• Font size:
  • Decrease
  • Reset
  • Increase

Eric Foner : « Il faut parler de l'héritage que l'esclavage a laissé dans notre société»

Par Nicolas RAULINE, Elsa CONESA Publié le 08/09/17 à 01h01

 Abolir l'esclavage ne suffit pas pour effacer le socle idéologique qui le sous-tend. L'exaltation de la Confédération est vue comme un symbole de la véritable Amérique. Spécialiste de la guerre de Sécession et de la période de reconstruction qui s'est ensuivie, Eric Foner a reçu le prix Pulitzer d'Histoire en 2011 et a présidé l'association des historiens américains. Il jette un regard critique sur l'Amérique de Trump, résultat des divisions qui traversent le pays depuis plus de cent cinquante ans.

Le point de départ des événements de Charlottesville fut le retrait des statues de généraux confédérés. Quelle est votre position sur le sujet en tant qu'historien ?

Les événements de Charlottesville n'ont pas démarré à cause des statues du général confédéré Lee, mais à cause de mouvements d'extrême droite venus célébrer ces monuments que les pouvoirs publics voulaient retirer. Ces suprémacistes revendiquent ces statues pour eux-mêmes, ce qui donne une indication de ce qu'elles symbolisent à leurs yeux. Mais le plus choquant fut sans doute la réaction du président, incapable de dénoncer clairement ces mouvements. Ces extrémistes, qui forment une partie infime de la population américaine, sont surreprésentés chez les supporters de Trump, et celui-ci ne veut pas se les mettre à dos. Cet épisode a forcé la société américaine à se pencher sur un phénomène qu'elle ne voulait pas voir, parce qu'il contredit l'image qu'elle a d'elle-même comme un pays progressiste, où règnent les idéaux démocratiques d'égalité et de tolérance. Ces mouvements disent l'inverse, et ont dorénavant trouvé un dirigeant qui leur manifeste une certaine sympathie.

Mais pensez-vous qu'il faille effacer les symboles des confédérés ?

La question des statues est complexe, et la réponse est différente pour chacune d'elles selon l'endroit où vous vous trouvez dans le pays. Dans le Tennessee, on trouve encore des statues du général confédéré Nathan B. Forrest, un fou sanguinaire et un marchand d'esclaves qui a massacré des soldats noirs qui s'étaient rendus, puis qui fut l'un des fondateurs du Ku Klux Klan. Je ne vois pas pourquoi ces statues sont encore debout, c'est comme si vous aviez une statue de Göring en Europe.

Trump a justifié le maintien des statues de Lee par le fait que Jefferson ou Washington avaient des esclaves, alors que ce sont des héros de la Révolution, un argument qui permet de justifier le statu quo. En réalité, ce qu'on reproche à Lee n'est pas d'avoir eu des esclaves - il en avait peu -, mais d'avoir conduit une armée de rebelles contre le gouvernement américain pour assurer la perpétuation de l'institution qu'était l'esclavage. Le fait de placer ces monuments dans l'espace public leur donne une dimension particulière. Je ne pense pas qu'il faille forcément les détruire, mais leur place est dans un musée.

La Guerre civile fait-elle toujours l'objet d'un débat historique ?

Beaucoup de gens dans l'opinion publique continuent de croire que la rébellion des confédérés n'était pas liée à la question de l'esclavage. C'est une contre-vérité monumentale. Le général Lee se battait pour défendre un gouvernement fondé sur l'esclavage. Ce n'était pas un secret, c'était explicite dans la Constitution des confédérés, dans les discours des dirigeants. Ils sentaient que l'esclavage était en danger. Mais cela prend du temps de diffuser cette vérité, en particulier dans une culture populaire façonnée par des films comme « Autant en emporte le vent », qui présente une vision romantique de l'histoire, selon laquelle l'esclavage n'était pas si terrible.

Comment lutter contre ces croyances ?

A mon sens, le problème aujourd'hui n'est plus vraiment le général Lee mais l'absence de monuments en hommage aux leaders noirs dans le Sud. Cela donne une vision de l'histoire totalement unilatérale. A Richmond, en Virginie, une statue du joueur de tennis noir Arthur Ashe a été installée au milieu d'autres statues de confédérés. Cela ne suffit pas à rétablir l'équilibre ! Il y a eu seize noirs élus au Congrès après la guerre, mais un seul a une statue, Robert Smalls. Le premier sénateur noir devrait aussi avoir une statue. Mais il est originaire du Mississippi, où cette idée ne suscite guère d'enthousiasme.

Ce qui est intéressant à mes yeux, c'est que les débats sur la Guerre civile refont presque toujours surface lorsque les Noirs se mobilisent pour défendre leurs droits. Certaines de ces statues ont été érigées en réaction au mouvement des droits civiques dans les années 1960. Et ce à quoi on assiste aujourd'hui à mon sens est une réponse au mouvement Black Lives Matter, c'est même une réponse à la victoire d'Obama ! Ceux que l'idée d'avoir un président noir dérangeait ont exhumé le débat sur la Guerre civile, et cette idée que les Blancs sont les « vrais » Américains. L'exaltation de la Confédération est vue comme un symbole de la véritable Amérique.

Imhotep

imhotep imhotep2 

Pour soutenir nos efforts

Faites un don à l'institut Per aâ n Imhotep pour soutenir nos efforts.

Amount: 

devenir-membre-home