Leçon d’Histoire N°1 : Razzias, Déportation euro-chrétiennes et Esclavagisation des Africains du XVe au XIXe siècle

Par Alcali Gnammankou

En ces moments où se pose avec acuité la question de la décolonisation de l'espace public dans les pays occidentaux qui ont déporté, réduit en esclavage plus de vingt-cinq millions d'Africains et causé la mort de centaines de millions d'Africains du XVe au XXe siècle (400 millions selon Louise Maes-Diop, in ''Afrique noire, Démographie et histoire''), il faudrait prendre connaissance d'un certain nombre d'informations historiques ou les réexaminer afin que le débat ne soit pas déséquilibré entre les différentes parties.

D'autant plus que l'écrasante majorité des Européens adultes en 2020 ignorent l'histoire des crimes contre l'humanité commis contre les Africains par les royaumes euro-chrétiens du 15e au 20e siècle.

Les Africains aussi connaissent mal cette tragédie d'une inhumanité inégalée dans l'histoire dont leurs ancêtres ont été victimes. Quant aux Afro-descendants, les survivants héroïques de ce Triple Crime contre l'humanité (Razzias-Déportation-Esclavagisation), seule la mémoire transmise par leurs ancêtres leur permet de connaître l'histoire de l'enfer esclavagiste.

Car les anciens royaumes négriers esclavagistes euro-chrétiens ont tout fait pour étouffer, occulter ou travestir dans leur récit national les crimes qu'ils ont perpétré sous haute protection papale et juridique en rendant coupables leurs otages-roitelets-mercenaires africains à qui ils ont imposé la terreur du canon et de l'artillerie pendant des siècles.
 

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 Comparer ce qui est comparable

Ceux parmi les Africains qui comparent l'enfer concentrationnaire esclavagiste des Amériques du 16e au 19e siècle à des formes de servitude qui ont existé dans les sociétés africaines se trompent totalement de grille de lecture et d'analyse. On ne se lance pas dans une histoire comparative de concepts, de phénomènes historiques si on ne maîtrise pas ces concepts et l'histoire juridique et socio-linguistique de ces phénomènes.

Il faut être ignorant de son histoire quand on est Africain pour oser comparer des formes d'esclavage ou de servitude pour être plus précis, dans les royaumes africains, à l'enfer esclavagiste créé dans les Amériques par l'Europe chrétienne. Avant de se hasarder dans de telles comparaisons, il faut se consacrer à des années d'études et le premier champ à étudier quand on veut parler d'esclavage, c'est le champ juridique, les constitutions et tous autres textes de lois et de jurisprudence ayant été en vigueur dans les territoires concernés.

Ne vous laissez donc pas manipuler par les apprentis-sorciers de l'histoire qui publient articles, livres, travaux universitaires divers à seule fin de rendre coupables les royaumes africains décrétés esclavagistes pour dédouaner la « vierge et innocente Europe » des 15e -20e siècles. Olivier Pétré-Grenouilleau a fait des émules en Europe mais aussi en Afrique...

Dimension juridique des concepts et termes

Qu'on me comprenne bien : il ne suffit pas d'être locuteur d'une langue pour traduire un terme comme esclave ou esclavage qui a des implications juridiques et sociales sur les droits des personnes à moins de connaître les contours juridiques précis ayant servi à priver de droits des sujets dans des royaumes africains qu'on pourrait s'autoriser à désigner comme des esclaves.

On galvaude le terme « esclave » partout, à dessein, justement. Un exemple : il vous suffit de lire les discours des Présidents français ou de leurs Premiers ministres lors des commémorations officielles françaises du 10 mai de chaque année, pour se rendre compte que le must est de toujours chuter sur les formes d'esclavage contemporain. On peut se demander s'ils se rendent compte qu'ils font injure aux descendants d'Africains réduits en esclavage dans les Antilles françaises en comparant ce qui ne l'est pas? Il en est de même pour ceux qui osent comparer les crimes commis en Lybie contre des migrants africains avec ce qu'ont vécu les Nègres esclavisés des Amériques.

Il est temps de mettre fin au « transfert de culpabilité »

Quant à ceux parmi les Européens d'aujourd'hui, qui refusent de regarder ces pages sombres de leur histoire en face et cherchent à se dédouaner en pointant du doigt les négriers arabo-musulmans, qu'ils sachent que dans ces pays-là, il y a des populations noires qui se battent pour la reconnaissance des crimes dont leurs ancêtres ont été victimes. Et puis, quel est ce tribunal qui se déclarerait incompétent de juger des criminels parce que leur défense invoquerait que sous d'autres cieux des auteurs de crimes similaires seraient en liberté ?

Il y a aussi ceux qui croient que cette histoire a eu lieu il y a si longtemps. Longtemps, avez-vous dit ? Eh bien, j'ai parmi mes voisins un homme âgé de 97 ans. Son père est né en 1884. Le Brésil, plus grand Etat esclavagiste d'Amérique du Sud, n'avait pas encore aboli l'esclavage. Il le fera quand le père de mon voisin avait quatre ans, en 1888. Faut-il faire des dessins pour comprendre que le grand-père de mon voisin connut l'esclavagisation et son enfer concentrationnaire à une époque où l'esclavage n'était pas non plus aboli aux Etats-Unis d'Amérique?

Crime contre l'humanité

La récente décision du Parlement européen qui reconnaît enfin que l'esclavage est un Crime contre l'humanité est un bon pas en avant. Mais il faut aujourd'hui enseigner l'histoire de la Maafa, du Yovodah, du Black Holocaust, de la « plus grande tragédie de l'histoire humaine par sa durée et son ampleur », selon l'historien français Deveau.

Il était temps car il y a sept ans, j'étais historien invité au Parlement européen à Bruxelles aux côtés des responsables des principales associations des Noirs européens dont Peter Lema de Nantes, pour soutenir le projet de loi du député antillais Jean-Jacob Bicep visant à reconnaître la traite négrière et l'esclavage comme crime contre l'humanité. La majorité des parlementaires européens avait alors refusé de voter pour ce projet de loi. Ce fut une grosse déception...


 Documents :

Je propose donc ici et dans plusieurs publications de Leçons d'Histoire des textes indispensables à une bonne compréhension de la question de l'esclavisation de millions d'Africains par des royaumes euro-chrétiens.

1- « Des formes de servitude existaient sans doute dans l'Espace béninois précolonial comme dans la plupart des sociétés dans le monde à la même époque mais les premiers Européens, Portugais en particulier, arrivés sur notre côte dès la fin du XVe siècle ne mentionnent pas dans leurs écrits l'existence d'esclaves ni de marchés d'esclaves.

Il est important de rappeler à la suite de Kinvi Logossah qui a fait une synthèse des travaux sur l'esclavage en Afrique noire avant les déportations transsaharienne et transatlantique des Africains par les Arabes et les Européens, « que la société négro-africaine pré-TNTA (Traite Négrière Transatlantique) et pré-traite musulmane n'était pas une société esclavagiste (Rattray 1956, Rodney 1966, Fage 1981, Meillassoux 1986, Holder 1998, Viti 1999) et que l'esclavage fut une institution imposée à la société négro-africaine de l'extérieur (Meillassoux 1986). »

Meillassoux (1971, 1986) a montré que certaines sociétés négro-africaines durant la période de la Déportation des Africains par les Européens ne savaient pas utiliser l'esclave, ce qui montre bien que l'esclavage n'était pas une institution propre à l'Afrique subsaharienne, mais une institution qui y a été imposée de l'extérieur ; ce qui est aussi l'avis de Fage (1981). » Walter Rodney (1966) a également démontré que c'est pendant la « traite négrière » que l'esclavage s'est développé en tant qu'institution.

Source: Dieudonné Gnammankou, "Résistances des rois et royaumes africains à la Déportation transatlantique", Communication présentée au Colloque Rencontres d'ici et d'ailleurs, Fondation Laboratorio, Université d'Abomey-Calavi, janvier 2019.

2- Des esclaves chez les Ashanti ?

«...Étudiant la société Ashanti (Ghana actuel), Rattray (1956) montre que ceux que l'on pouvait y considérer comme esclaves, les odonko et domum durant la période de la Traite Négrière Transatlantique, avaient pratiquement les mêmes droits que le commun des mortels dans la société. »

Source: Kinvi LOGOSSAH , ''Traite négrière transatlantique : comment a été pérennisée la production du bien esclave ?'' , Colloque «Esclavage dans les Antilles françaises : Avatar de la Servitude Antique ? » CREDDI-LEAD, UAG, Faculté des sciences économiques et juridiques de la Guadeloupe, Pointe-à-Pitre 22, 23 et 24 novembre 2012.

3- Un captif de guerre n'est pas automatiquement un esclave : exemple du Danhomè

« Dans le royaume du Danhomè, le statut juridique du captif (prisonnier de guerre) appelé en langue fon (fongbé) kannumon n'est pas celui de l'esclave africain dans les colonies européennes d'Amérique privé de tous ses droits humains et condamné à l'esclavage à perpétuité. Ainsi, l'enfant né dans le royaume du Danhomè d'une mère kannumon ou captive de guerre était automatiquement un anato, libre. Les captifs aux compétences recherchées dans le royaume avaient un statut privilégié : prêtres, artisans, artistes, forgerons, militaires, etc. Par ailleurs, le roi protégeait les kannumon/personnes en captivité vivant dans les familles des abus. Lui seul avait le droit de condamner à mort un kannumon ou n'importe lequel de ses sujets pour crime grave.

Le kannumon avait le droit à l'héritage et pouvait gravir toute l'échelle sociale, devenir un haut personnage politique, et être nommé ministre d'Etat au Danhomè. (Obichere, 1978).

Et les femmes captives jouissaient des mêmes droits que les femmes libres (anato) au point d'avoir le droit constitutionnel de pouvoir devenir des épouses ou concubines royales. Les exemples de captives devenues reines et Reines-Mères ou Kpojito sont légion. La mère du roi Ghézo, Nae Agontimè était une captive de guerre mahi.

Au Danhomè, la grande masse des captifs de guerre était affectée aux fermes royales rejoignant les glesi/paysans. Un certain nombre servait dans l'armée (les ahouan foun to/militaires).
Seule une minorité de captifs était déportée en esclavage dans les Amériques. Cette entorse à la loi pouvait s'expliquer par le besoin de garantir la sécurité du royaume car la seule possibilité d'acheter les armes à feu aux négriers européens était de leur livrer des captifs. Ces personnes étaient donc « sacrifiées » pour la sécurité du royaume. Plusieurs rois du Danhomè se sont exprimés sur la déportation imposée par les Européens (Agadja, Kpengla, Adandozan et Glèlè). »

Source : Dieudonné Gnammankou


 4- La terreur européenne déferle sur les côtes est-africaines au début du XVIe siècle:

« Après avoir pillé des navires aux abords de Zanzibar, en 1503, les Portugais attaquent Kilwa en 1505 et menacent Mombasa qui résiste. Aidés par des alliés africains, les habitants se battent contre les Portugais dans les ruelles de la ville, jusqu'au palais du roi. Ayant pris d'assaut le palais, les Portugais forcent le roi à se rendre. La ville fut mise à sac et incendiée. Plus au nord, Barawa subit le même sort. En 1528, Mombasa était de nouveau attaquée. Après quatre mois d'occupation, les Portugais rasèrent la ville. Mais quarante années plus tard, en 1569, Mombasa s'était repeuplée. Vers 1586, la ville fut à nouveau rasée et la tête du roi emmenée et exhibée à Goa, en Inde, où se trouvait le lieu de résidence principal du représentant du roi du Portugal dans l'océan Indien ».

Source: Louise Maes-Diop, ''Afrique Noire, Démographie et Histoire'', Paris, Présence Africaine

5- Résistances africaines occultées:

« Nous avons parlé et surtout entendu parler des trahisons et complicités des Africains qui ont collaboré à la dévastation de leur continent. Nous avons beaucoup moins entendu parler des Africaines et des Africains qui ont opposé une résistance sans concession aux envahisseurs, et pourtant ils ont existé. Ils ont existé et ont résisté jusqu'à se faire anéantir par des agresseurs qui, non seulement avaient le monopole de la violence mais aussi savaient ruser et ne reculaient pas devant un massacre de plus car ils en avaient l'habitude ».

Source: Rosa Amelia PLUMELLE-URIBE, Traite des Blancs, Traite des Noirs, L'Harmattan 2008, p.64

6- Exemple de résistance sur les côtes africaines au 18e siècle:

1754
-Il est arrivé un malheur sur les côtes africaines au capitaine Kafield parti pour l'Afrique avec un navire en vue d'y acheter des esclaves. Descendu sur la terre ferme, il s'est éloigné du bateau pour quelques jours; entre temps, des Nègres sont arrivés vers le bateau prétextant vendre des captifs. Mais dès qu'ils sont montés à bord du navire, ils ont sorti des couteaux et des sabres et abattu tout le monde sauf un membre de l'équipage qui s'est enfui dans la forêt et qui a informé le capitaine de la mort de tous ses compagnons ainsi que du pillage du navire."

Source: "Les révoltes d'avant l'Amistad à travers un journal russe du XVIIIe siècle", par Dieudonné GNAMMANKOU in Sociétés Africaines et Diaspora, n°11, Traite et esclavage nègres, septembre 1998, Paris, L'Harmattan

Leçon d'Histoire N°1
Alcali D. Gnammankou
29 juin 2020