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« Why Nations fail » : l’origine de la prospérité est d’abord politique !

Bien sûr, un esprit hexagonal formaté à concevoir un livre comme un harmonieux jardin à la française sera sans doute quelque peu dérouté par l'absence de plan réellement cohérent et par le côté un peu fouillis de l'ensemble. Mais outre que cette impression est familière à tout esprit cartésien dès lors qu'il lit un ouvrage anglo-saxon, ce sentiment est en l'occurrence d'autant moins problématique que le livre comporte un index thématique très bienvenu et extrêmement complet. Et puis, tout enseignant sait que répétition ne saurait nuire, quitte à sacrifier quelque peu l'élégance d'ensemble...

« Why Nations fail » : Etat ou absence d'État ?

Plutôt que de m'attarder sur des points mineurs qui ne sauraient en aucune façon dissuader le lecteur de se précipiter sur cette inestimable contribution à l'un des débats les plus rebattus des sciences sociales, je voudrais plutôt insister sur quelques points supplémentaires, qui me paraissent importants, et qui rendent la lecture de l'ouvrage encore plus passionnante. Le premier, c'est que Robinson et Acemoglu montrent de manière récurrente qu'il est peut-être une chose encore pire pour le développement économique d'une région et le bien-être de ses habitants que des institutions extractives : c'est l'absence de tout État.

Aux libéraux pressés et autres anarcho-capitalistes tentés de jeter le bébé avec l'eau du bain, Why nations fail montre que l'absence de toute autorité étatique capable de faire respecter l'ordre public y compris par la force conduit inéluctablement à une forme d'anarchie qui ne saurait profiter qu'aux plus puissants, comme l'ont bien vu nombre de philosophes politiques depuis Hobbes, et comme le montre encore aujourd'hui l'exemple bien connu de la Somalie ; mais les auteurs en donnent beaucoup d'autres tout aussi convaincants, comme l'Afghanistan, Haïti, le Népal, ou encore la Sierra Leone.

Un degré suffisant de centralisation politique, pour reprendre le terme employé par les auteurs, apparaît donc comme une condition indispensable au développement économique, à condition bien entendu que cet état de fait ne soit pas synonyme de concentration du pouvoir en quelques mains.

Le pire étant bien entendu le cas de pays cumulant un pouvoir autocratique et kleptocratique pour autant incapables de maintenir l'ordre sur l'ensemble de leur territoire, comme le Zaïre de Mobutu en a offert la quintessence.

En lisant les nombreuses pages que Robinson et Acemoglu consacrent aux ravages de régions entières livrées à l'anarchie et à la loi du plus fort, le spécialiste du philosophe Alain ne peut s'empêcher de penser aussitôt à l'auteur des Propos, qui lui non plus n'a jamais cessé de tenir les deux mêmes bouts de la chaine: l'ordre juste et la liberté. En effet, pour l'auteur du Citoyen contre les pouvoirs, le policier au carrefour est absolument indispensable si l'on ne veut pas aboutir à un chaos, dont seuls les plus puissants peuvent espérer bénéficier.

Mais dans le même temps, l'obéissance à cet ordre de droit ne saurait en aucune façon dispenser les citoyens, à commencer par les plus modestes, de veiller à chaque instant à contrôler les pouvoirs, à les tenir soigneusement en laisse, afin d'éviter qu'ils n'en fassent qu'à leur tête et ne violent les droits individuels en cherchant à instrumentaliser les lois à leur profit.

Contre l'apologie naïve du libéralisme

Une autre idée du livre illustre les limites de certaines apologies naïves du marché, qui contribuent autant à décrédibiliser l'authentique libéralisme que les inepties démondialisatrices si populaires en France. Il s'agit de l'idée selon laquelle la présence du marché ne suffit pas à elle seule à garantir des institutions inclusives (pluralistes), qui requièrent également des règles du jeu équitables pour assurer un véritable État de droit de nature à engendrer un développement économique durable.

L'exemple des États-Unis du XIXe siècle et des « Robber Barons » montre qu'une solide législation antitrust est indispensable pour empêcher la cristallisation d'un pouvoir monopolistique empêchant l'émergence de nouveaux acteurs économiques, garantie indispensable de pluralisme et de prospérité à long terme. Ce faisant, les auteurs retrouvent une idée centrale du libéralisme classique, que l'on retrouve aussi bien chez les néo-libéraux des années 1930 (dont la Bible fut The Good Society de Walter Lippmann) que chez les ordolibéraux allemands de l'après-guerre5.

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