux multinationales de l' « or vert » (le soja) que celle d'Evo Morales en Bolivie. Le conflit s'aggrave lorsque le puissant lobby agro-industriel demande l'introduction de nouvelles variétés génétiquement modifiées de maïs, de coton et de soja.

Le pouvoir refuse l'autorisation. Les menaces de « jugement politique » du chef de l'Etat se multiplient. Le 22 juin 2012, elles se concrétisent par un coup d'Etat. Lugo renversé, il ne faudra attendre qu'une semaine pour que, par décret, sans aucune procédure technique, l'introduction du coton génétiquement modifié soit autorisée. Au cours des mois suivants, sept autres variétés de maïs et de soja transgéniques s'y ajouteront [27].

Pour achever ce pelé, ce galeux, d'où est venu tout le mal, ne manque que l'industrie des droits de l'homme... Tout au long de la crise, l'Assemblée permanente des droits humains de Bolivie (APDHB), hostile à une possible réélection, hurlant à la rupture de l'ordre démocratique, a marché main dans la main avec toutes les composantes l'opposition. Son ancien président, Waldo Albarracín (1992-2003), désormais recteur à La Paz de l'Université majeure de San Andrés et président du CONADE, faisait de son côté feu de tout bois (ce qui lui vaudra, dans la nuit du 10 novembre 2019, le pillage et l'incendie de sa maison par des partisans du chef de l'Etat).

Toutefois, c'est en des termes défiant l'intelligence que l'actuelle présidente de l'APDHB, l'espagnole Amparo Carvajal, avait depuis longtemps précisé le sens de sa mission : « L'insurrection contre une dictature est un droit sacré. » Le 8 novembre 2019, elle confirmera sa dérive en déclarant à l'intention de Morales :

« C'est le peuple qui demande votre démission, pas uniquement Camacho, le peuple bolivien va vous remettre la lettre de démission. (...) Nous voulons la paix et la démocratie, mais pas la démocratie de la dictature. » Une fois « Evo » tombé, et alors que ses partisans pleuraient leurs morts, tombés sous les balles de l'armée, l'APDBH observera un silence complet.

Ce type d'officine locale (comme au Venezuela ou au Nicaragua) peut compter sur le relai des géants du secteur. Porte-parole à peine dissimulé du Département d'Etat américain, le responsable Amérique latine de Human Right Watch (HRW), José Miguel Vivanco, a demandé le 25 octobre à l'OEA de convoquer une réunion des ministres des Affaires étrangères pour appliquer la Charte démocratique à Evo Morales, en argumentant : « Tout indique que les élections ont été volées. » Le 17 novembre suivant, le directeur exécutif de la même multinationale, Kenneth Roth, confirmera, via Twitter, ce parti-pris :

« Le Bolivien Evo Morales a été la victime d'une contre-révolution destinée à défendre la démocratie... contre une fraude électorale et sa propre candidature illégale. L'armée lui a retiré son soutien parce qu'elle n'était pas prête à tirer sur les gens afin de le maintenir au pouvoir. »

Que penser de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) ? S'appuyant le 11 novembre sur le rapport préliminaire de l'OEA, elle appelle immédiatement à de nouvelles élections, « comme le veut la Constitution » (depuis, elle n'a plus donné signe de vie). Bien qu'ayant manifesté à plusieurs reprises une hostilité évidente à Evo Morales, Amnesty International aura au moins le mérite d'interpeller vivement Jeanine Añez quand fut émis le décret 4078 (14 novembre) exonérant de leur responsabilité pénale les membres de l'armée qui, en soutien aux forces de police, participaient aux opérations visant à rétablir l'ordre. Un frisson d'émotion agitant la planète, ce décret scélérat fut immédiatement retiré. Depuis, silence complet. A condition de ne pas utiliser des méthodes trop voyantes, le coup d'Etat et la répression ne méritent qu'un unanime « na-na-na, c'est bien fait ».

Difficile, pour les sphères académiques, de résister à une telle pression. A plus forte raison dans les milieux où règne les très déclamatoires et hautement valorisants « plus féministe que moi, tu meurs », « plus écolo que moi, tu trépasses », « plus droitsdelhommiste que moi, ça n'existe pas » [28]. Une attitude plus narcissiquement orthodoxe que réfléchie. Mais qui pèse, à gauche, où elle sème la confusion et sape la solidarité des militants.

On se contentera ici de quelques exemples emblématiques pour expliciter la circulation circulaire de l'information... Qui ne met pas en cause les seuls journalistes, contrairement à une idée répandue. En Bolivie même, se distingue Pablo Solón. Homme politique, écologiste, ambassadeur du gouvernement de Morales aux Nations unies de février 2009 à la fin juin 2011, il a rompu avec le pouvoir au moment de la crise du TIPNIS.

Depuis, au nom de l' « anti-extractivisme », il n'en finit pas de régler ses comptes avec ses anciens « camarades » (qui le lui rendent bien). Depuis le 10 novembre, il jette toutes ses forces dans la bataille destinée à convaincre la famille altermondialiste qu'il n'y a pas eu de coup d'Etat en Bolivie. Côté pile : de 2012 à 2015, il a été directeur exécutif de l'organisation Focus on the Global South ; devenu le dirigeant de sa propre organisation, la Fondation Solón, il exerce une influence certaine grâce aux liens qu'il a noués, depuis de longues années, avec un certain nombre d'organisations progressistes (parmi lesquelles Attac). Côté face : pendant le « golpe », il a sans complexes demandé la démission d'Evo Morales et a fait plusieurs apparitions publiques en compagnie de Marco Pumari – le promoteur (« écolo » ?) de l'Aéroport international de Potosí.

On placera « hors concours » le sociologue uruguayen Raúl Zibechi, très présent dans la galaxie libertaire. Dans le registre « avec de pareils ennemis, la droite n'a pas besoin d'amis », Zibechi se situe au « top niveau » :

« C'est le soulèvement du peuple bolivien et de ses organisations qui a, en dernière instance, provoqué la chute du gouvernement. Les principaux mouvements ont exigé sa démission avant que la police et l'armée ne le fassent. L'OEA a soutenu le gouvernement jusqu'à la fin. La conjoncture critique que traverse la Bolivie n'a pas commencé avec la fraude électorale, mais avec les attaques systématiques du gouvernement d'Evo Morales et d'Alvaro García Linera contre les mouvements populaires qui les ont portés au pouvoir, si bien que lorsqu'ils en ont eu besoin pour les défendre, ces mouvements n'étaient plus actifs et étaient démoralisés [29]. »

 Pourquoi une telle extravagance ? Peut-être pour dire « merci ». En décembre 2017, Zibechi a reçu le titre de docteur honoris causa de l'UMSA, l'université dirigée par Waldo Albarracín, le leader du CONADE. Un tel hochet vaut bien un petit coup de main, non ? Mention spéciale du jury : l'argentin Pablo Stefanoni. Gros avantage sur beaucoup d'autres, celui-ci connaît très bien la Bolivie et la matière sociale essentiellement mouvante qui la régit.

A ce titre, son travail ne manque pas d'intérêt. Toutefois, en adepte du contre-pied systématique, il dénonçait déjà en 2009, quelques mois à peine après la première tentative de « golpe », « des changements en deçà du discours officiel sur la révolution démocratique et culturelle [30] ». En août 2017, au prétexte que la gauche latino-américaine et européenne devrait préférer le débat plutôt que de se barricader dans une défense aveugle du chavisme, il s'est distingué par un très... mesuré « La tentation du national-stalinisme au Venezuela ».

Dans un texte qui a largement circulé sur les réseaux sociaux – « Bolivie : Comment Evo est tombé » (entre autres Mediapart, 14 novembre) –, Stafanoni, au prétexte de fustiger les « clichés idéologiques en roue libre », évacue le rôle capital de l'OEA et de ses « pays amis » (Etats-Unis de Trump, Brésil de Bolsonaro), ne remet nullement en cause les allégations de « fraude », minimise le rôle de l'armée (« qui a suscité à gauche bien des fantasmes »), ignore celui de l'Eglise et des médias, le poids géostratégique du lithium et, somme toute, renvoie « Evo » et « antis-Evo » dos à dos. On parlera d'une forme de « centrisme savant ». Pourquoi pas. On peut lire pire... Mais aussi bien plus pertinent.

Où réside l'arnaque censée faire de Stefanoni un analyste « de référence » pour la gauche ? Dans la mention quasi systématique qui suit son nom : ex-directeur de l'édition bolivienne du Monde diplomatique. Ce qui n'est pas faux. A un détail près. Il n'a occupé cette responsabilité que de façon éphémère, de 2008 à la mi-2011, moment choisi pour abandonner le mensuel à son sous-directeur (Ricardo Bajo) et rentrer dans son Argentine natale [31].

Plus pertinente est la mention de la fonction occupée depuis : rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad, une émanation de l'allemande et sociale-démocrate Fondation Friedrich Ebert (FES). Ce qui n'a rien de honteux, mais marque un très clair positionnement idéologique (surtout lorsqu'on sait ce qu'est devenue la social-démocratie).

Tout aussi significatif est le choix du co-auteur de l'article précité : Fernando Molina, collaborateur régulier d'El País – quotidien quasi porte-parole des multinationales espagnoles et, de ce fait, violemment hostile aux gauches latino-américaines. Parmi les récentes contributions de Molina, on a pu relever le comminatoire :

« La déroute du MAS est profonde et sera durable (et se doit en grande partie aux erreurs de Morales, qui ferait bien de l'accepter). »

En « multicartes de gauche » avisé, Stefanoni, pour en revenir à lui, confie régulièrement ce type d'analyse au quotidien conservateur argentin La Nación. Ne reste plus aux suivistes qu'à... suivre. Volupté de l'anathème et ivresse d'une supposée pureté idéologique débouchent in fine sur la fabrication d'un récit particulièrement conformiste. Bien malin qui peut s'y retrouver. Comme l'ont fait Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et Fabien Roussel (Parti communiste) en dénonçant vigoureusement le « coup d'Etat » [32], Olivier Besancenot (Nouveau parti anticapitaliste) a fustigé sur Twitter le « coup de force » en Bolivie.

Sur le site du NPA, la Déclaration du Bureau exécutif de la Quatrième internationale (trotskyste) n'est pas plus ambigüe : « Bolivie : non au coup d'Etat ! » A ses côtés figure le communiqué du Parti Socialisme et liberté (PSOL) brésilien : « Contre le coup d'Etat en Bolivie ». On pourrait en déduire que, au sein de cette sensibilité politique, l'affaire est entendue. C'est compter sans un certain nombre d' « intellectuels organiques », universitaires, politologues, politistes (et autres formulations), omniprésents dans les publications et sites gravitant autour du parti.

A la va-comme-je-te-pousse, ils y publient les analyses les plus simplistes sur le Nicaragua. Prêchent un « Ni Maduro ni Guaido » d'un courage fou sur le Venezuela. Et, même sur la Bolivie, prennent prudemment leurs distances pour ne pas se trouver trop en décalage avec les médias dominants (une carrière universitaire doit se gérer prudemment). D'où un double discours permanent.

Un exemple (qu'on pourrait multiplier) suffira pour illustrer le propos. Inprecor (Revue d'information et d'analyse publiée sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale) : « Solidarité avec le peuple bolivien contre la furie de l'extrême droite », titre le 12 novembre (article remis à jour le 20) le docteur en anthropologie Patrick Guillaudat. D'après l'auteur, ce qui se passe dans le pays andin « ressemble à s'y méprendre à un coup d'Etat ». Mais... (équivalent du « en même temps » macronien) :

« La violence de l'explosion n'est pas le fruit du hasard. Elle trouve sa source dans deux phénomènes. Tout d'abord un acharnement de Morales et du MAS à rester au pouvoir. (...) La fraude est inexcusable car, outre l'usurpation démocratique qu'elle représente, elle est en grande partie la source de nouveaux malheurs qui risquent de s'abattre sur le peuple bolivien. »

Nul ne prétend ici que, dans une perspective « de gauche », seuls seraient acceptables les arguments en faveur d'Evo Morales quand il serait inconvenant d'exposer ou défendre leur réfutation. Après tout, s'il a gagné les présidentielles de 2005, 2009 et 2014 avec respectivement 53,7 %, 64,1 % et 61,36 % des suffrages, et celle de 2019 avec 47,08 %, c'est bien qu'il y a eu un recul de son électorat et donc des erreurs ou des failles à analyser.

A condition de ne pas tordre le bâton dans le sens le plus défavorable en évacuant les faits. Dans l'article qui précède, comme (presque) partout, « l'acharnement » de Morales « à rester au pouvoir » évacue purement et simplement la manipulation qui lui a fait perdre le référendum de 2016.

En Colombie, lors du référendum du 2 octobre de cette même année 2016, les « accords de paix » signés entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) furent rejetés de 50 000 voix (50,2 % des suffrages), avec des conséquences infiniment graves. Dans les semaines précédentes, sous la pression du « camp de la guerre », une propagande infernale avait présenté ces accords sous une image apocalyptique, là aussi à coups de « fake news ».

Lors d'un entretien accordé quelques jours plus tard, le responsable de cette campagne du « non », Juan Carlos Vélez (membre du Centre démocratique, de l'ex-président Álvaro Uribe) révéla lui-même avec jubilation les dessous de la manipulation. Selon lui, la stratégie avait utilisé de façon importante les réseaux sociaux (et les médias) pour diffuser « des informations partielles ou fallacieuses » destinées « à susciter l'indignation ».

Le Conseil d'Etat colombien estima ultérieurement qu'il y avait eu « une mystification généralisée annulant la liberté de l'électorat de choisir de façon autonome lors du plébiscite pour la paix ». A travers de multiples exemples, cette haute institution judiciaire pointa les mensonges utilisés « de forme massive et systématique » et estima que l'effet de cette campagne avait créé « un climat de désinformation, de manipulation et de distorsion de la vérité » influant sur le résultat de la consultation. Exactement ce qui s'est passé en Bolivie lors du scandale dit du « Zapatagate », qui présenta Evo Morales comme un « corrompu » !

Ce type de pratiques délictueuses, mises en œuvre par des acteurs de droite scélérats, devraient-elles désormais être ignorées, voire acceptées sans barguigner ? En non adeptes de la « reddition permanente », Evo Morales et le MAS ont résisté et contre-attaqué. Ayant fait même constat que le Conseil d'Etat colombien, la Cour suprême bolivienne leur a donné raison – ce qui a permis par la suite une nouvelle candidature d' « Evo ». La moindre des choses, lorsqu'on se prétend analyste, est d'expliquer les relations qui lient les phénomènes entre eux.

« La fraude est inexcusable », assène par ailleurs Guillaudat. Ce qui est inexcusable, c'est surtout de relayer l'OEA sans mentionner dans un article sensément réactualisé le 20 novembre que le CEPR (10 novembre), Walter Mebane (Université du Michigan, 13 novembre) ou le CELAG (14 novembre) ont remis en cause les conclusions de cette dernière. Il est vrai que, n'étant pas catalogués « think tanks » néolibéraux, le CEPR et le CELAG sont sans doute, pour le « centrisme d'extrême gauche », moins crédibles que l'organisation dirigée par Luis Almagro...

En tout cas, entre Besancenot et Guillaudat, bon courage aux militants du NPA pour s'y retrouver. Sur le Venezuela, le Nicaragua et maintenant la Bolivie, à part la référence au peuple et à une imaginaire révolution irréprochable, on lit à peu près la même chose dans Inprecor (et quelques publications appartenant à la même mouvance) que dans Le Monde, Le Figaro, Libération ou Le Point... Un constat qui, d'ailleurs et hélas, au sein de la gauche radicale, ne concerne pas que le NPA.

Confusion, mélimélo, capharnaüm, incohérences... Toutes tendances politiques confondues (à de rares exceptions près), l'opinion publique se trouve anesthésiée. Pendant ce temps, dans cette Bolivie où le coup d'Etat est moins vilipendé que « les erreurs et les fautes d'Evo Morales » (désormais réfugié en Argentine), les putschistes fascitoïdes tiennent le haut du pavé, la démocratie est bafouée dans les grandes largeurs, la chasse à l'homme s'est déchainée contre les responsables du MAS et ses militants, la « présidente intérimaire » s'accroche à son pouvoir de facto et prépare, pour le 3 mai, des élections d'autant plus « démocratiques » qu'elles seront supervisées par l'OEA.

Improbable défi pour Luis Arce (ex-ministre de l'économie) et David Choquehuenca (ex-ministre des Affaires étrangères) respectivement désignés par le MAS et Evo Morales candidats à la présidence et à la vice-présidence – et en tête de tous les sondages, ce qui aggrave incontestablement leur cas.

Source: Mémoire des Luttes

Illustration : Conférence de presse de Evo Morales dans le musée de la Ville de Mexico – 13 novembre 2019 – Wikipédia

Notes:

1] https://elpais.com/elpais/2019/11/22/opinion/1574460648_305206.html

 [2] Désigne péjorativement un métis proche de l'Indien, appartenant en général à la couche sociale inférieure des métis, souvent urbanisés.

[3] Effectué de 2005 à 2009 sous l'égide de l'ancienne Constitution (réformée après une Assemblée constituante et le référendum du 25 janvier 2009), le premier mandat n'est pas pris en compte.

[4] Sur le détail de cette opération d'intoxication, lire : http://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

 [5] Post-vérité : « Circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d'influence que les appels à l'émotion pour modeler l'opinion publique » (Dictionnaire d'Oxford).

[6] El País, Madrid, 12 novembre 2019.

[7] http://cepr.net/en-espanol/spanish-press-releases/no-hay-evidencia-de-que-los-resultados-de-las-elecciones-bolivianas-se-hayan-visto-afectados-por-irregularidades-o-fraude-segun-el-analisis-estadistico

 [8] http://www-personal.umich.edu/ wmebane/Bolivia2019.pdf

[9] https://www.celag.org/analisis-del-informe-final-de-la-oea-sobre-las-elecciones-en-bolivia/

 [10] L'adjectif « dolosif » s'utilise pour décrire une faute commise dans l'intention de nuire ou avec la certitude qu'un dommage s'ensuivra.

[11] Fuite de plus de 11,5 millions de documents confidentiels issus du cabinet d'avocats panaméen Mossack Fonseca, détaillant des informations sur plus de 214 000 sociétés offshore ainsi que les noms des actionnaires de ces sociétés.

[12] Correo del Sur, Sucre, 22 août 2018.

[13] Maurice Lemoine, Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d'Etat modernes et autres tentatives de déstabilisation, Don Quichotte, Paris, 2015.

[14] https://fmbolivia.com.bo/al-igual-que-williams-kaliman-el-exjefe-policial-fue-puesto-contra-la-pared-por-sus-coroneles/

 [15] De son côté, pendant la campagne électorale, le pasteur évangélique Chi Hyung Chang, candidat arrivé en troisième position lors de la présidentielle avec presque 10 % des voix, parlait de la présence de Satan au sein du gouvernement Morales et qualifiait d' « idolâtrie » la conception indigène de la Pachamama.

[16] Les cultes qui ont lieu à Copacabana, où la Vierge a des traits indigènes, sont un mélange de rite catholique et de sacrifices aymaras.

[17] Resumen Latinoamericano, Buenos Aires, 20 décembre 2019.

[18] Laurent Lacroix et Claude Le Gouill, Le « Processus de changement » en Bolivie, Editions de l'IHEAL, Paris, 2019 (ainsi qu'un certain nombre des chiffres qui suivent).

[19] Le bon Juancito Pinto oblige les parents qui souhaitent en bénéficier à scolariser leurs enfants.

[20] http://www.agenciapacourondo.com.ar/generos/feministas-populares-con-evo-morales-alzamos-nuestra-voz-para-repudiar-y-rechazar-este

 [21] Dans des circonstances diverses, le gouvernement a nationalisé les activités de plusieurs puissantes transnationales – Glencore (Suisse), Jindal Steel & Power (Inde), Anglo-Argentina Pan American Energy (anglo-argentine), South American Silver (Canada), etc.

[22] Lorsque, en 1985, le ministre de la Planification Gonzalo Sánchez de Lozada a sauvagement privatisé les mines d'étain et licencié 30 000 travailleurs indigènes, ceux-ci, démunis de tout, ont gagné la région du Chapare où ils ont entrepris de cultiver la seule culture rentable pour un paysan pauvre : la coca.

[23] Lire Maëlle Mariette, « En Bolivie, la filière lithium à l'encan », Le Monde diplomatique, janvier 2020.

[24] Pour une analyse détaillée et équilibrée du conflit du TIPNIS, lire Laetitia Perrier-Bruslé : https://journals.openedition.org/echogeo/12972

 [25] Auteure de « Quand le pyromane emprisonne les pompiers » – http://www.medelu.org/Quand-le-pyromane-emprisonne-les-pompiers

 [26] Frédéric Thomas, « Bolivie : la fiction d'un développement alternatif », Centre tricontinental (CETRI), Louvain-la-Neuve (Belgique), 2 septembre 2019.

[27] Lire Maurice Lemoine, « Le Paraguay dévoré par le soja », Le Monde diplomatique, janvier 2014.

[28] Contrairement à une opinion répandue, le néologisme « droitdelhommisme » n'est pas née à l'extrême droite, mais a été utilisée pour la première fois par Alain Pellet, professeur de droit international à Nanterre, soucieux de mettre en garde contre la confusion des genres : « le droit d'une part, l'idéologie des droits de l'homme de l'autre ».

[29] https://desinformemonos.org/bolivia-un-levantamiento-popular-aprovechado-por-la-ultraderecha/

 [30] Alternatives Sud, « La Bolivie d'Evo », Editions Syllepse, Vol. 16, 2009.

[31] Les éditions internationales du Monde diplomatique (29, en 18 langues, en 2018) traduisent et publient 80 % des articles de l'édition française – laquelle constitue la seule référence légitime estampillée « Diplo ». A ces traductions, s'ajoutent quelques contributions locales, qui ne relèvent que de la seule responsabilité des diverses éditions et n'engagent nullement la « maison mère » située à Paris.

[32] On y ajoutera quelques formations moins influentes comme le Pôle de résistance communiste en France (PRCF), le Parti de la démondialisation (Pardem), etc.

12 Fév 2020 /Par Maurice Lemoine

Quand un journaliste fait son travail, ça donne cet article de Maurice Lemoine sur le coup d'État en Bolivie. Alors que les éditorialistes serviles de l'idéologie dominante traficotent les faits pour célébrer le renversement de Morales, Lemoine brosse une analyse complète des événements, les contextualise, recoupe et se paie même le luxe salutaire de démonter les arguments d'une gauche qui aurait dû condamner le putsch plutôt que de se prendre les pieds dans son moralisme de salon. À lire et partager. (IGA)
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ans leur malheur, il y a quelques décennies, les Chiliens ont eu la chance (même si on peut la considérer très relative) de ne pas voir leur tragédie défigurée. Au lendemain du 11 septembre 1973 et du renversement du socialiste Salvador Allende par le général Augusto Pinochet, aucun média digne de ce nom n'aurait osé nier qu'il y ait eu un « Coup d'Etat à Santiago ».

Autres temps, autre type de « golpe » (dans la mesure du possible moins sanglant), autres « professionnels » de l'information. Le 15 novembre 2019, après que le chef de l'Etat en exercice, arrivé en tête du premier tour de l'élection présidentielle, ait été contraint à abandonner le pouvoir sous la pression de la police et de l'armée, le quotidien Le Monde transformait la victime en responsable et se fendait d'un éditorial singulier : « Bolivie : les erreurs d'Evo Morales ».

Et il ne fut pas le seul. En syntonie parfaite avec ceux de ses confrères qui, sur place – Pagina Siete, El Deber, La Razón, Unitel, Red Uno, Bolivisión, etc. –, ont accompagné et soutenu la défenestration du candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS) en l'accusant de « fraudes » lors des élections du 20 octobre, la « commentocrature » hexagonale a elle aussi exécuté l'ex-chef de l'Etat.

Infaillible, s'exprimant ex catedra du haut de son nombril, l'inévitable « public-privé » Anthony Bellanger (selon les jours sur France Info, France Inter, France Culture ou BFM TV), se gausse, dès le 23 octobre (sur France Inter) du décompte électoral qui, « miraculeusement », a permis au chef de l'Etat en exercice d'être réélu. Deux jours plus tard, relayant Washington, Bruxelles et les capitales latino-américaines les plus inféodées à Donald Trump, France Info titre :

« Evo Morales réélu dès le premier tour, la communauté internationale hausse le ton ». Dans sa revue de presse, Camille Magnard, ce même 25, sur France Culture, s'intéresse comme nous au traitement médiatique de la crise et, après avoir cité sans aucune réserve le Washington Post (Etats-Unis), Los Tiempos et El Deber (Bolivie), La Jornada (Mexique), Deutsche Welle (Allemagne), neutres par définition, s'inquiète de « la couverture très abondante mais pas forcément très impartiale, que fait la chaîne d'Etat vénézuélienne TeleSur de cette présidentielle en Bolivie... Après tout, débusquer des complots impérialistes dirigés depuis Washington, à Caracas, ça fait longtemps que c'est devenu une spécialité. »

Fondu-enchaîné sur Libération... Le 11 novembre, sur son site, le quotidien reprend, brute de décoffrage, une dépêche de l'Agence France Presse (AFP) : « Explosion de joie en Bolivie après la démission d'Evo Morales ». Dans Le Point (20 novembre), Claire Meynial analyse avec une extrême finesse les réussites économiques du gouvernement sortant – « Il y a eu une bulle de consommation, car on a sorti un million de personnes de la pauvreté, mais beaucoup grâce au secteur informel et au narcotrafic » – avant d'affiner sa « pensée » : « L'idéologue du MAS, [le vice-président Álvaro] Garcia Linera, pense en termes d'ennemis et amis, il s'inspire de Carl Schmitt, le théoricien nazi. »


Charlie demeure fidèle à ses vieilles haines rances : directeur de la publication (2004-2009) avant de prendre la tête de France Inter (2009-2014) sous la présidence de Nicolas Sarkozy, Philippe Val n'avait pas de mots assez méprisants pour vilipender « l'Indien à poncho », marionnette de Hugo Chávez et Fidel Castro, qui avait eu le toupet de nationaliser les ressources en gaz de son pays ; tout aussi inspiré, le 29 octobre, le « vert » Fabrice Nicolino bave un venin qui n'a rien de « bio » : « Au moment où ces lignes sont écrites, il est certain que l'Etat bolivien a choisi de truander les résultats du 20 octobre, en donnant brutalement à Morales dix points d'avance sur le ¬deuxième candidat, ce qui prive les électeurs d'un second tour. »

Tandis que sur le site de RFI c'est « l'unité des Boliviens » qui a permis de « libérer » la Bolivie, le quotidien espagnol El País informe ses lecteurs que nombre d'entre eux protestent, lui reprochant de ne pas qualifier la « destitution » d'Evo Morales de « mutinerie » de l'armée, mais qu'il préfère attendre de voir comment tournent les événements [1]. A ce jour, on attend toujours qu'il ait fini d'attendre...

Les putschistes, eux, n'ont pas jugé utile de patienter indéfiniment. Ils ont immédiatement récompensé l'un de ceux qui les ont aidés à justifier la prise du pouvoir par Jeanine Añez, la présidente autoproclamée. Le 7 décembre, à Santa Cruz, le journaliste de CNN Fernando del Rincón a reçu des mains de la pseudo ministre de la communication, Roxana Lizárraga, une plaquette commémorative le remerciant pour sa couverture des vingt-et-un jours de conjuration.

Une honte n'arrivant jamais seule, del Rincón a été fait « citoyen d'honneur » par le gouvernorat de cette même ville de Santa Cruz, cœur de la droite la plus réactionnaire et épicentre de la rébellion.En France, seuls L'Humanité, Le Monde diplomatique, Ruptures, Golias (et peut-être une infime poignée d'autres qui nous pardonneront de ne pas les avoir repérés), auxquels on ajoutera, dans un autre registre, un certain nombre de sites présents sur les réseaux sociaux, sauveront l'honneur en appelant un chat un chat et un coup d'Etat un coup d'Etat.

Puisque c'est hautement nécessaire, on résumera ici (le plus succinctement possible) les chapitres précédents. Guerre de l'eau (2002 ; un mort et des dizaines de blessés), Guerre du gaz (2003 ; 86 morts)... Aux portes d'une guerre civile provoquée par l'ère glaciaire du néolibéralisme, la Bolivie voit se succéder, entre 2001 et 2005, cinq présidents : l'ex-dictateur Hugo Banzer (1971-1978) élu cette fois démocratiquement (1997-2001) ; son dauphin Jorge Quiroga (2001-2002) ; l'ultra-libéral Gonzalo Sánchez de Lozada (2002-2003) auquel succède son vice-président Carlos Mesa (2003-2005) ; Eduardo Rodríguez, qui assumera l'intérim après la chute des deux précédents.

Elu député de sa circonscription en 1997, sous les couleurs du MAS, avec le pourcentage de votes le plus haut du pays (61,8 %), le paysan amérindien et syndicaliste « cocalero » Evo Morales a été expulsé du Congrès en 2002 sur ordre de l'ambassade des Etats-Unis, pour l'empêcher de se présenter à l'élection présidentielle. Malgré une campagne de discrédit infernale sur le thème « coca-cocaïne », il réussit à y participer. Aucun des candidats n'obtenant la majorité, c'est le Congrès qui tranche entre les deux candidats arrivés en tête (Sánchez de Lozada, 22,5 % des votes ; Evo Morales, 20,9 %). Très sensibles aux desiderata de Washington, les parlementaires choisissent Sánchez de Lozada par 84 voix contre 43.

Après le renversement de ce dernier par une révolte populaire, et sa fuite à Miami, « Evo », comme l'appellent familièrement ses partisans, remporte le scrutin présidentiel de 2005 avec 53,7 % des suffrages. En 2009, il portera ce score à 64,1 % et, en 2014, à 61,36 %. A chaque fois, le MAS jouit d'une très large majorité. Conformément à une loi quasi universelle, de tels succès ne doivent rien au hasard. Sur le plan symbolique, le pays où les 36 groupes indigènes – dont les deux principaux, Aymara et Quechua – ont historiquement été marginalisés devient l'Etat plurinational de Bolivie.

L'emblème multicolore des peuples autochtones – la « Wiphala » – flotte aux côtés du drapeau national. Le gouvernement compte désormais des ministres « cholos » [2], indigènes et « k'aras » (blancs en Aymara). La nationalisation des ressources gazières et de gisements miniers vont permettre, grâce aux revenus qu'elle procure, le développement de programmes sociaux (dans les douze mois qui ont suivi la renégociation des contrats pétroliers et gaziers, les ressources fiscales du pays passeront de 680 à 1,6 milliards de dollars). Dans les zones rurales où elle atteignait des niveaux supérieurs à 77,7 % en 2005, la pauvreté se réduit de moitié. L'endettement rendant le pays dépendant de l'aide externe et des institutions financières internationales n'est plus qu'un souvenir lointain.

Tout en considérant qu'il y a encore beaucoup à faire, on pourrait développer largement cette liste des droits nouveaux et des progrès accumulés en profitant de la stabilité politique retrouvée. Cette réussite évidente, pour le plus grand bien du plus grand nombre, laisse parfaitement indifférents, pour ne pas dire violemment hostiles, les secteurs de l'oligarchie traditionnelle, les froids calculs de la société marchande, la tyrannie privée des firmes multinationales et ceux qui, invoquant les raisons les plus diverses, les ont ralliés pour « faire tomber Evo ».


Premier acte de la mécanique infernale : le « fameux » référendum du 21 février 2016. L'article 168 de la Constitution de 2009 ne permet pas à Morales de se présenter pour un troisième mandat que beaucoup, au sein des secteurs populaires, pour les raisons précédemment évoquées, souhaitent ardemment [3]. Pour permettre une modification de cet article et une possible candidature à la réélection, un référendum est organisé ce 21 février.

Tous les sondages d'opinion donnent le « oui » vainqueur. A deux semaines de l'échéance, une manipulation sophistiquée permet, sur la base d'affirmations diffamatoires, qui se révéleront ultérieurement totalement mensongères, de présenter le chef de l'Etat comme un corrompu. Grâce à la caisse de résonnance des médias, ce brouillage de son image atteint l'objectif recherché, en particulier auprès des classes moyennes urbaines [4]. Le « non » l'emporte de peu, avec 51,3 % des voix. La légende noire du « caudillisme d'Evo » s'efforcera par la suite, avec succès, d'occulter ce sabotage d'une consultation électorale grâce à l'utilisation d'une « fake news » – dite également « infox » ou « post-vérité » [5].

Estimant à juste titre que le jeu a été truqué, Morales et le MAS vont tourner la difficulté en utilisant « le droit d'élire et d'être élu » (sans limites de mandats ni de durée) présent dans l'article 23 de la Convention américaine relative aux droits de l'homme (CADH), traité international qui, signé et ratifié par la Bolivie, prévaut sur la Constitution, comme le stipule cette dernière, lorsqu'il comporte des droits supérieurs en matière de droits humains.

Comme le fait traditionnellement la droite vénézuélienne, l'opposition à Morales – et en particulier son rival conservateur de Communauté citoyenne (CC), Carlos Mesa – entonne de longs mois à l'avance le grand air de la fraude. La stratégie atteint son apogée dès le lendemain du premier tour de scrutin du 20 octobre 2019. L'épisode est connu dans ses grandes lignes. Mais des lignes quelque peu tordues...

Le dimanche en question, peu avant 20 heures et d'après 84 % des bulletins dépouillés dans le cadre de la Transmission des résultats électoraux préliminaires (TREP), un comptage rapide et dépourvu de caractère officiel, Morales arrive en tête avec 45,28 % des voix, suivi de Mesa (38,16 %). Un second tour est alors nécessaire – la victoire ne pouvant être attribuée qu'à un candidat atteignant la majorité de 50 % des suffrages ou 40 % avec plus de 10 points d'écart sur le second.

Le lendemain, après arrêt du processus de dépouillement pendant de longues heures, ce qu'avait prévu et annoncé le Tribunal suprême électoral (TSE) – mais dont il s'expliquera ultérieurement très confusément –, le chef de l'Etat dispose des 10 points de différence requis pour l'emporter immédiatement. Rien d'anormal : comme on l'a constaté lors des élections précédentes, les zones rurales, indiennes et paysannes, très majoritairement favorables à « Evo », mais dont les résultats arrivent en dernier du fait des difficultés de communication, font basculer ce qui n'était qu'une estimation provisoire. D'après les autorités légitimes, Morales gagne la présidentielle au premier tour.

« Changement inexplicable de tendance » ! Mesa déclenche les hostilités et, comme il l'avait annoncé, refuse d'accepter le résultat. Résultat que, en réalité, on ignore encore, puisque le décompte « officiel » du TSE, le seul qui fasse foi, n'est en rien terminé (il ne le sera que le 24 octobre en fin d'après midi, octroyant 47,08 % des suffrages à Morales et 35,51 % à Mesa). Egalement trop impatiente pour attendre l'échéance légale, l'Organisation des Etats américains (OEA), que dirige un virtuel employé du Département d'Etat américain, l'uruguayen Luis Almagro, questionne immédiatement la transparence du processus. Les Etats-Unis font chorus et, fidèle à elle-même, l'Union européenne (UE) suit. De concert avec Mesa, tout ce beau monde réclame un second tour – que rien, à ce moment, ne permet de justifier ou réfuter.

Commencées dès le soir de l'élection, les manifestations de l'opposition s'intensifient sous l'impulsion d'un très hétéroclite Comité national de défense de la démocratie (CONADE) et des tristement célèbres Comités civiques (dont nous reparlerons plus avant). Puis tournent à la violence et au blocage des zones urbaines pendant plusieurs jours à La Paz, Potosí, Chuquisaca, Cochabamba, Oruro, Tarija, Trinidad et Santa Cruz. Réduisant en fumée urnes, bulletins de votes et procès verbaux, quatre des neuf tribunaux électoraux départementaux sont pris d'assaut et incendiés.

Soumis à une forte pression, mais sûr de son bon droit, Evo Morales accepte que, à partir du 31 octobre, un audit intégral des élections – qu'il souhaite « technique et juridique, pas politique » – soit effectué par l'OEA. Laquelle produira un rapport... « contraignant », qu'il promet de respecter. Un certain nombre de connaisseurs de l'Amérique latine s'alarment immédiatement. Rien en Histoire n'est totalement nouveau. Très fortement influencée par Washington – qui la finance à 60 % –, l'OEA a trafiqué en 2011 le résultat de l'élection présidentielle en Haïti ; a entériné la fraude au Honduras en 2013 et surtout 2018, au profit du néolibéral et post-putschiste Juan Orlando Hernández.


Almagro mène une campagne frénétique contre le Venezuela, le Nicaragua et Cuba. Violant ouvertement les statuts de l'Organisation, il y a accordé un siège au représentant du président imaginaire vénézuélien Juan Guaido. Le 30 octobre, à Quito, lors de l'inauguration de la 7e Réunion des ministres de sécurité publique des Amériques, il va féliciter le président équatorien Lenín Moreno pour la manière dont il a réprimé le mouvement social qui, du 3 au 13 octobre, a embrasé son pays.

Un tel individu laisserait Evo Morales l'emporter ? Difficile à envisager. En parfait porte-parole des seuls 12 pays (sur 33) qui l'appuient au sein de l'organisation continentale – Argentine (encore présidée par Mauricio Macri), Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Salvador, Etats-Unis, Guatemala, Honduras, Paraguay, Pérou (plus le « Venezuela virtuel » de Guaido) –, Almagro ne s'émeut effectivement pas des déclarations menaçantes de Luis Fernando Camacho, dirigeant fascisant du Comité civique de Santa Cruz, qui a donné 48 heures à Evo Morales pour quitter la Casa Grande del Pueblo, la tour moderne et centrale où se trouve, à La Paz, le bureau du chef de l'Etat.

L'OEA a annoncé qu'elle remettra un rapport préliminaire de ses experts électoraux le mercredi 13 novembre. Alimentant en oxygène les embrasements de la rue, les actes racistes et les exactions, elle le remet par surprise le matin du 10, trois jours avant la date prévue. La veille, le général Williams Kaliman, commandant en chef des Forces armées, avait donné des gages aux manifestants de l'opposition en déclarant : « Nous n'affronterons jamais le peuple. » Une assurance tout risque pour les émeutiers, dans la mesure où les polices de Sucre (sud-est), Santa Cruz (est) et Cochabamba (centre) venaient de se mutiner.

Dans la grande tradition putschiste, la prise illégitime du pouvoir implique un étroit contrôle de l'information. A La Paz, des groupes de choc occupent les sièges de deux médias publics, Bolivia TV et Radio Patria Nueva, contraignant leurs journalistes et employés à quitter les lieux sous les insultes et les horions. Avant le 9 novembre, Canal 7 et Canal AbyaYala, seront également réduits au silence, Radio Kaw-sachum et Radio Soberanía, médias communautaires des six Fédérations de « cocaleros » de Cochabamba, verront leurs locaux saccagés.

Pain béni pour alimenter les tensions : commentant le rapport qu'il vient de rendre public, Almagro demande à hauts cris l'annulation des élections du 20 octobre en raison de « sérieuses irrégularités ». Tout un chacun peut en déduire qu'elles ont été truquées. Sauf, bien entendu, à lire le rapport en question (ce que vont faire, à n'en pas douter, tous les bons journalistes, universitaires et politologues spécialisés « latinos » !). Treize pages, pas une de plus. Très majoritairement consacrées... au TREP (c'est-à-dire aux résultats dépourvus de valeur légale); ne dédiant qu'un misérable demi-feuillet à ces derniers. Et dont la conclusion fait ouvrir de grands yeux à ceux qui l'ont lue (au bout du compte, remarquablement peu nombreux).

« En tenant compte des projections statistiques, il est possible [c'est nous qui soulignons] que le candidat Morales soit arrivé premier et le candidat Mesa second. (...) Néanmoins, il est statistiquement improbable que Morales ait obtenu les 10 % de différence pour éviter un second tour. »

Une fois vérifié et admis que nulle part le document ne mentionne une quelconque « fraude massive », et quand bien même on tournerait la formulation de la conclusion dans tous les sens, un constat s'impose : le président en exercice a remporté le premier tour ; dans le pire des cas, un second tour est nécessaire; rien ne justifie une annulation.

Ligoté par la promesse imprudente qu'il a fait – respecter les conclusions de l'audit de l'OEA –, Evo Morales tient parole. Ce dimanche 10 novembre, dans un souci d'apaisement, il appelle à de nouvelles élections organisées par un TSE renouvelé. Il propose un dialogue, tend la main à ses adversaires. « Je n'ai rien à négocier avec Evo Morales et avec son gouvernement », répond sèchement Mesa.

En phase avec l'extrême droite, ce pseudo « centriste » (comme le qualifient les médias) réclame la démission immédiate du président légitime et son exclusion (ainsi que celle du vice-président García Linera) d'un futur scrutin. Dans le même temps, il appelle la « société civile » à poursuivre les manifestations, « dans le cadre de la paix et de la non-violence » – paix et non-violence qui plongent le pays, livré à lui-même, sans forces de l'ordre susceptibles de s'interposer, dans un dangereux chaos.


Ce qui amène le pouvoir à dénoncer la « préparation d'un coup d'Etat ». Provoquant en retour la furie d'Almagro: « En Bolivie, il y a eu un coup d'Etat le 20 octobre, quand Evo Morales a commis une fraude électorale [6]. » Sans avoir, jusque-là, produit aucune preuve décisive de la fraude en question. Très suggestives, mais totalement dépourvues de rigueur, les approximations d'Almagro vont rapidement être démontées. Le 11 novembre, après analyse du fameux rapport préliminaire, le Centre de recherche économique et politique (CEPR), basé à Washington, dément les dires de l'OEA, dénonce une observation ni « impartiale » ni « professionnelle », et mentionne qu'aucun point du rapport ne présente explicitement les « irrégularités » auxquelles il fait allusion [7].

Tout aussi critique, le professeur de l'Université du Michigan Walter Mebane, expert international en systèmes électoraux et en détection de fraudes, estime que même en éliminant les irrégularités dénoncées par l'OEA, « le MAS a une marge de plus de 10 % sur Communauté citoyenne [8] ». Pour sa part, le Centre stratégique latino-américain de géopolitique (CELAG) demande à l'organisme multilatéral d'éclairer certains points particulièrement obscurs de sa méthodologie.

Lorsque, le 4 décembre, après... quarante-quatre jours d'un retard inexpliqué et la consommation du coup d'Etat, l'OEA publiera son rapport final, le CELAG reviendra à la charge. Ce document, affirme le « think tank », ne cherche qu'à confirmer et affermir la version préliminaire, sans rajouter d'arguments incontestables et en s'appuyant toujours quasi exclusivement sur le TREP, pas plus légal à ce moment qu'il ne l'était au lendemain du scrutin [9].

Il est vrai qu'un audit complet des résultats officiels s'avère problématique, les « fous-furieux » de l'opposition ayant pris soin, on s'en souvient, d'incendier les sièges départementaux des TSE de Sucre, Tarija, Cobija et Potosí, brûlant par la même occasion les procès-verbaux qui s'y trouvaient stockés après dépouillement et transmission.

En tout état de cause, la conclusion du document du « Ministère des colonies de Washington » (l'OEA !) a de quoi laisser pantois : s'il évoque une « manipulation dolosive [10] » et des « irrégularités graves », le mot « fraude » n'y figure pas. En revanche, on peut lire :

« Les manipulations et irrégularités signalées ne permettent aucune certitude quant à la marge de la victoire du candidat Morales sur le candidat Mesa. » C'est écrit noir sur blanc ! « Evo » avait remporté le premier tour. Et même l'élection tout court, affirment un certain nombre de contre experts, pas moins crédibles que le mercenaire de Trump, Luis Almagro. Le rapport des experts électoraux de l'Union européenne – « Bolivia 2019.

Informe final » – n'en réussit pas moins la même performance que celui de l'OEA : 64 pages emplies de « blabla » parfois inepte (comme l'évocation des « "cabildos" [assemblées citoyennes] de Santa Cruz » réunissant « entre 350 000 et 1 500 000 personnes, selon les estimations » (la ville compte 2 440 000 habitants !) – évoquent de nombreuses « erreurs » ou « irrégularités », mais nulle part ne remettent explicitement en cause le résultat. On ne peut en aucun cas conclure de tout ce qui précède « c'est du passé, n'en parlons plus ». Car entre le début et la fin du démontage de l'imposture, un crime a été commis.

C'est dès le 22 octobre que, fer de lance de l'agitation, le Comité civique pro-Santa Cruz a annoncé la paralysie du pays. Depuis toujours, cette ligue qui regroupe les intérêts des élites réactionnaires de la ville la plus peuplée et la plus prospère de Bolivie manifeste un radicalisme qui ne laisse place ni à la nuance ni à la contradiction.

Elle a pour bras armé l'Union des jeunes cruceñiste (UJC), fondée en 1957 par Carlos Valverde Barbery, dirigeant de la Phalange socialiste bolivienne (née en 1937), dont les militants, admirateurs du « caudillo » espagnol Francisco Franco, ne dédaignaient pas faire le salut fasciste, bras tendu. Valverde Barbery deviendra ministre de la santé du dictateur Hugo Banzer.

Lequel s'est emparé du pouvoir, le 21 août 1971, grâce à l'appui déterminant des dictatures argentine et brésilienne, des Etats-Unis et du... Comité civique pro-Santa Cruz. C'est également ce comité familier des propos racistes anti « Indios de mierda », qui, avec comme leader le richissime boliviano-croate Branko Marinkovic, a mené en septembre 2008 la première tentative de renversement d'Evo Morales.

Une sédition mise en échec par le mouvement populaire et grâce à l'intervention énergique de l'Union des nations sud-américaines (UNASUR). Récemment créée et présidée alors par la présidente chilienne Michelle Bachelet, celle-ci neutralisa et les putschistes et l'interventionnisme clairement affiché des Etats-Unis. A 23 ans, en 2002, Luis Fernando Camacho a été le plus jeune vice-président de l'UJC. Deuxième (2015) puis premier (2017) vice-président du Comité civique, ce riche catholique ultra de 40 ans, proche des milieux évangéliques pentecôtistes, en devient président en février 2019.

Totalement inconnu alors, en dehors du cercle théoriquement fermé de l'extrême droite cruceñiste et des « Panama Papers » par lesquels il s'est fait épingler [11], ce patron millionnaire n'en est pas moins reçu en mai au Brésil par Ernesto Araujo, ministre des affaires étrangères de Jair Bolsonaro, en Colombie par Iván Duque (président) et Andrés Pastrana (ex-président), ainsi que, en août, par Gustavo Tarre, ambassadeur fantoche à l'OEA de l'auto-proclamé vénézuélien Guaido. Vitaminé à bloc par l'aval de ce gratin réactionnaire, l'anonyme Camacho va émerger à la lumière lors de la « crise post-électorale » en tant que leader de la sédition.


Sous la fausse bannière d'une « révolte populaire », ses groupes de choc, qu'on rejoint les Comités civiques des autres grandes villes – Potosí, Tarija, Cochabamba, La Paz, Chuquisaca –, sèment la terreur, pourchassent les militants du MAS, brûlent leurs locaux. Plus « propre sur lui », le CONADE, que dirige Waldo Albarracín, recteur de l'Université majeure de San Andrés (UMSA), la principale université publique de Bolivie, puise dans la classe moyenne ses bataillons de manifestants.

Ancien président de l'Assemblée permanente des droits humains en Bolivie (APDHB) de 1992 à 2003 et Ombudsman de 2004 à 2010, Albarracín inspire le plus grand respect : en août 2018, n'a-t-il pas comparé Evo Morales à « un âne qui parle avec ses oreilles [12] » ? Sous sa direction, en 2017, l'UMSA a rompu avec le Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO), organisation respectée, affiliée à l'UNESCO et regroupant 616 centres universitaires, estimant qu'elle regardait avec trop de sympathie le modèle politique « arbitraire » imposé à la Bolivie.

Dès le 1er novembre, via Twitter, le « macho Camacho » donne quarante-huit heures à Evo Morales pour démissionner. Sans aucune retenue, il a déjà affirmé que, comme le faisait (le narcotrafiquant colombien) Pablo Escobar, il conviendrait d'établir des listes noires (de personnes à éliminer). A Santa Cruz, des nervis de l'UJC assiègent et bloquent les domiciles de dirigeants du MAS – Adriana Salvatierra (présidente du Sénat), Carlos Romero (ministre), Mario Cronenbold (maire de Warnes), Hugo Siles (ex-ministre). A Sucre (la capitale officielle), les émeutiers occupent le Tribunal départemental de justice, le Tribunal constitutionnel plurinational, la direction départementale de l'Education, le Tribunal agro-écologique, le ministère public, le Tribunal suprême de justice, le Service des impôts...

Trois semaines de troubles, trois morts, plus de 400 blessés... C'est à partir du 8 novembre que la police fait basculer la situation en se mutinant, d'abord à Cochabamba, puis à Trinidad (Beni), Cobija (Pando) et La Paz (ou même l'Unité des opérations de police tactique [UTOP], chargée de faire respecter l'ordre place Murillo, à proximité du palais présidentiel, disparaît).

Refusant de protéger les institutions, les policiers abandonnent partout la rue aux émeutiers. Ils avaient procédé de même en 2008. Deux jours plus tard, avec son rapport, l'OEA poignarde la démocratie dans le dos. Les Forces armées, le 10, portent le coup de grâce. Quelques jours auparavant, le chef de l'Etat avait manifesté l' « absolue confiance » qu'il avait en elles et en leur chef, le général Williams Kaliman Romero, nommé un an auparavant.

Cent quatre-vingts coups d'Etat (environ) depuis l'indépendance en 1825 : l'armée bolivienne possède une solide tradition d'ingérence dans les affaires politiques de la nation. Le sachant, Evo Morales a tenté dès son arrivée au pouvoir de l'associer à son projet. Avec des fortunes diverses. En 2008, alors que les mêmes forces obscures qu'aujourd'hui étaient à la manœuvre pour le renverser, pas plus les militaires que la police, malgré ses demandes, n'étaient intervenus pour défendre l'Etat de droit. Ils avaient déjà abandonné les bâtiments publics qu'ils étaient censés protéger aux hordes qui les mettaient à sac et les détruisaient [13].

Il convient de rappeler que cinq membres du haut commandement ayant mené la féroce répression de 2003, sous Gonzalo Sánchez de Lozada, ont été condamnés en août 2011 à de lourdes peines allant de dix à quinze ans et six mois de prison (tandis que l'ex-président, lui, se dore, les doigts de pieds en éventail, à Miami). Un châtiment guère apprécié, c'est peu de le dire, au sein de l'institution. Et qui a laissé des traces. Toutefois, pour en revenir à 2008, l'armée n'avait pas non plus basculé en faveur des putschistes.

La droite était allée trop loin en révélant ouvertement les tendances séparatistes de Santa Cruz et de Tarija. Les généraux se sentent plutôt et traditionnellement en phase avec les forces conservatrices, mais pas à ce prix-là. Par ailleurs, avec en piliers les poids lourds Hugo Chávez, Rafael Correa, Luiz Inácio « Lula » da Silva, Cristina Kirchner, l'UNASUR laissait peu d'espace à un gouvernement putschiste pour prospérer.

Pour s'assurer le soutien des casernes, Evo Morales n'a pas ménagé ses efforts. En équipant l'armée et en augmentant considérablement son budget – à tel point que sa gauche lui reprochait ces dépenses trop importantes en regard de celles consacrées à l'éducation et à la santé. Avec la nomination du général Kaliman à la tête de l'institution, il semblait néanmoins avoir réussi son pari. En se déclarant « soldat du processus de changement », en affirmant le 7 août 2019 que les Forces armées mourraient au nom de l' « anticolonialisme », ce dernier apparaissait comme l'un des officiers supérieurs les plus loyaux, allant jusqu'à appeler Evo Morales « hermano présidente » (« frère président »).


On l'apprendra après la réussite du « golpe », de la bouche même de l'intéressé, Camacho avait secrètement établi des contacts avec des policiers et certains militaires de haut rang, par l'intermédiaire de son très riche père et de Fernando López (futur ministre de l'intérieur du gouvernement de facto), pour qu'ils n'interviennent pas contre la violence insurrectionnelle, puis pour qu'ils l'appuient dans le renversement du président. Dès lors, de même qu'elle l'a été sur le chef de la police, la pression est terrible sur celui de l'armée.

Allié à Camacho (« le dur »), le recteur de l'UMSA et dirigeant de la CONADE Waldo Albarracin (« le gentil défenseur des droits de l'homme ») fait le job :

« Je crois que Monsieur Kaliman et le commandant de la police doivent décider s'ils sont avec la démocratie ou s'ils sont toujours loyaux à Morales ; il est très symptomatique qu'ils assument une attitude si passive devant ces faits, pratiquement de terrorisme, que commettent les partisans du gouvernement. » A l'en croire, les militaires entraînent les fonctionnaires, leur fournissent des armes et des explosifs destinés à réprimer la très respectable « société civile » (adorée des médias nationaux et internationaux). Au sein de la police, les colonels de la « promotion 88 » se sont retournés contre le général Vladimir Calderón, encore légaliste, contrairement à ce qui a été affirmé, en lui demandant sa démission.

« Général Calderón, pour une institution digne, prenez les bonnes décisions ; si vous ne voulez pas appuyer la société, laissez la troupe appuyer son peuple », lui ont écrit les factieux le 6 novembre, deux jours avant de se mutiner et d'obliger les commandants départementaux de Cochabamba (Raúl Grandy) et de Santa Cruz (Igor Echegaray) à démissionner [14].

Encore aussi inconnue que ne l'était Camacho quelques temps auparavant, la sénatrice Jeanine Añez, angoissée par le temps que met Calderón à encourager et amplifier la mutinerie, le menace ouvertement de prison. Une même situation traverse les Forces armées. Comme Kaliman lui-même – « Cours de Commandement et d'Etat-major » en 2003 –, de nombreux officiers supérieurs sont passés par l'Ecole des Amériques.

Au Panamá jadis, depuis 1984 à Fort Benning (Géorgie) sous le nom de Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHISC), l'institution, sous l'égide d'instructeurs de l'US Army, forme des militaires latino-américains afin de promouvoir les valeurs démocratiques « made in USA ». Ce compagnonnage idéologique marque les élèves de son empreinte – sans remonter aux années 1970, on l'a vu en 2002 lorsqu'une faction des officiers supérieurs s'est retournée contre Chávez ou, au Honduras en 2009, lors du renversement de Manuel Zelaya.

Que n'avoir œuvré à inverser la tendance ? Plus facile à dire, côté théoriciens, qu'à faire, côté acteur du terrain. En août 2006, Evo Morales n'a-t-il pas inauguré à Warnes (département de Santa Cruz) l'Ecole anti-impérialiste des Forces armées au sein de laquelle les militaires devaient suivre un enseignement en rupture avec l'ancienne doxa ? En novembre 2018, elle avait déjà formé 167 sergents, 987 lieutenants et 200 officiers supérieurs (appartenant aux plus jeunes générations). Chez les anciens, une telle innovation ne faisait pas l'unanimité, pas plus que les hommages répétés du chef de l'Etat à l'ancien ennemi « subversif », Ernesto Che Guevara...

Alors que la situation dégénère, les forces populaires se mobilisent, disputent la rue aux opposants. Kaliman est sans doute fidèle, mais n'a rien d'un héros. Ses officiers d'état-major le pressent de plus en plus vigoureusement. Le 10 novembre, entouré de (ou surveillé par) ses généraux, il se prononce publiquement : « Nous suggérons au chef de l'Etat de renoncer à son mandat présidentiel. »

Contrairement à une « fake news » qui a largement circulé à gauche, Kaliman n'est pas parti ensuite aux Etats-Unis avec un million de dollars, prix de sa « trahison ». Il sera au contraire poursuivi en justice par la dictature qui s'installe pour ne pas avoir fait sortir la troupe contre les partisans d'Evo Morales, qui contre-manifestaient. Mais, en tout état de cause, ce 10 novembre, les officiers factieux, complices de Camacho, ont gagné. Quelque 37 ans après le retour des généraux dans leurs casernes (10 octobre 1982), l'armée vient de faire tomber le chef de l'Etat.

A ce moment, il est bien inutile à Morales de savoir s'il aurait dû ou non voir plus clair dans le jeu des militaires. Car le fascisme en action montre son visage hideux. La propre fille du président subit des menaces physiques, son frère a été déshabillé et flagellé en public dans la rue. Autour de lui, les démissions forcées se multiplient.


Celle du président de l'Assemblée législative Victor Borda, dont le frère a été pris en otage et dont la maison a été incendiée ; celles des gouverneurs de Potosí et de Chuquisaca ou du ministre des mines, César Navarro, dont le frère est également séquestré par des émeutiers à Potosí ; celle de la ministre de la culture Wilma Alanoca, tourmentée, intimidée, harcelée ; celles de leur homologue des sports Tito Montaño et de la vice-ministre des Affaires étrangères María del Carmen Almendras, dont les familles sont prises pour cibles ; celle de la présidente du Sénat, Adriana Salvatierra, assiégée à Santa Cruz tandis que des inconnus pillent le domicile et emportent tous les documents du ministre de la présidence Juan Ramón Quintana.

Dans les rues de La Paz, Camacho se pavane, escorté par des éléments de la police mutinée. Face à ces bombes de haine qui explosent autour d'eux, Morales et son vice-président García Linera ne sont plus en sécurité (et, pour qui en douterait, l'avenir le confirmera). Le pays se trouve au bord de l'affrontement généralisé. Comme Chávez se laissant emprisonner le 11 avril 2002 au soir par les généraux félons, le but principal du chef de l'Etat est désormais d'éviter un bain de sang.

« Je démissionne pour que Mesa et Camacho ne continuent pas à persécuter, kidnapper et maltraiter mes ministres, les dirigeants syndicaux et leurs familles, et pour qu'ils cessent de porter préjudices aux marchands, syndicats, professionnels indépendants et transporteurs qui ont le droit de travailler », annonce-t-il, le 10 novembre, à ses compatriotes.

Rappelant ses responsabilités en tant que « président indigène et président de tous les Boliviens », il ajoute :

« J'ai l'obligation de rechercher la paix et cela me fait très mal que nous nous affrontions entre Boliviens.»

 Le 28 juin 2009, au Honduras, le président renversé Manuel Zelaya avait été mis de force dans un avion par un commando militaire et, après une escale par la base US de Palmerola (qui ne l'avait pas vu passer !), expédié de force au Costa Rica. Onze ans plus tard, en Bolivie, c'est pour échapper au pire – ils seront bientôt accusés de « sédition et terrorisme » – que, après un passage par le Chapare, zone « bastion » du chef de l'Etat, celui-ci et son vice-président montent dans l'appareil qui va les emmener à Mexico.

De ce voyage mouvementé, on retiendra l'escale technique au Paraguay, autorisée par le président de droite Mario Abdo afin de préserver de bonnes relations avec son homologue argentin de centre gauche Alberto Fernández, pas encore au pouvoir mais récemment élu. On retiendra également le comportement très peu coopératif des autorités péruviennes et surtout l'attitude obscène de Lenín Moreno, le « Luis Almagro équatorien », qui interdit le survol du territoire de son pays à l'avion du chef d'Etat renversé.

Violence à caractère fascisant, mutinerie de la police, intervention de l'armée, exil politique forcé... Qu'eut-il fallu de plus pour que la sphère médiatique utilise l'expression « coup d'Etat » ? Qu'Evo Morales finisse comme son prédécesseur Gualberto Villaroel, assassiné puis pendu à un lampadaire de la place Murillo, à La Paz, le 21 juillet 1946, au terme d'un soulèvement discrètement manipulé par les Etats-Unis ? Qu'il se suicide, comme Salvador Allende ? Qu'il aille moisir en prison, comme son ami « Lula » ?

Il se trouve encore des tartuffes pour affirmer que les militaires, en se contentant de « suggérer » au président de démissionner, ne l'ont ni « obligé » ni « renversé ». Si la situation n'était aussi préoccupante, on répondrait avec humour par cette réplique de Michel Audiard : « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent. » Dans ce genre de situation, le rapport de forces n'est guère favorable aux civils désarmés, fussent-il à la tête de l'Etat. On a également prétendu l'armée attentive à éviter toute répression. Cette vue sommaire a volé en éclats.

Le 11 novembre, alors que Morales venait de démissionner, le général Kaliman apparaissait à la télévision entouré des généraux de son état-major. D'après le quotidien El Deber, bien informé car proche des putschistes, ceux-ci venaient de le menacer de l'incarcérer s'il n'ordonnait pas à la troupe de sortir des casernes pour réprimer les partisans ruraux et péri-urbains du chef de l'Etat, qui tentaient d'entrer dans les villes pour manifester. En représailles à la mutinerie, plusieurs postes de police avaient été incendiés et les forces « de l'ordre » réclamaient à grands cris l'aide de l'armée. Au sein de laquelle, toujours d'après El Deber, des colonels menaçaient de se soulever, d'arrêter les généraux et de s'emparer du commandement si ces derniers ne sortaient pas de leur « passivité ».


Le 11 à 21 heures, Kaliman se soumet donc aux factieux et annonce en conférence de presse :

« Les Forces armées vont mener des opérations conjointes avec la police pour éviter du sang et des deuils à la famille bolivienne, en employant la force, de manière proportionnelle, contre les actes des groupes de vandales qui causent la terreur dans la population et en rappelant que jamais les Forces armées n'ouvriront le feu contre cette dernière. »

Cette « non-intervention » de l'armée dans le « non coup d'Etat » va faire en quelques jours 34 morts et 715 blessés ; elle se poursuivre ultérieurement par la militarisation du pays et la chasse aux partisans du chef de l'Etat (dont le mandat ne se termine que le 22 janvier 2020). En cas d'empêchement du président, stipule la Constitution bolivienne, l'intérim doit être assuré, dans l'ordre de succession, par le vice-président (Alvaro García Linera), puis le président du Sénat (Adriana Salvatierra) et enfin par celui de la Chambre des députés (Victor Borda). Tous, militants du MAS, ont démissionné, soumis à différentes formes de coercition. Certes non démissionnaire, la première vice-présidente du Sénat, Susana Rivero, a trouvé refuge dans l'ambassade du Mexique, en compagnie de Salvatierra.

Apparaît « la Dame Blanche », Jeanine Áñez, deuxième vice-présidente du Sénat. Avocate de formation, ex-présentatrice de télévision, Áñez représente la droite du département des plaines orientales du Beni. Son parti, l'Unité démocratique (UD), a obtenu 4,5 % des voix lors des législatives (elles aussi annulées) d'octobre dernier. Un score aussi impressionnant suffit à l'évidence pour se déclarer présidente par intérim !

Áñez le fait en présence des seuls députés de sa famille politique, et donc sans quorum, lors d'une séance à laquelle les élus du MAS, majoritaires aux deux tiers, ne sont pas présents. Et alors que la « démission » d'Evo Morales, qui doit être acceptée ou refusée par l'Assemblée législative plurinationale (article 170 de la Constitution), n'a pas été examinée. Pas plus d'ailleurs que n'a été validée celle, exprimée oralement, de la présidente légitime du Sénat, Adriana Salvatierra.

Le 12 novembre au soir, Áñez n'en prend pas moins « ses fonctions » dans le Palais Quemado, l'ancien siège de la présidence, en brandissant une Bible et en clamant « Dieu a permis que la Bible entre à nouveau au Palacio. (...) Notre force est Dieu, notre pouvoir est Dieu ». Un général lui remet l'écharpe présidentielle. Après la marionnette Juan Guaido au Venezuela, l'Amérique latine compte un(e) second(e) président(e) autoproclamé(e).

Ce grand pas en avant pour l'Etat de droit est immédiatement salué par Donald Trump : «  Ces évènements envoient un signal fort aux régimes illégitimes du Venezuela et du Nicaragua, que la démocratie et la volonté du peuple triompheront toujours  » (un seul des candidats démocrates à la prochaine élection présidentielle, Bernie Sanders, condamnera « ce qui apparaît comme un coup d'Etat en Bolivie »). Une heure après Trump, le brésilien Bolsonaro reconnaît les nouvelles autorités. Depuis Washington, l'exécutant des basses œuvres, Luis Almagro, persiste et signe au nom de l'OEA (malgré les protestations du Mexique et de l'Uruguay) :

« L'armée devait agir conformément à sa mission. A l'heure actuelle, personne n'a outrepassé ce pouvoir. » La droite et l'extrême droite continentales jubilent – plus qu'ailleurs au Venezuela et au Nicaragua, où, malgré tous leurs efforts, elles n'ont pas réussi à faire subir le même sort à Nicolás Maduro et Daniel Ortega.

Au Parlement européen, les groupes des conservateurs, des libéraux et des écologistes s'opposent à une motion visant à qualifier les événements qui secouent la Bolivie de coup d'Etat (234 voix contre, 41 pour, 8 abstentions). La Haute-représentante de l'Union pour la politique étrangère, Federica Mogherini, jargonne en session plénière :

« L'UE soutient une solution institutionnelle qui permette qu'il existe un gouvernement intérimaire qui prépare de nouvelles élections et évite un vide de pouvoir qui aurait des conséquences pour tout le pays. »

 A Paris, dès le 12 novembre, à l'Assemblée nationale, la secrétaire d'Etat aux affaires européennes Amélie de Montchalin se défausse hypocritement : « L'Union européenne avait [également] appelé le gouvernement [de Morales] à accepter un second tour. Cette recommandation n'a pas été suivie et nous le regrettons » (sans se croire obligée de préciser qui a empêché cette solution). Le 3 décembre, alors que la répression s'est déchaînée contre les manifestants pro-Morales, la même osera :

« Nous avons une démarche qui est de respecter la Constitution bolivienne et de prendre acte des décisions qui sont prises dans ce cadre, et ainsi de considérer que Jeannine Añez a été désignée présidente par intérim en Bolivie. »

Entretemps, le corps diplomatique et les représentants d'organismes internationaux sont venus présenter (22 novembre) leur salut protocolaire à la fausse blonde qui a remplacé Evo et ses tenues brodées de tissus autochtones. En tant que doyen, le nonce apostolique Ángelo Accatino a lu un message ratifiant « la bonne relation qui existe entre la Bolivie et la communauté internationale ».

Autour de lui, outre les amis latinos de Washington (représenté par un simple chargé d'affaires, l'ambassadeur ayant été expulsé en 2008), se pressaient, entre autres, les diplomates du Japon, de Turquie, de Russie (bien que Moscou ait dénoncé un coup d'Etat !), de Suède, de l'Union européenne, de Grande-Bretagne, d'Italie et bien entendu de la France « macronisée ».

En pleine tourmente mortifère, le 23 octobre, la Conférence épiscopale, l'ONU et l'UE se réuniront avec les autorités de facto et des représentants du MAS en tant que médiateurs cherchant des solutions pour obtenir « la pacification du pays ».

« Pacification »... Bien qu'employé par tous, y compris les « masistes », le terme mérite un temps d'arrêt: il appartient au vocabulaire militaire et colonial, quand, après la conquête d'un territoire, ou la déclaration de cette conquête, il s'agit de neutraliser les rébellions susceptibles de remettre en cause l'ordre du conquérant. A ce stade de la forfaiture, une question se pose.


Les anciens présidents brésiliens Dilma Rousseff et Luis Inácio da Silva, le chef de l'Etat argentin Alberto Fernández et celle qui l'a précédé Cristina Fernández de Kirchner, ainsi que les gouvernements d'Andrés Manuel López Obrador au Mexique et de Tabaré Vásquez en Uruguay ont dénoncé le coup d'Etat (outre, bien sûr, Cuba, le Venezuela et le Nicaragua)... Comment se fait-il que celui-ci passe comme une lettre à la poste, en particulier au sein de larges secteurs de la gauche et de l'extrême gauche européennes, manifestement peu enclines à se mobiliser vigoureusement pour afficher leur solidarité avec les autorités légitimes de Bolivie ?

Répondre à cette question est aussi délicat que jongler avec des œufs. Mais touche à un phénomène déjà largement constaté s'agissant (entre autres) des crises vénézuélienne, nicaraguayenne (et à un degré moindre équatorienne). On nous permettra donc de ne pas l'éluder. Très schématiquement, il a été admis depuis Karl Marx que les classes sociales – la bourgeoisie et le prolétariat – s'opposent fortement en raison de l'exploitation de la seconde par la première.

Cette situation binaire tend à se complexifier parce qu'un fait essentiel s'est produit. Sous le coup des évolutions tant idéologiques que technologiques, une troisième classe, bien que déjà existante et fluctuant au gré des circonstances, s'est désormais « cristallisée » à côté des élites hors-sol mondialisées: la moyenne bourgeoisie, parfois plus ou moins « de gauche », dotée d´un capital culturel élevé, elle aussi « transnationalisée ».

Au Sud, le « sentiment d'appartenance » la rend plus proche de ses homologues des pays dits développés – et, pour les intellectuels, des universités et organisations non gouvernementales (ONG) susceptibles de les coopter – que des défavorisés de son propre pays. Au Nord, et en particulier chez les progressistes qui rêvent d'enfermer la réalité dans des formules aussi propres que socialement et professionnellement confortables, la sensibilité porte vers cet « autre » si ressemblant.

Evo Morales et le MAS peuvent bien tomber ! Entre ceux qui risquent de manger moins (les populations les plus humbles) et ceux qui veulent tout dévorer (les possédants), cette faction de la classe moyenne, quoi qu'il arrive, là-bas et ici, continuera à s'alimenter normalement. Ce qui permet à certaines de ses factions de détester, critiquer, vilipender et même combattre (plutôt verbalement) le capitalisme, tout en poignardant dans le dos les gauches de pouvoir par définition imparfaites.

En se préoccupant non de ce qui est, et des difficultés objectives auxquelles se heurte un processus de changement, mais de ce qui devrait être dans un monde idéalisé. Le tout au nom, parfois, de causes légitimes – la défense des droits humains, la protection de l'environnement, le féminisme –, simplifiées à l'extrême et instrumentalisées. D'où un discours qui, recyclant certains des arguments des néolibéraux pur jus, et de ce fait les validant (tout en prétendant les affronter), dit à peu près ceci :

« La droite et l'extrême-droite se sont engouffrées sur le boulevard ouvert par la gestion caudilliste du pouvoir par Morales » – lequel, par ailleurs, n'a pas mis fin au « modèle de développement extractiviste », trahissant la « Pachamama » (la Terre Mère révérée par les Indiens)et détruisant « notre » environnement.

Bienvenue dans la Maison du Seigneur ! On commencera l'analyse du cocktail infernal qui grave dans l'esprit du public une image peu défendable du président renversé – qui devient péjorativement le « président déchu » – par un acteur qu'on ne qualifiera pas de « progressiste » : l'Eglise bolivienne. Même Satan a en effet un rôle à jouer dans le plan divin. Quelques heures avant le départ du chef de l'Etat, Mgr Ricardo Centellas, évêque de Potosí et président de la Conférence épiscopale, publiait sur les réseaux sociaux une lettre ouverte à Evo Morales dans laquelle, dénonçant un « véritable terrorisme d'Etat », il l'invitait à démissionner :

« Assez de violence et de doubles discours invitant à la pacification et convoquant à la violence, qui génèrent des confrontations entre Boliviens ! »

De sermons en homélies, l'Eglise prêche depuis avec vigueur qu'il n'y a pas eu de coup d'Etat [15]. Et pour cause. Pendant les événements, Camacho s'est fait photographier au Palais présidentiel, à genoux devant la Bible, en train de proclamer : « La Pachamama ne reviendra jamais au Palais. La Bolivie appartient désormais au Christ. » De son côté, le 15 novembre, la présidente de facto en a fait à nouveau des kilos en précisant l'importance qu'est censée avoir pour elle la religion :

« Je suis une femme de foi, une femme de Dieu. Pour moi, la parole du Seigneur est très importante, et j'y reviens souvent. Tant que je serai au Palais du gouvernement, la Bible y sera aussi. »

On comprend dès lors la Sainte frénésie de l'évêque auxiliaire de Santa Cruz, Mgr Estanislao Dowlaszewicz, lors d'un office religieux tenu le lendemain même du coup d'Etat :

« Aujourd'hui marque la résurrection d'une nouvelle Bolivie, un jour historique pour notre patrie. (...) Merci aux policiers et aux forces armées ! »

Lointain phénomène, aussi exotique pour nous que les sortilèges de la Vierge de Copacabana [16] ? Que non pas. Les prélats savent aussi se servir d'Internet pour communiquer avec l'étranger. Dans sa Lettre du Pôle Amérique latine (n° 111, décembre 2019), la Conférence des évêques de France diffuse dans tous ses réseaux – dont on aurait tort de sous-estimer l'importance – une analyse de Cyrille de Nanteuil, supérieur de la Mission internationale lazariste en Bolivie,qui débute ainsi :

« Au terme d'une lente et inexorable dérive totalitaire qui n'est pas parvenue à dissimuler la mise en place du modèle politique vénézuélien en Bolivie, le gouvernement d'Evo Morales Ayma n'en finit pas de voler en morceaux, à mesure que le peuple bolivien continue à se lever et à s'organiser pour défendre la Démocratie. »


Un autre article, aussi virulent, complète ce réquisitoire. Il n'y a pas si longtemps, par le même canal d'eau bénite, une prose tout autant inquisitoriale faisait un sort à Nicolás Maduro et au Venezuela.

Aux antipodes (en théorie), le féminisme « historique » y va également de son chapelet (d'imprécations). Dès le lendemain du « golpe », Maria Galindo, créatrice et dirigeante radicale du collectif Mujeres Creando (« Femmes qui créent »), tout en stigmatisant les putschistes – « Nous sommes passés d'une logique de rapine à une autre logique de rapine » – reprend entièrement à son compte les accusations infondées de l'OEA, qualifie Morales de « macho » et de « caudillo » et l'accuse d'avoir « fascisé le processus » de changement.

Lors d'un « Parlement des femmes » organisé le 12 novembre à La Paz, Silvia Rivera Cusiquanqui, autre militante, d'origine aymara, sans prétendre voir en ce qui se passe un quelconque « retour à la démocratie », livre son analyse des événements :

« La deuxième hypothèse erronée, dangereuse, est celle du coup d'Etat, qui veut simplement légitimer de tout cœur, avec un paquet enveloppé dans de la cellophane, l'ensemble du gouvernement d'Evo Morales dans ses moments de dégradation majeure. Légitimer cette dégradation avec l'idée du coup d'Etat est condamnable, il faut réfléchir à la manière dont cette dégradation a commencé. » Depuis l'Argentine, l'anthropologue Rita Segato apporte son eau au moulin en comparant Evo Morales à... Jair Bolsonaro.

S'agit-il là de jugements s'appuyant sur une analyse critique des quatorze années de gestion du chef de l'Etat ? On en doutera. Le féminisme « historique » a toujours été hostile à « Evo ». Lors d'une rencontre en 2005 avec ses dirigeantes, à La Paz, au café féministe « La Carcajada », il nous fût répondu :

« A quoi vont servir les élections ? Il y a une absence de direction. Le MAS n'a pas de ligne politique et refuse d'élaborer un programme radical pour ne pas effrayer la classe moyenne. Evo est pusillanime. » Derrière le radicalisme de façade, la cause était déjà entendue.

Un bilan des succès, échecs et limites du pouvoir qui vient de tomber comporte évidemment ses points noirs. Selon les décomptes gouvernementaux, 110 femmes ont été assassinées en 2013, 96 en 2014, 104 en 2015 et en 2016, 111 en 2017 (pour une population de 11 millions d'habitants) ; depuis, le rythme s'est maintenu et très peu de ces crimes ont été suivis de condamnations.

Plus que préoccupant, le phénomène n'a hélas rien de spécifiquement bolivien. Selon une étude de la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), cette partie du monde comptabilisait 14 des 25 pays déplorant le plus grand nombre de « féminicides » en 2018 (2 321 victimes), avec, en tête de liste, le Mexique, l'Argentine, la Bolivie, le Pérou, le Guatemala, le Salvador et le Honduras. Nul ne parlera donc de réussite s'agissant de la Bolivie. Ce qui ne signifie pas qu'aucun effort n'a été entrepris.

Sur le papier, la loi 348 destinée à « garantir aux femmes une vie libre de violences » est un modèle. Mais insuffisamment suivi d'effets. Ce constat a amené le gouvernement de Morales à annoncer, le 11 septembre 2019, la création d'une commission spéciale chargée d'enquêter sur les retards pris en la matière par la justice. On peut considérer que cette commission aurait pu arriver plus tôt. Mais elle a (ou avait !) le mérite d'exister. D'autant que le débat ne se cantonne pas à cet aspect de la question.

Sous la présidence de Carlos Mesa (2003-2005), seules 28 femmes siégeaient à l'Assemblée législative, sur 157 représentants. La Constitution promulguée en 2009 et la norme électorale obligent désormais les partis à respecter la parité et l'alternance des sexes dans la composition des listes de candidats à l'Assemblée et au Sénat. Saluée par l'Entité des Nations unies pour l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes (plus communément appelée « ONU Femmes »), la Bolivie affiche à l'heure actuelle une composition à 52 % féminine de la représentation nationale (on constate le même phénomène au Nicaragua).

Jusqu'à ces dernières semaines, la présidente du Sénat s'appelait Adriana Salvatierra. Pendant la dernière campagne électorale, le candidat d'opposition Félix Patzi (Mouvement troisième système) en a tiré les conclusions qui s'imposent en dénonçant que l'incursion des femmes dans la politique a provoqué la dislocation de la famille, ce qui, à son tour, a occasionné une augmentation des « féminicides ». Dans une formulation tout aussi pertinente, il a estimé que les femmes devraient se rendre à leur travail accompagnées de leur mari :

« Ils ne doivent pas se montrer aussi libéraux, ils doivent préserver la famille ; avoir le mari à son côté procurera de nombreux avantages parce que cela éliminera la jalousie. » Tout aussi émancipateur, le candidat du Parti démocrate chrétien, Chi Hyun Chung, a eu pour sa part cette sortie : « Il faut éduquer les femmes pour qu'elles se comportent comme des femmes. »

Le « macho » Morales enfin renversé par la « société civile éduquée » et ses amis fascistoïdes, Arturo Murillo, le ministre de l'intérieur de la très féminine Jeanine Añez a néanmoins clairement indiqué les limites des progrès à envisager : aux femmes qui exigent l'avortement libre, légal et gratuit, il a conseillé de « se suicider [17] ».

« Elles », elles savent (les femmes des quartiers populaires, des campagnes et de l'altiplano). Elles savent que (sans forcément connaître les chiffres, mais en ayant vécu les améliorations dans leur chair), après la mise en place en 2008 du « bon Juana Azurduy », destiné améliorer la santé de la mère enceinte et de son enfant, le taux de malnutrition infantile avait régressé de 27 % à 15 % dès 2014 ; que l'année suivante, 552 000 mères et 800 000 gamins (11,8 % de la population) en avaient déjà bénéficié [18].


Elles savent que le « bon Juancito Pinto » les a aidées à scolariser leurs gosses [19]. Elles savent que la pension solidaire de vieillesse – la « Renta Dignidad » – couvre 97 % des Boliviens âgés de 60 ans et plus, alors que moins de 20 % de la population active cotise à un système de retraite contributif (un cas exemplaire en Amérique latine). Elles savent que, entre 2006 et 2009, avec la venue massive de professeurs cubains et vénézuéliens, 824 000 personnes, dont 70 % de femmes, ont été alphabétisées grâce au programme « Yo si puedo » (« Oui, je peux »). Et les campagnes des « féministes bourgeoises » contre « Evo » les ont indignées.

« Rita [Segato], ont interpelé les militantes du Féminisme communautaire Abya Yala, quelques-uns des problèmes des universitaires et des politiquement corrects [masculins et féminins] c'est qu'ils ne nous regardent pas, nous, les peuples, les organisations sociales, les communautés, car ils ne sont ni dans les rues ni dans le tissu social. (...) Nous défendons les symboles de nos luttes, un symbole ancestral, notre Wiphala, un symbole transitoire, notre frère Evo. »

Au nom de Féminisme communautaire anti-patriarcal de Bolivie, Adriana Guzmán a estimé que la présidence d'Evo Morales a permis des améliorations « inimaginables » du temps de ses prédécesseurs » :

« J'ai pu envoyer mes enfants à l'université ; je n'aurais pas pu le faire avant. (...) Dire que tout est équivalent ne nous paraît pas suffisant et n'apporte aucune solution à la résolution des conflits. »

Même son de cloche chez les femmes indigènes du groupe Jallalla-Marichiwew. Même révolte de l'anthropologue Ana González :

« Ont-ils été parfaits les processus populaires progressistes anti-néolibéraux ? Bien sûr que non, mais ils ont signifié de grandes avancées pour les peuples et leur part féminine, sur le plan économique, social, politique, en matière de libertés et d'égalité. Sont-ils machistes les leaders de ces processus ? Sans doute que oui. (...) Mais, avec ces leaders imparfaits, on a tenté de faire de l'Amérique du Sud une zone de paix. Et maintenant, on veut nous plonger à nouveau dans la répression et la violence. Qui sont les dictateurs ? Qui sont les autoritaires ? »

Etrangères aux opinions floues et interchangeables, les femmes du Réseau des intellectuels, artistes et mouvements sociaux en défense de l'humanité (REDH) ont tranché :

« Le féminisme sera populaire, anticapitaliste et anti-impérialiste ou ne sera pas. Le féminisme populaire et latino-américaniste combat aujourd'hui le coup d'Etat et se tient aux côtés des femmes qui, courageusement, l'affrontent dans la rue. »

Sous les bannières #FeministasConEvo, #FeministasPopularesConEvo, #FuerzaEvo, #ElMundoConEvo, des centaines de femmes et d'organisations de ce féminisme populaire se mobilisent en défense du bilan des quatorze années passées [20]. Comment se fait-il qu'on ne les entende pas ? Parce que ce sont les néo-féministes modernes, « anti-Camacho » mais aussi « anti-Evo », qui, au nom d'un ethnocentrisme de caste, ont le contact avec les réseaux universitaires et les ONG européens.

Moins sophistiquées, plus « populistes » peut-être, selon l'expression désormais consacrée, les autres n'ont pas l'heur d'intéresser. Et pourtant... Même si, pour l'instant, les premières ne s'en vantent pas, en participant activement à la longue campagne anti Morales, laquelle a débouché sur la prise du pouvoir de Jeanine Añez, elles peuvent se vanter d'avoir réussi une grande première : la féminisation des coups d'Etat.

Double discours. Contradictions. D'un côté le « premier président indien d'Amérique du Sud » met en avant l'identité autochtone et la Pachamama ; de l'autre, les secteurs miniers (étain, tungstène, fer, antimoine, cuivre, argent, or, zinc) et les ressources en hydrocarbures (essentiellement le gaz) fournissent, en moyenne, 11 % du PIB et près de 40 % des revenus du gouvernement. « Extractivisme » !

Morales vend le pays aux multinationales [21] ! Des écologistes montent au créneau et pèsent de façon non négligeable sur la perception négative de la gestion d' « Evo ». Pointé du doigt comme « traître » à la cause indigène et à celle de l'environnement.

La prise de conscience de la réelle dégradation de l'état de la planète et du climat ainsi que la nécessité de freiner le caractère prédateur du développement ont explosé ces dernières années. Pour autant, cette prise en compte légitime d'une réalité inquiétante ne doit pas faire perdre de vue qu'on ne peut demander à un gouvernement, quel qu'il soit, de, par exemple... fermer toutes les mines du jour au lendemain, laissant des dizaines de milliers de travailleurs sur le carreau (les 1 800 coopératives du secteur, qui représentent 30 % de l'exploitation, constituent par exemple l'une des principales sources d'emploi formel du pays) [22] ! Ni de renoncer à l'exploitation de ses ressources minières, dans une logique binaire du « tout ou rien ». A un interlocuteur qui lui demandait si, en la matière, une autocritique n'était pas nécessaire, Adriana Salvatierra répondait récemment :

« Je retournerais la question... Comment croyez-vous qu'on aurait pu transformer les indicateurs sociaux sans utiliser nos ressources naturelles ? Evidemment, il est nécessaire de migrer vers une économie des biens de la connaissance, mais nous avons besoin du gaz, du lithium, de nos ressources, utilisées de façon équilibrée, avec un contrôle et une administration de l'Etat. »

Une thèse qui, régulièrement développée par le vice-président Garcia Línera (ou, en Equateur, Rafael Correa), leur a valu bien des inimitiés. La toute récente « légende noire » d'« Evo » ne mentionne guère que, au nom de la lutte contre le réchauffement climatique et le saccage de la planète, les pays importateurs sont friands de ces ressources minières dont on vilipende l'extraction. Quid du lithium, par exemple ?

Pour réduire le niveau des émissions de CO2, les batteries lithium-ion de dernière génération constituent paraît-il la technologie la plus performante pour les véhicules électriques du futur, automobiles, cars et bus, bien sûr, mais aussi... patinettes et bicyclettes des « écolos-bobos » (sans parler de leurs ordinateurs et de leurs téléphones portables). Des 338 000 vélos vendus en France en 2018, la part de ceux possédant une assistance électrique s'élevait à 40 %... On n'a pas encore vu, émanant d'intégristes qui, sur ce thème, fustigent l'ex-gouvernement bolivien, de grande campagne prônant leur interdiction.


L'évocation du lithium nous ramène un instant au cœur du coup d'Etat et de l'empressement mis par un certain nombre de grandes puissances à l'entériner. Pour ne citer que l'Union européenne, la Commission a annoncé en décembre 2019 le déblocage d'une aide de 3,2 milliards d'euros à des constructeurs, équipementiers, chimistes et PME , pour un « Airbus des batteries » indispensable au développement d'une voiture électrique européenne.

Il s'agit de se mettre à l'abri d'une dépendance chinoise, est-il précisé. Environ 85% des réserves mondiales de ce métal alcalin se trouvent dans ce qu'on appelle le « Triangle du lithium » (Argentine, Bolivie et Chili). Avec des réserves estimées à 21 millions de tonnes, la Bolivie arrive en tête des ressources susceptibles d'être exploitées. Situé dans le « salar » d'Uyuni, le plus grand désert de sel du monde (12 000 km2), perché à plus de 3 600 mètres, dans les Andes, cet « or blanc » est convoité par les multinationales du monde entier.

Avec, pour celles-ci, un obstacle de poids : Evo Morales a toujours précisé que son développement devait être fait avec la Corporation Minière de Bolivie (COMIBOL) – la compagnie minière nationale – et Gisements de Lithium Bolivien (YLB) – la compagnie nationale de lithium – en partenaires majoritaires dans les éventuelles associations. La Bolivie n'entendant pas, par ailleurs, se contenter d'exporter le métal sans valeur ajoutée, mais prétendant en assurer elle-même l'industrialisation et fabriquer ses propres batteries [23].

De telles conditions drastiques ont freiné les velléités de / ou fait capoter des négociations avec plusieurs conglomérats dits « occidentaux » – les japonais Mitsubishi et Sumitomo, les sud-coréens LG et Posco, le brésilien Vale, les français Eramet et Bolloré, les américains Tesla et FMC, le canadien Pure Energy Minerals. Tous souhaitaient avant tout un libre accès à la matière première. Sans succès. Partenariat, oui, spoliation, non : exit « les veines ouvertes de l'Amérique latine » et le pillage inconsidéré des richesses du pays.

Pour autant, la Bolivie ne possède ni le capital ni l'expertise permettant de répondre aux hauts niveaux technologique et scientifique requis par l'extraction et la transformation. Il lui faut donc trouver un ou des partenaires stratégiques. Des multinationales, forcément, dans les conditions précitées. Au terme d'un appel d'offre international, les entreprises allemande ACY Systems en décembre 2018 et chinoises TBEA Group en février 2019 ont été sélectionnées pour l'exploitation de ce pétrole du XXIe siècle ainsi que l'installation d'une usine de production de matériels cathodiques et de batteries ion-lithium.

De quoi ravir l'Allemagne (dont le gouvernement a activement soutenu le projet) et la Chine, pas forcément les Etats-Unis, en guerre pour le contrôle des ressources stratégiques avec l'Empire du Milieu... Le « salar » d'Uyuni se situe dans la région de Potosí, l'une des plus pauvres du pays.

Si une partie de ses habitants voit d'un bon œil le développement de cette industrie et des emplois induits, la résistance est venue du Comité civique de Potosí (COMCIPO) dirigé par Marco Pumari, un ancien militant du MAS expulsé pour avoir détourné de l'argent de la jeunesse du parti. Quelques semaines avant les élections, moins pour des raisons environnementales que pour des divergences sur le partage des royalties avec l'Etat, Pumari lançait une série de manifestations, de barrages routiers et une grève civique ponctuées d'épisodes violents et racistes contre le MAS.

Au cours de négociations menées avec le COMCIPO par Morales en personne, le gouvernement contracta divers engagements et annonça la création d'une commission technique interinstitutionnelle destinée à l'analyse et l'évaluation du projet. Cette réaction ne tenait pas compte de la vraie nature de Pumari.

Accusant le gouvernement d'avoir « capitulé » devant la firme allemande, celui-ci avait déjà rompu les ponts et instrumentalisé les protestations au profit du candidat d'opposition Carlos Mesa. Quand, le 4 novembre, en pleine crise post-électorale et pour réduire les tensions, Morales annula la transaction avec ACY Systems, Pumari avait rejoint Luis Fernando Camacho, devenu son principal allié pour réclamer la démission du chef de l'Etat.

On attribuera à la théorie du « comme par hasard » le fait que les actions de la multinationale etatsunienne Tesla aient augmenté de façon astronomique immédiatement après la réussite du coup d'Etat. On affectera au « grand n'importe quoi » l'accord donné par le gouvernement de facto à un projet porté par Pumari, et qu'avait toujours refusé le gouvernement de Morales : la construction d'un Aéroport international à Potosí. A moins, bien sûr, que ce « Notre-Dame des Landes » bolivien ne soit destiné à accueillir les patrons de multinationales, une fois le lithium « libéré ».

Des prises de position radicales sur « l'environnement que protègent les autochtones », rien de plus à la mode. Le thème est ressassé, chacun connaît par cœur les réponses politiquement correctes. Foin des contradictions que tout pouvoir doit gérer. Pourtant, lorsque plusieurs points de la Loi minière adoptée par le Parlement en mai 2014 sont jugés « inconstitutionnels » par les organisations indigènes, ce n'est pas au nom de la Pachamama.

Celles-ci reprochent au texte le fait que les peuples autochtones ne sont pas reconnus comme « sujets de droits miniers », les privant ainsi du droit de création d' « entreprises communautaires » (extractivistes !) gérées directement par les communautés. En d'autres termes : si, en Bolivie comme ailleurs dans le monde, les conflits socio-environnementaux se multiplient, il conviendrait de les juger au cas par cas. Certains sont plus que légitimes. D'autres moins. D'autres encore, dans une zone grise impliquant un minimum de réflexion.

Dans ce registre, l'affaire du TIPNIS – Territoire indigène et Parc national Isiboro-Sécure – demeure emblématique à tous points de vue. Le projet d'ouverture d'une route traversant ce parc national des terres basses a provoqué en 2011 la forte réaction de rejet des 7 000 à 12 000 indigènes natifs qui y vivent sédentarisés.

En périphérie, cohabitent depuis 1983 quelque 15 000 colons cultivateurs, parfois de coca, favorables à la nouvelle voie de communication. Pour le gouvernement, cette dernière (306 kilomètres) doit permettre le désenclavement de ce territoire isolé et, en reliant directement le département central de Cochabamba, porte d'entrée de l'altiplano andin, et le département amazonien du Béni, riche en terres agricoles et en pâturage pour l'élevage, le développement du pays.


Le conflit dégénère quand une marche sur La Paz de 2 500 protestataires est réprimée sans ménagements – une centaine de blessés, quelque 200 détenus (qui retrouveront la liberté 17 heures plus tard). Deux importantes organisations, le Conseil national des Ayllus et Markas du Qullasuyu (CONAMAQ), qui représente une partie des paysans autochtones de l'altiplano, et la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (CIDOB), regroupement des organisations des Basses Terres, prennent parti pour les protestataires.

La Centrale ouvrière bolivienne (COB) défile derrière des banderoles « Nous sommes le TIPNIS ». Une part notable de l'opinion publique, dont la droite ralliée à la « TIPNIS fashion », fustige le gouvernement. A Sucre et La Paz, l'ambassade des Etats-Unis organise des rencontres avec des universitaires yankees arrivés en hâte pour donner à connaître les bontés de la législation américaine en matière de respect des droits des peuples indigènes.

Au sein de la « communauté internationale », les « défenseurs de l'Amazonie » s'émeuvent et mènent campagne en faveur des malheureux « Indiens ». Sans prendre ici parti pour tel ou tel acteur de la controverse, on peut lever un sourcil devant la façon dont elle a été rapportée. D'abord parce que le TIPNIS n'est pas situé en Amazonie ! Passons... La mobilisation de l'opinion publique mondiale requiert des éléments de langage appropriés.

Ensuite parce que les méchants « colonisateurs » sont également indigènes (Quechuas) ! Enfin parce qu'une marche de soutien au gouvernement est arrivée également à La Paz, le 12 octobre 2011, composée de membres de la puissante Confédération syndicale unique des travailleurs paysans (CSUTCB), de mineurs, de la Confédération des femmes indigènes Bartolina Sisa, etc... Bref, les antagonismes étaient infiniment plus alambiqués qu'il n'a été dit [24].

Le pouvoir a finalement reculé en renonçant à son projet. Il n'en demeure pas moins que, pour expliquer (sinon justifier) la récente « chute d'Evo Morales », certain(e)s analystes de haute volée prétendent que le conflit du TIPNIS « a marqué la rupture entre le chef de l'Etat et une grande partie de son électorat ». Que cet affrontement ait constitué une étape non dépourvue d'importance est certain. Mais enfin... Il a eu lieu en 2011. Lors de l'élection présidentielle du 12 octobre 2014, « Evo » a été réélu au premier tour avec 61,36 % des voix.

« Il y a un an, nous racontait fin 2019 la journaliste Annah Paris [25], lors d'un séminaire international sur les agro-toxiques organisé par l'université de Goias (Brésil), j'ai croisé la représentante d'une association de Santa Cruz, dite écologiste, qui accablait Evo pour avoir autorisé les OGM. Elle était l'unique invitée pour représenter la Bolivie ! » Pas de quoi s'étonner. Tout texte de « gauche critique parfaitement dans la ligne » comporte obligatoirement cette référence au soja transgénique qui, encouragé par l'ex-président, « gagne chaque année du terrain » [26].

Plus sérieusement : les premières cultures de soja transgénique ont été autorisées par décret en 2005, avant l'arrivée au pouvoir d'Evo Morales. En 2007, dans son article 408, la nouvelle Constitution a « interdit la production, l'importation et la commercialisation d'OGM ». En avril 2010, entendant encourager l'agriculture écologique et garantir la souveraineté alimentaire, le chef de l'Etat annonçait (sans doute de façon un peu trop optimiste !) que, dans les cinq ans, son pays serait débarrassé des OGM. Depuis, nul ne peut contester que, malgré l'interdiction officielle, du soja génétiquement modifié continue à être largement cultivé.

On notera néanmoins qu'un décret a rendu obligatoire l'étiquetage de tous les produits contenant des OGM – à partir du 1er juin 2016 pour les produits transformés et du 2 janvier 2017 pour les OGM eux-mêmes. Ce décret devait permettre notamment de respecter l'interdiction de servir des OGM dans les cantines scolaires (article 7.V de la loi N°622 de l'alimentation scolaire du 29 décembre 2014).

Peut-être eut-il fallu une attitude plus « autoritaire » ? Peut-être eut-il fallu réprimer d'avantage ? Peut-être eut-il fallu déclarer une vraie guerre aux « terratenientes » (grands propriétaires terriens). Le débat, et il n'est pas négligeable, réside dans l'importance à accorder aux conditions objectives et aux rapports de force sur le terrain. La région où est cultivé le soja transgénique, au sud-est de la Bolivie, est administrée par l'opposition, laquelle fait tout pour imposer une autonomie de fait. Et plébiscite les OGM ! C'est d'ailleurs elle, depuis Santa Cruz, qui vient brillamment de renverser « Evo » !

Qu'on se souvienne... Au Paraguay, au fil des années, le soja transgénique s'est répandu clandestinement, venu du Brésil voisin. L'arrivée au pouvoir en 2008 du président de centre gauche Fernando Lugo plait autant aux classes dominantes, aux propriétaires terriens et aux multinationales de l' « or vert » (le soja) que celle d'Evo Morales en Bolivie. Le conflit s'aggrave lorsque le puissant lobby agro-industriel demande l'introduction de nouvelles variétés génétiquement modifiées de maïs, de coton et de soja.

Le pouvoir refuse l'autorisation. Les menaces de « jugement politique » du chef de l'Etat se multiplient. Le 22 juin 2012, elles se concrétisent par un coup d'Etat. Lugo renversé, il ne faudra attendre qu'une semaine pour que, par décret, sans aucune procédure technique, l'introduction du coton génétiquement modifié soit autorisée. Au cours des mois suivants, sept autres variétés de maïs et de soja transgéniques s'y ajouteront [27].

Pour achever ce pelé, ce galeux, d'où est venu tout le mal, ne manque que l'industrie des droits de l'homme... Tout au long de la crise, l'Assemblée permanente des droits humains de Bolivie (APDHB), hostile à une possible réélection, hurlant à la rupture de l'ordre démocratique, a marché main dans la main avec toutes les composantes l'opposition. Son ancien président, Waldo Albarracín (1992-2003), désormais recteur à La Paz de l'Université majeure de San Andrés et président du CONADE, faisait de son côté feu de tout bois (ce qui lui vaudra, dans la nuit du 10 novembre 2019, le pillage et l'incendie de sa maison par des partisans du chef de l'Etat).


Toutefois, c'est en des termes défiant l'intelligence que l'actuelle présidente de l'APDHB, l'espagnole Amparo Carvajal, avait depuis longtemps précisé le sens de sa mission : « L'insurrection contre une dictature est un droit sacré. » Le 8 novembre 2019, elle confirmera sa dérive en déclarant à l'intention de Morales :

« C'est le peuple qui demande votre démission, pas uniquement Camacho, le peuple bolivien va vous remettre la lettre de démission. (...) Nous voulons la paix et la démocratie, mais pas la démocratie de la dictature. » Une fois « Evo » tombé, et alors que ses partisans pleuraient leurs morts, tombés sous les balles de l'armée, l'APDBH observera un silence complet.

Ce type d'officine locale (comme au Venezuela ou au Nicaragua) peut compter sur le relai des géants du secteur. Porte-parole à peine dissimulé du Département d'Etat américain, le responsable Amérique latine de Human Right Watch (HRW), José Miguel Vivanco, a demandé le 25 octobre à l'OEA de convoquer une réunion des ministres des Affaires étrangères pour appliquer la Charte démocratique à Evo Morales, en argumentant : « Tout indique que les élections ont été volées. » Le 17 novembre suivant, le directeur exécutif de la même multinationale, Kenneth Roth, confirmera, via Twitter, ce parti-pris :

« Le Bolivien Evo Morales a été la victime d'une contre-révolution destinée à défendre la démocratie... contre une fraude électorale et sa propre candidature illégale. L'armée lui a retiré son soutien parce qu'elle n'était pas prête à tirer sur les gens afin de le maintenir au pouvoir. »

Que penser de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) ? S'appuyant le 11 novembre sur le rapport préliminaire de l'OEA, elle appelle immédiatement à de nouvelles élections, « comme le veut la Constitution » (depuis, elle n'a plus donné signe de vie). Bien qu'ayant manifesté à plusieurs reprises une hostilité évidente à Evo Morales, Amnesty International aura au moins le mérite d'interpeller vivement Jeanine Añez quand fut émis le décret 4078 (14 novembre) exonérant de leur responsabilité pénale les membres de l'armée qui, en soutien aux forces de police, participaient aux opérations visant à rétablir l'ordre. Un frisson d'émotion agitant la planète, ce décret scélérat fut immédiatement retiré. Depuis, silence complet. A condition de ne pas utiliser des méthodes trop voyantes, le coup d'Etat et la répression ne méritent qu'un unanime « na-na-na, c'est bien fait ».

Difficile, pour les sphères académiques, de résister à une telle pression. A plus forte raison dans les milieux où règne les très déclamatoires et hautement valorisants « plus féministe que moi, tu meurs », « plus écolo que moi, tu trépasses », « plus droitsdelhommiste que moi, ça n'existe pas » [28]. Une attitude plus narcissiquement orthodoxe que réfléchie. Mais qui pèse, à gauche, où elle sème la confusion et sape la solidarité des militants.

On se contentera ici de quelques exemples emblématiques pour expliciter la circulation circulaire de l'information... Qui ne met pas en cause les seuls journalistes, contrairement à une idée répandue. En Bolivie même, se distingue Pablo Solón. Homme politique, écologiste, ambassadeur du gouvernement de Morales aux Nations unies de février 2009 à la fin juin 2011, il a rompu avec le pouvoir au moment de la crise du TIPNIS.

Depuis, au nom de l' « anti-extractivisme », il n'en finit pas de régler ses comptes avec ses anciens « camarades » (qui le lui rendent bien). Depuis le 10 novembre, il jette toutes ses forces dans la bataille destinée à convaincre la famille altermondialiste qu'il n'y a pas eu de coup d'Etat en Bolivie. Côté pile : de 2012 à 2015, il a été directeur exécutif de l'organisation Focus on the Global South ; devenu le dirigeant de sa propre organisation, la Fondation Solón, il exerce une influence certaine grâce aux liens qu'il a noués, depuis de longues années, avec un certain nombre d'organisations progressistes (parmi lesquelles Attac). Côté face : pendant le « golpe », il a sans complexes demandé la démission d'Evo Morales et a fait plusieurs apparitions publiques en compagnie de Marco Pumari – le promoteur (« écolo » ?) de l'Aéroport international de Potosí.

On placera « hors concours » le sociologue uruguayen Raúl Zibechi, très présent dans la galaxie libertaire. Dans le registre « avec de pareils ennemis, la droite n'a pas besoin d'amis », Zibechi se situe au « top niveau » :

« C'est le soulèvement du peuple bolivien et de ses organisations qui a, en dernière instance, provoqué la chute du gouvernement. Les principaux mouvements ont exigé sa démission avant que la police et l'armée ne le fassent. L'OEA a soutenu le gouvernement jusqu'à la fin. La conjoncture critique que traverse la Bolivie n'a pas commencé avec la fraude électorale, mais avec les attaques systématiques du gouvernement d'Evo Morales et d'Alvaro García Linera contre les mouvements populaires qui les ont portés au pouvoir, si bien que lorsqu'ils en ont eu besoin pour les défendre, ces mouvements n'étaient plus actifs et étaient démoralisés [29]. »

 Pourquoi une telle extravagance ? Peut-être pour dire « merci ». En décembre 2017, Zibechi a reçu le titre de docteur honoris causa de l'UMSA, l'université dirigée par Waldo Albarracín, le leader du CONADE. Un tel hochet vaut bien un petit coup de main, non ? Mention spéciale du jury : l'argentin Pablo Stefanoni. Gros avantage sur beaucoup d'autres, celui-ci connaît très bien la Bolivie et la matière sociale essentiellement mouvante qui la régit.


A ce titre, son travail ne manque pas d'intérêt. Toutefois, en adepte du contre-pied systématique, il dénonçait déjà en 2009, quelques mois à peine après la première tentative de « golpe », « des changements en deçà du discours officiel sur la révolution démocratique et culturelle [30] ». En août 2017, au prétexte que la gauche latino-américaine et européenne devrait préférer le débat plutôt que de se barricader dans une défense aveugle du chavisme, il s'est distingué par un très... mesuré « La tentation du national-stalinisme au Venezuela ».

Dans un texte qui a largement circulé sur les réseaux sociaux – « Bolivie : Comment Evo est tombé » (entre autres Mediapart, 14 novembre) –, Stafanoni, au prétexte de fustiger les « clichés idéologiques en roue libre », évacue le rôle capital de l'OEA et de ses « pays amis » (Etats-Unis de Trump, Brésil de Bolsonaro), ne remet nullement en cause les allégations de « fraude », minimise le rôle de l'armée (« qui a suscité à gauche bien des fantasmes »), ignore celui de l'Eglise et des médias, le poids géostratégique du lithium et, somme toute, renvoie « Evo » et « antis-Evo » dos à dos. On parlera d'une forme de « centrisme savant ». Pourquoi pas. On peut lire pire... Mais aussi bien plus pertinent.

Où réside l'arnaque censée faire de Stefanoni un analyste « de référence » pour la gauche ? Dans la mention quasi systématique qui suit son nom : ex-directeur de l'édition bolivienne du Monde diplomatique. Ce qui n'est pas faux. A un détail près. Il n'a occupé cette responsabilité que de façon éphémère, de 2008 à la mi-2011, moment choisi pour abandonner le mensuel à son sous-directeur (Ricardo Bajo) et rentrer dans son Argentine natale [31].

Plus pertinente est la mention de la fonction occupée depuis : rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad, une émanation de l'allemande et sociale-démocrate Fondation Friedrich Ebert (FES). Ce qui n'a rien de honteux, mais marque un très clair positionnement idéologique (surtout lorsqu'on sait ce qu'est devenue la social-démocratie).

Tout aussi significatif est le choix du co-auteur de l'article précité : Fernando Molina, collaborateur régulier d'El País – quotidien quasi porte-parole des multinationales espagnoles et, de ce fait, violemment hostile aux gauches latino-américaines. Parmi les récentes contributions de Molina, on a pu relever le comminatoire :

« La déroute du MAS est profonde et sera durable (et se doit en grande partie aux erreurs de Morales, qui ferait bien de l'accepter). »

En « multicartes de gauche » avisé, Stefanoni, pour en revenir à lui, confie régulièrement ce type d'analyse au quotidien conservateur argentin La Nación. Ne reste plus aux suivistes qu'à... suivre. Volupté de l'anathème et ivresse d'une supposée pureté idéologique débouchent in fine sur la fabrication d'un récit particulièrement conformiste. Bien malin qui peut s'y retrouver. Comme l'ont fait Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et Fabien Roussel (Parti communiste) en dénonçant vigoureusement le « coup d'Etat » [32], Olivier Besancenot (Nouveau parti anticapitaliste) a fustigé sur Twitter le « coup de force » en Bolivie.

Sur le site du NPA, la Déclaration du Bureau exécutif de la Quatrième internationale (trotskyste) n'est pas plus ambigüe : « Bolivie : non au coup d'Etat ! » A ses côtés figure le communiqué du Parti Socialisme et liberté (PSOL) brésilien : « Contre le coup d'Etat en Bolivie ». On pourrait en déduire que, au sein de cette sensibilité politique, l'affaire est entendue. C'est compter sans un certain nombre d' « intellectuels organiques », universitaires, politologues, politistes (et autres formulations), omniprésents dans les publications et sites gravitant autour du parti.

A la va-comme-je-te-pousse, ils y publient les analyses les plus simplistes sur le Nicaragua. Prêchent un « Ni Maduro ni Guaido » d'un courage fou sur le Venezuela. Et, même sur la Bolivie, prennent prudemment leurs distances pour ne pas se trouver trop en décalage avec les médias dominants (une carrière universitaire doit se gérer prudemment). D'où un double discours permanent.

Un exemple (qu'on pourrait multiplier) suffira pour illustrer le propos. Inprecor (Revue d'information et d'analyse publiée sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale) : « Solidarité avec le peuple bolivien contre la furie de l'extrême droite », titre le 12 novembre (article remis à jour le 20) le docteur en anthropologie Patrick Guillaudat. D'après l'auteur, ce qui se passe dans le pays andin « ressemble à s'y méprendre à un coup d'Etat ». Mais... (équivalent du « en même temps » macronien) :

« La violence de l'explosion n'est pas le fruit du hasard. Elle trouve sa source dans deux phénomènes. Tout d'abord un acharnement de Morales et du MAS à rester au pouvoir. (...) La fraude est inexcusable car, outre l'usurpation démocratique qu'elle représente, elle est en grande partie la source de nouveaux malheurs qui risquent de s'abattre sur le peuple bolivien. »

Nul ne prétend ici que, dans une perspective « de gauche », seuls seraient acceptables les arguments en faveur d'Evo Morales quand il serait inconvenant d'exposer ou défendre leur réfutation. Après tout, s'il a gagné les présidentielles de 2005, 2009 et 2014 avec respectivement 53,7 %, 64,1 % et 61,36 % des suffrages, et celle de 2019 avec 47,08 %, c'est bien qu'il y a eu un recul de son électorat et donc des erreurs ou des failles à analyser.


A condition de ne pas tordre le bâton dans le sens le plus défavorable en évacuant les faits. Dans l'article qui précède, comme (presque) partout, « l'acharnement » de Morales « à rester au pouvoir » évacue purement et simplement la manipulation qui lui a fait perdre le référendum de 2016.

En Colombie, lors du référendum du 2 octobre de cette même année 2016, les « accords de paix » signés entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) furent rejetés de 50 000 voix (50,2 % des suffrages), avec des conséquences infiniment graves. Dans les semaines précédentes, sous la pression du « camp de la guerre », une propagande infernale avait présenté ces accords sous une image apocalyptique, là aussi à coups de « fake news ».

Lors d'un entretien accordé quelques jours plus tard, le responsable de cette campagne du « non », Juan Carlos Vélez (membre du Centre démocratique, de l'ex-président Álvaro Uribe) révéla lui-même avec jubilation les dessous de la manipulation. Selon lui, la stratégie avait utilisé de façon importante les réseaux sociaux (et les médias) pour diffuser « des informations partielles ou fallacieuses » destinées « à susciter l'indignation ».

Le Conseil d'Etat colombien estima ultérieurement qu'il y avait eu « une mystification généralisée annulant la liberté de l'électorat de choisir de façon autonome lors du plébiscite pour la paix ». A travers de multiples exemples, cette haute institution judiciaire pointa les mensonges utilisés « de forme massive et systématique » et estima que l'effet de cette campagne avait créé « un climat de désinformation, de manipulation et de distorsion de la vérité » influant sur le résultat de la consultation. Exactement ce qui s'est passé en Bolivie lors du scandale dit du « Zapatagate », qui présenta Evo Morales comme un « corrompu » !

Ce type de pratiques délictueuses, mises en œuvre par des acteurs de droite scélérats, devraient-elles désormais être ignorées, voire acceptées sans barguigner ? En non adeptes de la « reddition permanente », Evo Morales et le MAS ont résisté et contre-attaqué. Ayant fait même constat que le Conseil d'Etat colombien, la Cour suprême bolivienne leur a donné raison – ce qui a permis par la suite une nouvelle candidature d' « Evo ». La moindre des choses, lorsqu'on se prétend analyste, est d'expliquer les relations qui lient les phénomènes entre eux.

« La fraude est inexcusable », assène par ailleurs Guillaudat. Ce qui est inexcusable, c'est surtout de relayer l'OEA sans mentionner dans un article sensément réactualisé le 20 novembre que le CEPR (10 novembre), Walter Mebane (Université du Michigan, 13 novembre) ou le CELAG (14 novembre) ont remis en cause les conclusions de cette dernière. Il est vrai que, n'étant pas catalogués « think tanks » néolibéraux, le CEPR et le CELAG sont sans doute, pour le « centrisme d'extrême gauche », moins crédibles que l'organisation dirigée par Luis Almagro...

En tout cas, entre Besancenot et Guillaudat, bon courage aux militants du NPA pour s'y retrouver. Sur le Venezuela, le Nicaragua et maintenant la Bolivie, à part la référence au peuple et à une imaginaire révolution irréprochable, on lit à peu près la même chose dans Inprecor (et quelques publications appartenant à la même mouvance) que dans Le Monde, Le Figaro, Libération ou Le Point... Un constat qui, d'ailleurs et hélas, au sein de la gauche radicale, ne concerne pas que le NPA.

Confusion, mélimélo, capharnaüm, incohérences... Toutes tendances politiques confondues (à de rares exceptions près), l'opinion publique se trouve anesthésiée. Pendant ce temps, dans cette Bolivie où le coup d'Etat est moins vilipendé que « les erreurs et les fautes d'Evo Morales » (désormais réfugié en Argentine), les putschistes fascitoïdes tiennent le haut du pavé, la démocratie est bafouée dans les grandes largeurs, la chasse à l'homme s'est déchainée contre les responsables du MAS et ses militants, la « présidente intérimaire » s'accroche à son pouvoir de facto et prépare, pour le 3 mai, des élections d'autant plus « démocratiques » qu'elles seront supervisées par l'OEA.

Improbable défi pour Luis Arce (ex-ministre de l'économie) et David Choquehuenca (ex-ministre des Affaires étrangères) respectivement désignés par le MAS et Evo Morales candidats à la présidence et à la vice-présidence – et en tête de tous les sondages, ce qui aggrave incontestablement leur cas.

Source: Mémoire des Luttes

Illustration : Conférence de presse de Evo Morales dans le musée de la Ville de Mexico – 13 novembre 2019 – Wikipédia


 Notes:

1] https://elpais.com/elpais/2019/11/22/opinion/1574460648_305206.html

 [2] Désigne péjorativement un métis proche de l'Indien, appartenant en général à la couche sociale inférieure des métis, souvent urbanisés.

[3] Effectué de 2005 à 2009 sous l'égide de l'ancienne Constitution (réformée après une Assemblée constituante et le référendum du 25 janvier 2009), le premier mandat n'est pas pris en compte.

[4] Sur le détail de cette opération d'intoxication, lire : http://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

 [5] Post-vérité : « Circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d'influence que les appels à l'émotion pour modeler l'opinion publique » (Dictionnaire d'Oxford).

[6] El País, Madrid, 12 novembre 2019.

[7] http://cepr.net/en-espanol/spanish-press-releases/no-hay-evidencia-de-que-los-resultados-de-las-elecciones-bolivianas-se-hayan-visto-afectados-por-irregularidades-o-fraude-segun-el-analisis-estadistico

 [8] http://www-personal.umich.edu/ wmebane/Bolivia2019.pdf

[9] https://www.celag.org/analisis-del-informe-final-de-la-oea-sobre-las-elecciones-en-bolivia/

 [10] L'adjectif « dolosif » s'utilise pour décrire une faute commise dans l'intention de nuire ou avec la certitude qu'un dommage s'ensuivra.

[11] Fuite de plus de 11,5 millions de documents confidentiels issus du cabinet d'avocats panaméen Mossack Fonseca, détaillant des informations sur plus de 214 000 sociétés offshore ainsi que les noms des actionnaires de ces sociétés.

[12] Correo del Sur, Sucre, 22 août 2018.

[13] Maurice Lemoine, Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d'Etat modernes et autres tentatives de déstabilisation, Don Quichotte, Paris, 2015.

[14] https://fmbolivia.com.bo/al-igual-que-williams-kaliman-el-exjefe-policial-fue-puesto-contra-la-pared-por-sus-coroneles/

 [15] De son côté, pendant la campagne électorale, le pasteur évangélique Chi Hyung Chang, candidat arrivé en troisième position lors de la présidentielle avec presque 10 % des voix, parlait de la présence de Satan au sein du gouvernement Morales et qualifiait d' « idolâtrie » la conception indigène de la Pachamama.

[16] Les cultes qui ont lieu à Copacabana, où la Vierge a des traits indigènes, sont un mélange de rite catholique et de sacrifices aymaras.

[17] Resumen Latinoamericano, Buenos Aires, 20 décembre 2019.

[18] Laurent Lacroix et Claude Le Gouill, Le « Processus de changement » en Bolivie, Editions de l'IHEAL, Paris, 2019 (ainsi qu'un certain nombre des chiffres qui suivent).

[19] Le bon Juancito Pinto oblige les parents qui souhaitent en bénéficier à scolariser leurs enfants.

[20] http://www.agenciapacourondo.com.ar/generos/feministas-populares-con-evo-morales-alzamos-nuestra-voz-para-repudiar-y-rechazar-este

 [21] Dans des circonstances diverses, le gouvernement a nationalisé les activités de plusieurs puissantes transnationales – Glencore (Suisse), Jindal Steel & Power (Inde), Anglo-Argentina Pan American Energy (anglo-argentine), South American Silver (Canada), etc.

[22] Lorsque, en 1985, le ministre de la Planification Gonzalo Sánchez de Lozada a sauvagement privatisé les mines d'étain et licencié 30 000 travailleurs indigènes, ceux-ci, démunis de tout, ont gagné la région du Chapare où ils ont entrepris de cultiver la seule culture rentable pour un paysan pauvre : la coca.

[23] Lire Maëlle Mariette, « En Bolivie, la filière lithium à l'encan », Le Monde diplomatique, janvier 2020.

[24] Pour une analyse détaillée et équilibrée du conflit du TIPNIS, lire Laetitia Perrier-Bruslé : https://journals.openedition.org/echogeo/12972

 [25] Auteure de « Quand le pyromane emprisonne les pompiers » – http://www.medelu.org/Quand-le-pyromane-emprisonne-les-pompiers

 [26] Frédéric Thomas, « Bolivie : la fiction d'un développement alternatif », Centre tricontinental (CETRI), Louvain-la-Neuve (Belgique), 2 septembre 2019.

[27] Lire Maurice Lemoine, « Le Paraguay dévoré par le soja », Le Monde diplomatique, janvier 2014.

[28] Contrairement à une opinion répandue, le néologisme « droitdelhommisme » n'est pas née à l'extrême droite, mais a été utilisée pour la première fois par Alain Pellet, professeur de droit international à Nanterre, soucieux de mettre en garde contre la confusion des genres : « le droit d'une part, l'idéologie des droits de l'homme de l'autre ».

[29] https://desinformemonos.org/bolivia-un-levantamiento-popular-aprovechado-por-la-ultraderecha/

 [30] Alternatives Sud, « La Bolivie d'Evo », Editions Syllepse, Vol. 16, 2009.

[31] Les éditions internationales du Monde diplomatique (29, en 18 langues, en 2018) traduisent et publient 80 % des articles de l'édition française – laquelle constitue la seule référence légitime estampillée « Diplo ». A ces traductions, s'ajoutent quelques contributions locales, qui ne relèvent que de la seule responsabilité des diverses éditions et n'engagent nullement la « maison mère » située à Paris.

[32] On y ajoutera quelques formations moins influentes comme le Pôle de résistance communiste en France (PRCF), le Parti de la démondialisation (Pardem), etc.

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