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« La détribalisation de nos sociétés doit être une priorité des gouvernements réformateurs en Afrique »

Pour notre chroniqueur, « le tribalisme fige les individus dans un corset identitaire et érige des barrières infranchissables ».

 Par Yann Gwet (chroniqueur Le Monde Afrique)

LE MONDE Le 16.03.2018 à 17h41 • Mis à jour le 16.03.2018 à 17h43

Chronique. Le tribalisme reste une plaie béante au cœur de nombreuses sociétés africaines. Il entretient les divisions, atrophie nos économies, alimente l'instabilité. En Ethiopie, la persistance de tensions politico-ethniques a conduit à la démission récente du premier ministre Hailemarian Desalegn. Au Kenya, depuis l'instauration du multipartisme en 1991, quasiment chaque élection présidentielle s'est soldée par un cycle de violences « ethniques » meurtrières.

 Au Cameroun, la gouvernance tribale de Paul Biya a amplifié la fracture communautaire. Avec la crise anglophone et la perspective de la présidentielle, le thermomètre est au plus haut. Le pays vacille. Malgré tout, il y a comme un consensus autour de l'inévitabilité du tribalisme dans nos sociétés.

« Invention »

Pourtant, les spécialistes sont unanimes sur la question : la notion de tribu est en grande partie une construction historique. Dans Qu'est-ce qu'une tribu ?, l'universitaire ougandais Mahmood Mamdani explique que celle-ci est « très largement un corpus de lois créées par un Etat colonial qui impose des identités de groupe sur des individus et par conséquent institutionnalise la vie de groupe ». Certes, la réalité de communautés humaines partageant, notamment, la même langue précède l'époque coloniale. Mais l'ethnie était alors un fait culturel. Les identités ethniques étaient fluides – les individus pouvaient naviguer de l'une à l'autre.

Les ethnies n'étaient pas rattachées à des régions particulières ; elles n'avaient pas d'identité exclusive, ni aucune idée de souveraineté politique. Selon Mamdani, c'est l'expérience coloniale qui a « conçu arbitrairement » la tribu au sens moderne du terme. L'historien britannique Eric Hobsbawm parle même « d'invention » : la tribu comme « unité administrative qui distingue les autochtones des allogènes n'existait certainement pas avant la colonisation, nous explique-t-il. C'est avec l'expérience coloniale que la tribu est devenue une identité unique, exclusive. Par-dessus tout, l'identité tribale a acquis une dimension politique totalisante. »

Lire aussi : « Les Camerounais n'ont pas (encore) le désir de vivre ensemble comme un peuple »

 Dans une étude intitulée Ethnicity and Politics in Africa, l'anthropologue Crawford Young rappelle ainsi que les Yoruba et les Igbo, deux ethnies majeures au Nigeria, « n'avaient pas une conscience collective significative durant la période précoloniale ». En clair, elles n'existaient pas en tant que tribus. Il en est de même des Ankole en Ouganda, des Ovimbundu en Angola, des Luhya au Kenya, des Ngala en République démocratique du Congo, etc.

L'économiste Paul Collier date la naissance, dans le sillage d'un programme de radio !, de l'ethnie Kalenjin au Kenya à 1942. Pourtant, en 2017, l'identité ethnique de ce groupe est devenue si vive qu'il était en pointe dans les violences post-électorales qui ont ensanglanté le Kenya. Tant de massacres commis à travers l'Afrique au nom d'identités souvent artificielles.

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