États-Unis : de la délimitation spatiale et raciale à la délimitation mentale de la communauté des hommes libres

Pour la seule année 2014, plus de 300 personnes issues de la communauté afro-américaine ont été abattues de sang-froid par les policiers blancs. Selon les chiffres publiés par le Washington Post, quelque 385 personnes ont été tuées par la police depuis début 2015, un chiffre bien supérieur aux données fédérales officielles. Ce chiffre est en revanche inférieur à celui du Guardian, qui dénombre 464 morts sur la même période. L'écart s'explique par le fait que le Guardian prend en compte toutes les personnes tuées par la police, tandis que le Washington Post ne dénombre que les personnes «tuées par balles».

 

 Cette violence imprescriptible peut être interprétée comme la poursuite de la volonté de l' « establishment blanc » d'établir mentalement une ''barrière'' entre les deux communautés :

« De plus, entre les deux types de délimitation, il n'y a pas de barrière insurmontable. En 1845, John O'Sullivan, le populaire théoricien du ''destin manifeste'' et providentiel qui donne son essor à l'expansion des États-Unis, cherche à atténuer les inquiétudes des abolitionnistes concernant l'introduction de l'esclavage au Texas (arraché au Mexique et sur le point d'être annexé à l'Union) en utilisant un argument significatif : c'est précisément cette extension momentanée qui crée les conditions de l'abolition de l'[esclavage d'une race inférieure par une race supérieure] et qui donc [rend possible la disparition définitive de la race nègre à l'intérieur de nos frontières]. Au moment voulu, les ex-esclaves seront repoussés encore plus au sud, dans le [seul réceptacle] qui leur conviendrait: l'Amérique latine. La population de sang-mêlé qui s'y est formée à la suite du mélange Espagnols avec les natifs pourra bien aussi accueillir les Noirs(1).

La délimitation spatiale de la communauté cèdera alors la place à la délimitation territoriale [et enfin, à la délimitation mentale, NDLR].

Ainsi, la fin de l'esclavage coïncidera avec la fin des Noirs sur la terre de la liberté. La concentration des esclaves dans une zone immédiatement adossée au territoire fondamentalement étranger à la zone de la civilisation et de la liberté va dans ce sens, malgré les cris d'alarme des abolitionnistes.

Lincoln caresse encore un moment l'idée de déporter en Amérique latine, après leur émancipation, les Noirs, qu'il considère lui aussi, en dernière analyse, comme étrangers à la communauté des hommes libres(2). En ce sens, après s'être affrontées pendant des décennies, durant la guerre de Sécession ce ne sont pas la cause de la liberté et celle de l'esclavage qui s'opposent mais, plus précisément, deux délimitations différentes de la communauté des hommes libres.


 À ceux qui agitent le spectre de la contamination raciale comme conséquence inévitable de l'abolition de l'esclavage, Lincoln répond en mettant en évidence qu'aux États-Unis la grande majorité des ''mulâtres'' sont le résultat des rapports sexuels entre les maîtres blancs avec les femmes esclaves noires :''L'esclavage est la plus grande source d'amalgame [amalgamation].'' Du reste, il n'a ''aucunement l'intention d'introduire l'égalité politique et sociale entre les races blanches et noires'', ou de reconnaître au Noir le droit de participer à la vie publique, d'occuper des emplois publics ou d'occuper la fonction de juge populaire. Lincoln déclare être tout à fait conscient, comme tout autre Blanc, de la différence radicale entre les deux sexes et de la suprématie qui revient aux Blancs(3).

La crise fait un pas décisif vers son point de rupture après la sentence de la Cour Suprême concernant le cas de Dred Scot, à l'été 1857 : ''Comme tout genre courant de marchandise et de propriété'', un esclave noir peut être emmené partout dans l'Union par son propriétaire légitime(4). On comprend alors la réaction de Lincoln : le pays ne peut être en permanence divisé, ''par moitié esclave et par moitié libre(5)''. Contrairement à l'Angleterre et à l'affaire Somerset, le Nord des États-Unis ne peut se targuer d'être la terre des hommes libres, dont l'air est ''trop pur'' pour être respirer par un esclave.

(...)

En mettant en crise le pathos de la liberté qui a présidé à la fondation des États-Unis, et en délégitimant en quelque sorte la guerre d'Indépendance elle-même, cette attitude nouvelle continue à rendre inévitable le choc entre le Nord et le Sud [entre les Blancs et les Noirs, NDLR]. » (Domenico Losurdo. ''Contre-histoire du libéralisme''. Édition La Découverte, Paris, 2013, 2014 pour la traduction française, pp.68-70).

Pour consulter la répartition géographique des Noirs tués par les policiers Blancs, cliquez ici.

Hundreds Support Confederate Flag In Birthplace Of The KKK

Note :

1. John O'Sullivan, ''Annexation'', in ''United States Magazine and Democratic Review'', vol. IV, juillet 1845, p.5-10.

2. Thomas F. Gosset. ''Race. The History of an Idea in America'', op.cit., p.400, 511-512, 636.

3. Abraham Lincoln. ''Speeches and Writing''. Don E. Fehrenbacher (dir.), 2 vol., Library of America, New York, 1989, vol.I, p.400, 511-512,636.

4. Richard Hofstadter (dir.). ''Great Issues in America History (1958)'', 3 vol.,II, p.369.

5. Abraham Lincoln. ''Speeches and Writing'', op. cit., vol.I, p.426.