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« Le devoir de civiliser »

Cher(e)s Internautes, nous soumettons à votre appréciation le discours prononcé à la Chambre des députés, le 28 juillet 1885 par Jules Ferry. Né le 5 avril 1832 à Saint-Dié (Vosges) et mort le 17 mars 1893 à Paris, Jules Ferry fut un homme politique français considéré comme le promoteur de l'«école gratuite et obligatoire», il est devenu plusieurs décennies après sa mort l'un des pères fondateurs de l'identité républicaine. Au cours de sa carrière politique, il a démontré un fort engagement pour l'expansion coloniale française.

En guise de réponse au discours de Jules Ferry, sera suivi le Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire, publié aux éditions Présence Africaine, Paris en 1955.

 

DISCOURS DE JULES FERRY(1)

M. Jules Ferry - Messieurs, je suis confus de faire un appel aussi prolongé à l'attention bienveillante de la Chambre, mais je ne crois pas remplir à cette tribune une tâche inutile. Elle est laborieuse pour moi comme pour vous, mais il y a, je crois, quelque intérêt à résumer et à condenser, sous forme d'arguments, les principes, les mobiles, les intérêts divers qui justifient la politique d'expansion coloniale, bien entendu, sage, modérée et ne perdant jamais de vue les grands intérêts continentaux qui sont le premier intérêt de ce pays.

Je disais, pour appuyer cette proposition, à savoir qu'en fait, comme on le dit, la politique d'expansion coloniale est un système politique et économique, je disais qu'on pouvait rattacher ce système à trois ordres d'idées : à des idées économiques, à des idées de civilisation de la plus haute portée, et à des idées d'ordre politique et patriotique.

Sur le terrain économique, je me suis permis de placer devant vous, en les appuyant de quelques chiffres, les considérations qui justifient la politique d'expansion coloniale, au point de vue de ce besoin, de plus en plus impérieusement senti par les populations industrielles de l'Europe et particulièrement de notre riche et laborieux pays de France : le besoin de débouchés.

Est-ce que c'est quelque chose de chimérique? est-ce que c'est une vue d'avenir, ou bien n'est-ce pas un besoin pressant, et on peut dire le cri de notre population industrielle ? Je ne fais que formuler d'une manière générale ce que chacun de vous, dans les différentes parties de la France, est en situation de constater.

Oui, ce qui manque à notre grande industrie, que les traités de 1860 ont irrévocablement dirigée dans la voie de l'exportation, ce qui lui manque de plus en plus, ce sont les débouchés. Pourquoi ? parce qu'à côté d'elle, l'Allemagne se couvre de barrières, parce que au delà de l'Océan les États-Unis d'Amérique sont devenus protectionnistes, et protectionnistes à outrance ; parce que non seulement ces grands marchés, je ne dis pas se ferment, mais se rétrécissent, deviennent de plus en plus difficiles à atteindre par nos produits industriels ; parce que ces grands États commencent à verser sur nos propres marchés des produits qu'on n'y voyait pas autrefois.

Ce n'est pas une vérité seulement pour l'agriculture, qui a été si cruellement éprouvée, et pour laquelle la concurrence n'est plus limitée à ce cercle de grands États européens pour lesquels avaient été édifiées en quelque sorte les anciennes théories économiques ; aujourd'hui, vous ne l'ignorez pas, la concurrence, la loi de l'offre et de la demande, la liberté des échanges, l'influence des spéculations, tout cela rayonne dans un cercle qui s'étend jusqu'aux extrémités du monde. (Très bien! très bien!)

C'est là une grande complication, une grande difficulté économique; nous en avons plusieurs fois parlé à cette tribune, quand le Gouvernement a été interpellé par M. Langlois sur la situation économique de la capitale ; c'est là un problème extrêmement grave.

Il est si grave, messieurs, si palpitant, que les gens les moins avisés sont condamnés à déjà entrevoir, à prévoir et à se pourvoir pour l'époque où ce grand marché de l'Amérique du Sud, qui nous appartenait de temps en quelque sorte immémorial, nous sera disputé et peut-être enlevée par les produits de l'Amérique du Nord. Il n'y a rien de plus sérieux, il n'y a pas de problème social plus grave; or, ce programme est intimement lié à la politique coloniale.

Je n'ai pas besoin de pousser plus loin cette démonstration.

Oui, messieurs, je le dirai aux économistes, dont personne plus que moi ne respecte les convictions et les services rendus ; je le dirai à l'honorable M. Passy, que je vois là, qui est parmi nous un des représentants les plus autorisés de l'ancienne école économique... (Sourires) ; je sais très bien ce qu'ils me répondent, ce qui est au fond de leur pensée... - L'ancienne école, la grande! messieurs ; celle, monsieur Passy, que votre nom a illustrée, celle qui a pour chef, en France, Jean-Baptiste Say, et Adam Smith, en Angleterre. Il n'y a dans ma pensée aucune ironie à votre égard, monsieur Passy, croyez-le bien.

Je dis que je sais très bien ce que pensent les économistes que je peux appeler doctrinaires, sans offenser M. Passy. Ils nous disent : « Les vrais débouchés, ce sont les traites de commerce qui les fournissent, qui les assurent.

Messieurs, je ne dédaigne pas les traités de commerce : si nous pouvions revenir à la situation qui a suivi l'année 1860, s'il n'était pas survenu dans le monde cette révolution économique qui est le produit de développement de la science et la rapidité des communications, si cette grande révolution n'était pas intervenue, je reprendrais volontiers la situation qui a suivi 1860 ; il est très exact qu'à cette époque, la concurrence des blés d'Odessa ne ruinait pas l'agriculture française, que les blés de l'Amérique et de l'Inde ne constituaient pas encore pour elle une concurrence ; à ce moment, nous vivions sous le régime des traités de commerce, non seulement avec l'Angleterre, mais avec les autres puissances, avec l'Allemagne qui n'était pas encore devenue une puissance industrielle ; les traités, je ne les dédaigne pas ; j'ai eu l'honneur d'en négocier quelques-uns de moindre importance que ceux de 1860 ; mais, messieurs, pour traiter, il faut être deux : vous ne traiterez pas avec les États-Unis d'Amérique, c'est la conviction que recueillent ceux qui ont tenté d'établir de ce côté-là quelques négociations soit officielles, soit officieuses.

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