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Discours sur l’Afrique, par Victor Hugo

En résumé, quand, dans son « discours de Dakar », Nicolas Sarkozy a repris d'assez près une phrase de Victor Hugo, beaucoup ont cru entendre un homme du dix-neuvième siècle. Beaucoup ont eu la possibilité de le dire. Beaucoup l'ont dit, qui ont été entendus. Cette polémique, comme bien d'autres, a permis de repousser assez vite vers les poubelles de l'Histoire celui qui se voyait en juge de qui devait y entrer.

 Le dimanche 18 mai 1879, un banquet commémoratif de l'abolition de l'esclavage réunissait, chez Bonvalet, cent vingt convives. Victor Hugo présidait. Il avait à sa droite MM. Schoelcher, l'auteur principal du décret de 1848 abolissant l'esclavage, et Emmanuel Arago, fils du grand savant républicain qui l'a signé comme ministre de la marine; à sa gauche, MM. Crémieux et Jules Simon. On remarquait dans l'assistance des sénateurs, des députés, des journalistes, des artistes. Il y a eu un incident touchant. Un nègre aveugle s'est fait conduire à Victor Hugo. C'est un nègre qui a été esclave et qui doit à la France d'être un homme.

Au dessert, M. Victor Schoelcher a dit les paroles suivantes:

« Cher grand Victor Hugo, 

La bienveillance de mes amis, en me donnant la présidence honoraire du comité organisateur de notre fête de famille, m'a réservé un honneur et un plaisir bien précieux pour moi, l'honneur et le plaisir de vous exprimer combien nous sommes heureux que vous ayez accepté de nous présider. Au nom de tous ceux qui viennent d'acclamer si chaleureusement votre entrée, au nom des vétérans anglais et français de l'abolition de l'esclavage, des créoles blancs qui se sont noblement affranchis des vieux préjugés de leur caste, des créoles noirs et de couleur qui peuplent nos écoles ou qui sont déjà lancés dans la carrière, au nom de ces hommes de toute classe, réunis pour célébrer fraternellement l'anniversaire de l'émancipation, je vous remercie d'avoir bien voulu répondre à notre appel.

Vous, Victor Hugo, qui avez survécu à la race des géants, vous le grand poète et le grand prosateur, chef de la littérature moderne, vous êtes aussi le défenseur puissant de tous les déshérités, de tous les faibles, de tous les opprimés de ce monde, le glorieux apôtre du droit sacré du genre humain. La cause des nègres que nous soutenons, et envers lesquels les nations chrétiennes ont tant à se reprocher, devait avoir votre sympathie; nous vous sommes reconnaissants de l'attester par votre présence au milieu de nous. 

Cher Victor Hugo, en vous voyant ici, et sachant que nous vous entendrons, nous avons plus que jamais confiance, courage et espoir. 

Quand vous parlez, votre voix retentit par le monde entier; de cette étroite enceinte où nous sommes enfermés, elle pénétrera jusqu'au coeur de l'Afrique, sur les routes qu'y fraient incessamment d'intrépides voyageurs, pour porter la lumière à des populations encore dans l'enfance, et leur enseigner la liberté, l'horreur de l'esclavage, avec la conscience réveillée de la dignité humaine; votre parole, Victor Hugo, aura puissance de civilisation; elle aidera ce magnifique mouvement philanthropique qui semble, en tournant aujourd'hui l'intérêt de l'Europe vers le pays des hommes noirs, vouloir y réparer le mal qu'elle lui a fait. Ce mouvement sera une gloire de plus pour le dix-neuvième siècle, ce siècle qui vous a vu naître, qui a établi la république en France, et qui ne finira pas sans voir proclamer la fraternité de toutes les races humaines. 

Victor Hugo, cher hôte vénéré et admiré, nous saluons encore votre bienvenue ici, avec émotion. »


Après ces paroles, dont l'impression a été profonde, Victor Hugo s'est levé et une immense acclamation a salué longtemps celui qui a toujours mis son génie au service de toutes les souffrances. 

Le silence s'est fait, et Victor Hugo a prononcé les paroles qui suivent: 

« Messieurs, 

Je préside, c'est-à-dire j'obéis; le vrai président d'une réunion comme celle-ci, un jour comme celui-ci, ce serait l'homme qui a eu l'immense honneur de prendre la parole au nom de la race humaine blanche pour dire à la race humaine noire: Tu es libre. Cet homme, vous le nommez tous, messieurs, c'est Schoelcher. Si je suis à cette place, c'est lui qui l'a voulu. Je lui ai obéi. 

Du reste, une douceur est mêlée à cette obéissance, la douceur de me trouver au milieu de vous. C'est une joie pour moi de pouvoir presser en ce moment les mains de tant d'hommes considérables qui ont laissé un bon souvenir dans la mémorable libération humaine que nous célébrons. 

Messieurs, le moment actuel sera compté dans ce siècle. C'est un point d'arrivée, c'est un point de départ. Il a sa physionomie: au nord le despotisme, au sud la liberté; au nord la tempête, au sud l'apaisement. 

Quant à nous, puisque nous sommes de simples chercheurs du vrai, puisque nous sommes des songeurs, des écrivains, des philosophes attentifs; puisque nous sommes assemblés ici autour d'une pensée unique, l'amélioration de la race humaine; puisque nous sommes, en un mot, des hommes passionnément occupés de ce grand sujet, l'homme, profitons de notre rencontre, fixons nos yeux vers l'avenir; demandons-nous ce que fera le vingtième siècle. (Mouvement d'attention.) 

Politiquement, vous le pressentez, je n'ai pas besoin de vous le dire. 

Géographiquement,-permettez que je me borne à cette indication,-la destinée des hommes est au sud. 

Le moment est venu de donner au vieux monde cet avertissement: il faut être un nouveau monde. Le moment est venu de faire remarquer à l'Europe qu'elle a à côté d'elle l'Afrique. Le moment est venu de dire aux quatre nations d'où sort l'histoire moderne, la Grèce, l'Italie, l'Espagne, la France, qu'elles sont toujours là, que leur mission s'est modifiée sans se transformer, qu'elles ont toujours la même situation responsable et souveraine au bord de la Méditerranée, et que, si on leur ajoute un cinquième peuple, celui qui a été entrevu par Virgile et qui s'est montré digne de ce grand regard, l'Angleterre, on a, à peu près, tout l'effort de l'antique genre humain vers le travail, qui est le progrès, et vers l'unité, qui est la vie. 

La Méditerranée est un lac de civilisation; ce n'est certes pas pour rien que la Méditerranée a sur l'un de ses bords le vieil univers et sur l'autre l'univers ignoré, c'est-à-dire d'un côté toute la civilisation et de l'autre toute la barbarie. 

Le moment est venu de dire à ce groupe illustre de nations: Unissez-vous! allez au sud. 

Est-ce que vous ne voyez pas le barrage? Il est là, devant vous, ce bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui, depuis six mille ans, fait obstacle à la marche universelle, ce monstrueux Cham qui arrête Sem par son énormité,-l'Afrique. 

Quelle terre que cette Afrique! L'Asie a son histoire, l'Amérique a son histoire, l'Australie elle-même a son histoire; l'Afrique n'a pas d'histoire. Une sorte de légende vaste et obscure l'enveloppe. Rome l'a touchée, pour la supprimer; et, quand elle s'est crue délivrée de l'Afrique, Rome a jeté sur cette morte immense une de ces épithètes qui ne se traduisent pas: Africa portentosa! (Applaudissements.) 

C'est plus et moins que le prodige. C'est ce qui est absolu dans l'horreur. Le flamboiement tropical, en effet, c'est l'Afrique. Il semble que voir l'Afrique, ce soit être aveuglé. Un excès de soleil est un excès de nuit. 

Eh bien, cet effroi va disparaître. 

Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples libres, la France et l'Angleterre, ont saisi l'Afrique; la France la tient par l'ouest et par le nord; l'Angleterre la tient par l'est et par le midi. Voici que l'Italie accepte sa part de ce travail colossal. L'Amérique joint ses efforts aux nôtres; car l'unité des peuples se révèle en tout. L'Afrique importe à l'univers. Une telle suppression de mouvement et de circulation entrave la vie universelle, et la marche humaine ne peut s'accommoder plus longtemps d'un cinquième du globe paralysé. 


De hardis pionniers se s'ont risqués, et, dès leurs premiers pas, ce sol étrange est apparu réel;

ces paysages lunaires deviennent des paysages terrestres. La France est prête à y apporter une mer. Cette Afrique farouche n'a que deux aspects: peuplée, c'est la barbarie; déserte, c'est la sauvagerie;

mais elle ne se dérobe plus;

les lieux réputés inhabitables sont des climats possibles;

on trouve partout des fleuves navigables;

des forêts se dressent, de vastes branchages encombrent çà et là l'horizon; quelle sera l'attitude de la civilisation devant cette faune et cette flore inconnues? Des lacs sont aperçus, qui sait? peut-être cette mer Nagaïn dont parle la Bible. De gigantesques appareils hydrauliques sont préparés par la nature et attendent l'homme;

on voit les points où germeront des villes;

on devine les communications;

des chaînes de montagnes se dessinent;

des cols, des passages, des détroits sont praticables;

cet univers, qui effrayait les Romains, attire les Français. 

Remarquez avec quelle majesté les grandes choses s'accomplissent.

Les obstacles existent; comme je l'ai dit déjà, ils font leur devoir, qui est de se laisser vaincre. Ce n'est pas sans difficulté. 

Au nord, j'y insiste, un mouvement s'opère, le divide ut regnes exécute un colossal effort, les suprêmes phénomènes monarchiques se produisent. L'empire germanique unit contre ce qu'il suppose l'esprit moderne toutes ses forces; l'empire moscovite offre un tableau plus émouvant encore. A l'autorité sans borne résiste quelque chose qui n'a pas non plus de limite; au despotisme omnipotent qui livre des millions d'hommes à l'individu, qui crie: Je veux tout, je prends tout! j'ai tout!–le gouffre fait cette réponse terrible: Nihil. Et aujourd'hui nous assistons à la lutte épouvantable de ce Rien avec ce Tout. (Sensation.)
Spectacle digne de méditation! le néant engendrant le chaos. 

La question sociale n'a jamais été posée d'une façon si tragique, mais la fureur n'est pas une solution. Aussi espérons-nous que le vaste souffle du dix-neuvième siècle se fera sentir jusque dans ces régions lointaines, et substituera à la convulsion belliqueuse la conclusion pacifique. 

Cependant, si le nord est inquiétant, le midi est rassurant. Au sud, un lien étroit s'accroît et se fortifie entre la France, l'Italie et l'Espagne. C'est au fond le même peuple, et la Grèce s'y rattache, car à l'origine latine se superpose l'origine grecque. Ces nations ont la Méditerranée, et l'Angleterre a trop besoin de la Méditerranée pour se séparer des quatre peuples qui en sont maîtres. Déjà les États-Unis du Sud s'esquissent ébauche évidente des États-Unis d'Europe. (Bravos.) 

Nulle haine, nulle violence, nulle colère. C'est la grande marche tranquille vers l'harmonie, la fraternité et la paix. 

Aux faits populaires viennent s'ajouter les faits humains; la forme définitive s'entrevoit; le groupe gigantesque se devine; et, pour ne pas sortir des frontières que vous vous tracez à vous-mêmes, pour rester dans l'ordre des choses où il convient que je m'enferme, je me borne, et ce sera mon dernier mot, à constater ce détail, qui n'est qu'un détail, mais qui est immense: au dix-neuvième siècle, le blanc a fait du noir un homme; au vingtième siècle, l'Europe fera de l'Afrique un monde. (Applaudissements.) 

Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation, tel est le problème. L'Europe le résoudra.

Allez, Peuples! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui? à personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes, Dieu offre l'Afrique à l'Europe. Prenez-la. Où les rois apporteraient la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue; non pour le sabre, mais pour le commerce; non pour la bataille, mais pour l'industrie; non pour la conquête, mais pour la fraternité.

Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. 

Allez, faites! faites des routes, faites des ports, faites des villes; croissez, cultivez, colonisez, multipliez; et que, sur cette terre, de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l'Esprit divin s'affirme par la paix et l'Esprit humain par la liberté! » 


Ce discours, constamment couvert d'applaudissements enthousiastes, a été suivi d'une explosion de cris de: Vive Victor Hugo! vive la république! 

M. Jules Simon, invité par l'assemblée à remercier son glorieux président, s'est acquitté de la tâche dans une improvisation, d'abord familière et spirituelle, et qui s'est élevée à une vraie éloquence lorsqu'il a dit que c'était aux émancipés, qui avaient tant souffert du préjugé et de l'oppression, à combattre plus que personne à l'avant-garde de la vérité et du droit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Anton Wilhelm Amo, le philosophe ghanéen qui enseigna à l'Université d'Iena dans les années 1730, suffit à dire combien la "pensée" coloniale du dix-neuvième siècle pouvait être en recul sur certaines avancées du Siècle des lumières, pour isolées qu'elles aient pu être.
 

Pour aller plus loin: 

Il manque au dix-neuvième siècle, qui s'enorgueillit d'avancées réelles dont la moindre n'est pas l'abolition de l'esclavage, les audaces radicales du siècle précédent. Le cas d'Anton Wilhelm Amo -voir l'article de Christine Damis ou les premières pages du livre de Catherine Coquery-Vidrovitch- n'est pas unique, comme on peut s'en rendre compte ici. Victor Hugo lui-même n'était pas dupe de l'insuffisance des positions abolitionnistes, en un temps où son destin n'est pas encore étroitement lié à celui de la République. Il écrivait le 19 mai 1848 :

« La proclamation de l'abolition de l'esclavage se fit à la Guadeloupe avec solennité. Le capitaine de vaisseau Layrle, gouverneur de la colonie, lut le décret de l'Assemblée du haut d'une estrade élevée au milieu de la place publique et entourée d'une foule immense. C'était par le plus beau soleil du monde. Au moment où le gouverneur proclamait l'égalité de la race blanche, de la race mulâtre et de la race noire, il n'y avait sur l'estrade que trois hommes, représentant pour ainsi dire trois races : un blanc, le gouverneur; un mulâtre qui lui tenait le parasol ; et un nègre qui lui portait son chapeau. » 

D'un quinquennat l'autre: comment François Hollande a nuancé sa référence à Jules Ferry. 

Source : http://dormirajamais.org/hugo/

Signez cette pétition afin que les professeurs de français apprennent que Victor Hugo était aussi raciste. Cliquez ici

 

Discours d’orientation politique du Capitaine Sankara Thomas Isidore, 2 octobre 1983

Cher(e)s Internautes, un peuple qui ignore son Histoire est un peuple sans âme. Voilà pourquoi, dans notre soucis d'apporter noter modeste contribution à la réappropriation du patrimoine culturel négro-africain, nous avons le plaisir de partager avec vous Le discours d'orientation politique (DOP) du Capitaine Sankara Isidore Thomas. Comme son nom l'indique, il est la référence théorique de la révolution panAfricaine. Il a été rédigé en septembre octobre 1983 et prononcé à la radio le 2 octobre 1983.


Peuple de Haute-Volta (Burkina Faso, NDLR),

Camarades militantes et militants de la révolution : Notre pays au cours de cette année 1983 a connu des moments d'une intensité particulière qui laisse encore des empreintes indélébiles dans l'esprit de bien des concitoyens. La lutte du peuple voltaïque a connu durant cette période des flux et des reflux. Notre peuple a subi l'épreuve de luttes héroïques et a enfin remporté la victoire dans la nuit devenue désormais historique du 4 août 1983. Cela fera bientôt deux mois que la révolution est en marche irréversible dans notre pays. Deux mois que le peuple combattant de Haute-Volta s'est mobilisé comme un seul homme derrière le Conseil national de la révolution (CNR) pour l'édification d'une société voltaïque nouvelle, libre, indépendante et prospère ; une société nouvelle débarrassée de l'injustice sociale, débarrassée de la domination et de l'exploitation séculaires de l'impérialisme international.

A l'issue de ce bref chemin parcouru, je vous invite, avec moi, à jeter un regard rétrospectif afin de tirer les enseignements nécessaires pour déterminer correctement les tâches révolutionnaires qui se posent à l'heure actuelle et dans le prochain avenir. En nous dotant d'une claire perception de la marche des événements, nous nous fortifions davantage dans notre lutte contre l'impérialisme et les forces sociales réactionnaires.

En somme : d'où sommes-nous venus ? Et où allons-nous ? Ce sont là les questions de l'heure qui exigent de nous une réponse claire et résolue, sans équivoque aucune, si nous voulons marcher hardiment vers de plus grandes et de plus éclatantes victoires.

La révolution d'août est l'aboutissement de la lutte du peuple voltaïque.

Le triomphe de la révolution d'août n'est pas seulement le résultat du coup de force révolutionnaire imposé à l'alliance sacro-sainte réactionnaire du 17 mai 1983. Il est l'aboutissement de la lutte du peuple voltaïque sur ses ennemis de toujours. C'est une victoire sur l'impérialisme international et ses alliés nationaux. Une victoire sur les forces rétrogrades obscurantistes et ténébreuses. Une victoire sur tous les ennemis du peuple qui ont tramé complots et intrigues derrière son dos.

La révolution d'août est le terme ultime de l'insurrection populaire déclenchée suite au complot impérialiste du 17 mai 1983, visant à endiguer la marée montante des forces démocratiques et révolutionnaires de ce pays. Cette insurrection a été non seulement symbolisée par l'attitude courageuse et héroïque des commandos de la ville de Pô, qui ont su opposer une résistance farouche au pouvoir pro-impérialiste et antipopulaire du médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo et du colonel Somé Yoryan, mais aussi, par le courage des forces populaires démocratiques et révolutionnaires qui, en alliance avec les soldats et les officiers patriotes, ont su organiser une résistance exemplaire.

L'insurrection du 4 août 1983, la victoire de la révolution et l'avènement du Conseil national de la révolution sont donc incontestablement la consécration et l'aboutissement conséquent des luttes du peuple voltaïque contre la domination et l'exploitation néocoloniales, contre l'assujettissement de notre pays, pour l'indépendance, la liberté, la dignité et le progrès de notre peuple. En cela, les analyses simplistes et superficielles, cantonnées dans la reproduction des schémas préétablis, ne pourront rien changer à la réalité des faits.

La révolution d'août a triomphé en se posant ainsi comme l'héritière et l'approfondissement du soulèvement populaire du 3 janvier 1966. Elle est la poursuite et le développement à un stade qualitatif supérieur de toutes les grandes luttes populaires qui sont allées en se multipliant ces dernières années et qui toutes, marquaient le refus systématique du peuple voltaïque et particulièrement de la classe ouvrière et des travailleurs de se laisser gouverner comme avant. Les jalons les plus marquants et les plus significatifs de ces grandes luttes populaires correspondent aux dates de décembre 1975, de mai 1979, d'octobre et novembre 1980, d'avril 1982 et de mai 1983.

C'est un fait établi que le grand mouvement de résistance populaire qui a immédiatement suivi la provocation réactionnaire et pro-impérialiste du 17 mai 1983, a créé les conditions favorables à l'avènement du 4 août 1983. En effet, le complot impérialiste du 17 mai a précipité sur une grande échelle le regroupement des forces et organisations démocratiques et révolutionnaires qui se sont mobilisées durant cette période en développant des initiatives et en entreprenant des actions audacieuses inconnues jusque-là. Pendant ce temps, l'alliance sacro-sainte des forces réactionnaires autour du régime moribond souffrait de son incapacité à juguler la percée des forces révolutionnaires qui, de façon de plus en plus ouverte, montaient à l'assaut du pouvoir anti-populaire et anti-démocratique.

Les manifestations populaires, des 20, 21 et 22 mai ont connu un large écho national à cause essentiellement de leur grande signification politique, du fait qu'elles apportaient la preuve concrète de l'adhésion ouverte de tout un peuple et surtout de sa jeunesse, aux idéaux révolutionnaires défendus par des hommes traîtreusement abattus par la réaction. Elles ont eu une grande portée pratique, du fait qu'elles exprimaient la détermination de tout un peuple et de toute sa jeunesse qui se sont mis debout pour affronter concrètement les forces de domination et d'exploitation impérialistes. Ce fut la démonstration la plus patente de la vérité selon laquelle, quand le peuple se met debout l'impérialisme et les forces sociales qui lui sont alliées tremblent.

L'histoire et le processus de conscientisation politique des masses populaires suivent un cheminement dialectique qui échappe à la logique réactionnaire. C'est pourquoi les événements du mois de mai 1983 ont grandement contribué à l'accélération du processus de clarification politique dans notre pays, atteignant ainsi un degré tel que les masses populaires dans leur ensemble ont accompli un saut qualitatif important dans la compréhension de la situation.

Les événements du 17 mai ont contribué grandement à ouvrir les yeux du peuple voltaïque, et l'impérialisme dans son système d'oppression et d'exploitation leur est apparu sous un éclat brutal et cruel. Il y a des journées qui renferment en elles des enseignements d'une richesse comparable à celle d'une décennie entière. Au cours de ces journées, le peuple apprend avec une rapidité inouïe et une profondeur d'esprit telle que mille journées d'études ne sont rien à côté d'elles. Les événements du mois de mai 1983 ont permis au peuple voltaïque de mieux connaître ses ennemis.


Ainsi, dorénavant, en Haute-Volta, tout le monde sait :
Qui est qui !
Qui est avec qui et contre qui !
Qui fait quoi et pourquoi.

Ce genre de situation qui constitue le prélude à de grands bouleversements a contribué à mettre à nu l'exacerbation des contradictions de classes de la société voltaïque. La révolution d'août arrive par conséquent comme la solution des contradictions sociales qui ne pouvaient désormais être étouffées par des solutions de compromis.

L'adhésion enthousiaste des larges masses populaires à la révolution d'août est la traduction concrète de l'espoir immense que le peuple voltaïque fonde sur l'avènement du CNR pour qu'enfin puisse être réalisée la satisfaction de son aspiration profonde à la démocratie, à la liberté et à l'indépendance, au progrès véritable, à la restauration de la dignité et de la grandeur de notre patrie, que 23 années de régime néo-coloniale ont singulièrement bafouée.

L' héritage de 23 années de néo-colonisation

L'avènement du CNR le 4 août 1983, et l'instauration d'un pouvoir révolutionnaire en Haute-Volta depuis cette date, ont ouvert une page glorieuse dans les annales de l'Histoire de notre peuple et de notre pays. Cependant, lourd et pesant est l'héritage que nous lèguent 23 années d'exploitation et de domination impérialistes. Dure et ardue sera notre tâche d'édification d'une société nouvelle, d'une société débarrassée de tous les maux qui maintiennent notre pays dans une situation de pauvreté et d'arriération économique et culturelle.

Lorsqu'en 1960, le colonialisme français traqué de toutes parts, déconfit à Dien-Bien-Phu (Vietnam), en prise à des difficultés énormes en Algérie, fut contraint, tirant ainsi les leçons de ces défaites, d'octroyer à notre pays la souveraineté nationale et l'intégrité territoriale, cela a été salué positivement par notre peuple qui n'était pas resté impassible mais développait des luttes de résistance appropriées. Cette fuite en avant de l'impérialisme colonialiste français constitua pour le peuple une victoire sur les forces d'oppression et d'exploitation étrangères. Du point de vue des masses populaires ce fut une réforme démocratique, tandis que du point de vue de l'impérialisme ce n'était qu'une mutation opérée dans ses formes de domination et d'exploitation de notre peuple.

Cette mutation a abouti cependant à une redisposition des classes et couches sociales et à l'établissement de nouvelles classes. En alliance avec les forces rétrogrades de la société traditionnelle, la petite-bourgeoisie intellectuelle de l'époque, dans un mépris total des masses fondamentales qui lui avaient servi de tremplin pour son accession au pouvoir, entreprit d'organiser les fondements politiques et économiques des nouvelles formes de domination et d'exploitation impérialistes. La crainte que la lutte des masses populaires ne se radicalise et ne débouche sur une solution véritablement révolutionnaire est à la base du choix opéré par l'impérialisme qui consiste à exercer dorénavant sa mainmise sur notre pays, à perpétuer l'exploitation de notre peuple par des nationaux interposés. Des nationaux voltaïques allaient prendre le relais de la domination et de l'exploitation étrangères. Toute l'organisation de la société néo-coloniale reviendra à une simple opération de substitution dans les formes.

Dans leur essence, la société néo-coloniale et la société coloniale ne diffèrent en rien. Ainsi, à l'administration coloniale on a vu se substituer une administration néo-coloniale identique sous tous les rapports à la première. A l'armée coloniale se substitue une armée néo-coloniale avec les mêmes attributs, les mêmes fonctions et le même rôle de gardien des intérêts de l'impérialisme et de ceux de ses alliés nationaux. A l'école coloniale se substitue une école néo-coloniale qui poursuit les mêmes buts d'aliénation des enfants de notre pays et de reproduction d'une société essentiellement au service des intérêts impérialistes, accessoirement au service des valets et alliés locaux de l'impérialisme.

Des nationaux voltaïques entreprirent, avec l'appui et la bénédiction de l'impérialisme, d'organiser le pillage systématique de notre pays. Des miettes de ce pillage qui leur retombent, ils se transforment petit à petit en une bourgeoisie véritablement parasitaire, ne sachant plus retenir leurs appétits voraces. Mus par leurs seuls intérêts égoïstes, ils ne reculeront désormais plus devant les moyens les plus malhonnêtes, développant à grande échelle la corruption, le détournement des deniers et de la chose publics, les trafics d'influence et la spéculation immobilière, pratiquant le favoritisme et le népotisme.

Ainsi s'expliquent toutes les richesses matérielles et financières qu'ils ont pu accumuler sur le dos du peuple travailleur. Et non contents de vivre sur les rentes fabuleuses qu'ils tirent de l'exploitation éhontée de leurs biens mal acquis, ils jouent des pieds et des mains pour s'accaparer des responsabilités politiques qui leur permettront d'utiliser l'appareil étatique au profit de leur exploitation et de leur gabegie.

Une année entière ne se passe sans qu'ils se payent de grasses vacances à l'étranger. Leurs enfants désertent les écoles du pays pour un enseignement de prestige dans d'autres pays. A la moindre petite maladie, tous les moyens de l'État sont mobilisés pour leur assurer des soins coûteux dans les hôpitaux de luxe des pays étrangers. Tout cela se déroule sous les yeux d'un peuple voltaïque laborieux, courageux et honnête, mais qui croupit dans la misère la plus crasse. Si pour la minorité de riches la Haute-Volta constitue un paradis, pour cette majorité que constitue le peuple, elle est un enfer à peine supportable.

Dans cette grande majorité, les salariés, malgré le fait qu'ils sont assurés d'un revenu régulier subissent contraintes et pièges de la société de consommation du capitalisme. Tout leur salaire se voit consommé avant même qu'il n'ait été touché. Et le cercle vicieux se poursuit sans fin, sans aucune perspective de rupture. Au sein de leurs syndicats respectifs, les salariés engagent des luttes revendicatives pour l'amélioration de leurs conditions de vie. L'ampleur de ces luttes contraint quelquefois les pouvoirs néo-coloniaux en place à lâcher du lest. Mais ils ne donnent d'une main que pour récupérer aussitôt de l'autre. Ainsi on annonce, avec grand tapage, une augmentation de 10 pour cent des salaires pour immédiatement prendre des mesures d'imposition qui annulent les effets bénéfiques attendus de la première mesure. Les travailleurs après 5, 6, 7 mois finissent toujours par se rendre compte de la supercherie et se mobilisent pour de nouvelles luttes. Sept mois, c'est plus qu'il ne faut aux réactionnaires au pouvoir pour reprendre du souffle et élaborer d'autres stratagèmes. Dans cette lutte sans fin, le travailleur s'en sort toujours perdant.


Au sein de cette grande majorité, il y a ces « damnés de la terre », ces paysans que l'on exproprie, que l'on spolie, que l'on moleste, que l'on emprisonne, que l'on bafoue et que l'on humilie chaque jour et qui, cependant, sont de ceux dont le travail est créateur de richesses. C'est par leurs activités productives que l'économie du pays se maintient malgré sa fragilité. C'est de leur travail que se « sucrent » tous ces nationaux pour qui la Haute-Volta est un El Dorado. Et pourtant, ce sont eux qui souffrent le plus du manque des structures, d'infrastructures routières, du manque des structures et d'encadrement sanitaires.

Ce sont ces paysans créateurs de richesses nationales qui souffrent le plus du manque d'écoles et de fournitures scolaires pour leurs enfants. Ce sont leurs enfants qui vont grossir les rangs des chômeurs après un passage-éclair sur les bancs des écoles mal adaptées aux réalités de ce pays. C'est parmi eux que le taux d'analphabétisme est le plus élevé : 98 pour cent. Ceux qui ont besoin de plus de savoir pour que leur travail productif puisse s'améliorer en rendement, c'est encore eux qui profitent le moins des investissements dans le domaine de la santé, de l'éducation et de la technologie.

La jeunesse paysanne, qui a les mêmes dispositions d'esprit que toute la jeunesse, c'est-à-dire, plus sensible à l'injustice sociale et favorable au progrès, en arrive, dans un sentiment de révolte, à déserter nos campagnes les privant ainsi de ses éléments les plus dynamiques.

Le premier réflexe pousse cette jeunesse dans les grands centres urbains que sont Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. Là ils espèrent trouver un travail plus rémunérateur et profiter aussi des avantages du progrès. Le manque de travail les pousse à l'oisiveté avec les vices qui la caractérisent. Enfin ils chercheront leur salut, pour ne pas finir en prison, en s'expatriant vers l'étranger où l'humiliation et l'exploitation la plus éhontée les attendent. Mais la société voltaïque leur laisse-t-elle d'autre choix ? Telle est, de la manière la plus succincte, la situation de notre pays après 23 années de néo-colonisation : paradis pour les uns et enfer pour les autres.

Après 23 années de domination et d'exploitation impérialistes, notre pays demeure un pays agricole arriéré où le secteur rural qui occupe plus de 90 pour cent de la population active ne représente seulement que 45 pour cent de la production intérieure brute (PIB) et fournit les 95 pour cent des exportations totales du pays. Plus simplement il faut constater que pendant que dans d'autres pays les agriculteurs qui constituent moins de 5 pour cent de la population arrivent non seulement à se nourrir correctement, à assurer les besoins de toute la nation entière, mais aussi à exporter d'immenses quantités de leurs produits agricoles, chez nous plus de 90 pour cent de la population malgré de rudes efforts connaissent famines et disettes et sont obligés d'avoir recours, avec le reste de la population, à l'importation des produits agricoles si ce n'est à l'aide internationale. Le déséquilibre entre les exportations et les importations ainsi créé contribue à accentuer la dépendance du pays vis-à-vis de l'étranger.

Le déficit commercial qui en résulte s'accroît sensiblement au fil des années et le taux de couverture des importations par les exportations se situe aux environs de 25 pour cent. En termes plus clairs, nous achetons à l'étranger plus que nous ne lui vendons et une économie qui fonctionne sur cette base se ruine progressivement et va vers la catastrophe. Les investissements privés en provenance de l'extérieur sont non seulement insuffisants, mais en outre exercent des ponctions énormes sur l'économie du pays et ne contribuent donc pas à renforcer sa capacité d'accumulation. Une part importante de la richesse créée à l'aide des investissements étrangers est drainée vers l'extérieur au lieu d'être réinvestie pour accroître la capacité productive du pays. Dans la période 1973-1979, on estime les sorties des devises comme revenus des investissements directs étrangers à 1,7 milliard de francs CFA par an, alors que les investissements nouveaux ne se chiffrent qu'à 1,3 milliard de francs CFA par an en moyenne.

L'insuffisance des efforts en investissements productifs amène l'État voltaïque à jouer un rôle fondamental dans l'économie nationale par l'effort qu'il fournit en vue de suppléer à l'investissement privé. Situation difficile lorsque l'on sait que les recettes du budget de l'État sont essentiellement constituées par les recettes fiscales qui représentent 85 pour cent des recettes totales et qui se résument en grande partie à des taxes sur les importations et à des impôts. Les recettes de l'État financent, outre l'effort d'investissement national, les dépenses de l'État dont 70 pour cent servent à payer les salaires des fonctionnaires et à assurer le fonctionnement des services administratifs. Que peut-il en rester alors pour les investissements sociaux et culturels ?

Dans le domaine de l'éducation, notre pays se situe parmi les pays les plus retardataires avec un taux de scolarisation de 16,4 pour cent et un taux d'analphabétisme qui s'élève à 92 pour cent en moyenne. C'est dire que sur 100 Voltaïques, à peine huit semblent savoir lire et écrire en quelque langue que ce soit. Sur le plan sanitaire, le taux de morbidité et de mortalité est des plus élevés dans la sous région en raison de la prolifération des maladies transmissibles et des carences nutritionnelles. Comment d'ailleurs éviter une telle situation catastrophique lorsque l'on sait que chez nous on ne compte qu'un lit d'hôpital pour 1 200 habitants et un médecin pour 48 000 habitants ?

Ces quelques éléments suffisent à eux seuls pour illustrer l'héritage que nous laissent 23 années de néo-colonisation, 23 années d'une politique de totale démission nationale. Cette situation, parmi les plus désolantes, ne peut laisser dans l'indifférence aucun Voltaïque qui aime et honore son pays. En effet notre peuple, peuple courageux et travailleur, n'a jamais pu tolérer une telle situation. Et parce qu'il avait compris qu'il ne s'agissait pas là d'une fatalité mais d'une organisation de la société sur des bases injustes au seul profit d'une minorité, il a toujours développé des luttes multiformes, cherchant les voies et moyens pour mettre un terme à l'ancien ordre des choses. C'est pourquoi, il a salué fiévreusement l'avènement du Conseil national de la révolution et de la révolution d'août qui est le couronnement des efforts qu'il a déployés et des sacrifices qu'il a consentis pour renverser l'ancien ordre, instaurer un nouvel ordre à même de réhabiliter l'homme voltaïque et donner une place de choix à notre pays clans le concert des nations libres, prospères et respectées.

Les classes parasitaires qui avaient toujours tiré profit de la Haute-Volta coloniale et néo-coloniale sont et seront hostiles aux transformations entreprises par le processus révolutionnaire entamé depuis le 4 août 1983. La raison en est qu'elles sont et demeurent attachées par un cordon ombilical à l'impérialisme international. Elles sont et demeurent les fervents défenseurs des privilèges acquis du fait de leur allégeance à l'impérialisme.


Quoique l'on fasse, quoique l'on dise, elles resteront égales à elles-mêmes, et continueront de tramer complots et intrigues pour la reconquête de leur « royaume perdu ». De ces nostalgiques il ne faut point s'attendre à une reconversion de mentalité et d'attitude. Ils ne sont sensibles et ne comprennent que le langage de la lutte, la lutte des classes révolutionnaires contre les exploiteurs et les oppresseurs des peuples. Notre révolution sera pour eux la chose la plus autoritaire qui soit ; elle sera un acte par lequel le peuple leur imposera sa volonté par tous les moyens dont il dispose et s'il le faut par ses armes.

Ces ennemis du peuple, qui sont-ils ? Ils se sont démasqués aux yeux du peuple lors des événements du 17 mai dans leur hargne contre les forces révolutionnaires. Ces ennemis du peuple, le peuple les a identifiés dans le feu de l'action révolutionnaire.

Ce sont. :

1°) La bourgeoisie voltaïque, qui se distingue, de par la fonction que les uns et les autres accomplissent, en bourgeoisie d'État, bourgeoisie compradore et bourgeoisie moyenne.

- La bourgeoisie d'État : C'est cette fraction qui est connue sous l'appellation de bourgeoisie politico bureaucratique. C'est une bourgeoisie qu'une situation de monopole politique a enrichie de façon illicite et crapuleuse. Elle s'est servie de l'appareil d'État tout comme le capitaliste industriel se sert de ses moyens de production pour accumuler les plus-values tirées de l'exploitation de la force de travail des ouvriers. Cette fraction de la bourgeoisie ne renoncera jamais de plein gré à ses anciens avantages pour assister, passive, aux transformations révolutionnaires en cours.

- La bourgeoisie commerçante : Cette fraction, de par ses activités mêmes, est attachée à l'impérialisme par de multiples liens. La suppression de la domination impérialiste signifie pour elle la mort de « la poule aux oeufs d'or ». C'est pourquoi elle s'opposera de toutes ses forces à la présente révolution. C'est dans cette catégorie que se recrutent par exemple les commerçants véreux qui cherchent à affamer le peuple en retirant de la circulation les vivres à des fins de spéculation et de sabotage économique.

- La bourgeoisie moyenne : Cette fraction de la bourgeoisie voltaïque, bien qu'ayant des liens avec l'impérialisme, rivalise avec celui-ci pour le contrôle du marché. Mais comme elle est plus faible économiquement, elle se fait évincer par l'impérialisme. Elle a donc des griefs contre l'impérialisme, mais a aussi peur du peuple et cette peur peut l'amener à faire front avec l'impérialisme. Toutefois, du fait que la domination impérialiste sur notre pays l'empêche de jouer son rôle véritable de bourgeoisie nationale, quelques-uns de ses éléments, sous certains rapports, pourraient être favorables à la révolution qui les situerait objectivement dans le camp du peuple. Cependant, entre ces éléments qui viennent à la révolution et le peuple, il faut développer une méfiance révolutionnaire. Car, sous ce couvert accourront à la révolution des opportunistes de toutes sortes.


2°) Les forces rétrogrades qui tirent leur puissance des structures traditionnelles de type féodal de notre société. Ces forces, dans leur majorité, ont su opposer une résistance ferme à l'impérialisme colonialiste français. Mais depuis l'accession de notre pays à la souveraineté nationale, elles ont fait corps avec la bourgeoisie réactionnaire pour oppresser le peuple voltaïque. Ces forces ont tenu les masses paysannes en une situation de réservoir à partir duquel elles se livraient à des surenchères électoralistes. Pour préserver leurs intérêts qui sont communs à ceux de l'impérialisme et opposés à ceux du peuple, ces forces réactionnaires ont le plus souvent recours aux valeurs décadentes de notre culture traditionnelle qui sont encore vivaces dans les milieux ruraux. Dans la mesure où notre révolution vise à démocratiser les rapports sociaux dans nos campagnes, à responsabiliser les paysans, à mettre à leur portée plus d'instruction et plus de savoir pour leur propre émancipation économique et culturelle, ces forces rétrogrades s'y opposeront.


Ce sont là les ennemis du peuple dans la présente révolution, des ennemis que le peuple a identifiés lui-même lors des événements du mois de mai. Ce sont ces individus-là qui ont constitué le gros de la troupe des marcheurs isolés, protégés par un cordon militaire, et qui ont manifesté leur soutien de classe au régime déjà moribond issu du coup d'État réactionnaire et pro-impérialiste. En dehors des classes et couches sociales réactionnaires et antirévolutionnaires ci-dessus énumérées, le reste de la population constitue le peuple voltaïque. Un peuple qui tient la domination et l'exploitation impérialistes en abomination et qui n'a cessé de le manifester dans la lutte concrète de tous les jours contre les différents régimes néo-coloniaux.

Ce peuple dans la présente révolution regroupe :

1°) La classe ouvrière voltaïque, jeune et peu nombreuse, mais qui a su faire la preuve dans ses luttes incessantes contre le patronat, qu'elle est une classe véritablement révolutionnaire. Dans la révolution présente, c'est une classe qui a tout à gagner et rien à perdre. Elle n'a pas de moyen de production à perdre, elle n'a pas de parcelle de propriété à défendre dans le cadre de l'ancienne société néo-coloniale. Par contre, elle est convaincue que le révolution est son affaire, car elle en sortira grandie et fortifiée.

2°) La petite-bourgeoisie qui constitue une vaste couche sociale très instable et qui hésite très souvent entre la cause des masses populaires et celle de l'impérialisme. Dans sa grande majorité, elle finit toujours par se ranger du côté des masses populaires. Elle comprend les éléments les plus divers parmi lesquels : les petits commerçants, les intellectuels petits-bourgeois (fonctionnaires, étudiants, élèves, employés du secteur privé, etc.), les artisans.

 3°) La paysannerie voltaïque est, dans sa grande majorité, constituée de petits paysans attachés à la propriété parcellaire du fait de la désintégration progressive de la propriété collective depuis l'introduction du mode de production capitaliste dans notre pays. Les rapports marchands dissolvent de plus en plus les liens communautaires, et à leur place s'instaure la propriété privée des moyens de production. Dans cette nouvelle situation ainsi créée par la pénétration du capitalisme dans nos campagnes, le paysan voltaïque qui se trouve lié à la petite production, incarne les rapports bourgeois de production.
 

Aussi, au vu de toutes ces considérations, la paysannerie voltaïque est partie intégrante de la catégorie de la petite-bourgeoisie. De par le passé et de par sa situation présente, elle est la couche sociale qui a payé le plus de tribut à la domination et à l'exploitation impérialistes. La situation d'arriération économique et culturelle qui caractérise nos campagnes l'a tenue longtemps à l'écart des grands courants de progrès et de modernisation, et contenue dans le rôle de réservoir des partis politiques réactionnaires. Cependant elle a intérêt à la révolution et en est, du point de vue du nombre, la force principale.

4°) Le lumpen-prolétariat : C'est cette catégorie d'éléments déclassés qui, du fait de leur situation de sans-travail, sont prédisposés à être à la solde des forces réactionnaires et contre-révolutionnaires pour l'exécution de leurs sales besognes. Dans la mesure où la révolution saura les convertir en les occupant utilement, ils pourront être ses fervents défenseurs.

 


 

Le caractère et la portée de la révolution d'août

 Les révolutions qui surviennent de par le monde ne se ressemblent point. Chaque révolution apporte son originalité qui la distingue des autres. Notre révolution, la révolution d'août, n'échappe pas à cette constatation. Elle tient compte des particularités de notre pays, de son degré de développement et d'assujettissement au système capitaliste impérialiste mondial. Notre révolution est une révolution qui se déroule dans un pays agricole arriéré, où le poids des traditions et de l'idéologie sécrétées par une organisation sociale de type féodal, pèse énormément sur les masses populaires. Elle est une révolution dans un pays qui, à cause de la domination et de l'exploitation que l'impérialisme exerce sur notre peuple, a évolué de la situation de colonie qu'était ce pays, à celle de néo-coloniale.

Elle est une révolution qui se produit dans un pays caractérisé encore par l'inexistence d'une classe ouvrière consciente de sa mission historique et organisée et par conséquent, ne possédant aucune tradition de lutte révolutionnaire. C'est une révolution qui se produit dans un petit pays continental, au moment où, sur le plan international, le mouvement révolutionnaire s'effrite de jour en jour sans l'espoir visible de voir se constituer un bloc homogène à même d'impulser et de soutenir pratiquement les mouvements révolutionnaires naissants. Cet ensemble de circonstances historiques, géographiques et sociologiques donne une certaine empreinte singulière à notre révolution.

La révolution d'août est une révolution qui présente un double caractère : elle est une révolution démocratique et populaire. Elle a pour tâches primordiales la liquidation de la domination et de l'exploitation impérialistes, l'épuration de la campagne de toutes les entraves sociales, économiques et culturelles qui la maintiennent dans un état d'arriération. De là découle son caractère démocratique. De ce que les masses populaires voltaïques sont partie prenante à part entière dans cette révolution et se mobilisent conséquemment autour de mots d'ordre démocratiques et révolutionnaires qui traduisent dans les faits leurs intérêts propres opposés à ceux des classes réactionnaires alliées à l'impérialisme, elle tire son caractère populaire. Ce caractère populaire de la révolution d'août réside aussi dans le fait qu'en lieu et place de l'ancienne machine d'État s'édifie une nouvelle machine à même de garantir l'exercice démocratique du pouvoir par le peuple et pour le peuple.

Notre révolution présente, ainsi caractérisée, tout en étant une révolution anti-impérialiste, s'effectue encore dans le cadre des limites du régime économique et social bourgeois. En procédant à l'analyse des classes sociales de la société voltaïque, nous avons soutenu l'idée selon laquelle la bourgeoisie voltaïque ne constitue pas une seule masse homogène réactionnaire et anti-révolutionnaire. En effet, ce qui caractérise la bourgeoisie des pays sous-développés sous le rapport capitaliste, c'est leur incapacité congénitale de révolutionner la société à l'instar de la bourgeoisie des pays européens des années 1780, c'est-à-dire à l'époque où celle-ci constituait encore une classe ascendante.

Tels sont les caractères et les limites de la présente révolution déclenchée en Haute-Volta depuis le 4 août 1983. En avoir une claire perception et une définition exacte de son contenu nous prémunit des dangers de déviation et des excès qui pourraient porter préjudice à la marche victorieuse de la révolution. Que tous ceux qui ont pris fait et cause pour la révolution d'août se pénètrent de la ligne directrice ainsi dégagée en vue de pouvoir assumer leur rôle de révolutionnaires conscients et, en véritables propagandistes intrépides et infatigables, en fassent une diffusion au sein des masses.

Il ne suffit plus de se dire révolutionnaire, il faut en plus se pénétrer de la signification profonde de la révolution dont on est le fervent défenseur. C'est le meilleur moyen de mieux la défendre contre les attaques et les défigurations que les contre-révolutionnaires ne manqueront pas de lui opposer. Savoir lier la théorie révolutionnaire à la pratique révolutionnaire sera le critère décisif permettant désormais de distinguer les révolutionnaires conséquents de tous ceux qui accourent à la révolution mus par des mobiles étrangers à la cause révolutionnaire.

De la souveraineté du peuple dans l'exercice du pouvoir révolutionnaire

Un des traits distinctifs de la révolution d'août, avons-nous dit, et qui lui confère son caractère populaire, c'est qu'elle est le mouvement de l'immense majorité au profit de l'immense majorité. C'est une révolution faite par les masses populaires voltaïques elles-mêmes avec leurs mots d'ordre et leurs aspirations. L'objectif de cette révolution consiste à faire assumer le pouvoir par le peuple. C'est la raison pour laquelle le premier acte de la révolution, après la Proclamation du 4 août, fut l'appel adressé au peuple pour la création des Comités de défense de la révolution (CDR). Le CNR a la conviction que pour que cette révolution soit véritablement populaire, elle devra procéder à la destruction de la machine d'État néo-coloniale et organiser une nouvelle machine capable de garantir la souveraineté du peuple. La question de savoir comment ce pouvoir populaire sera exercé, comment ce pouvoir devra s'organiser, est une question essentielle pour le devenir de notre révolution.

L'histoire de notre pays jusqu'à nos jours a été essentiellement dominée par les classes exploiteuses et conservatrices qui ont exercé leur dictature anti-démocratique et anti-populaire, par leur mainmise sur la politique, l'économie, l'idéologie, la culture, l'administration et la justice. La révolution a pour premier objectif de faire passer le pouvoir des mains de la bourgeoisie voltaïque alliée à l'impérialisme aux mains de l'alliance des classes populaires constituant le peuple. Ce qui veut dire qu'à la dictature anti-démocratique et anti-populaire de l'alliance réactionnaire des classes sociales favorables à l'impérialisme, le peuple au pouvoir devra désormais opposer son pouvoir démocratique et populaire.

Ce pouvoir démocratique et populaire sera le fondement, la base solide du pouvoir révolutionnaire en Haute-Volta. Elle aura pour tâche primordiale la reconversion totale de toute la machine d'État avec ses lois, son administration, ses tribunaux, sa police, son armée qui avaient été façonnés pour servir et défendre les intérêts égoïstes des classes et couches sociales réactionnaires. Elle aura pour tâche d'organiser la lutte contre les menées contre-révolutionnaires de reconquête du « paradis perdu » en vue d'écraser complètement la résistance des réactionnaires nostalgiques du passé. Et c'est là que résident la nécessité et le rôle des CDR, comme point d'appui des masses populaires à l'assaut des citadelles réactionnaires et contre-révolutionnaires.

 


 

Pour une juste compréhension de la nature, du rôle et du fonctionnement des CDR

L'édification de d'État de démocratie populaire qui est l'objectif final de la révolution d'août n'est pas et ne sera pas l'oeuvre d'un seul jour. C'est une tâche ardue qui exigera de nous des sacrifices énormes. Le caractère démocratique de cette révolution nous impose une décentralisation et une déconcentration du pouvoir administratif afin de rapprocher l'administration du peuple, afin de faire de la chose publique une affaire qui intéresse tout un chacun. Dans cette oeuvre immense de longue haleine, nous avons entrepris de remodeler la carte administrative du pays pour une plus grande efficacité.

Nous avons aussi entrepris de renouveler la direction des services administratifs dans un sens plus révolutionnaire. En même temps, nous avons « dégagé » des fonctionnaires et militaires qui, pour des raisons diverses, ne peuvent suivre la cadence de la présente révolution. Il nous reste beaucoup à faire et nous en sommes conscients. Le Conseil national de la révolution, qui est dans le processus révolutionnaire déclenché depuis le 4 août le pouvoir de conception, de direction, et de contrôle de la vie nationale tant sur le plan politique, économique que social, se doit d'avoir des instances locales dans les divers secteurs de la vie nationale. Et c'est là que réside le sens profond de la création des CDR qui sont les représentants du pouvoir révolutionnaire dans les villages, les quartiers des villes, les lieux de travail.

Les CDR constituent l'organisation authentique du peuple dans l'exercice du pouvoir révolutionnaire. C'est l'instrument que le peuple s'est forgé pour se rendre véritablement souverain de son destin et étendre de ce fait son contrôle dans tous les domaines de la société. Les armes du peuple, le pouvoir du peuple, les richesses du peuple, ce sera le peuple qui les gèrera et les CDR sont là pour cela. Quant à leurs rôles, ils sont immenses et diversifiés. Leur mission première est l'organisation du peuple voltaïque tout entier en vue de l'engager dans le combat révolutionnaire. Le peuple ainsi organisé dans les CDR acquiert non seulement le droit de regard sur les problèmes de son devenir, mais aussi participe à la prise de décision sur son devenir et à son exécution. La révolution comme théorie juste pour détruire l'ordre ancien et, en lieu et place, édifier une société d'un type nouveau ne saurait être menée que par ceux qui y ont intérêt.
Les CDR sont alors les détachements d'assaut qui s'attaqueront à tous les foyers de résistance.

Ce sont les bâtisseurs de la Haute-Volta révolutionnaire. Ce sont les levains qui devront porter la révolution dans toutes les provinces, tous nos villages, tous les services publics et privés, tous les foyers, tous les milieux. Pour ce faire, les militants révolutionnaires au sein des CDR doivent rivaliser d'ardeur dans les tâches primordiales suivantes :

1°) L'action en direction des membres du CDR : il revient aux militants révolutionnaires le travail d'éducation politique de leurs camarades. Les CDR doivent être des écoles de formation politique. Les CDR sont les cadres adéquats où les militants discutent des décisions des instances supérieures de la révolution, du CNR et du gouvernement.

2°) L'action en direction des masses populaires vise à les entraîner à adhérer massivement aux objectifs du CNR par une propagande et une agitation intrépides et sans relâche. A la propagande et aux calomnies mensongères de la réaction, les CDR doivent savoir opposer une propagande, une explication révolutionnaires appropriées selon le principe que seule la vérité est révolutionnaire.

Les CDR se doivent d'être à l'écoute des masses afin de se rendre compte de leur état d'esprit, de leurs besoins, pour en informer à temps le CNR et faire à ce sujet des propositions concrètes. Ils sont invités à examiner les questions touchant l'amélioration des intérêts des masses populaires, en soutenant les initiatives prises par ces dernières. Le contact direct avec les masses, populaires, par l'organisation périodique des assemblées ouvertes où sont discutées les questions qui les intéressent, est une nécessité impérieuse pour les CDR s'ils veulent aider à l'application correcte des directives du CNR. Ainsi, dans l'action de propagande, les décisions du CNR seront expliquées aux masses. Seront aussi expliquées toutes les mesures destinées à l'amélioration de leurs conditions de vie. Les CDR doivent lutter avec les masses populaires des villes et des campagnes contre leurs ennemis et l'adversité de la nature, pour la transformation de leur existence matérielle et morale.


3°) Les CDR devront travailler de manière rationnelle illustrant ainsi un des traits de notre révolution : la rigueur. Par conséquent, ils doivent se doter de plans d'action cohérents et ambitieux qui s'imposent à tous leurs membres. Depuis le 4 août, date devenue désormais historique pour notre peuple, répondant à l'appel du CNR, les Voltaïques ont développé des initiatives pour se doter de CDR. Ainsi des CDR virent le jour dans les villages, dans les quartiers des villes, bientôt sur les lieux de travail, dans les services, dans les usines, au sein de l'armée. Tout ceci est le résultat de l'action spontanée des masses. Il convient maintenant de travailler à leur structuration interne sur une base claire, et à leur organisation à l'échelle nationale. C'est ce à quoi s'attelle actuellement le Secrétariat général national des CDR. En attendant que des travaux de réflexions qui se mènent actuellement sur la base des expériences déjà accumulées, sortent des résultats définitifs, nous nous contenterons d'esquisser le schéma et les principes directeurs généraux du fonctionnement des CDR.

L'idée première poursuivie avec la création des CDR consiste en la démocratisation du pouvoir. Les CDR devenant ainsi des organes par lesquels le peuple exerce le pouvoir local découlant du pouvoir central dévolu au CNR. Le CNR constitue, en dehors des assises du congrès national, le pouvoir suprême. Il est l'organe directeur de tout cet édifice dont le principe directeur est le centralisme démocratique. Le centralisme démocratique est basé d'une part sur la subordination des organes de l'échelon inférieur aux organismes de l'échelon supérieur dont le plus haut est le CNR auquel se subordonnent toutes les organisations. D'autre part, ce centralisme reste démocratique, car le principe électif est de rigueur à tous les niveaux et l'autonomie des organes locaux est reconnue pour toutes les questions relevant de leur ressort, toutefois dans les limites et le respect des directives générales tracées par l'instance supérieure.

De la moralité révolutionnaire au sein des CDR

La révolution vise à la transformation de la société sous tous les rapports, économiques, sociaux et culturels. Elle vise à créer un Voltaïque nouveau, avec une moralité et un comportement social exemplaires qui inspirent l'admiration et la confiance des masses. La domination néo-coloniale a placé notre société dans un pourrissement tel qu'il nous faudra des années pour la purifier. Cependant les militants des CDR doivent se forger une nouvelle conscience et un nouveau comportement en vue de donner le bon exemple aux masses populaires. En faisant la révolution, nous devons veiller à notre propre transformation qualitative. Sans une transformation qualitative de ceux-là mêmes qui sont censés être les artisans de la révolution, il est pratiquement impossible de créer une société nouvelle débarrassée de la corruption, du vol, du mensonge, et de l'individualisme de façon générale.

Nous devons nous efforcer de faire concorder nos actes à nos paroles, surveiller notre comportement social afin de ne pas prêter le flanc aux attaques des contre-révolutionnaires qui sont à l'affût. Avoir continuellement à l'esprit que l'intérêt des masses populaires prime sur l'intérêt personnel nous préservera de tout égarement. L'activisme de certains militants caressant le rêve contre-révolutionnaire d'amasser des biens et des profits par le biais des CDR doit être dénoncé et combattu. Le vedettariat doit être éliminé. Plus vite ces insuffisances seront combattues, mieux cela vaudra pour la révolution.


Le révolutionnaire de notre point de vue, c'est celui qui sait être modeste tout en étant des plus déterminés dans les tâches qui lui sont confiées. Il s'en acquitte sans vantardise et n'attend aucune récompense. Ces derniers temps nous constatons que des éléments qui ont pris part activement à la révolution et qui s'attendaient, pour ce faire, à ce que leur soient réservés des traitements privilégiés, des honneurs, des postes importants se livrent, par dépit, à un travail de sape parce qu'ils n'ont pas eu gain de cause. C'est la preuve qu'ils ont participé à la révolution sans jamais comprendre les objectifs réels. On ne fait pas de révolution pour se substituer simplement aux anciens potentats renversés. On rie participe pas à la révolution sous une motivation vindicative animée par l'envie d'une situation avantageuse : « ôte-toi de là que je m'y mette ». Ce genre de mobile est étranger à l'idéal de la révolution d'août et ceux qui le portent démontrent leurs tares de petits-bourgeois situationnistes quand ce n'est pas leur opportunisme de contre-révolutionnaires dangereux.

L'image du révolutionnaire que le CNR entend imprimer dans la conscience de tous, c'est celui du militant qui fait corps avec les masses, qui a foi en elles et qui les respecte. Il se départit de toute attitude de mépris vis-à-vis d'elles. Il ne se considère pas comme un maître à qui ces masses doivent obéissance et soumission. Au contraire, il se met à leur école, les écoute attentivement et fait attention à leurs avis. Il se départit des méthodes autoritaires dignes des bureaucrates réactionnaires. Le révolution se distingue de l'anarchie dévastatrice. Elle exige une discipline et une ligne de conduite exemplaires. Les actes de vandalisme et les actions aventuristes de toute sorte, au lieu de renforcer la révolution par l'adhésion des masses, l'affaiblissent et repoussent loin d'elle les masses innombrables.

C'est pourquoi les membres des CDR doivent élever leur sens des responsabilités devant le peuple et chercher à inspirer respect et admiration. Ces insuffisances le plus souvent relèvent d'une ignorance du caractère et des objectifs de la révolution. Et pour nous en prémunir, il nous faut nous plonger dans l'étude de la théorie révolutionnaire. L'étude théorique élève notre compréhension des phénomènes, éclaire nos actions et nous prémunit de bien des présomptions. Nous devons désormais accorder une importance particulière à cet aspect de la question et nous efforcer d'être des exemples qui encouragent les autres à nous suivre.

Pour une révolutionnarisation de tous les secteurs de la société voltaïque

Tous les régimes politiques qui se sont succédé jusqu'alors se sont évertués à instaurer un ensemble de mesures pour une meilleure gestion de la société néo-coloniale. Les changements opérés par ces divers régimes se résumaient à la mise en place de nouvelles équipes dans la continuité du pouvoir néo-colonial. Aucun de ces régimes ne voulait et ne pouvait entreprendre une remise en cause des fondements socio-économiques de la société voltaïque. C'est la raison pour laquelle ils ont tous échoué.

La révolution d'août ne vise pas à instaurer un régime de plus en Haute-Volta. Elle vient en rupture avec tous les régimes connus jusqu'à présent. Elle a pour objectif final l'édification d'une société voltaïque nouvelle au sein de laquelle le citoyen voltaïque animé d'une conscience révolutionnaire sera l'artisan de son propre bonheur, un bonheur à la hauteur des efforts qu'il aura consentis.

Pour ce faire, la révolution sera, n'en déplaise aux forces conservatrices et rétrogrades, un bouleversement total et profond qui n'épargnera aucun domaine, aucun secteur de l'activité économique, sociale et culturelle. La révolutionnarisation de tous les domaines, de tous les secteurs d'activité, est le mot d'ordre qui correspond au moment présent. Fort de la ligne directrice ainsi dégagée, chaque citoyen, à quelque niveau qu'il se trouve, doit entreprendre de révolutionnariser son secteur d'activité.

 


 

D'ores et déjà, la philosophie des transformations révolutionnaires touchera les secteurs suivants :

1°) L'armée nationale ;

2°) La politique de la femme ;

3°) L'édification économique.

1°) L'armée nationale : sa place dans la Révolution démocratique et populaire

Selon la doctrine de défense de la Haute-Volta révolutionnaire, un peuple conscient ne saurait confier la défense de sa patrie à un groupe d'hommes quelles que soient leurs compétences. Les peuples conscients assument eux-mêmes la défense de leur patrie. A cet effet, nos Forces armées ne constituent qu'un détachement plus spécialisé que le reste du peuple pour les tâches de sécurité intérieure et extérieure de la Haute-Volta. De la même manière, bien que la santé des Voltaïques soit l'affaire du peuple et de chaque Voltaïque pris individuellement, il existe et existera un corps médical plus spécialisé et consacrant plus de temps à la question de la santé publique. La révolution dicte aux Forces armées nationales trois missions :

- 1) Être en mesure de combattre tout ennemi intérieur et extérieur, et participer à la formation militaire du reste du peuple. Ce qui suppose une capacité opérationnelle accrue faisant de chaque militaire un combattant compétent au lieu de l'ancienne armée qui n'était qu'une masse de salariés.

- 2) Participer à la production nationale. En effet, le militaire nouveau doit vivre et souffrir au sein du peuple auquel il appartient. Finie l'armée budgétivore. Désormais, en dehors du maniement des armes, elle sera aux champs, elle élèvera des troupeaux de boeufs, de moutons et de la volaille. Elle construira des écoles et des dispensaires dont elle assurera le fonctionnement, entretiendra les routes et transportera par voie aérienne le courrier, les malades et les produits agricoles entre les régions.

- 3) Former chaque militaire en militant révolutionnaire. Fini le temps où l'on prétendait à la réalité de la neutralité et de l'apolitisme de l'armée tout en faisant d'elle le rempart de la réaction et le garant des intérêts impérialistes ! Fini le temps où notre armée nationale se comportait tel un corps de mercenaires étrangers en territoire conquis ! Ce temps-là est désormais révolu à jamais. Armés de la formation politique et idéologique, nos soldats, nos sous-officiers et nos officiers engagés dans le processus révolutionnaire cesseront d'être des criminels en puissance pour devenir des révolutionnaires conscients, étant au sein du peuple comme un poisson dans l'eau.

Année au service de la révolution, l'armée nationale populaire ne fera de place à aucun militaire qui méprise son peuple, le bafoue et le brutalise. Une armée du peuple au service du peuple, telle est la nouvelle armée que nous édifierons à la place de l'armée néo-coloniale, véritable instrument d'oppression et de répression aux mains de la bourgeoisie réactionnaire qui s'en sert pour dominer le peuple. Une telle armée, du point de vue même de son organisation interne et de ses principes de fonctionnement, sera fondamentalement différente de l'ancienne armée. Ainsi, à la place de l'obéissance aveugle des soldats vis-à-vis de leurs chefs, des subalternes vis-à-vis des supérieurs, se développera une discipline saine qui, tout en étant stricte, sera fondée sur l'adhésion consciente des hommes et des troupes.

Contrairement aux points de vue des officiers réactionnaires animés par l'esprit colonial, la politisation de l'armée, sa révolutionnarisation, ne signifie pas la fin de la discipline. La discipline dans une armée politisée aura un contenu nouveau. Elle sera une discipline révolutionnaire. C'est-à-dire une discipline qui tire sa force dans le fait que l'officier et le soldat, le gradé et le non-gradé se valent quant à la dignité humaine et ne diffèrent les uns des autres que par leurs tâches concrètes et leurs responsabilités respectives. Forts d'une telle compréhension des rapports entre les hommes, les cadres militaires doivent respecter leurs hommes, les aimer et les traiter avec équité. Ici aussi, les Comités de défense de la révolution ont un rôle fondamental à jouer. Les militants CDR au sein de l'armée devront être les pionniers infatigables de l'édification de l'armée nationale populaire de l'État démocratique et populaire dont les tâches essentielles seront :

- 1) Sur le plan intérieur, la défense des droits et des intérêts du peuple, le maintien de l'ordre révolutionnaire et la sauvegarde du pouvoir démocratique et populaire.

- 2) Sur le plan extérieur, la défense de l'intégrité territoriale.

2°) La femme voltaïque : son rôle dans la Révolution démocratique et populaire

Le poids des traditions séculaires de notre société voue la femme au rang de bête de somme. Tous les fléaux de la société néo-coloniale, la femme les subit doublement : premièrement, elle connaît les mêmes souffrances que l'homme ; deuxièmement, elle subit de la part de l'homme d'autres souffrances. Notre révolution intéresse tous les opprimés, tous ceux qui sont exploités dans la société actuelle. Elle intéresse par conséquent la femme, car le fondement de sa domination par l'homme se trouve dans le système d'organisation de la vie politique et économique de la société. La révolution, en changeant l'ordre social qui opprime la femme, crée les conditions pour son émancipation véritable. Les femmes et les hommes de notre société sont tous victimes de l'oppression et de la domination impérialistes. C'est pourquoi ils mènent le même combat. La révolution et la libération de la femme vont de pair. Et ce n'est pas un acte de charité ou un élan d'humanisme que de parler de l'émancipation de la femme. C'est une nécessité fondamentale pour le triomphe de la révolution. Les femmes portent sur elles l'autre moitié du ciel.

Créer une nouvelle mentalité chez la femme voltaïque qui lui permette d'assumer le destin du pays aux côtés de l'homme est une des tâches primordiales de la révolution. II en est de même de la transformation à apporter dans les attitudes de l'homme vis-à-vis de la femme. Jusqu'à présent la femme a été exclue des sphères de décisions. La révolution, en responsabilisant la femme, crée les conditions pour libérer l'initiative combattante des femmes. Le CNR, dans sa politique révolutionnaire, travaillera à la mobilisation, à l'organisation et à l'union de toutes les forces vives de la nation et la femme ne sera pas en reste. Elle sera associée à tous les combats que nous aurons à entreprendre contre les diverses entraves de la société néo-coloniale et pour l'édification d'une société nouvelle. Elle sera associée, à tous les niveaux de conception, de décision et d'exécution, à l'organisation de la vie de la nation entière. Le but final de toute cette entreprise grandiose, c'est de construire une société libre et prospère où la femme sera l'égale de l'homme dans tous les domaines.

Cependant, il convient d'avoir une juste compréhension de la question de l'émancipation de la femme. Elle n'est pas une égalité mécanique entre l'homme et la femme. Acquérir les habitudes reconnues à l'homme : boire, fumer, porter des pantalons. Ce n'est pas cela l'émancipation de la femme. Ce n'est pas non plus l'acquisition de diplômes qui rendra la femme égale à l'homme ou plus émancipée. Le diplôme n'est pas un laisser-passer pour l'émancipation.

La vraie émancipation de la femme, c'est celle qui responsabilise la femme, qui l'associe aux activités productives, aux différents combats auxquels est confronté le peuple. La vraie émancipation de la femme c'est celle qui force le respect et la considération de l'homme. L'émancipation tout comme la liberté ne s'octroie pas, elle se conquiert. Et il incombe aux femmes elles-mêmes d'avancer leurs revendications et de se mobiliser pour les faire aboutir.

En cela, la Révolution démocratique et populaire créera les conditions nécessaires pour permettre à la femme voltaïque de se réaliser pleinement et entièrement. Car, serait-il possible de liquider le système d'exploitation en maintenant exploitées ces femmes qui constituent plus de la moitié de notre société ?

3°. Une économie nationale indépendante, auto-suffisante et planifiée au service d'une société démocratique et populaire.

Le processus des transformations révolutionnaires entreprises depuis le 4 août met à l'ordre du jour de grandes réformes démocratiques et populaires. Ainsi, le Conseil national de la révolution est conscient que l'édification d'une économie nationale, indépendante, auto-suffisante et planifiée passe par la transformation radicale de la société actuelle, transformation qui elle-même suppose les grandes réformes suivantes :

- La réforme agraire

- La réforme de l'administration

- La réforme scolaire

- La réforme des structures de production et de distribution dans le secteur moderne.

 


 

* La réforme agraire aura pour but :

 - L'accroissement de la productivité du travail par une meilleure organisation des paysans et l'introduction au niveau du monde rural de techniques modernes d'agriculture

- Le développement d'une agriculture diversifiée de pair avec la spécialisation régionale

- L'abolition de toutes les entraves propres aux structures socio-économiques traditionnelles qui oppriment les paysans

- Enfin, faire de l'agriculture le point d'appui du développement de l'industrie.

Cela est possible en donnant son vrai sens au slogan d'auto-suffisance alimentaire, trop vieilli à force d'avoir été proclamé sans conviction. Ce sera d'abord la lutte âpre contre la nature qui, du reste, n'est pas plus ingrate chez nous que chez d'autres peuples qui l'ont merveilleusement vaincue sur le plan agricole. Le Conseil national de la révolution ne se bercera pas d'illusions en projets gigantissimes, sophistiqués. Au contraire, de nombreuses petites réalisations dans le système agricole permettront de faire de notre territoire un vaste champ, une suite infinie de fermes. Ce sera ensuite la lutte contre les affameurs du peuple, spéculateurs et capitalistes agricoles de tout genre. Ce sera enfin la protection contre la domination impérialiste de notre agriculture, dans l'orientation, le pillage de nos ressources et la concurrence déloyale à nos productions locales par des importations qui n'ont de mérite que leur emballage pour bourgeois en mal de snobisme. Des prix rémunérateurs et des unités industrielles agro-alimentaires assureront aux paysans des marchés pour leurs productions en toute saison.

* La réforme administrative vise à rendre opérationnelle l'administration héritée de la colonisation. Pour ce faire, il faudra la débarrasser de tous les maux qui la caractérisent, à savoir la bureaucratie lourde, tracassière et ses conséquences, et procéder à une révision complète des statuts de la Fonction publique. La réforme devra déboucher sur une administration peu coûteuse, plus opérante et plus souple.

* Le Réforme scolaire vise à promouvoir une nouvelle orientation de l'éducation et de la culture. Elle devra déboucher sur la transformation de l'école en un instrument au service de la révolution. Les diplômés qui en sortiront devront être, non au service de leurs propres intérêts et (de celui) des classes exploiteuses, mais au service des masses populaires. L'éducation révolutionnaire qui sera dispensée dans la nouvelle école devra inculquer à chacun une idéologie, une personnalité voltaïque qui débarrasse l'individu de tout mimétisme. Apprendre aux élèves étudiants à assimiler de manière critique et positive les idées et les expériences des autres peuples, sera une des vocations de l'école dans la société démocratique et populaire.

Pour arriver à bout de l'analphabétisme et de l'obscurantisme, il faudra mettre l'accent sur la mobilisation de toutes les énergies en vue de l'organisation des masses pour les sensibiliser et créer en elles la soif d'apprendre en leur montrant les inconvénients de l'ignorance. Toute politique de lutte contre l'analphabétisme, sans la participation même des principaux intéressés est vouée à l'échec. Quant à la culture dans la société démocratique et populaire, elle devra revêtir un triple caractère : national, révolutionnaire et populaire. Tout ce qui est anti-national, anti-révolutionnaire et anti-populaire devra être banni. Au contraire, notre culture qui a célébré la dignité, le courage, le nationalisme et les grandes vertus humaines sera magnifiée. La Révolution démocratique et populaire créera les conditions propices à l'éclosion d'une culture nouvelle. Nos artistes auront les coudées franches pour aller hardiment de l'avant. Ils devront saisir l'occasion qui se présente à eux pour hausser notre culture au niveau mondial. Que les écrivains mettent leur plume au service de la révolution. Que les musiciens chantent non seulement le passé glorieux de notre peuple mais aussi son avenir radieux et prometteur.

La révolution attend de nos artistes qu'ils sachent décrire la réalité, en faire des images vivantes, les exprimer en notes mélodieuses tout en indiquant à notre peuple la voie juste conduisant vers un avenir meilleur. Elle attend d'eux qu'ils mettent leur génie créateur au service d'une culture voltaïque, nationale, révolutionnaire et populaire.

Il faut savoir puiser ce qu'il y a de bon dans le passé, c'est-à-dire dans nos traditions, ce qu'il y a de positif dans les cultures étrangères, pour donner une dimension nouvelle à notre culture. La source inépuisable, pour l'inspiration créatrice des masses, se trouve dans les masses populaires. Savoir vivre avec les masses, s'engager dans le mouvement populaire, partager les joies et les souffrances du peuple, travailler et lutter avec lui, devraient constituer les préoccupations majeures de nos artistes.

Avant de produire, se poser la question : à qui destinons-nous notre création ? Si nous avons la conviction que c'est pour le peuple que nous créons, alors nous devons savoir clairement ce qu'est le peuple, quelles sont ses composantes, quelles sont ses aspirations profondes.

* La réforme dans les structures de production et de distribution de notre économie : les réformes dans ce domaine visent à établir progressivement le contrôle effectif du peuple voltaïque sur les circuits de production et de distribution. Car sans une véritable maîtrise de ces circuits, il est pratiquement impossible d'édifier une économie indépendante au service du peuple.


 Peuple de Haute-Volta,

Camarades militantes et militants de la révolution : Les besoins de notre peuple sont immenses. La satisfaction de ces besoins nécessite des transformations révolutionnaires à entreprendre dans tous les domaines. Ainsi dans le domaine sanitaire et (celui) de l'assistance sociale en faveur des masses populaires, les objectifs à atteindre se résument en ceci :

- Une santé à la portée de tous.

- La mise en œuvre d'une assistance et d'une protection maternelle et infantile.

- Une politique d'immunisation contre les maladies transmissibles par la multiplication des campagnes de vaccination.

- Une sensibilisation des masses pour l'acquisition de bonnes habitudes hygiéniques.

Tous ces objectifs ne peuvent être atteints sans l'engagement conscient des masses populaires elles-mêmes dans le combat sous l'orientation révolutionnaire des services de santé.
Dans le domaine de l'habitat, domaine d'une importance cruciale, il nous faudra entreprendre une politique vigoureuse pour mettre fin aux spéculations immobilières, à l'exploitation des travailleurs par l'établissement des taux de loyers excessifs. Des mesures importantes devront être prises dans ce domaine pour :

- Établir des loyers raisonnables.

- Procéder aux lotissements rapides de quartiers.

- Développer sur une grande échelle la construction de maisons d'habitation modernes en nombre suffisant et accessibles aux travailleurs.

Une des préoccupations essentielles du CNR, c'est l'union des différentes nationalités que compte la Haute-Volta dans la lutte commune contre les ennemis de notre révolution. II existe en effet dans notre pays, une multitude d'ethnies se distinguant les unes des autres par leur langue et leurs coutumes. C'est l'ensemble de ces nationalités qui forment la nation voltaïque. L'impérialisme dans sa politique de diviser pour régner, s'est évertué à exacerber les contradictions entre elles, pour les dresser les unes contre les autres.

La politique du CNR visera à l'union de ces différentes nationalités pour qu'elles vivent dans l'égalité et jouissent des mêmes chances de réussite. Pour ce faire, un accent particulier sera mis pour :

- Le développement économique des différentes régions.

- Encourager les échanges économiques entre elles.

- Combattre les préjugés entre les ethnies, régler les différends qui les opposent dans un esprit d'union.

- Châtier les fauteurs de divisions.

Au vu de tous les problèmes auxquels notre pays se trouve confronté, la révolution apparaît comme un défi que nous devons, animés de la volonté de vaincre, surmonter avec la participation effective des masses populaires mobilisées au sein des CDR.

Dans un proche avenir, avec l'élaboration des programmes sectoriels, tout le territoire de Haute-Volta sera un vaste chantier de travail où le concours de tous les Voltaïques valides et en âge de travailler sera requis pour le combat sans merci que nous livrerons pour transformer ce pays en un pays prospère et radieux, un pays où le peuple sera le seul maître des richesses matérielles et immatérielles de la nation.

Enfin, il nous faut définir la place de la révolution voltaïque dans le processus révolutionnaire mondial. Notre révolution fait partie intégrante du mouvement mondial pour la paix et la démocratie contre l'impérialisme et toute sorte d'hégémonisme. C'est pourquoi nous nous efforcerons d'établir des relations diplomatiques avec les autres pays sans égard à leur système politique et économique sur la base des principes suivants :

- Le respect réciproque pour l'indépendance, l'intégrité territoriale et la souveraineté nationale.

- La non-agression mutuelle.

- La non-intervention dans les affaires intérieures.

- Le commerce avec tous les pays sur un pied d'égalité et sur la base d'avantages réciproques.

Notre solidarité et notre soutien militants iront à l'endroit des mouvements de libération nationale qui combattent pour l'indépendance de leur pays et la libération de leurs peuples. Ce soutien s'adresse particulièrement :

- Au peuple de Namibie sous la direction de la SWAPO.

- Au peuple Sahraoui dans sa lutte pour le recouvrement de son territoire national.

- Au peuple Palestinien pour ses droits nationaux.

Dans notre lutte, les pays africains anti-impérialistes sont nos alliés objectifs. Le rapprochement avec ces pays est rendu nécessaire par les regroupements néo-coloniaux qui s'opèrent sur notre continent.

Vive la Révolution démocratique et populaire !

Vive le Conseil national de la révolution !

La patrie ou la mort, nous vaincrons !

 

Publié le ministère burkinabé de l' Information.


Source : http://thomassankara.net/spip.php?article51

 

Discours d'Orientation Politique-Sankara Thomas (2 octobre 1983):

Réflexions sur l'évacuation des ressortissants étrangers en Afrique

jaccuse ltat franais

J’ai pris l’initiative de porter au pied du baobab de la palabre africaine cette problématique car, il s’agit d’une des épines dorsales de la renaissance de Katiopa.  

Tandis que les partis d’extrême droit émergent en Occident, durcissent le ton envers les « étrangers » (en l’occurrence les Noirs) qu’ils accusent d’accentuer le chômage des « nationaux », on assiste à une déferlante des Orientaux et des Occidentaux sur le sol Africain. Les colonies de peuplement ont ouvert le bal avec leur cortège d’indécences.

On se souvient que récemment en Israël, les Noirs ont été pris pour cible. D’après le site SOS-CRISE:

« Israël est en train de connaître un emballement racialiste sans précédent. Mercredi 23 mai, des immigrés ont été attaqués à Tel-Aviv. Répondant aux appels de responsables du Likoud, des centaines de manifestants se sont livrés à des violences contre des demandeurs d’asiles africains. Une douzaine de migrants ont été blessés alors qu’ils passaient dans la rue. Des maisons ont été saccagées et des boutiques pillées. Ce lundi 4 juin, un appartement habité par dix travailleurs africains a été incendié, blessant quatre personnes. Sur les murs, on pouvait lire en hébreu ‘’quittez les environs’’. »

Les violences se concentrent autour de la communauté noire. D’après les chiffres officiels, ils seraient 60 000 demandeurs d’asile sur le territoire.

Cette attitude constitue une INGRATITUDE ET UN OUBLI MÉMORIEL inqualifiables car, rappelons que les juifs ont été délivrés de la fureur et de la barbarie des nazis grâce à l’intervention des soldats africains le 06 juin 1944.

Un peu partout dans le monde, les Noirs représentent des proies faciles à incommoder alors qu’en Afrique, les Occidentaux-Orientaux sont accueillis en toute hospitalité.

Racisme anti-Africains en Israel ("Fier d'être racistes..."):

 

En Israël, une question d'un examen universitaire compare les migrants africains à des rats:

« La question, en hébreu, décrivait une situation fictionnelle. Les élèves devaient se prononcer sur le creusement d'un tunnel sous-terrain pour faire circuler un train dans la zone de Tel-Aviv. Pour ce faire, "il a été décidé de transférer les rats vers des territoires africains, où les rats sont demandés pour le développement du vaccin contre la rage". Les élèves avaient ensuite le choix entre plusieurs réponses possibles pour rassembler les rongeurs : attraper 400 rats par mois pendant les heures de travail, ce qui coûtera à la ville 9 shekels (2 euros) par animal ou assembler les rats en dehors des horaires de travail, ce qui coûtera plus cher. La partie la plus étrange arrive à ce moment-là ; un dernier choix propose aux étudiants d'envoyer les rats "dans un établissement situé dans le sud d'Israël" appelé "Ruhot". »

Pour lire la suite, cliquez ici.


Les Espagnols et Portugais n’hésitent plus à migrer vers le continent pour chercher du travail. Frappé de plein fouet par la crise économique mondiale, l’Europe a vu les conditions de vie de ses populations se durcir. Pour fuir la misère dans leur pays, certains Européens n’hésitent plus à migrer vers l’Afrique en espérant trouver du travail. L’Angola et le Portugal ont signé un accord le 15 septembre 2011 qui vise à faciliter les conditions d’octroi des visas d’entrée entre les deux pays.

La presse portugaise n’a pas manqué de faire le constat de l’augmentation du nombre de migrants portugais en Angola. Selon un quotidien de Lisbonne, en 2006, seulement 156 visas de Portugais en partance vers l’Angola étaient recensés. En 2011, leur nombre a explosé, atteignant 23. 787. En 2012, on compte près de 100 000 Portugais résidant en Angola, soit le triple des Angolais installés au Portugal. Une migration que les autorités portugaises encourageraient, selon le journal camerounais Camer.be. Un éditorialiste portugais indiquait d’ailleurs récemment :

« La vieille Europe déprime. La zone euro est au bord de l’implosion et la récession menace. En Afrique, la croissance économique se maintient. Et si les jeunes Européens traversaient la Méditerranée pour émigrer ? »

La pauvreté a atteint des niveaux record en Europe

Pourtant connu pour son système de sécurité sociale, de santé, de bien-être et de qualité de vie, le continent européen glisse, peu à peu, vers la pauvreté. Les derniers chiffres indiquent que 120 millions de personnes, soit 25% de la population de l’UE, sont pauvres ou socialement défavorisées.

Lire la suite ici

Et si un jour l’Afrique devenait un réel Eldorado pour tous ceux qui souhaitent fuir la misère en occident ?

Lors de la 18ème session de l’Assemblée des Français de l’étranger (4-8 mars 2013), constat a été fait :

« Au 31 décembre 2012, 1 611 054 de nos compatriotes étaient inscrits au registre mondial des Français établis hors de France, soit une hausse de 1,1% par rapport à l’année précédente. Cette augmentation, bien inférieure à celle observée en 2011 (le nombre d’inscrits au registre avait alors progressé de 6%), est également inférieure à la tendance moyenne d’accroissement de la communauté française à l’étranger, à savoir une croissance annuelle moyenne de l’ordre de 4% [1]. La perspective des élections présidentielles et législatives de 2012 qui a vraisemblablement incité les Français à s’inscrire massivement, explique la forte croissance constatée en 2011 et l’atténuation de cette progression en 2012, du fait notamment de la hausse du nombre de radiations. »


 

Pour ce qui concerne l’Afrique, le rapport indique :

« Le rythme de croissance de la communauté française inscrite au registre en Afrique francophone ralentit en 2012 (+ 0,4%) après une croissance de 3,9% en 2011. En Guinée, la communauté française s’accroît de 9,5%, en Côte d’Ivoire, de 4,2%, alors qu’à Madagascar, elle diminue de 5,3%. A Madagascar, 81% de la communauté est inscrite à Tananarive. Madagascar, le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Gabon, qui regroupent 53% des Français inscrits dans cette zone, enregistrent un taux de croissance annuel moyen de 0,4% en 2012. Aux Comores, le nombre d’inscrits au registre croît de 8,4%.

  

L’Afrique non francophone, qui constitue la plus petite zone géographique du réseau avec 1,2% des Français inscrits dans le monde, connaît une augmentation du nombre d’inscrits au registre de 0,9% en 2012 (+ 6,6% en 2011). L’évolution des communautés des pays qui composent cette zone est hétérogène. Parmi les pays où l’on compte le plus grand nombre de Français, la communauté croît de 1,4% en Afrique du Sud tout comme au Nigéria et reste stable en Angola. L’augmentation du nombre de Français inscrits au registre au Kenya est importante (+ 5,4% en 2012).

  

Les régions dans lesquelles la population expatriée connaît une expansion plus importante que celle constatée au niveau mondial en 2012 : l’Asie-Océanie et l’Afrique du Nord enregistrent des taux de croissance d’environ 3%.

  

L’Afrique du Nord se caractérise en 2012 par une croissance de 3,5% de la taille de la communauté française, avec ses 98 090 inscrits au registre (94 789 en 2011). Tandis que le Maroc et la Tunisie connaissent un accroissement du nombre d’inscrits de 3% (avec des communautés françaises de respectivement 45 269 et 22 221 inscrits), l’Algérie enregistre une augmentation du nombre de Français inscrits de 5.3%. En Libye, le nombre de Français inscrits au registre baisse de 37% (407 inscrits en 2011 et 256 en 2012). »

 


 

Nos réflexions seront axées sur la tentative de réponses aux trois questions suivantes:

Que font les Occidentaux (et les Orientaux) en Afrique?

Pour qui travaillent-ils?

A quel « jeu » jouent-ils?

Qui sont ces Occidentaux-Orientaux qui écument les villes africaines?

Un point capital doit être précisé. Dans la majorité des cas, les Africains sont victimes d’un exile forcé, contraints de quitter leurs pays par les pouvoirs kleptocratiques néocoloniaux mandatés par la « cellule africaine de l’Élysée » (pour ce qui concerne les pays d’Afrique francophone). Contrairement aux Occidentaux, dont l’émigration en Afrique s’inscrit dans l’une des catégories suivantes :

-conseillers des dictateurs;

-espions;

-soldats stationnés (Accords de coopération militaire);

-touristes sexuels : obsédés sexuels à la recherche de la « chair fraîche Nègre »;

-chômeurs en Occident (ou en Orient) et « coopérants » en Afrique;

-patrons et travailleurs des multinationales;

- aventuriers temporaires ou saisonniers : les touristes;

-« nationaux » par alliance marital;

-les « humanitaires »;

-etc.


 

Première équation 

Les populations africaines entretiennent avec ceux-ci des « relations incestueuses ».

Voici pourquoi.

Tandis qu’en Occident on exige des Africains qu’ils consentent des efforts pour s’ « intégrer », l’inverse ne s’applique pas pour les immigrés Occidentaux-Orientaux vivant en Afrique. Ils vivent pour la plupart en « vase clos » : n’inscrivent pas leurs enfants dans les écoles et universités africaines (alors que les Africains installés en Occident et en Orient inscrivent leurs enfants dans le système scolaire de leurs pays d’accueil); n’apprennent aucune des langues africaines et s’inscrivent dans une logique d’aliénation linguistique avec le foisonnement des « lycées français », des « centres culturels français », des « centre culturels américains, des centres culturels japonais, des centres culturels chinois, etc.

Les Américaines ont inauguré un nouveau cycle : ils amènent dans leurs bagages à main les « églises » dites « éveillées » avec comme corolaire, la création des chaînes de télévision et de radio d’Évangélisation afin de mieux « ramener les populations vers Celui qui SAUVE » de la misère.

Nous ne pouvons pas passer sous silence le rôle prépondérant des Loges Occidentales, qui, elles, « prennent en charge » les « Élites » pour les accompagner dans la bonne application des mesures d’ajustement structurel, dictées par les vampires du néo-libéralisme.

Les Occidentaux-Orientaux sont en missions commandées en Afrique. Les discours « vertueux » de la mondialisation-globalisation d’un « monde ouvert » ne sont ni plus ni moins que la poursuite de la diffusion planétaire de la « Théorie d’hiérarchisation des races » (au profit de la « race pure ») !


 

C’est encore et toujours l’univers eurocentriste qui s’élève au-delà des frontières de l’Ère des Poissons.

Comment pouvez-vous expliquer que malgré les bombardements et les massacres des populations africaines de Côte d’Ivoire par Nicolas Sarkozy, l’écrasante majorité des Français installés dans ce pays ait voté pour lui lors de la dernière élection présidentielle?

Cette même population qui pourvoit aux revenus de ces « Métropolitains » VIP, car mieux installés que dans l’Hexagone.

Deuxième équation

Les Occidentaux-Orientaux installés en Afrique manifestent majoritairement un mépris vis-à-vis des vies humaines africaines.

Voici pourquoi.

Les interventions militaires françaises en Afriques sont toujours justifiées par un souci de procéder à l’évacuation des ressortissants français (Occidentaux) pour les sauver de la ‘’barbarie’’ des Nègres. Ces mêmes Nègres avec qui ils « partagent » le quotidien depuis plusieurs générations.

Souvenons-nous que lors du génocide des « Tutsi » au Rwanda en 1994, tout le personnel blanc des Ambassades occidentales a été évacué par les troupes françaises, laissant derrière eux leurs collègues Rwandais, qui sont tous passés par les machettes des Interahamwe (Les Interahamwe constituent la plus importante des milices rwandaises créées dès 1992 par le MRND, parti du président Juvénal Habyarimana, au Rwanda. Interahamwe signifie « ceux qui combattent ensemble » en kinyarwanda. Ces milices sont responsables de la plupart des massacres pendant le génocide en 1994. Leur nom est attribué par les médias internationaux à toutes les milices des partis impliqués dans le génocide et qui ne pouvaient pas, de fait, être différenciées sur le terrain), les milices dirigées par le Colonel Bagossora, l’autre « Nègre des maisons » de la France.


 

Les puissances coloniales fomentent les coups d’État, les guerres et les génocides puis s’assurent de la sécurité de leurs concitoyens qu’elles évacuent. Poussent les belligérants à la « négociation », au « partage du pouvoir » et dès qu’une « accalmie » est concédée, les Occidentaux-Orientaux évacués, reviennent en toute discrétion comme des voleurs de nuit, pour renouveler et perpétuer le pillage des ressources naturelles et humaines avec les survivants.

Je suis outré par cette extraversion « relationnelle ».

La Nouvelle Génération Consciente et Patriote doit se saisir de cette question du rôle joué par les Occidentaux-Orientaux installés en Afrique dans le drame que les populations africaines (y compris la diaspora africaine) subit de façon constante.

La montée fulgurante des partis d’extrême droit un peu partout en Occident doit nous inciter à revoir notre copie géostratégique mondiale.

C’est une urgence vitale !!!!

Nous ne pouvons pas continuer de donner l’impression que nous sommes « ouverts » alors que les autres nous méprisent et n’hésitent pas à nous massacrer pour purifier leurs déficits. Nous devons comprendre que le monde ne fonctionne comme nous pensons : couleur rose de fraternité !

Les Occidentaux-Orientaux installés en Afrique, de part le silence qu’ils accusent vis-à-vis du pillage des ressources naturelles et humaines, la destruction de l’écosystème, les guerres incessantes, les coups d’État qui se renouvellent, sont complices de leurs gouvernements pour qui ils ont contribué à élire. Puisqu’ils agissent au nom de leurs États et en leur nom. J’en veux pour preuve, Bien que les populations africaines n’aient pas mandatés leurs bourreaux (« Chefs d’États ») pour aller contracter les dettes odieuses auprès des Institutions Internationales, elles sont contraintes de les rembourser jusqu’au dernier centuple.


 1960-2010 : 50 ans d’interventions militaires françaises en Afrique

Après les indépendances, la France signe une vingtaine d’accords de défense et de coopération avec ses anciennes colonies africaines. En vertu de ses accords, ou afin de venir en aide à ses ressortissants, l’armée française est intervenue à près de quarante reprises sur le sol africain en l’espace d’un demi-siècle. Certaines opérations françaises n’ont duré que quelques jours, d’autres ont donné lieu à des déploiements beaucoup plus longs. Une présence militaire, et des «coups de force», devenus des symboles d’une certaine «France-Afrique en kaki», sur lesquels le président Sarkozy dit vouloir tourner la page.

 En guise de conclusion,Je laisse la parole à Serge Porteli dans son excellent ouvrage intitulé Ruptures. Dans le Chapitre VIII : LA CHASSE AUX ETRANGERS, il écrit ceci :

« La culture du résultat, l’étranger reconduit à la frontière comme unité statistique. Discours aux préfets le 9 septembre 2005: “lors de notre dernière rencontre, je vous ai fixé des objectifs chiffrés, en vous demandant de procéder, au minimum, à 23.000 éloignements d’étrangers en situation irrégulière cette année. Je constate qu’à la fin du mois d’août, 12849 étrangers avaient fait l’objet d’une mesure effective d’éloignement: sur huit mois, 56% des objectifs ont été atteints. Il vous reste donc cinq mois pour accentuer l’effort. J’observe d’ailleurs, que, d’une préfecture à l’autre, les résultats sont inégaux. Or, j’attends de tous une entière mobilisation. Et j’invite les préfets dont les résultats sont inférieurs à la moyenne à se rapprocher du Centre national de l’animation et des ressources (CNAR) pour bénéficier d’un appui opérationnel”. Le ministre répétera plusieurs fois aux gendarmes et policiers: “j’attends de tous une entière mobilisation. Là aussi, plus qu’une obligation de moyens, c’est une obligation de résultat qui vous est fixée”.


 Le respect de la dignité des étrangers

 Il y a beaucoup de politiques d’immigration possibles. L’Europe en applique de très variées. En septembre 2006, Nicolas Sarkozy avait tenté de convaincre ses collègues européens de signer un “pacte européen” pour étendre sa politique à nos partenaires et interdire les régularisations massives. Personne ne l’avait suivi. L’Espagne a régularisé en masse des centaines de milliers de sans papiers.

 Mais elle n’est pas la seule: l’Italie, l’Allemagne, le Portugal et bientôt les Pays Bas. Seule la France se singularise en organisant une vraie chasse à l’étranger. De ce côté-ci des Pyrénées, la politique de l’immigration s’oriente officiellement vers une “immigration choisie”: nous leur prenons les meilleurs, nous leur laissons les plus pauvres. Ce sont évidemment les pays riches qui sont maîtres du choix.

À l’échelle internationale, on retrouve la philosophie ordinaire de cette droite du libéralisme extrême: aider ceux qui s’en sont déjà sortis, ne plus se préoccuper des autres. Politique, à notre sens, d’une injustice criante et qui accroît avec impudeur des inégalités pourtant colossales. Mais il appartient aux citoyens qui disposent des urnes de dire si cette politique leur convient ou non. Quel que soit le gouvernement en place, quelle que soit sa façon de gérer l’immigration, une règle élémentaire doit s’appliquer: respecter la dignité de l’étranger, sujet de droit, bénéficiaire, lui aussi, des droits de l’homme qui ne dépendent ni de la couleur de la peau, ni du pays d’origine, ni de la validité de ses papiers.

  1. Toute politique d’immigration comporte aujourd’hui un aspect répressif: il ne suffit pas de dire qu’un état est en droit de refuser des 66 étrangers sur son sol, encore faut-il se pencher sur la façon dont il va les refouler. Les “éloigner”, dit-on pudiquement dans le beau langage de l’administration. Là, tout est possible: toutes sortes de procédures administratives ou judiciaires sont utilisées dans le monde, plus ou moins respectueuses des droits élémentaires de l’individu. Mais, au-delà de l’application de ces règles, une démocratie se reconnaît au respect de la dignité de l’étranger. Or aujourd’hui, en France, cette dignité est bafouée et elle risque, demain, de l’être davantage encore.

 La politique des quotas et l’organisation de la chasse

Nous étions donc le 9 septembre 2005. Nicolas Sarkozy faisait ses comptes. Colère: il lui manque 2484 étrangers. Il refait ses calculs. Objectif: 23.000 pour l’année, donc 1916 par mois. Fin août police et gendarmerie auraient déjà dû lui trouver 8 x 1916 étrangers = 15333 étrangers. Il n’y en avait que 12849! Il fallait donc d’ici la fin de l’année mettre les bouchées doubles et multiplier les interpellations massives. 

Les instructions fermes étaient donc données en ce sens, aux préfets qui, évidemment, allaient être relayés pas ces magistrats que sont les procureurs de la République. On aimerait ne pas avoir à insister sur le sordide de cette comptabilité et sur l’acharnement inhumain qu’elle traduit. Mais l’image de fermeté du prochain candidat est à ce prix: il faut qu’il puisse, devant ses électeurs, soutenir qu’il a été le premier à mener une vraie politique intransigeante et qu’il gagne cet électorat de l’extrême droite pour qui l’étranger représente le mal absolu. Pour 2006, l’objectif par le ministre a été fixé à 25.000 reconduites à la frontière. Tout a été organisé pour arriver coûte que coûte à ce chiffre. Femmes, élèves, enfants, tout est bon.

 Les procureurs de la République se plient sans difficulté à ces demandes et apposent leur signature là où il le faut. La justice est totalement instrumentalisée par la politique de sécurité du candidat et l’aide à fournir des chiffres en bon ordre, conformes à ses promesses. Chaque jour, des réquisitions judiciaires sont signées qui permettent à la police de procéder en toute légalité à des contrôles d’identité dans des quartiers délimités par les magistrats. La police s’est mise en ordre de bataille pour exécuter les ordres et respecter les quotas prévus. “Deux fois par semaine on est réquisitionnés pour rafler de l’immigré en situation irrégulière”, raconte un policier à un journaliste du Nouvel Observateur fin 2006. “Les ordres c’est de faire du chiffre”.

Un autre, de la police de l’air et des frontières: “chaque fin de mois, quand on a pris du retard sur les quotas, le préfet nous rappelle à l’ordre. Si notre centre de rétention est déjà plein, on doit alors trouver des places libres ailleurs. Et, croyez-moi, les gars commencent à être fatigués d’avaler les kilomètres juste pour convoyer un pauvre maçon sénégalais parfois à l’autre bout de la France”. Tout est bon pour arrêter de l’étranger.


 Les procédés les plus ignobles qui, il faut le dire, font honte à une démocratie. Mardi 30 janvier 2007, “opération de routine” selon la préfecture de police de Paris. Le bilan est bon, 21 personnes interpellées. Effectivement ce soir là, des étrangers viennent au “Resto du coeur”, Place de la République. Les héritiers de Coluche distribuent 400 repas. Comme tous les mardis, jeudis ou samedis. Pauvres parmi les pauvres, ils viennent là pour pouvoir manger. La police les attend sur autorisation du procureur qui a permis des contrôles dans le périmètre de la Place de la République et ses alentours de 19 à 23H. L’étranger pauvre qui a faim arrive par le métro. Le taux d’élucidation de la police est à son zénith. Les sans papiers partent dans les fourgons qui attendaient non loin de là pour aller remplir les centres de rétention. » pp. 65-67 

La Nouvelle Génération Consciente et Patriote doit arrêter de croire que le monde fonctionne comme elle pense.

Elle doit urgemment préparer les populations africaines à se pencher froidement sur cette question de l’évacuation des ressortissants Occidentaux-Orientaux lors des drames qui sont devenues leurs lots quotidiens, organisés par les impérialistes et exécutés par leurs agents locaux.

 

Le communautarisme français (européen) en Afrique:

 

« Le devoir de civiliser »

Cher(e)s Internautes, nous soumettons à votre appréciation le discours prononcé à la Chambre des députés, le 28 juillet 1885 par Jules Ferry. Né le 5 avril 1832 à Saint-Dié (Vosges) et mort le 17 mars 1893 à Paris, Jules Ferry fut un homme politique français considéré comme le promoteur de l'«école gratuite et obligatoire», il est devenu plusieurs décennies après sa mort l'un des pères fondateurs de l'identité républicaine. Au cours de sa carrière politique, il a démontré un fort engagement pour l'expansion coloniale française.

En guise de réponse au discours de Jules Ferry, sera suivi le Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire, publié aux éditions Présence Africaine, Paris en 1955.

 

DISCOURS DE JULES FERRY(1)

M. Jules Ferry - Messieurs, je suis confus de faire un appel aussi prolongé à l'attention bienveillante de la Chambre, mais je ne crois pas remplir à cette tribune une tâche inutile. Elle est laborieuse pour moi comme pour vous, mais il y a, je crois, quelque intérêt à résumer et à condenser, sous forme d'arguments, les principes, les mobiles, les intérêts divers qui justifient la politique d'expansion coloniale, bien entendu, sage, modérée et ne perdant jamais de vue les grands intérêts continentaux qui sont le premier intérêt de ce pays.

Je disais, pour appuyer cette proposition, à savoir qu'en fait, comme on le dit, la politique d'expansion coloniale est un système politique et économique, je disais qu'on pouvait rattacher ce système à trois ordres d'idées : à des idées économiques, à des idées de civilisation de la plus haute portée, et à des idées d'ordre politique et patriotique.

Sur le terrain économique, je me suis permis de placer devant vous, en les appuyant de quelques chiffres, les considérations qui justifient la politique d'expansion coloniale, au point de vue de ce besoin, de plus en plus impérieusement senti par les populations industrielles de l'Europe et particulièrement de notre riche et laborieux pays de France : le besoin de débouchés.

Est-ce que c'est quelque chose de chimérique? est-ce que c'est une vue d'avenir, ou bien n'est-ce pas un besoin pressant, et on peut dire le cri de notre population industrielle ? Je ne fais que formuler d'une manière générale ce que chacun de vous, dans les différentes parties de la France, est en situation de constater.

Oui, ce qui manque à notre grande industrie, que les traités de 1860 ont irrévocablement dirigée dans la voie de l'exportation, ce qui lui manque de plus en plus, ce sont les débouchés. Pourquoi ? parce qu'à côté d'elle, l'Allemagne se couvre de barrières, parce que au delà de l'Océan les États-Unis d'Amérique sont devenus protectionnistes, et protectionnistes à outrance ; parce que non seulement ces grands marchés, je ne dis pas se ferment, mais se rétrécissent, deviennent de plus en plus difficiles à atteindre par nos produits industriels ; parce que ces grands États commencent à verser sur nos propres marchés des produits qu'on n'y voyait pas autrefois.

Ce n'est pas une vérité seulement pour l'agriculture, qui a été si cruellement éprouvée, et pour laquelle la concurrence n'est plus limitée à ce cercle de grands États européens pour lesquels avaient été édifiées en quelque sorte les anciennes théories économiques ; aujourd'hui, vous ne l'ignorez pas, la concurrence, la loi de l'offre et de la demande, la liberté des échanges, l'influence des spéculations, tout cela rayonne dans un cercle qui s'étend jusqu'aux extrémités du monde. (Très bien! très bien!)

C'est là une grande complication, une grande difficulté économique; nous en avons plusieurs fois parlé à cette tribune, quand le Gouvernement a été interpellé par M. Langlois sur la situation économique de la capitale ; c'est là un problème extrêmement grave.

Il est si grave, messieurs, si palpitant, que les gens les moins avisés sont condamnés à déjà entrevoir, à prévoir et à se pourvoir pour l'époque où ce grand marché de l'Amérique du Sud, qui nous appartenait de temps en quelque sorte immémorial, nous sera disputé et peut-être enlevée par les produits de l'Amérique du Nord. Il n'y a rien de plus sérieux, il n'y a pas de problème social plus grave; or, ce programme est intimement lié à la politique coloniale.

Je n'ai pas besoin de pousser plus loin cette démonstration.

Oui, messieurs, je le dirai aux économistes, dont personne plus que moi ne respecte les convictions et les services rendus ; je le dirai à l'honorable M. Passy, que je vois là, qui est parmi nous un des représentants les plus autorisés de l'ancienne école économique... (Sourires) ; je sais très bien ce qu'ils me répondent, ce qui est au fond de leur pensée... - L'ancienne école, la grande! messieurs ; celle, monsieur Passy, que votre nom a illustrée, celle qui a pour chef, en France, Jean-Baptiste Say, et Adam Smith, en Angleterre. Il n'y a dans ma pensée aucune ironie à votre égard, monsieur Passy, croyez-le bien.

Je dis que je sais très bien ce que pensent les économistes que je peux appeler doctrinaires, sans offenser M. Passy. Ils nous disent : « Les vrais débouchés, ce sont les traites de commerce qui les fournissent, qui les assurent.

Messieurs, je ne dédaigne pas les traités de commerce : si nous pouvions revenir à la situation qui a suivi l'année 1860, s'il n'était pas survenu dans le monde cette révolution économique qui est le produit de développement de la science et la rapidité des communications, si cette grande révolution n'était pas intervenue, je reprendrais volontiers la situation qui a suivi 1860 ; il est très exact qu'à cette époque, la concurrence des blés d'Odessa ne ruinait pas l'agriculture française, que les blés de l'Amérique et de l'Inde ne constituaient pas encore pour elle une concurrence ; à ce moment, nous vivions sous le régime des traités de commerce, non seulement avec l'Angleterre, mais avec les autres puissances, avec l'Allemagne qui n'était pas encore devenue une puissance industrielle ; les traités, je ne les dédaigne pas ; j'ai eu l'honneur d'en négocier quelques-uns de moindre importance que ceux de 1860 ; mais, messieurs, pour traiter, il faut être deux : vous ne traiterez pas avec les États-Unis d'Amérique, c'est la conviction que recueillent ceux qui ont tenté d'établir de ce côté-là quelques négociations soit officielles, soit officieuses.


M. Georges Perin - Dans dix ans, vous traiterez avec l'Amérique.

M. Jules Ferry - Vous prophétisez, monsieur Perin : mais, pendant ces dix ans, l'industrie française peut recevoir une bien profonde atteinte. Non, nous ne traiterons pas, car vraiment, si on veut être sincère, on n'aperçoit, dans cette direction, aucune disposition traiter. Alors, il faut chercher des débouchés, et la création du débouché dont nous nous occupons en ce moment, nous donnera, dans un avenir certain, l'échange libre et même privilégié avec la Chine, avec ce marché de 400 millions d'habitants.

M. Clémenceau - Ah! vous prophétisez à votre tour !

M. Jules Ferry - C'est le fond et c'est l'esprit du traité de Tien-Tsin, et nous n'allons pas recommencer à le discuter. Dans cet ordre d'idées, dans les difficultés que rencontre notre industrie, qui est une grande industrie d'exportation et qui voit se resserrer devant elle de jour en jour les marchés où elle peut vendre ses produits, dans cette situation, la création d'un débouché nouveau est une oeuvre à la hauteur de laquelle sont les dépenses qu'on a faites et les efforts que, depuis plusieurs années, les Chambres ont autorisés pour créer dans ce pays une réserve d'avenir, - permettez -moi d'employer cette expression : je la crois juste. - Oui, le traité de Tien-Tsin a ce caractère, même pour les plus sceptiques. Il offre à l'industrie des perspectives que personne ne saurait exagérer.

Messieurs, je crois que le côté économique de la politique coloniale est justifié par ces considérations; et, si vous me le permettez, j'y ajouterai un exemple qui nous touche de très près. N'étes-vous pas frappés du mouvement qui, depuis un si petit nombre d'années, deux ans à peine, s'est emparé de l'esprit public en Allemagne ? N'ètes-vous pas frappés de cette évolution soudaine, rapide, mais extrêmement résolue, qu'a faite la politique économique de l'empire d'Allemagne, qui a pris résolument le parti de se couvrir de tarifs protecteurs de la plus grande énergie? Le gouvernement allemand a compris qu'il devait se préoccuper, dans l'état du monde, de la question des débouchés : c'est alors qu'avec la vigueur et la résolution qu'il sait mettre en toutes choses, il s'est jeté, - on peut se servir de cette expression - dans la politique coloniale.

M. Granet - Sans expéditions !

M. Jules Ferry - Vous dites: sans expéditions ! il y en a tout au moins une : celle des Cameroon. Nous verrons, attendez la fin. Je dis qu'il y a dans l'ordre politique et dans la conduite suivis par nos voisins quelque chose dont vous devez tenir compte.

M. Raoul Duval - Il n'y a pas deux mois que le chancelier allemand, en plein parlement, a protesté contre cette politique à la française qu'on voulait lui faire suivre.

M. Jules Ferry - J'attendrai que M. Raoul Duval me démontre que le chancelier allemand est libre-échangiste et le disciple de l'école d'Adam Smith et de Say.

M. Raoul Duval - Je n'ai pas dit, cela ; j'ai dit qu'il avait protesté contre votre politique.

M. Jules Ferry - Il est certain qu'il y a en Allemagne un grand mouvement de politique coloniale, et que cette préoccupation de saisir, de prendre possession sur le littoral africain de tout ce qui reste de disponible répond à quelque chose, répond à un besoin, à une politique, à une nécessité. Cette politique coloniale allemande doit vous frapper ; elle me frappe quand je considère que cet empire allemand, qui était, jusqu'à présent, une puissance exclusivement continentale, est, de plus, un gouvernement prudent, qui ne s'est pas aventuré depuis quinze ans. Eh bien, quand je vois l'Allemagne se lancer dans cette voie de la politique coloniale, j'en cherche la raison...

M. Vernhes - Les Allemands ont une émigration, et la France n'en a pas !

M. le président - Vous êtes inscrit, monsieur Vernhes : vous répondrez.

M. Vernhes - Nous nous expliquerons un peu plus tard.

M. le président - Eh bien, veuillez avoir la patience d'attendre.

M. Jules Ferry - Cette politique, elle a été discutée par les intéressés eux-mêmes, dans les réunions des grandes associations de producteurs et de commerçants qui se sont tenues soit à Francfort, soit à Eisenach. Dans la réunion d'Eisenach, dont j'ai pu être informé, - elle a eu lieu au mois de septembre dernier, et a eu beaucoup de retentissement en Allemagne ; nos agents, naturellement, ont suivi avec beaucoup d'attention ce qui s'y est passé, - les hommes les plus autorisés ont expliqué que cette politique d'expansion coloniale, cette mainmise sur les territoires africains, n'avait pas pour but de fonder là des colonies d'émigration, de détourner, comme on l'a dit trop légèrement, le grand courant d'émigration germanique qui va vers les États-Unis et de le reporter ailleurs ; non, au contraire. M. Woermann, par exemple, qui a été l'un des représentants de l'Allemagne à la Conférence de Berlin dans ces derniers temps, déclarait que la nouvelle politique coloniale de l'Allemagne a pour but d'arrêter le flot de l'émigration, en créant à l'industrie de nouveaux débouchés, et en fournissant, par conséquent, aux travailleurs de nouveaux salaires. Ainsi, ce n'est pas pour l'émigration, c'est contre l'émigration que cette politique coloniale est dirigée.

Eh bien, messieurs, est-ce que nous serons moins vigilants? est-ce que nous fermerons les yeux et les oreilles à ces enseignements ? est-ce que, parce que cette question de politique coloniale s'est mêlée à des questions de polémique électorale... (Applaudissements à gauche et au centre - Rumeurs à l'extrême gauche.)


M. Vernhes - Nous nous plaçons plus haut ; nous vous le prouverons.

M. le président - Ne faites pas votre discours d'avance, monsieur Vernhes. (Sourires.)

M. Jules Ferry ... - par la force des choses - je n'en accuse personne ; les oppositions prennent leurs armes où elles peuvent, et il est très certain que le terrain de la politique coloniale, les événements militaires ayant pris des proportions qu'on n'avait pu prévoir à l'origine, est devenu l'arène de la lutte électorale.

M. Georges Perin - Est-ce qu'il n'y a pas dix ans que nous avons commencé à combattre cette politique ?

M. Jules Ferry - Oui, monsieur Perin, vous avez tout prévu. (Interruptions à gauche.)

Je dis que ce n'est pas une raison pour rapetisser un si grand problème économique et social aux proportions d'une mesquine lutte entre les partis ou entre les nuances d'un même parti. Je dis qu'il est évident pour tout le monde que l'expansion coloniale de la France, à condition d'être conduite avec sagesse, avec prudence... (Ah! ah ! à l' extrême-gauche.)

M. Clemenceau - C'est cela qu'il faudrait discuter.

A droite - Oui. voila la question !

M. Jules Ferry - Mais vous n'en voulez pas du tout d'expansion coloniale.

M. Granet - Jamais, nous n'avons dit cela.

M. Jules Ferry - Permettez ! Nous ne sommes pas en présence d'une extrême gauche qui discute les opérations de la politique coloniale, qui déclare qu'elles ont été mal conçues, mal conduites ; nous sommes en présence d'une extrême-gauche qui a mis sur son drapeau : Plus de politique coloniale! plus d'expéditions lointaines ! (Applaudissements au centre - Bruit à gauche.)

M. Granet et M. Peytral - C'est une erreur.

M. Jules Ferry - Peut-être pas vous, monsieur Peytral, ni vous, monsieur Granet, mais le gros de votre parti.

M. Granet - Nous sommes contre votre méthode, et non contre la politique coloniale.

M. Jules Ferry - Nous allons voir tout à l'heure, au scrutin, s'il est vrai qu'il y ait dans cette Chambre une majorité opposée à la politique coloniale... (Exclamations.)

M. Granet - Vous savez bien que c'est une équivoque.

M. Jules Ferry - ... car, s'il y a au monde une entreprise d'expansion coloniale caractérisée, conforme à tous les traits de cette politique, c'est l'entreprise de Madagascar. Vous la saisissez là sur le vif, et M. Camille Pelletan et M. Perin avaient, l'autre jour, raison de dire : « C'est là-dessus qu'on va se compter. » (Applaudissements au centre et à gauche - Réclamations à l'extrême-gauche et à droite.)

M. Jolibois -Vous avez gardé le silence sur la question du Tonkin pour créer une équivoque ; voilà la vérité !

M. Paul de Cassagnac - Vous vouliez vous faire blanchir par ce scrutin-là ? Eh bien, non !

M. de Baudry d'Asson - Vous voulez vous faire absoudre du Tonkin par Madagascar !

M. Jolibois - Vous voulez faire le ministère actuel votre prisonnier et faire croire qu'il n'agit que par vos ordres !

M. le président - Monsieur Jolibois, je vous prie de ne pas interrompre, ou je serai obligé de vous rappeler à l'ordre.

M. Paul de Cassagnac s'adressant à l'orateur - Vous voulez faire voter pour Jules Madagascar! (Rires à droite - Bruit.)

M. Jules Ferry - Mais, messieurs, dans cet ordre d'idées, il faut savoir attendre; il ne faut pas, comme le faisait il y a quelque temps l'honorable M. Raoul Duval à la tribune, s'indigner ou s'étonner de ce que la Tunisie, par exemple, qui est depuis deux ans à peine sous notre protectorat, ne soit pas encore devenue un grand marché de produits français. Savez-vous combien il a fallu de temps à l'empire indien pour devenir un grand consommateur de produits anglais? En 1811, M. Mac Culloch, dans une note sur le commerce de l'Inde, disait : « Le commerce de l'Angleterre avec l'Inde n'est pas plus important que celui de cette même Angleterre avec l'île de Man ou l'ile de Jersey ». Et aujourd'hui, messieurs, ce commerce se chiffre par un milliard et demi d'échanges.


M. Raoul Duval - M. de Lesseps a percé, depuis, le canal de Suez !

M. Jules Ferry - Et l'auteur que je citais tout à l'heure, M. Silley, professeur à Oxford, qui a élucidé toutes ces questions, disait : « Pendant longtemps, tout le monde affirmait en Angleterre que les Indous ne consommeraient jamais de produits anglais. » Et si vous interrogez, messieurs, votre propre histoire, si vous voulez vous reporter un instant aux discussions si vives qui se sont produites dans cette même Chambre, après la conquête de l'Algérie, pendant dix-huit ans, vous voyez que les mêmes objections qui sont faites ici à la politique coloniale ont été apportées chaque année à la tribune de la Chambre des députes par les hommes les plus éminents de toutes les oppositions de ce temps-là. Parcourez ces débats, vous y trouverez vos arguments, presque vos propres figures, présentés par les hommes de la plus haute distinction. M. Georges Perin, par exemple, qui est l'adversaire personnel de la politique coloniale...

M. Georges Perin - D'une certaine politique coloniale, de celle des conquêtes

M. Jules Ferry - M. Georges Perin, qui est partisan de l'évacuation de Madagascar et du Tonkin...
 

M. Georges Perin - Oui !

M. Jules Ferry - ... ne s'offensera pas si je lui dis qu'il peul compter parmi ses ancêtres intellectuels un homme fort distingué qui s'appelait M. Desjobert, et qui demandait tous les ans à la tribune l'évacuation de l'Algérie. Oui, messieurs, pendant dix-huit ans ! (On rit.)

De 1830 à 1846 et 1847, c'était toujours le même feu roulant d'objections et d'attaques, les mêmes cris de découragement, les mêmes conseils d'abandon, la même lutte. Les uns disaient : Prenez-en le moins possible ! M. le duc de Broglie s'écriait un jour: « Gardez Alger, c'est une loge à l'Opéra, mais n'allez pas plus loin ! »

M. Paul de Cassagnac - Oui, mais il y avait Bugeaud, et non pas vous. (Applaudissements à droite.)

M. Jules Ferry - Je n'ai, en aucune façon, la prétention de me comparer, sous un rapport quelconque, à l'illustre maréchal Bugeaud, et je ne m'explique pas l'interruption de l'honorable M. de Cassagnac.

M. Paul de Cassagnac - Je vous l'expliquerai, si vous voulez.

M. Jules Ferry - Il y avait Bugeaud, sans doute; mais, malgré Bugeaud, les députés de l'opposition avec une âpreté, une persistance et une obstination qui paraissent extraordinaires, surtout quand on a vu la suite des faits et le dénouement heureux de toute cette grande histoire, venaient demander, les uns ouvertement l'évacuation et l'abandon, comme M. Desjobert, les autres la restriction la plus grande de l'entreprise, et dans quelle situation !

Il y avait Bugeaud, mais il y avait aussi le maréchal Clauzel et la retraite de Constantine, et bien des événements de guerre auprès desquels ceux qui vous ont tant émus à un certain moment ne sont véritablement que de bien modestes incidents. (Applaudissements à gauche et au centre - Interruptions.)

M. Paul Bert - Ce n'est pas la Chambre qui s'est émue la première !

M. Jules Ferry - C'étaient des hommes comme MM. de Sade, Jaubert, Pelet (de la Lozère), - ce ne sont pas des inconnus de notre histoire parlementaire, - qui traitaient l'Algérie de terre maudite, «qui ne se révélerait jamais à nous que par le chiffre de nos dépenses, » disait M. Pelet (de la Lozère) ; «qui n'offrirait jamais, disait un autre, le moindre débouché sérieux à notre industrie. »

Or, notre commerce avec l'Algérie est de 340 millions par an, à l'heure actuelle !

M. Dupin descendait de son fauteuil pour démontrer, en termes que je ne veux pas reproduire ici, pour ne pas allonger la discussion, avec l'autorité qui s'attachait à sa parole, que la colonisation est une chose absurde par elle-même.

M. Duvergier de Hauranne, qui n'était pas non plus le premier venu, disait en 1837 : « L'Algérie, ce legs funeste de la Restauration. » Et M. Passy (Hippolyte), - un grand nom aussi, - proposait de rétrocéder à la Porte la plus grande partie des provinces conquises, vu l'impuissance où l'on était de les garder.

M. Desjobert, que j'ai déjà nommé, demandait annuellement l'évacuation de « ce rocher nu, disait-il, sur lequel les Européens ne peuvent pas vivre ». - ... Oui, on aflirmait cela, messieurs ! les Européens ne peuvent pas vivre en Algérie ! - « ... et l'abandon de cette chimère coloniale qui ruine nos finances, qui compromet notre sûreté en Europe, que nous traînons comme un boulet, et que nous ne pourrions garder en cas de guerre européenne. »


M. Raoul Duval - Cela a bien failli arriver !

M. Jules Ferry - Et enfin, M. de Tracy, un grand nom aussi, en 1846, dénonçait à l'indignation publique « ce minotaure moderne - l'Algérie - qui dévore chaque année la plus belle et la meilleure partie de notre jeunesse et le plus précieux de nos Trésors ». (Mouvements divers.)

M. Raoul Duval - Il y a du vrai !

M. Gaillard (Vaucluse) - Dites ce que l'Algérie nous a coûté en argent et en hommes !

M. Paul de Cassagnac - Cela a coûté plus que cela n'a rapporté !

M. Jules Ferry - Ce qui prouve que, dans l'opposition, on peut être faux prophète, car il n'y a pas une seule de ces prédictions sinistres qui n'ait été démentie par les faits, et je pense que personne ne soutiendra aujourd'hui que l'Algérie a été une cause d'insécurité, au moment de nos désastres ; personne ne contestera qu'à l'heure qu'il est, elle est pour la France une grande source de richesses..

M. Vernhes - La comparaison n'est pas juste !

M. Jules Ferry - ... un grand marché de produits et une compensation à des pertes bien cruelles faites par notre industrie vinicole. Il n'est pas non plus vrai, au point de vue de l'histoire, il n'est pas exact, il est contraire aux faits, il est faux, comme l'a démontré M. de Mahy, de dire que les colonies ont compromis la sécurité de la mère patrie. Au contraire ! Elles ont souvent payé les fautes d'une politique continentale désordonnée et quelquefois absurde ; elles les ont souvent payées très cher, de leur indépendance, mais elles n'ont jamais compromis ni l'indépendance ni la sécurité de la mère patrie, (Très bien! très bien! et applaudissements au centre et à gauche.)

M. de Baudry d'Asson - Excepté dans les expéditions conduites par vous !

M. Jules Ferry - Messieurs, il y a un second point, un second ordre d'idées que je dois également aborder, le plus rapidement possible, croyez-le bien : c'est le côté humanitaire et civilisateur de la question.

Sur ce point, l'honorable M. Camille Pelletan raille beaucoup, avec l'esprit et la finesse qui lui sont propres ; il raille, il condamne, et il dit : « Qu'est-ce que c'est que cette civilisation qu'on impose à coups de canon? Qu'est-ce. sinon une autre forme de la barbarie? Est-ce que ces populations de race inférieure n'ont pas autant de droits que vous? Est-ce qu'elles ne sont pas maîtresses chez elles? est-ce qu'elles vous appellent? Vous allez chez elles contre leur gré, vous les violentez, mais vous ne les civilisez pas. »

Voilà, messieurs, la thèse ; je n'hésite pas à dire que ce n'est pas de la politique, cela, ni de l'histoire: c'est de la métaphysique politique... (Ah! ah! à l'extrême gauche.)

Voix à gauche - Parfaitement !

M. Jules Ferry - ... et je vous défie, - permettez-moi de vous porter ce défi, mon honorable collègue, monsieur Pelletan, - de soutenir jusqu'au bout votre thèse, qui repose sur l'égalité, la liberté, l'indépendance des races inférieures. Vous ne la soutiendrez pas jusqu'au bout, car vous êtes, comme votre honorable collègue et ami M. Georges Perin, le partisan de l'expansion coloniale qui se fait par voie de trafic et de commerce.

M. Camille Pelletan - Oui !

M. Jules Ferry - Vous nous citez toujours comme exemple, comme type de la politique coloniale que vous aimez et que vous rêvez, l'expédition de M. de Brazza. C'est très bien, messieurs : je sais parfaitement que M. de Brazza a pu jusqu'à présent accomplir son oeuvre civilisatrice sans recourir à la force; c'est un apôtre ; il paye de sa personne, il marche vers un but placé très haut et très loin; il a conquis sur ces populations de l'Afrique équatoriale une influence personnelle à nulle autre pareille ; mais qui peut dire qu'un jour, dans les établissements qu'il a formés, qui viennent d'être consacrés par l'aréopage européen et qui sont désormais le domaine de la France, qui peut dire qu'à un moment donné, les populations noires, parfois corrompues, perverties par des aventuriers, par d'autres voyageurs, par d'autres explorateurs moins scrupuleux, moins paternels, moins épris des moyens de persuasion que notre illustre de Brazza ; qui peut dire qu'à un moment donné, les populations noires n'attaqueront pas nos établissements? Que ferez-vous alors? Vous ferez ce que font tous les peuples civilisés et vous n'en serez pas moins civilisés pour cela : vous résisterez par la force, et vous serez contraints d'imposer, pour votre sécurité, votre protectorat à ces peuplades rebelles.

Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai! il faut dire ouvertement qu'en effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures... (Rumeurs sur plusieurs bancs à l'extrême-gauche .)

M. Jules Maigne - Oh! vous osez dire cela dans le pays où ont été proclamés les droits de l'homme!

M. de Guilloutet - C'est la justification de l'esclavage et de la traite des nègres !

M. Jules Ferry - Si l'honorable M. Maigne a raison, si la déclaration des droits de l'homme a été écrite pour les noirs de l'Afrique équatoriale, alors de quel droit allez-vous leur imposer les échanges, les trafics? Ils ne vous appellent pas... (Interruptions à l'extrême gauche et à droite - Très bien! très bien! sur divers bancs à gauche.)

M. Raoul Duval - Nous ne voulons pas les leur imposer ! C'est vous qui les leur imposez !

M. Jules Maigne - Proposer et imposer sont choses fort différentes !

M. Georges Perin -Vous ne pouvez pas cependant faire des échanges forcés !

M. Jules Ferry - Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures... (Marques d'approbation sur les mêmes bancs à gauche - Nouvelles interruptions à l'extrême gauche et à droite.)

M. Joseph Fabre - C'est excessif ! vous aboutissez ainsi à l'abdication des principes de 1789 et de 1848... (Bruit) à la consécration de la loi de grâce remplaçant la loi de justice.

M. Vehnhes - Alors les missionnaires ont aussi leur droit ! ne leur reprochez donc pas d'en user ! (Bruit.)


M. le président - N'interrompez pas, monsieur Vernhes !

M. Jules Ferry - Je dis que les races supérieures...

M. Vernhes - Protégez les missionnaires alors ! (Très bien ! à droite.)

Voix à gauche - N'interrompez donc pas !

M. Jules Ferry - Je dis que les races supérieures ont des devoirs...

M. Vernhes - Allons donc !

M. le président - Vous êtes inscrit, monsieur Vernhes ; vous parlerez.

M. Vernhes - Certainement !

M. Jules Ferry - Ces devoirs, messieurs, ont été souvent méconnus dans l'histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldais et les explorateurs espagnols introduisaient l'esclavage dans l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas leur devoir d'hommes de race supérieure. (Très bien, très bien!) Mais, de nos jours, je soutiens que les nations européennes s'acquittent avec largeur, avec grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de civilisation.

M. Paul Bert - La France l'a toujours fait !

M. Jules Ferry - Est-ce que vous pouvez nier, est-ce que quelqu'un peut nier qu'il y a plus de justice, plus d'ordre matériel et moral, plus d'équité, plus de vertus sociales dans l'Afrique du Nord depuis que la France a fait sa conquête? Quand nous sommes allés à Alger pour détruire la piraterie et assurer la liberté du commerce dans la Méditerranée, est-ce que nous faisions oeuvre de forbans, de conquérants, de dévastateurs? Est-il possible de nier que dans l'Inde, et malgré les épisodes douloureux qui se rencontrent dans l'histoire de cette conquête, il y a aujourd'hui infiniment plus de justice, plus de lumière, d'ordre, de vertus publiques et privées depuis la conquête anglaise qu'auparavant ?

M. Clemenceau - C'est très douteux.

M. Georges Perin - Rappelez-vous donc le discours de Burke !

M. Jules Ferry - Est-ce qu'il est possible de nier que ce soit une bonne fortune pour ces malheureuses populations de l'Afrique équatoriale de tomber sous le protectorat de la nation française ou de la nation anglaise? Est-ce que notre premier devoir, la première règle que la France s'est imposée, que l'Angleterre a fait pénétrer dans le droit coutumier des nations européennes, et que la Conférence de Berlin vient de traduire en droit positif, en obligation sanctionnée par la signature de tous les gouvernements, n'est pas de combattre la traite des nègres, cet horrible trafic, et l'esclavage, cette infamie? (Vives marques d'approbations sur divers bancs.)

M. Eugène Delattre - C'est pour cela que vous n'avez pas fait, de prisonniers en Chine et au Tonkin! (Exclamation à gauche et au centre.)

M. Jules Ferry - Qu'est-ce que vous dites, monsieur? Vous avez prononcé une parole offensante pour l'armée française.

M. Eugène Delattre -L'armée obéit, le Gouvernement commande; il est seul responsable ! (Nouvelles réclamations sur les mêmes bancs.)

M. le président - Je ne veux pas avoir entendu l'interruption. (Très bien ! très bien!)

M. Jules Ferry - Je ne peux pas laisser dire ici que l'armée française ne fait pas de prisonniers. (Interruptions à droite.)

M. Paul de Cassagnac - Ne parlez pas de l'armée française ! vous l'avez fait décimer !

M. de Baudry d'Asson - Le sang de nos soldats devrait vous étouffer, monsieur ! (Bruyantes exclamations à gauche et au centre - A l'ordre ! à l'ordre !)

M. le président - Monsieur de Baudry d'Asson...

M. Jules Ferry - Oh ! cela n'a pas d'importance !

M. le président - ... ce système d'interruptions est intolérable et inadmissible. Je vous ai déjà rappelé à l'ordre ; je vous rappelle à l'ordre avec inscription au procès-verbal, et, si vous reproduisez une interruption semblable ou analogue, j'appellerai la Chambre à prononcer une peine plus sévère. (Très bien! très bien !) Continuez, monsieur Ferry.

M. Jules Ferry - Voilà ce que j'ai à répondre à l'honorable M. Pelletan sur le second point qu'il a touché. Il est ensuite arrivé à un troisième, plus délicat, plus grave, et sur lequel je vous demande la permission de m'expliquer en toute franchise. C'est le côté politique de la question. L'honorable M. Pelletan, qui est un écrivain distingué, a toujours des formules d'une remarquable précision. Je lui emprunte celle qu'il a appliquée l'autre jour à ce coté de la politique coloniale : « C'est un système, dit-il, qui consiste à chercher des compensations en Orient à la réserve et au recueillement qui nous sont actuellement imposés en Europe. »


Je voudrais m'expliquer là-dessus. Je n'aime pas ce mot de compensation, et, en effet, non pas ici, sans doute, mais ailleurs, on en a pu faire un emploi souvent perfide. Si l'on veut dire ou insinuer qu'un gouvernement quelconque dans ce pays, un ministère républicain, a pu croire qu'il y avait quelque part, dans le monde, des compensations pour les désastres qui nous ont atteints, on fait injure..., et une injure gratuite, à ce gouvernement. (Applaudissements au centre et à gauche.)

Cette injure, je la repousse de toute la force de mon patriotisme. (Nouveaux applaudissements et bravos sur les mêmes bancs.)

M. de Baudry d'Asson - C'est bien à vous de parler de patriotisme ! N'eu parlez jamais devant moi! Je vous le défends ! (Exclamations à gauche et au centre. — Interruptions.)

A gauche et au centre -Ne répondez pas !

A gauche et au centre -Ne répondez pas !

M. le président - Je vous en prie, monsieur de Baudry d'Asson, ne persistez pas à interrompre. Je serai obligé de demander à la Chambre de se prononcer sur l'application d'une pénalité plus sévère que celle qui vous a déjà atteint. (Très bien! très bien !)

M. Jules Ferry - Je repousse cette injure, comme celle de M. de Baudry d'Asson, de toute la force de mon patriotisme ! (Très bien! très bien! à gauche et au centre.)

Il n'y a pas de compensation, non, il n'y en a pas, pour les désastres que nous avons subis. (Très bien! très bien !) Maintenant, si le mot de compensation, pour aller au fond des choses et vider cette affaire, a été prononcé dans les délibérations et les tractations du Congrès de Berlin, il faut que vous sachiez bien qu'il n'y a jamais eu de ces compensations auxquelles on a fait allusion, ni offertes, ni sollicitées, ni acceptées à un titre quelconque. (Très bien ! très bien ! à gauche.)

Qu'est-ce qu'il y a eu comme compensation à propos de la Tunisie par exemple ? Oh! il y a eu un ordre de compensations d'une nature toute différente, de l'ordre le plus légitime.

Vous savez peut-être, messieurs, ce qui s'est passé. Le Congrès de Berlin finissait ses séances ; ses membres étaient encore réunis ; on signait les protocoles, lorsqu'éclata tout à coup la nouvelle de la convention qui livrait à l'Angleterre l'administration et la possession de l'île de Chypre.

Et alors, messieurs, il se trouva un diplomate français qui, pour l'honneur et le profit de notre pays, sut ne pas perdre une minute, et qui se rendit auprès des représentants du gouvernement britannique et leur dit : « Vous vous êtes fait mettre en possession de l'île de Chypre par une convention que vous venez de passer avec la Porte ; mais cela ne peut être toléré qu'à une condition, c'est que, quand nous jugerons nécessaire, nous aussi, pour notre sécurité, de changer l'état des choses en Tunisie, votre Gouvernement ne s'y opposera pas. »

Et des dépêches dans ce sens furent échangées, messieurs. Les stipulations de ces dépêches ont été religieusement respectées de part et d'autre. (Très bien! très bien!)

Quant à d'autres compensations, je le répète, c'est de l'histoire fausse, mensongère et calomnieuse. (Très bien ! très bien! et vifs applaudissements à gauche et au centre.)

La vraie question, messieurs, la question qu'il faut poser, et poser dans des termes clairs, c'est celle-ci: Est-ce que le recueillement qui s'impose aux nations éprouvées par de grands malheurs, doit se résoudre en abdication ? Et parce qu'une politique détestable, visionnaire et aveugle, a jeté la France où vous savez, est-ce que les gouvernements qui ont hérité de cette situation malheureuse se condamneront à ne plus avoir aucune politique européenne? Est-ce que, absorbés par la contemplation de cette blessure qui saignera toujours, ils laisseront tout faire autour d'eux ; est-ce qu'ils laisseront aller les choses ; est-ce qu'ils laisseront d'autres que nous s'établir en Tunisie, d'autres que nous faire la police à l'embouchure du fleuve Rouge, et accomplir les clauses du traité de 1874 que nous nous sommes engagés à faire respecter dans l'intérêt des nations européennes? Est-ce qu'ils laisseront d'autres se disputer les régions de l'Afrique équatoriale? Laisseront-ils aussi régler par d'autres les affaires égyptiennes qui, par tant de côtés, sont des affaires vraiment françaises? ( Vifs applaudissements à gauche et au centre - Interruptions.)

Je sais, messieurs, que celle théorie existe ; je sais qu'elle est professée par des esprits sincères qui considèrent que la France ne doit avoir désormais qu'une politique exclusivement continentale. Alors je leur demande d'aller jusqu'au bout de leur théorie, et de faire ce que comporte la logique de cette politique nouvelle et restreinte qu'ils veulent donner à la France : qu'ils se débarrassent donc de ce gros budget de la marine qui impose à notre Trésor des sacrifices considérables ! (Rumeurs et interruptions à l'extrême gauche - Applaudissements au centre et à gauche.)

A droite - Vous l'avez ruinée, notre marine.

M. Jules Ferry - Messieurs, si nous ne devons plus être qu'une puissance continentale, restreignons notre puissance maritime ; couvrons nos côtes et nos ports de torpilleurs ; mais licencions nos escadres, car nous n'aurons plus que faire de nos croiseurs et de nos cuirassés. (Rumeurs et interruptions à l'extrême-gauche.)

Mais, si personne n'ouvre cet avis, si personne n'accepte cette conséquence logique des prémisses posées (Nouvelles rumeurs à l'extrême-gauche et à droite), alors cessez de calomnier la politique coloniale et d'en médire, car c'est aussi pour notre marine que les colonies sont faites. (Exclamations et interruptions à l'extrême-gauche et à droite.)

MM. Raoul Duval, Georges Perin et plusieurs de leurs collègues - Allons donc !

M. Vernhes - Nous avions des colonies avant le Tonkin.

M. Georges Roche - Demandez donc à M. le ministre de la marine dans quelles conditions vous avez laissé notre matériel naval.

M. Paul de Cassagnac - Oui, renseignez-vous auprès de l'amiral Galiber, ou lisez-nous les lettres de l'amiral Courbet !

M. Jules Ferry - Je dis que la politique coloniale de la France, que la politique d'expansion coloniale, celle qui nous a fait aller, sous l'Empire, à Saigon, en Cochinchine, celle qui nous a conduits en Tunisie, celle qui nous a amenés à Madagascar - je dis que cette politique d'expansion coloniale s'est inspirée d'une vérité sur laquelle il faut pourtant appeler un instant votre attention : à savoir qu'une marine comme la nôtre ne peut pas se passer, sur la surface des mers, d'abris solides, de défenses, de centres de ravitaillement. (Très bien! très bien! et nombreux applaudissements à gauche et au centre.)

L'ignorez-vous, messieurs ? Regardez la carte du monde...


M. Paul de Cassagnac - Lisez les lettres de l'amiral Courbet. (Bruit.)

M. le président - Les interruptions rendent impossible la tâche du président. Je vous en prie, messieurs, veuillez faire silence.

M. Paul de Cassagnac - Nous avons donné tout ce que nous pouvions de patience.

M. le président - Tâchez d'en avoir encore. (On rit.)

M. Jules Ferry - Regardez la carte du monde, et dites-moi si ces étapes de l'Indo-Chine, de Madagascar, de la Tunisie ne sont pas des étapes nécessaires pour la sécurité de notre navigation. (Nouvelles marques d'assentiment à gauche et au centre.)

Je me rappelle, messieurs, qu'à une des dernières séances qui ont précédé celle du 30 mars - c'était, je crois, le 28 mars - l'honorable amiral Peyron fut interpellé par l'un d'entre vous sur la situation de la marine. On lui demanda, avec de grandes exclamations : « Mais que deviendrait notre flotte s'il éclatait une grande guerre maritime? » L'amiral monta à la tribune et répondit : «S'il éclatait à cette heure, ce qu'à Dieu ne plaise, une grande guerre maritime, notre flotte serait précisément dans les parages où leur action aurait à s'exercer. »

Elle serait là dans l'océan Indien et dans les mers de Chine, - pour empêcher vos escadres d'être bloquées dans la Méditerranée. (Interruptions à droite.)

M. le comte de Lanjuinais - Cela rappelle la fameuse parole : « Tant mieux, cela nous fera deux armées. » (Rires à droite.)

M. Raoul Duval - Alors pourquoi rappelle-t-on notre marine?

M. Jules Ferry - Que signifiait cette déclaration de l'amiral Peyron, que vous n'avez pas eu le temps de méditer, apparemment (Rumeurs à droite), puisqu'elle soulève chez vous des interruptions ? Elle signifie que, dans cette guerre maritime si invraisemblable, ce n'est pas dans la Méditerranée ni dans la Manche que se trancherait le jeu des batailles navales...

M. Paul de Cassagnac - C'est dans les Vosges ! (On rit.)

M. Jules Ferry - Ce n'est pas dans la Méditerranée, ce n'est pas dans la Manche que se livrerait la bataille décisive ; et Marseille et Toulon seraient non moins efficacement défendus dans l'océan Indien et dans les mers de Chine que dans la Méditerranée et dans la Manche. (Interruptions à l'extrême gauche et à droite.)

M. Georges Roche - Vingt-quatre heures après une déclaration de guerre maritime, vos côtes seraient attaquées sans que vous ayez la possibilité de vous défendre.

M. Jules Ferry - Messieurs, il y a là des considérations qui méritent toute l'attention des patriotes. Les conditions de la guerre maritime sont profondément modifiées. (Très bien ! très bien !)

A l'heure qu'il est, vous savez qu'un navire de guerre ne peut pas porter, si parfaite que soit son organisation, plus de quatorze jours de charbon, et qu'un navire qui n'a plus de charbon est une épave, sur la surface des mers, abandonnée au premier occupant. D'où la nécessité d'avoir sur les mers des rades d'approvisionnement, des abris, des ports de défense et de ravitaillement. (Applaudissements au centre et à gauche - Interruptions diverses.) Et c'est pour cela qu'il nous fallait la Tunisie; c'est pour cela qu'il nous fallait Saigon et la Cochinchine ; c'est pour cela qu'il nous faut Madagascar, et que nous sommes à Diego-Suarès et à Vohémar, et que nous ne les quitterons jamais !... (Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

Messieurs, dans l'Europe telle qu'elle est faite, dans cette concurrence de tant de rivaux que nous voyons grandir autour de nous, les uns par les perfectionnements militaires ou maritimes, les autres par le développement prodigieux d'une population incessamment croissante ; dans une Europe, ou plutôt dans un univers ainsi fait, la politique de recueillement ou d'abstention, c'est tout simplement le grand chemin de la décadence !

Les nations, au temps où nous sommes, ne sont grandes que par l'activité qu'elles développent ; ce n'est pas « par le rayonnement pacifique des institutions »... (Interruptions à l'extrême-gauche et à droite) qu'elles sont grandes, à l'heure qu'il est.

M. Paul de Cassagnac - Nous nous en souviendrons : c'est l'apologie de la guerre.

M. de Baudry d'Asson -Très bien ! la République, c'est la guerre. Nous ferons imprimer votre discours à nos frais et nous le répandrons dans toutes les communes de nos circonscriptions électorales.

M. Jules Ferry - Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde, en se tenant à l'écart de toutes les combinaisons européennes, en regardant comme un piège, comme une aventure toute expansion vers l'Afrique ou vers l'Orient, vivre de cette sorte, pour une grande nation, croyez-le bien, c'est abdiquer, et, dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire, c'est descendre du premier rang au troisième et au quatrième. (Nouvelles interruptions sur les mêmes bancs - Très bien! très bien! au centre.)

Je ne puis pas, messieurs, et personne, j'imagine, ne peut envisager une pareille destinée pour notre pays. Il faut que notre pays se mette en mesure de faire ce que font tous les autres, et, puisque la politique d'expansion coloniale est le mobile général qui emporte, à l'heure qu'il est, toutes les puissances européennes, il faut qu'il en prenne son parti; autrement il arrivera... oh! pas à nous qui ne verrons pas ces choses, mais à nos fils et à nos petits-fils, il arrivera ce qui est advenu à d'autres nations qui ont joué un très grand rôle il y a trois siècles, et qui se trouvent aujourd'hui, quelque puissantes, quelque grandes qu'elles aient été, descendues au troisième ou au quatrième rang. (Interruptions.)

Aujourd'hui, la question est très bien posée : le rejet des crédits qui vous sont soumis, c'est la politique d'abdication proclamée et décidée. (Non! non!)

Je sais très bien que vous ne la voterez pas cette politique ; je sais très bien aussi que la France vous applaudira de ne pas l'avoir votée : le corps électoral, devant lequel vous allez vous rendre, n'est pas plus que nous partisan de la politique de l'abdication ; allez bravement devant lui, dites-lui ce que vous avez fait, ne plaidez pas les circonstances atténuantes... (Exclamations à droite et à l'extrême gauche - Applaudissements à gauche et au centre.)... dites que vous avez voulu une France grande en toutes choses...


Un membre - Pas par la conquête.

M. Jules Ferry -... grande par les arts de la paix, par la politique coloniale, dites cela franchement au corps électoral, et il vous comprendra.

M. Raoul Duval - Le pays, vous l'avez conduit à la défaite et à la banqueroute.

M. Jules Ferry - Quant à moi. je comprends à merveille que les partis monarchiques s'indignent de voir la République française suivre une politique qui ne se renferme pas dans cet idéal de modestie, de réserve, et, si vous me permettez l'expression, de pot-au-feu... (Interruptions et rires à droite) que les représentants des monarchies déchues voudraient imposer à la France. (Applaudissements au centre.)

M. le baron Dufour - C'est un langage de maître d'hôtel, que vous tenez là.

M. Paul de Cassagnac - Les électeurs préfèrent le pot-au-feu au pain que vous leur avez donné pendant le siège, sachez-le bien

M. Jules Ferry - Je connais votre langage, j'ai lu vos journaux... Oh ! l'on ne se cache pas pour nous le dire, on ne nous le dissimule pas : les partisans des monarchies déchues estiment qu'une politique grande, ayant de la suite; qu'une politique capable de vastes desseins et de grandes pensées, est l'apanage de la monarchie ; que le gouvernement démocratique au contraire, est un gouvernement qui rabaisse toutes choses...

M. de Baudry d'Asson - C'est très vrai !

M. Jules Ferry - Eh bien, lorsque les républicains sont arrivés aux affaires, en 1879, lorsque le parti républicain a pris dans toute sa liberté le gouvernement et la responsabilité des affaires publiques, il a tenu à donner un démenti à cette lugubre prophétie, et il a montré dans tout ce qu'il a entrepris.

M. de Saint-Martin - Le résultat en est beau !

M. Calla - Le déficit et la faillite !

M. Jules Ferry - ... aussi bien dans les travaux publics que dans la construction des écoles (Applaudissements au centre et à gauche) que dans sa politique d'extension coloniale, qu'il avait le sentiment de la grandeur de la France. (Nouveaux applaudissements au centre et à gauche.)

Il a montré qu'il comprenait bien qu'on ne pouvait pas proposer à la France un idéal politique conforme à celui de nations comme la libre Belgique et comme la Suisse républicaine ; qu'il faut autre chose à la France : qu'elle ne peut pas être seulement un pays libre ; qu'elle doit aussi être un grand pays, exerçant sur les destinées de l'Europe toute l'influence qui lui appartient, qu'elle doit répandre cette influence sur le monde, et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie. (Applaudissements au centre et à gauche.)

Quand vous direz cela au pays, messieurs, comme c'est l'ensemble de cette œuvre, la grandeur de cette conception qu'on attaque, comme c'est toujours le même procès qu'on instruit contre vous, aussi bien quand il s'agit d'écoles et de travaux publics que quand il s'agit de politique coloniale ; quand vous direz à vos électeurs : « Voilà ce que nous avons voulu faire » soyez tranquilles, vos électeurs vous entendront et le pays sera avec vous, car la France n'a jamais tenu rigueur à ceux qui ont voulu passionnément sa grandeur matérielle, morale et intellectuelle. (Bravos prolongés à gauche et au centre - Double salve d'applaudissements - L'orateur, en retournant à son banc, reçoit les félicitations de ses collègues.)

NB:Vous pouvez lire le texte complet du discours de Jules Ferry du 28 juillet 1885 exposant la politique coloniale des "républicains opportunistes" français et la doctrine de l'impérialisme protectionniste, en cliquant ici.


DISCOURS SUR LE COLONIALISME

Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.

Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.

Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.

Le fait est que la civilisation dite «européenne », la civilisation «occidentale», telle que l'ont façonnée deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial ; que, déférée à la barre de la «raison » comme à la barre de la «conscience », cette Europe-là est impuissante à se justifier ; et que, de plus en plus, elle se réfugie dans une hypocrisie d'autant plus odieuse qu'elle a de moins en moins chance de tromper.

L 'Europe est indéfendable.

Il parait que c'est la constatation que se confient tout bas les stratèges américains. En soi cela n'est pas grave.

Le grave est que «l'Europe» est moralement, spirituellement indéfendable.

Et aujourd'hui il se trouve que ce ne sont pas seulement les masses européennes qui incriminent, mais que l'acte d'accusation est proféré sur le plan mondial par des dizaines et des dizaines de millions d'hommes qui, du fond de l'esclavage, s'érigent en juges.

On peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique Noire, sévir aux Antilles. Les colonisés savent désormais qu'ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs « maîtres» provisoires mentent.

Donc que leurs maîtres sont faibles.

Et puisque aujourd'hui il m'est demandé de parler de la colonisation et de la civilisation, allons droit au mensonge principal à partir duquel prolifèrent tous les autres.

Colonisation et civilisation ?

La malédiction la plus commune en cette matière est d'être la dupe de bonne foi d'une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu'on leur apporte.

Cela revient à dire que l'essentiel est ici de voir clair, de penser clair, entendre dangereusement, de répondre clair à l'innocente question initiale : qu'est-ce en son principe que la colonisation ? De convenir de ce qu'elle n'est point; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l'ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit, d'admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher aux conséquences, que le geste décisif est ici de l'aventurier et du pirate, de l'épicier en grand et de l'armateur, du chercheur d'or et du marchand, de l'appétit et de la force, avec, derrière, l'ombre portée, maléfique, d'une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d'étendre à l'échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes.

Poursuivant mon analyse, je trouve que l'hypocrisie est de date récente; que ni Cortez découvrant Mexico du haut du grand Téocalli, ni Pizarre devant Cuzco (encore moins Marco Polo devant Cambaluc), ne protestent d'être les fourriers d'un ordre supérieur; qu'ils tuent; qu'ils pillent ; qu'ils ont des casques, des lances, des cupidités ; que les baveurs sont venus plus tard ; que le grand responsable dans ce domaine est le pédantisme chrétien, pour avoir posé les équations malhonnêtes: Christianisme = civilisation ; paganisme=sauvagerie, d'où ne pouvaient que s'ensuivre d'abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes devaient être les Indiens, les jaunes, les Nègres.

Cela réglé, j'admets que mettre les civilisations différentes en contact les unes avec les autres est bien ; que marier des mondes différents est excellent ; qu'une civilisation, quel que soit son génie intime, à se replier sur elle-même, s'étiole; que l'échange est ici l'oxygène, et que la grande chance de l'Europe est d'avoir été un carrefour, et que, d'avoir été le lieu géométrique de toutes les idées, le réceptacle de toutes les philosophies, le lieu d'accueil de tous les sentiments en a fait le meilleur redistributeur d'énergie.

Mais alors, je pose la question suivante: la colonisation a-t-elle vraiment mis en contact? ou, si l'on préfère, de toutes les manières d'établir le contact, était-elle la meilleure?

Je réponds non.

Et Je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir une seule valeur humaine.

Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu'il y a au Viet-Nam une tête coupée et un œil crevé et qu'en France on accepte, une fillette violée et qu'en France on accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l'Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l'ensauvagement du continent.


Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour

Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour: les gestapos s'affairent, les prisons s'emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.

On s'étonne, on s'indigne. On dit: « Comme c'est curieux! Mais, bah ! C'est le nazisme, ça passera ! » Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c'est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c'est du nazisme, oui, mais qu'avant d'en être la victime, on en a été le complice; que ce nazisme-là, on l'a supporté avant de le subir, on l'a absous, on a fermé l'œil là-dessus, on l'a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s'était appliqué qu'à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l'a cultivé, on en est responsable, et qu'il sourd, qu'il perce, qu'il goutte, avant de l'engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.

Oui, il vaudrait la peine d'étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d'Hitler et de l'hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du xxe siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s'ignore, qu'Hitler l'habite, qu'Hitler est son démon, que s'il le vitupère, c'est par manque de logique, et qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, c'est l'humiliation de l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique.

Et c'est là le grand reproche que j'adresse au pseudo-humanisme : d'avoir trop longtemps rapetissé les droits de l'homme, d'en avoir eu, d'en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste.

J'ai beaucoup parlé d'Hitler. C'est qu'il le mérite : il permet de voir gros et de saisir que la société capitaliste, à son stade actuel, est incapable de fonder un droit des gens, comme elle s'avère impuissante à fonder une morale individuelle. Qu'on le veuille ou non : au bout du cul-de-sac Europe, je veux dire l'Europe d'Adenauer, de Schuman, Bidault et quelques autres, il y a Hitler. Au bout du capitalisme, désireux de se survivre, il y a Hitler. Au bout de l'humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler.

Et, dès lors, une de ses phrases s'impose à moi : « Nous aspirons, non pas à l'égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s'agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d'en faire une loi. »

Cela sonne net, hautain, brutal, et nous installe en pleine sauvagerie hurlante. Mais descendons d'un degré.

Qui parle? J'ai honte à le dire: c'est l'humaniste occidental, le philosophe « idéaliste». Qu'il s'appelle Renan, c'est un hasard. Que ce soit tiré d'un livre intitulé : La Réforme intellectuelle et morale, qu'il ait été écrit en France, au lendemain d'une guerre que la France avait voulu du droit contre la force, cela en dit long sur les mœurs bourgeoises.

« La régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l'ordre providentiel de l'humanité. L'homme du peuple est presque toujours, chez nous, un noble déclassé, sa lourde main est bien mieux faite pour manier l'épée que l'outil servile. Plutôt que de travailler, il choisit de se battre, c'est-à-dire qu'il revient à son premier état. Regere imperio populos, voilà notre vocation. Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la Chine, appellent la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent la société européenne, faites un ver sacrum, un essaim comme ceux des Francs, des Lombards, des Normands, chacun sera dans son rôle. La nature a fait une race d'ouvriers, c'est la race chinoise, d'une dextérité de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d'honneur ; gouvernez-la avec justice, en prélevant d'elle, pour le bienfait d'un tel gouvernement, un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite ; une race de travailleurs de la terre, c'est le nègre; soyez pour lui bon et humain, et tout sera dans l'ordre; une race de maîtres et de soldats, c'est la race européenne. Réduisez cette noble race à travailler dans l'ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se révolte. Tout révolté est, chez nous, plus ou moins, un soldat qui a manqué sa vocation, un être fait pour la vie héroïque, et que vous appliquez à une besogne contraire à sa race, mauvais ouvrier, trop bon soldat. Or, la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un Chinois, un fellah, êtres qui ne sont nullement militaires. Que chacun fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien. »

Hitler ? Rosenberg ? Non, Renan.

Mais descendons encore d'un degré. Et c'est le politicien verbeux. Qui proteste? Personne, que je sache, lorsque M. Albert Sarraut, tenant discours aux élèves de l'Ecole coloniale, leur enseigne qu'il serait puéril d'opposer aux entreprises européennes de colonisation « un prétendu droit d'occupation et je ne sais quel autre droit de farouche isolement qui pérenniseraient en des mains incapables la vaine possession de richesses sans emploi ».

Et qui s'indigne d'entendre un certain R.P. Barde assurer que les biens de ce monde, «s'ils restaient indéfiniment répartis, comme ils le seraient sans la colonisation, ne répondraient ni aux desseins de Dieu, ni aux justes exigences de la collectivité humaine»?

Attendu, comme l'affirme son confrère en christianisme, le R. P. Muller: «que l'humanité ne doit pas, ne peut pas souffrir que l'incapacité, l'incurie, la paresse des peuples sauvages laissent indéfiniment sans emploi les richesses que Dieu leur a confiées avec mission de les faire servir au bien de tous».


Personne.

Je veux dire pas un écrivain patenté, pas un académicien, pas un prédicateur, pas un politicien, pas un croisé du droit et de la religion, pas un « défenseur delà personne humaine».

Et pourtant, par la bouche des Sarraut et des Barde, des Muller et des Renan, par la bouche de tous ceux qui jugeaient et jugent licite d'appliquer aux peuples extra-européens, et au bénéfice de nations plus fortes et mieux équipées, « une sorte d'expropriation pour cause d'utilité publique », c'était déjà Hitler qui parlait !

Où veux-je en venir? A cette idée: que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu'une nation qui colonise, qu'une civilisation qui justifie la colonisation - donc la force-est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment.

Colonisation : tête de pont dans une civilisation de la barbarie d'où, à n'importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation.

J'ai relevé dans l'histoire des expéditions coloniales quelques traits que j'ai cités ailleurs tout à loisir.

Cela n'a pas eu l'heur de plaire à tout le monde. Il paraît que c'est tirer de vieux squelettes du placard. Voire !

Etait-il inutile de citer le colonel de Montagnac, un des conquérants de l'Algérie:

« Pour chasser les idées qui m'assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d'artichauts, mais bien des têtes d'hommes. »

Convenait-il de refuser la parole au comte d'Herisson :

« Il est vrai que nous rapportons un plein barils d'oreilles récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis. »

Fallait-il refuser à Saint-Arnaud le droit de faire sa profession de foi barbare : « On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres. »

Fallait-il empêcher le maréchal Bugeaud de systématiser tout cela dans une théorie audacieuse et de se revendiquer des grands ancêtres : « Il faut une grande invasion en Afrique qui ressemble à ce que faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths. »

Fallait-il enfin rejeter dans les ténèbres de l'oubli le fait d'armes mémorable du commandant Gérard et se taire sur la prise d'Ambike, une ville qui, à vrai dire, n'avait jamais songea se défendre: « Les tirailleurs n'avaient ordre de tuer que les hommes, mais on ne les retint pas; enivrés de l'odeur du sang, ils n'épargnèrent pas une femme, pas un enfant... A la fin de l'après-midi, sous l'action de la chaleur, un petit brouillard s'éleva : c'était le sang des cinq mille victimes, l'ombre de la ville, qui s'évaporait au soleil couchant. »

Oui ou non, ces faits sont-ils vrais? Et les voluptés sadiques, les innommables jouissances qui vous frisselisent la carcasse de Loti quand il tient au bout de sa lorgnette d'officier un bon massacre d'Annamites ? Vrai ou pas vrai ? (2) Et si ces faits sont vrais, comme n'est au pouvoir de personne de le nier, dira-t-on, pour les minimiser, que ces cadavres ne prouvent rien ?

Pour ma part, si j'ai rappelé quelques détails de ces hideuses boucheries, ce n'est point par délectation morose, c'est parce que je pense que ces têtes d'hommes, ces récoltes d'oreilles, ces maisons brûlées, ces invasions gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui s'évaporent au tranchant du glaive, on ne s'en débarrassera pas à si bon compte. Ils prouvent que la colonisation, je le répète, déshumanise l'homme même le plus civilisé; que l'action coloniale, l'entreprise coloniale, la conquête coloniale, fondée sur le mépris de l'homme indigène et justifiée par ce mépris, tend inévitablement à modifier celui qui l'entreprend; que le colonisateur qui, pour se donner bonne conscience, s'habitue à voir dans l'autre la bête, s'entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête. C'est cette action, ce choc en retour de la colonisation qu'il importait de signaler.


Partialité? Non. Il fut un temps où de ces mêmes faits on tirait vanité, et où, sûr du lendemain, on ne mâchait pas ses mots. Une dernière citation ; je l'emprunte à un certain Cari Siger, auteur d'un Essai sur la Colonisation (3) :

« Les pays neufs sont un vaste champ ouvert aux activités individuelles, violentes, qui, dans les métropoles, se heurteraient à certains préjugés, à une conception sage et réglée de la vie, et qui, aux colonies, peuvent se développer plus librement et mieux affirmer, par suite, leur valeur. Ainsi, les colonies peuvent, à un certain point, servir de soupape de sûreté à la société moderne. Cette utilité serait-elle la seule, elle est immense. »

En vérité, il est des tares qu'il n'est au pouvoir de personne de réparer et que l'on n'a jamais fini d'expier.

Mais parlons des colonisés.

Je vois bien ce que la colonisation a détruit : les admirables civilisations indiennes et que ni Deterding, ni Royal Dutch, ni Standard Oil ne me consoleront jamais des Aztèques ni des Incas. Je vois bien celles - condamnées à terme - dans lesquelles elle a introduit un principe de ruine: Océanie, Nigeria, Nyassaland. Je vois moi ns bi en ce qu'el I e a apporté.

Sécurité? Culture? Juridisme? En attendant, je regarde et je vois, partout où il y a, face à face, colonisateurs et colonisés, la force, la brutalité, la cruauté, le sadisme, le heurt et, en parodie de la formation culturelle, la fabrication hâtive de quelques milliers de fonctionnaires subalternes, de boys, d'artisans, d'employés de commerce et d'interprètes nécessaires à I a bonne marche des affaires.

J'ai parlé de contact.

Entre colonisateur et colonisé, il n'y a de place que pour la corvée, l'intimidation, la pression, la police, l'impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies.

Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui transforment l'homme colonisateur en pion, en adjudant, en garde-chiourme, en chicote et l'homme indigène en instrument de production.

A mon tour de poser une équation : colonisation = chosification.

J'entends la tempête. On me parle de progrès, de « réalisations », de maladies guéries, de niveaux dévie élevés au-dessus d'eux-mêmes.

Moi, je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, de cultures piétinées, d'institutions minées, déterres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d'extraordinaires possibilités supprimées.

On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer.

Moi, je parle de milliers d'hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l'heure où j'écris, sont en train de creuser à la main le port d'Abidjan. J e parle de millions d'hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse.

Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme.

On m'en donne plein la vue de tonnage de coton ou de cacao exporté, d'hectares d'oliviers ou de vignes plantés.

Moi, je parle d'économies naturelles, d'économies harmonieuses et viables, d'économies à la mesure de l'homme indigène désorganisées, de cultures vivrières détruites, de sous-alimentation installée, de développement agricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits, de rafles de matières premières.

On se targue d'abus supprimés.

Moi aussi, je parle d'abus, mais pour dire qu'aux anciens- très réels - on en a superposé d'autres - très détestables. On me parle de tyrans locaux mis à la raison ; mais je constate qu'en général ils font très bon ménage avec les nouveaux et que, de ceux-ci aux anciens et vice- versa, il s'est établi, au détriment des peuples, un circuit de bons services et de complicité.

On me parle de civilisation, je parle de prolétarisation et de mystification.

Pour ma part, je fais l'apologie systématique des civilisations para-européennes.

Chaque jour qui passe, chaque déni de justice, chaque matraquage policier, chaque réclamation ouvrière noyée dans le sang, chaque scandale étouffé, chaque expédition punitive, chaque car de C.R.S., chaque policier et chaque milicien nous fait sentir le prix de nos vieilles sociétés.

C'étaient des sociétés communautaires, jamais de tous pour quelques-uns.

C'étaient des sociétés pas seulement antécapitalistes, comme on l'a dit, mais aussi anticapitalistes.
C'étaient des sociétés démocratiques, toujours.
C'étaient des sociétés coopératives, des sociétés fraternelles.


Je fais l'apologie systématique des sociétés détruites par l'impérialisme.

Elles étaient le fait, elles n'avaient aucune prétention à être l'idée, elles n'étaient, mal gré leurs défauts, ni haïssables, ni condamnables. Elles se contentaient d'être. Devant elles n'avaient de sens, ni le mot échec, ni le mot avatar. Elles réservaient, intact, l'espoir.

Au lieu que ce soient les seuls mots que l'on puisse, en toute honnêteté, appliquer aux entreprises européennes hors d'Europe. Ma seule consolation est que les colonisations passent, que les nations ne sommeillent qu'un temps et que les peuples demeurent.

Cela dit, il paraît que, dans certains milieux, l'on a feint de découvrir en moi un « ennemi de l'Europe» et un prophète du retour au passé anté-européen.

Pour ma part, je cherche vainement où j'ai pu tenir de pareils discours; où l'on m'a vu sous-estimer l'importance de l'Europe dans l'histoire de la pensée humaine; où l'on m'a entendu prêcher un quelconque retour ; où l'on m'a vu prétendre qu'il pouvait y avoir retour.

La vérité est que j'ai dit tout autre chose : savoir que le grand drame historique de l'Afrique a moins été sa mise en contact trop tardive avec le reste du monde, que la manière dont ce contact a été opéré ; que c'est au moment où l'Europe est tombée entre les mains des financiers et des capitaines d'industrie les plus dénués de scrupules que l'Europe s'est « propagée» ; que notre malchance a voulu que ce soit cette Europe-là que nous ayons rencontrée sur notre route et que l'Europe est comptable devant la communauté humaine du plus haut tas de cadavres de l'histoire.

Par ailleurs, jugeant l'action colonisatrice, j'ai ajouté que l'Europe a fait fort bon ménage avec tous les féodaux indigènes qui acceptaient de servir ; ourdi avec eux une vicieuse complicité ; rendu leur tyrannie plus effective et plus efficace, et que son action n'a tendu à rien de moins qu'à artificiellement prolonger la survie des passés locaux dans ce qu'ils avaient de plus pernicieux. J'ai dit,- et c'est très différent,- que l'Europe colonisatrice a entassé l'abus moderne sur l'antique injustice; l'odieux racisme sur la vieille inégalité.

Que si c'est un procès d'intention que l'on me fait, je maintiens que l'Europe colonisatrice est déloyale à légitimer a posteriori l'action colonisatrice par les évidents progrès matériels réalisés dans certains domaines sous le régime colonial, attendu que la mutation brusque est chose toujours possible, en histoire comme ailleurs; que nul ne sait à quel stade de développement matériel eussent été ces mêmes pays sans l'intervention européenne; que l'équipement technique, la réorganisation administrative, «l'européanisation », en un mot, de l'Afrique ou de l'Asie n'étaient comme le prouve l'exemple japonais aucunement liés à l'occupation européenne; que l'européanisation des continents non européens pouvait se faire autrement que sous la botte de l'Europe; que ce mouvement d'européanisation était en train ; qu'il a même été ralenti ; qu'en tout cas il a été faussé par la mainmise de l'Europe.

A preuve qu'à l'heure actuelle, ce sont les indigènes d'Afrique ou d'Asie qui réclament des écoles et que c'est l'Europe colonisatrice qui en refuse; que c'est l'homme africain qui demande des ports et des routes, que c'est l'Europe colonisatrice qui, à ce sujet, lésine ; que c'est le colonisé qui veut aller de l'avant, que c'est le colonisateur qui retient en arrière.

Passant plus outre, je ne fais point mystère de penser qu'à l'heure actuelle, la barbarie de l'Europe occidentale est incroyablement haute, surpassée par une seule, de très loin, il est vrai, l'américaine.

Et je ne parle pas de Hitler, ni du garde-chiourme, ni de l'aventurier, mais du « brave homme» d'en face; ni du S. S., ni du gangster, mais de l'honnête bourgeois. La candeur de Léon Bloy s'indignait jadis que des escrocs, des parjures, des faussaires, des voleurs, des proxénètes fussent chargés de « porter aux Indes l'exemple des vertus chrétiennes ».

Le progrès est qu'aujourd'hui, c'est le détenteur des «vertus chrétiennes » qui brigue - et s'en tire fort bien - l'honneur d'administrer outre-mer selon les procédés des faussaires et des tortionnaires.

Signe que la cruauté, le mensonge, la bassesse, la corruption ont merveilleusement mordu l'âme de la bourgeoisie européenne.

Je répète que je ne parle ni de Hitler, ni du S.S., ni du pogrom, ni de l'exécution sommaire. Mais de telle réaction surprise, de tel réflexe admis, de tel cynisme toléré. Et, si en veut des témoignages, de telle scène d'hystérie anthropophagique à laquelle il m'a été donné d'assister à l'Assemblée Nationale française.

Bigre, mes chers collègues (comme on dit), je vous ôte mon chapeau (mon chapeau d'anthropophage, bien entendu).

Pensez donc! quatre-vingt-dix mille morts à Madagascar! L'Indochine piétinée, broyée, assassinée, des tortures ramenées du fond du Moyen-Age! Et quel spectacle ! Ce frisson d'aise qui vous revigorait les somnolences ! Ces clameurs sauvages ! Bidault avec son air d'hostie conchiée - l'anthropophagie papelarde et Sainte-Nitouche; Teitgen, fils grabeleur en diable, l'Aliboron du décervelage - l'anthropophagie des Pandectes; Moutet, l'anthropophagie maquignarde, la baguenaude ronflante et du beurre sur la tête; Coste-Floret, l'anthropophagie faite ours mal léché et les pieds dans le plat. Inoubliable, messieurs! De belles phrases solennelles et froides comme des bandelettes, on vous ligote le Malgache. De quelques mots convenus, on vous le poignarde. Le temps de rincer le sifflet, on vous l'étripe. Le beau travail ! Pas une goutte de sang ne sera perdue !

Ceux qui en font rubis sur l'ongle, n'y mettant jamais d'eau. Ceux qui, comme Ramadier, s'en barbouillent - à la Silène - la face; Fonlup-Esperaber(4), qui s'en empèse les moustaches, genre vieux-Gaulois-à-la-tête-ronde; le vieux Desjardins penché sur les effluves de la cuve, et s'en grisant comme d'un vin doux. La violence! celle des faibles. Chose significative: ce n'est pas par la tête que les civilisations pourrissent.

C'est d'abord par le cœur.


J'avoue que, pour la bonne santé de l'Europe et de la civilisation, ces « tue ! tue ! », ces «il faut que ça saigne» éructes par le vieillard qui tremble et le bon jeune homme, élève des bons Pères, m'impressionnent beaucoup plus désagréablement que les plus sensationnels hold-up à la porte d'une banque parisienne.

Et cela, voyez-vous, n'a rien de l'exception.

La règle, au contraire, est de la muflerie bourgeoise. Cette muflerie, on la piste, depuis un siècle. On l'ausculte, on la surprend, on la sent, on la suit, on la perd, on la retrouve, on la file et elle s'étale chaque jour plus nauséeuse. Oh ! le racisme de ces messieurs ne me vexe pas. Il ne m'indigne pas. J'en prends seulement connaissance. Je le constate, et c'est tout. Je lui sais presque gré de s'exprimer et de paraître au grand jour, signe. Signe que l'intrépide classe qui monta jadis à l'assaut des Bastilles a les j'arrêts coupés. Signe qu'elle se sent mortelle. Signe qu'elle se sent cadavre. Et quand le cadavre bafouille, ça donne des choses dans le goût que voici:

« Il n'y avait que trop de vérité dans ce premier mouvement des Européens qui refusèrent, au siècle de Colomb, de reconnaître leurs semblables dans les hommes dégradés qui peuplaient le nouveau monde... On ne saurait fixer un instant ses regards sur le sauvage sans lire l'anathème écrit, je ne dis pas seulement dans son âme, mais jusque sur la forme extérieure de son corps. »

Et c'est signé joseph de Maistre.

(Ça, c'est la mouture mystique.)

Et puis ça donne encore ceci :

« Au point de vue sélectionniste, je regarderais comme fâcheux le très grand développement numérique des éléments jaunes et noirs qui seraient d'une élimination difficile. Si toutefois la société future s'organise sur une base dualiste, avec une classe dolichoblonde dirigeante et une classe de race inférieure confinée dans la main-d'œuvre la plus grossière, il est possible que ce dernier rôle incombe à des éléments jaunes et noirs. En ce cas d'ailleurs, ils ne seraient pas une gêne, mais un avantage pour les dolicho-blonds... Il ne faut pas oublier que [l'esclavage] n'a rien de plus anormal que la domestication du cheval ou du bœuf. Il est donc possible qu'il reparaisse dans l'avenir sous une forme quelconque. Cela se produira même probablement d'une manière inévitable si la solution simpliste n'intervient pas: une seule race supérieure, nivelée par sélection. »

Ça, c'est la mouture scientiste et c'est signé Lapouge.

Et ça donne encore ceci (cette fois mouture littéraire) :

« Je sais que je dois me croire supérieur aux pauvres Bayas de la Mambéré. Je sais que je dois avoir l'orgueil de mon sang. Lorsqu'un homme supérieur cesse de se croire supérieur, il cesse effectivement d'être supérieur... Lorsqu'une race supérieure cesse de se croire une race élue, elle cesse effectivement d'être une race élue. »

Et c'est signé Psichari-soldat-d'Afrique.

Traduit en patois journalistique, on obtient du Faguet :

« Le Barbare est de même race, après tout, que le Romain et le Grec.
C'est un cousin. Le Jaune, le Noir n'est pas du tout notre cousin. Ici, il y a une vraie différence, une vraie distance, et très grande, ethnologique. Après tout, la civilisation n'a jamais été faite jusqu'à présent que par des Blancs... L'Europe devenue jaune, il y aura certainement une régression, une nouvelle période d'obscurcissement et de confusion, c'est-à-dire un second Moyen-Age. »

Et puis, plus bas, toujours plus bas, jusqu'au fond de la fosse, plus bas que ne peut descendre la pelle, M. Jules Romains, de l'Académie française et de la Revue des Deux Mondes (peu importe, bien entendu, que M. Farigoule change de nom une fois de plus -et se fasse, ici, appeler Salsette pour la commodité de la situation). L'essentiel est que M. Jules Romains en arrive à écrire ceci :

« Je n'accepte la discussion qu'avec des gens qui consentent à faire l'hypothèse suivante: une France ayant sur son sol métropolitain dix millions de Noirs, dont cinq ou six millions dans la vallée de la Garonne. Le préjugé de race n'aurait-il jamais effleuré nos vaillantes populations du Sud-Ouest? Aucune inquiétude, si la question s'était posée de remettre tous les pouvoirs à ces nègres, fils d'esclaves ?... Il m'est arrivé d'avoir en face de moi une rangée d'une vingtaine de Noirs purs... Je ne reprocherai même pas à nos nègres et négresses de mâcher du chewing gum. J'observerai seulement... que ce mouvement a pour effet de mettre les mâchoires bien en valeur et que les évocations qui vous viennent à l'esprit vous ramènent plus près de la forêt équatoriale que de la procession des Panathénées... La race noire n'a encore donné, ne donnera jamais un Einstein, un Stravinsky, un Gershwin. »

Comparaison idiote pour comparaison idiote: puisque le prophète de la Revue des Deux Mondes et autres lieux nous invite aux rapprochements «distants», qu'il permette au nègre que je suis de trouver - personne n'étant maître de ses associations d'idées - que sa voix a moins de rapport avec le chêne, voire les chaudrons de Dodone, qu'avec le braiment des ânes du Missouri.

Encore une fois, je fais systématiquement l'apologie de nos vieilles civilisations nègres : c'étaient des civilisations courtoises.

Et alors, me dira-t-on, le vrai problème est d'y revenir. Non, je le répète. Nous ne sommes pas les hommes du « ou ceci ou cela». Pour nous, le problème n'est pas d'une utopique et stérile tentative de réduplication, mais d'un dépassement. Ce n'est pas une société morte que nous voulons faire revivre. Nous laissons cela aux amateurs d'exotisme. Ce n'est pas davantage la société coloniale actuelle que nous voulons prolonger, la plus carne qui ait jamais pourri sous le soleil. C'est une société nouvelle qu'il nous faut, avec l'aide de tous nos frères esclaves, créer, riche de toute la puissance productive moderne, chaude de toute la fraternité antique.

Que cela soit possible, l'Union Soviétique nous en donne quelques exemples...

 


 

Mais revenons à M. Jules Romains.

On ne peut pas dire que le petit bourgeois n'a rien lu. Il a tout lu, tout dévoré au contraire.

Seulement son cerveau fonctionne à la manière de certains appareils digestifs de type élémentaire. Il filtre. Et le filtre ne laisse passer que ce qui peut alimenter la couenne de la bonne conscience bourgeoise.

Les Vietnamiens, avant l'arrivée des Français dans leur pays, étaient gens de culture vieille, exquise et raffinée. Ce rappel indispose la Banque d'Indochine. Faites fonctionner l'oublioir !

Ces Malgaches, que l'on torture aujourd'hui, étaient, il y a moins d'un siècle, des poètes, des artistes, des administrateurs? Chut ! Bouche cousue ! Et le silence se fait profond comme un coffre-fort ! Heureusement qu'il reste les nègres. Ah ! les nègres! parlons-en des nègres !

Eh bien, oui, parlons-en.

Des empires soudanais? Des bronzes du Bénin? De la sculpture Shongo? Je veux bien; ça nous changera de tant de sensationnels navets qui adornent tant de capitales européennes. De la musique africaine. Pourquoi pas?

Et de ce qu'ont dit, de ce qu'ont vu les premiers explorateurs... Pas de ceux qui mangent aux râteliers des Compagnies ! Mais des d'Elbée, des Marchais, des Pigafetta ! Et puis de Frobénius ! Hein, vous savez qui c'est, Frobénius ? Et nous lisons ensemble :

« Civilisés jusqu'à la moelle des os ! L'idée du nègre barbare est une invention européenne. »

Le petit bourgeois ne veut plus rien entendre. D'un battement d'oreilles, il chasse l'idée.

L'idée, la mouche importune.

Donc, camarade, te seront ennemis - de manière haute, lucide et conséquente - non seulement gouverneurs sadiques et préfets tortionnaires, non seulement colons flagellants et banquiers goulus, non seulement macrotteurs politiciens lèche-chèques et magistrats aux ordres, mais pareillement et au même titre, journalistes fielleux, académiciens goîtreux endollardés de sottises, ethnographes métaphysiciens et dogonneux, théologiens farfelus et belges, intellectuels jaspineux, sortis tout puants de la cuisse de Nietzsche ou chutes calenders-fils-de-Roi d'on ne sait quelle Pléiade, les paternalistes, les embrasseurs, les corrupteurs, les donneurs de tapes dans le dos, les amateurs d'exotisme, les diviseurs, les sociologues agrariens, les endormeurs, les mystificateurs, les haveurs, les matagraboliseurs, et d'une manière générale, tous ceux qui, jouant leur rôle dans la sordide division du travail pour la défense de la société occidentale et bourgeoise, tentant de manière diverse et par diversion infâme de désagréger les forces du Progrès - quitte à nier la possibilité même du Progrès - tous suppôts du capitalisme, tous tenants déclarés ou honteux du colonialisme pillard, tous responsables, tous haïssables, tous négriers, tous redevables désormais de l'agressivité révolutionnaire.

Et balaie-moi tous les obscurcisseurs, tous les inventeurs de subterfuges, tous les charlatans mystificateurs, tous les manieurs de charabia. Et n'essaie pas de savoir si ces messieurs sont personnellement de bonne ou de mauvaise foi, s'ils sont personnellement bien ou mal intentionnés, s'ils sont personnellement, c'est-à-dire dans leur conscience intime de Pierre ou Paul, colonialistes ou non, l'essentiel étant que leur très aléatoire bonne foi subjective est sans rapport aucun avec la portée objective et sociale de la mauvaise besogne qu'ils font de chiens de garde du colonialisme.

Et dans cet ordre d'idées, je cite, à titre d'exemples (pris à dessein dans des disciplines très différentes) :

— De Gourou, son livre : Les pays tropicaux, où, parmi des vues justes, la thèse fondamentale s'exprime partiale, irrecevable, qu'il n'y a jamais eu de grande civilisation tropicale, qu'il n'y a eu de civilisation grande que de climat tempéré, que, dans tout pays tropical, le germe de la civilisation vient et ne peut venir que d'un ailleurs extra-tropical et que sur les pays tropicaux pèse, à défaut de la malédiction biologique des racistes, du moins, et avec les mêmes conséquences, une non moins efficace malédiction géographique.


— Du B. P. Tempels, missionnaire et belge, sa Philosophie bantoue vaseuse et méphitique à souhait, mais découverte de manière très opportune, comme par d'autres l'hindouisme, pour faire pièce au « matérialisme communiste», qui menace, paraît-il, de faire des nègres des « vagabonds moraux ».


— Des historiens ou des romanciers de la civilisation (c'est tout un), non de tel ou tel, de tous ou presque, leur fausse objectivité, leur chauvinisme, leur racisme sournois, leur vicieuse passion à dénier aux races non blanches, singulièrement aux races mélaniennes, tout mérite, leur monomanie à monopoliser au profit de la leur toute gloire.


— Les psychologues, sociologues, etc., leurs vues sur le «primitivisme», leurs investigations dirigées, leurs généralisations intéressées, leurs spéculations tendancieuses, leur insistance sur le caractère en marge, le caractère «à part» des non-Blancs, leur reniement pour les besoins de la cause, dans le temps même où chacun de ces messieurs se réclame, pour accuser de plus haut l'infirmité de la pensée primitive, du rationalisme le plus ferme, leur reniement barbare delà phrase de Descartes, charte de l'universalisme: que« la raison... est tout entière en chacun » et « qu'il n'y a du plus ou du moins qu'entre les accidents et non point entre les formes ou natures des individus d'une même espèce». Mais n'allons pas trop vite. Il vaut la peine de suivre quelques-uns de ces messieurs. Je ne m'étendrai pas sur le cas des historiens, ni celui des historiens de la colonisation ni celui des égyptologues, le cas des premiers étant trop évident, dans le cas des seconds, le mécanisme de leur mystification ayant été définitivement démonté par Cheikh Anta Diop, dans son livre Nations nègres et Culture - le plus audacieux qu'un nègre ait jusqu'ici écrit et qui comptera, à n'en pas douter, dans le réveil de l'Afrique(5).

 


 

Revenons plutôt en arrière. A M. Gourou exactement.

Ai-je besoin de dire que c'est de très haut que réminent savant toise les populations indigènes, lesquelles «n'ont pris aucune par» au développement de la science moderne ? Et que ce n'est pas de l'effort de ces populations, de leur lutte libératrice, de leur combat concret pour la vie, la liberté et la culture qu'il attend le salut des pays tropicaux, mais du bon colonisateur ; attendu que la loi est formelle à savoir que « ce sont des éléments culturels préparés dans des régions extratropicales, qui assurent et assureront le progrès des régions tropicales vers une population plus nombreuse et une civilisation supérieure».

J'ai dit qu'il y a des vues juste dans le livre de M. Gourou : « Le milieu tropical et les sociétés indigènes, écrit-il, dressant le bilan de la colonisation, ont souffert de l'introduction de techniques mal adaptées, des corvées, du portage, du travail forcé, de l'esclavage, de la transplantation des travailleurs d'une région dans une autre, de changements subits du milieu biologique, de conditions spéciales nouvel les et moins favorables. »

Quel palmarès ! Tête du recteur ! Tête du ministre quand il lit cela !
Notre Gourou est lâché; ça y est; il va tout dire; il commence: « Les pays chauds typiques se trouvent devant le dilemme suivant : stagnation économique et sauvegarde des indigènes ou développement économique provisoire et régression des indigènes. » « Monsieur Gourou, c'est très grave ! Je vous avertis solennellement qu'à ce jeu, c'est votre carrière qui se joue. » Alors notre Gourou choisit de filer doux et d'omettre de préciser que, si le dilemme existe, il n'existe que dans le cadre du régime existant ; que, si cette antinomie constitue une loi d'airain, ce n'est que la loi d'airain du capitalisme colonialiste, donc d'une société non seulement périssable, mais déjà en voie de périr. Géographie impure et combien séculière !

S'il y a mieux, c'est du R. P. Tempels. Que l'on pille, que l'on torture au Congo, que le colonisateur belge fasse main basse sur toute richesse, qu'il tue toute liberté, qu'il opprime toute fierté - qu'il aille en paix, le révérend Père Tempels y consent. Mais, attention ! Vous allez au Congo ? Respectez, je ne dis pas la propriété indigène (les grandes compagnies belges pourraient prendre ça pour une pierre dans leur jardin), je ne dis pas la liberté des indigènes (les colons belges pourraient y voir propos subversifs), je ne dis pas la patrie congolaise (le gouvernement belge risquant de prendre fort mal la chose), Je dis- Vous allez au Congo, respectez la philosophie bantoue !

«Il serait vraiment inouï, écrit le R.P. Tempels, que l'éducateur blanc s'obstine à tuer dans l'homme noir son esprit humain propre, cette seule réalité qui nous empêche de le considérer comme un être inférieur ! Ce serait un crime de lèse-humanité, de la part du colonisateur, d'émanciper les races primitives de ce qui est valeureux, de ce qui constitue un noyau de vérité dans leur pensée traditionnelle, etc. »

Quelle générosité, mon Père ! Et quel zèle !

Or donc, apprenez que la pensée bantoue est essentiellement ontologique; que l'ontologie bantoue est fondée sur les notions véritablement essentielles de force vitale et de hiérarchie de forces vitales: que pour le Bantou enfin l'ordre ontologique qui définit le monde vient de Dieu (6) et, décret divin, doit être respecté...

Admirable! Tout le monde y gagne: grandes compagnies, colons, gouvernement, sauf le Bantou, naturellement.

La pensée des Bantous étant ontologique, les Bantous ne demandent de satisfaction que d'ordre ontologique. Salaires décents! Logements confortables ! Nourriture ! Ces Bantous sont de purs esprits, vous dis-je : «Ce qu'ils désirent avant tout et par-dessus tout, ce n'est pas l'amélioration de leur situation économique ou matérielle, mais bien la reconnaissance par le Blanc et son respect, pour leur dignité d'homme, pour leur pleine valeur humaine. »

En somme, un coup de chapeau à la force vitale bantoue, un clin d'œil à l'âme immortelle bantoue. Et vous êtes quitte ! Avouez que c'est à bon compte !

Quant au gouvernement, de quoi se plaindrait-il ? puisque, note le R. P. Tempels, avec une évidente satisfaction, « les Bantous nous ont considérés, nous les Blancs, et ce, dès le premier contact, de leur point de vue possible, celui de leur philosophie bantoue» et « nous ont intégrés, dans leur hiérarchie des êtres-forces, à un échelon fort élevé ».

Autrement dit, obtenez qu'en tête de la hiérarchie des forces vitales bantoues, prenne place le Blanc, et le Belge singulièrement, et plus singulièrement encore Albert ou Léopold, et le tour est joué. On obtiendra cette merveille: le Dieu bantou sera garant de l'ordre colonialiste belge et sera sacrilège tout Bantou qui osera y porter la main.

Pour ce qui est de M. Mannoni, ses considérations sur l'âme malgache et son livre méritent que de lui on fasse grand cas.

Qu'on le suive pas à pas dans les tours et détours de ses petits tours de passe-passe, et il vous démontrera clair comme le jour que la colonisation est fondée en psychologie; qu'il y a de par le monde des groupes d'hommes atteints, on ne sait comment, d'un complexe qu'il faut bien appeler complexe de la dépendance, que ces groupes sont psychologiquement faits pour être dépendants; qu'ils ont besoin de la dépendance, qu'ils la postulent, qu'ils la réclament, qu'ils l'exigent; que ce cas est celui de la plupart des peuples colonisés, des Malgaches en particulier.

Foin du racisme! Foin du colonialisme! Ça sent trop son barbare. M. Mannoni a mieux: la psychanalyse. Agrémentée d'existentialisme, les résultats sont étonnants : les lieux communs les plus éculés vous sont ressemelés et remis à neuf; les préjugés les plus absurdes, expliqués et légitimés ; et magiquement les vessies vous deviennent des lanternes.

 


 

Ecoutez- le plutôt :

« Le destin de l'Occidental rencontre l'obligation d'obéir au commandement : Tu quitteras ton père et ta mère. Cette obligation est incompréhensible pour le Malgache. Tout Européen, à un moment de son développement, découvre en lui le désir... de rompre avec ses liens de dépendance, de s'égaler à son père. Le Malgache, jamais ! Il ignore la rivalité avec l'autorité paternelle, la «protestation virile», l'infériorité adlérienne, épreuves par lesquelles l'Européen doit passer et qui sont comme les formes civilisées... des rites d'initiation par lesquels on atteint à la virilité... »

Que les subtilités du vocabulaire, que les nouveautés terminologiques ne vous effraient pas! Vous connaissez la rengaine: «Les Nègres-sont-de-grands-Enfants ». On vous la prend, on vous l'habille, on vous l'emberlificote. Le résultat, c'est du Mannoni. Encore une fois, rassurez- vous ! Au départ, ça peut paraître un peu pénible, mais à l'arrivée, vous verrez, vous retrouverez tous vos bagages. Rien ne manquera, pas même le célèbre fardeau de l'homme blanc. Donc, oyez : « Par ces épreuves (réservées à l'Occidental [A.C.]), on triomphe de la peur infantile de l'abandon et on acquiert liberté et autonomie, biens suprêmes et aussi fardeaux de l'Occidental. »

Et le Malgache? direz-vous. Race serve et mensongère, dirait Kipling. M. Mannoni diagnostique: « Le Malgache n'essaie même pas d'imaginer pareille situation d'abandon... Il ne désire ni autonomie personnelle ni libre responsabilité.» (Vous savez bien, voyons. Ces nègres n'imaginent même pas ce que c'est que la liberté. Ils ne la désirent pas, ils ne la revendiquent pas. Ce sont les meneurs blancs qui leur fourrent ça dans la tête. Et si on la leur donnait, ils ne sauraient qu'en faire.)

Si on fait remarquer à M. Mannoni que les Malgaches se sont pourtant révoltés à plusieurs reprises depuis l'occupation française et dernièrement encore, en 1947, M . Mannoni, fidèle à ses prémisses, vous expliquera qu'il s'agit là d'un comportement purement névrotique, d'une folie collective, d'un comportement d'amok ; que d'ailleurs, en la circonstance, il ne s'agissait pas pour les Malgaches de partir à la conquête de biens réels, mais d'une «sécurité imaginaire», ce qui implique évidemment que l'oppression dont ils se plaignent est une oppression imaginaire. Si nettement, si démentiellement imaginaire, qu'il n'est pas interdit de parler d'ingratitude monstrueuse, selon le type classique du Fidjien qui brûle le séchoir du capitaine qui l'a guéri de ses blessures.

Que, si vous faîtes la critique du colonialisme qui accule au désespoir les populations les plus pacifiques, M. Mannoni vous expliquera qu'après tout, le responsable, ce n'est pas le Blanc colonialiste, mais les Malgaches colonisés. Que diable! Ils prenaient les Blancs pour des dieux et attendaient d'eux tout ce qu'on attend de la divinité !

Que si vous trouvez que le traitement appliqué à la névrose malgache a été un peu rude, M. Mannoni, qui a réponse à tout, vous prouvera que les fameuses brutalités dont on parle ont été très largement exagérées, que nous sommes là en pleine fiction... névrotique, que les tortures étaient des tortures imaginaires appliquées par des «bourreaux imaginaires». Quant au gouvernement français, il se serait montré singulièrement modéré, puisqu'il s'est contenté d'arrêter les députés malgaches, alors qu'il aurait dû les sacrifier, s'il avait voulu respecter les lois d'une saine psychologie.

Je n'exagère rien. C'est M. Mannoni qui parle: «Suivant des chemins très classiques, ces Malgaches transformaient leurs saints en martyrs, leurs sauveurs en boucs émissaires; ils voulaient laver leurs péchés imaginaires dans le sang de leurs propres dieux. Ils étaient prêts, même à ce prix, ou plutôt à ce prix seulement, à renverser encore une fois leur attitude. Un trait de cette psychologie dépendante semblerait être que, puisque nul ne peut avoir deux maîtres, il convient que l'un des deux soit sacrifié à l'autre. La partie la plus troublée des colonialistes de Tananarive comprenait confusément l'essentiel de cette psychologie du sacrifice, et ils réclamaient leurs victimes. Ils assiégeaient le Haut-Commissariat, assurant que, si on leur accordait le sang de quelques innocents, « tout le monde serait satisfait ». Cette attitude, humainement déshonorante, était fondée sur une aperception assez juste en gros des troubles émotionnels que traversait la population des hauts plateaux. »

De là à absoudre les colonialistes altérés de sang, il n'y a évidemment qu'un pas. La «psychologie» de M. Mannoni est aussi « désintéressée», aussi « libre», que la géographie de M. Gourou ou la théologie missionnaire du R. P.Tempels !

Et voici la saisissante unité de tout cela, la persévérante tentative bourgeoise de ramener les problèmes les plus humains à des notions confortables et creuses: l'idée du complexe de dépendance chez Mannoni, l'idée ontologique chez le R. P. Tempels, l'idée de « tropicalité» chez Gourou. Que devient la Banque d'Indochine dans tout cela? Et la Banque de Madagascar? Et la chicote ? et l'impôt? et la poignée de riz au Malgache ou au nhaqué? Et ces martyrs? Et ces innocents assassinés? Et cet argent sanglant qui s'amasse dans vos coffres, messieurs? Volatilisés! Disparus, confondus, méconnaissables au royaume des pâles ratiocinations.

Mais il y a pour ces messieurs un malheur. C'est que l'entendement bourgeois est de plus en plus rebelle à la finasserie et que leurs maîtres sont condamnés à se détourner d'eux de plus en plus pour applaudir de plus en plus d'autres moins subtils et plus brutaux. C'est très précisément cela qui donne une chance à M. Yves Florenne. Et, en effet, voici, sur le plateau du journal Le Monde, bien sagement rangées, ses petites offres de service. Aucune surprise possible. Tout garanti, efficacité éprouvée, toute expérience faite et concluante, c'est d'un racisme qu'il s'agit, d'un racisme français encore maigrelet certes, mais prometteur. Oyez plutôt :

« Notre lectrice... (une dame professeur qui a eu l'audace de contredire l'irascible M. Florenne) éprouve, en contemplant deux jeunes métisses, ses élèves, l'émotion de fierté que lui donne le sentiment d'une intégration croissante à notre famille française... Son émotion serait-elle la même si elle voyait à l'inverse la France s'intégrer dans la famille noire (ou jaune ou rouge, peu importe), c'est-à-dire se diluer, disparaître? »

C'est clair, pour M. Yves Florenne, c'est le sang qui fait la France et les bases de la nation sont biologiques: « Son peuple, son génie sont faits d'un équilibre millénaire, vigoureux et délicat à la fois et...certaines ruptures inquiétantes de cet équilibre coïncident avec l'infusion massive et souvent hasardeuse de sang étranger qu'elle a dû subir depuis une trentaine d'années. »

En somme, le métissage, voilà l'ennemi. Plus de crise sociale ! Plus de crise économique ! Il n'y a plus que des crises raciales ! Bien entendu, l'humanisme ne perd point ses droits (nous sommes en Occident), mais entendons-nous :

« Ce n'est pas en se perdant dans l'univers humain avec son sang et son esprit, que la France sera universelle, c'est en demeurant elle-même. » Voilà où en est arrivée la bourgeoisie française, cinq ans après la défaite de Hitler ! Et c'est en cela précisément que réside son châtiment historique: d'être condamnée, y revenant comme par vice, à remâcher le vomi de Hitler.

Car enfin, M. Yves Florenne en était encore à fignoler des romans paysans, des « drames de la terre», des histoires de mauvais œil, quand, l'œil autrement mauvais qu'un agreste héros de jettatura, Hitler annonçait :

« Le but suprême de l'Etat-Peuple est de conserver les éléments originaires de la race qui, en répandant la culture, créent la beauté et la dignité d'une humanité supérieure. »

Cette filiation, M .Yves Florenne la connaît.

Et il n'a garde d'en être gêné.

Fort bien, c'est son droit.

 


 

Comme ce n'est pas notre droit de nous en indigner.

Car enfin, il faut en prendre son parti et se dire, une fois pour toutes, que la bourgeoisie est condamnée à être chaque jour plus hargneuse, plus ouvertement féroce, plus dénuée de pudeur, plus sommairement barbare; que c'est une loi implacable que toute classe décadente se voit transformée en réceptacle où affluent toutes les eaux sales de l'histoire ; que c'est une loi universelle que toute classe, avant de disparaître, doit préalablement se déshonorer complètement, omni latéralement, et que c'est la tête enfouie sous le fumier que les sociétés moribondes poussent leur chant du cygne.

Au fait, le dossier est accablant.

Un rude animal qui, par l'élémentaire exercice de sa vitalité, répand le sang et sème la mort, on se souvient qu'historiquement, c'est sous cette forme d'archétype féroce que se manifesta, à la conscience et à l'esprit des meilleurs, la révélation de la société capitaliste.

L'animal s'est anémié depuis ; son poil s'est fait rare, son cuir décati, mais la férocité est restée, tout juste mêlée de sadisme. Hitler a bon dos Rosenberg a bon dos. Bon dos Junger et les autres. Le S.S. a bon dos.

Mais ceci :

« Tout en ce monde sue le crime: le journal, la muraille et le visage de l'homme. »

C'est du Baudelaire, et Hitler n'était pas né !

Preuve que le mal vient de plus loin.

Et Isidore Ducasse, comte de Lautréamont !

A ce sujet, il est grand temps de dissiper l'atmosphère de scandale qui a été créée autour des Chants de Maldoror.

Monstruosité? Aérolithe littéraire? Délire d'une imagination malade ? Allons donc ! Comme c'est commode !

La vérité est que Lautréamont n'a eu qu'à regarder, les yeux dans les yeux, l'homme de fer forgé par la société capitaliste, pour appréhender le monstre, le monstre quotidien son héros. Nul ne nie la véracité de Balzac.

Mais attention : faites Vautrin, retour des pays chauds, donnez-lui les ailes de l'archange et les frissons du paludisme, faites-le accompagner, sur le pavé parisien, d'une escorte de vampires urugayens et de fourmis tambochas, et vous aurez Maldoror.

Variante du décor, mais c'est bien du même monde, c'est bien du même homme qu'il s'agit, dur, inflexible, sans scrupules amateur, comme pas un, « delà viande d'autrui ».

Pour ouvrir ici une parenthèse dans ma parenthèse, je crois qu'un jour viendra où tous les éléments réunis, toutes les sources dépouillées, toutes les circonstances de l'œuvre élucidées, il sera possible de donner des Chants de Maldoror une interprétation matérialiste et historique qui fera apparaître de cette épopée forcenée un aspect par trop méconnu, celui d'une implacable dénonciation d'une forme très précise de société, telle qu'elle ne pouvait échapper au plus aigu des regards vers m'année 1865.

Auparavant, bien entendu, il aura fallu débroussailler la route des commentaires occultistes et métaphysiques qui l'offusquent; redonner son importance à telles strophes négligées - celle, par exemple, entre toutes, étrange de la mine de poux où on n'acceptera de voir ni plus ni moins que la dénonciation du pouvoir maléfique de l'or et de la thésaurisation ; restituer sa vraie place à l'admirable épisode de l'omnibus, et consentir à y trouver très platement ce qui y est, savoir la peinture à peine allégorique d'une société où les privilégiés, confortablement assis, refusent de se serrer pour faire place au nouvel arrivant, et - soit dit en passant - qui recueille l'enfant durement rejeté? Le peuple! Ici représenté par le chiffonnier. Le chiffonnier de Baudelaire:

Et sans prendre souci des mouchards, ses sujets
Epanche tout son cœur en glorieux projet.
Il prête des serments, dicte des lois sublimes,

Terrasse les méchants, relève les victimes.

Alors, n'est-il pas vrai, on comprendra que l'ennemi dont Lautréamont a fait l'ennemi, le «créateur» anthropophage et décerveleur, le sadique « juché sur un trône formé d'excréments humains et d'or», l'hypocrite, le débauché, le fainéant qui « mange le pain des autres » et que l'on retrouve de temps en temps ivre-mort « comme une punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux de sang», on comprendra que ce créateur-là, ce n'est pas derrière le nuage qu'il faut aller le chercher, mais que nous avons plus de chance de le trouver dans l'annuaire Desfossés et dans quelque confortable conseil d'administration !

Mais laissons cela.

Les moralistes n'y peuvent rien.

La bourgeoisie, en tant que classe, est condamnée, qu'on le veuille ou non, à prendre en charge toute la barbarie de l'histoire, les tortures du Moyen-Age comme l'inquisition, la raison d'état comme le bellicisme, le racisme comme l'esclavagisme, bref, tout ce contre quoi elle a protesté et en termes inoubliables, du temps que, classe à l'attaque, elle incarnait le progrès humain.

Les moralistes n'y peuvent rien. Il y a une loi de déshumanisation progressive en vertu de quoi désormais, à l'ordre du jour de la bourgeoisie, il n'y a, il ne peut y avoir maintenant que la violence, la corruption et la barbarie. J'allais oublier la haine, le mensonge, la suffisance.

J'allais oublier M. Roger Caillois (7).

J'allais oublier la haine, le mensonge, la suffisance.

Or donc, M. Caillois à qui mission a été donnée de toute éternité d'enseigner à un siècle lâche et débraillé la rigueur de la pensée et la tenue du style, M. Cai II ois donc vient d'éprouver une grande colère.

 


 

Le motif ?

La grande trahison de l'ethnographie occidentale, laquelle, depuis quelque temps, avec une détérioration déplorable du sens de ses responsabilités, s'ingénie à mettre en doute la supériorité omnilatérale de la civilisation occidentale sur les civilisations exotiques.

Du coup, M. Caillois entre en campagne.

C'est la vertu de l'Europe d'ainsi susciter au moment le plus critique des héroïsmes salvateurs. On est impardonnable de ne pas se souvenir de M. Massis, lequel, vers 1927, se croisa pour la défense de l'Occident.

On veut s'assurer qu'un meilleur sort sera réservé à M. Caillois, qui, pour défendre la même cause sacrée, transforme sa plume en bonne dague de Tolède.

Que disait M. Massis ? Il déplorait que « le destin de la civilisation d'Occident, le destin de l'homme tout court» fussent aujourd'hui menacés; que l'on s'efforçât de toutes parts «de faire appel à nos angoisses, de contester les titres de notre culture, de mettre en question l'essentiel de notre avoir», et M. M assis faisait serment de partir en guerre contre ces « désastreux prophètes ».

M. Caillois n'identifie pas autrement l'ennemi. Ce sont ces «intellectuels européens» qui, «par une déception et une rancœur exceptionnellement aiguës», s'acharnent depuis une cinquantaine d'années « à renier les divers idéaux de leur culture» et qui, de ce fait, entretiennent, « notamment en Europe, un mal ai se tenace».

C'est à ce malaise, à cette inquiétude, que M. Caillois, pour sa part, entend mettre fin(8).

C'est ce rapport hiérarchique que l'auteur de l'article, un certain M. Piron, reprochée l'ethnographie de détruire. Comme M. Caillois, il s'en prend à Michel Leiriset Lévi-Strauss. Au premier, il fait reproche d'avoir écrit, dans sa brochure, La Question raciale devant la Science moderne : «Il est puéril de vouloir hiérarchiser la culture.» Au second, de s'attaquer au « faux évolutionnisme », en ce qu'il « tente de supprimer la diversité des cultures, en le considérant comme des stades d'un développement unique qui, partant d'un même point, doit les faire converger vers le même but ». Un sort particulier est fait à Mircea Eliade, pour avoir osé écrire la phrase suivante: « Devant lui, l'Européen a maintenant, non plus des indigènes, mais des interlocuteurs. Il est bon qu'on sache comment amorcer le dialogue ; il est indispensable de reconnaître qu'il n'existe plus de solution de continuité entre le monde primitif (entre guillemets) ou arriéré [idem) et l'Occident moderne. »

Enfin, pour une fois, c'est un excès d'égalitarisme qui est reproché à la pensée américaine-Otto Klineberg, professeur de Psychologie à l'université de Columbia, ayant affirmé: «C'est une erreur capitale de considérer les autres cultures comme inférieures à la nôtre, simplement parce qu'elles sont différentes. »

Décidément, M. Caillois est en bonne compagnie.

Et de fait, jamais, depuis l'Anglais de l'époque victorienne, personne ne promena à travers l'histoire une bonne conscience plus sereine et moins ennuagée de doute.

Sa doctrine? Elle a le mérite d'être simple.

Que l'Occident a inventé la science. Que seul l'Occident sait penser ; qu'aux limites du monde occidental commence le ténébreux royaume de la pensée primitive, laquelle, dominée par la notion de participation, incapable de logique, est le type même de la fausse pensée.

Là-dessus on sursaute. On objecte à M. Caillois que la fameuse loi de participation inventée par Lévy-Bruhl, Lévy-Bruhl lui-même l'a reniée; qu'au soir de sa vie, il a proclamé à la face du monde avoir eu tort « de vouloir définir un caractère propre à la mentalité primitive en tant que logique» ; qu'il avait, au contraire, acquis la conviction que « ces esprits ne différent point du nôtre du point de vue logique... Donc, ne supportent pas plus que nous une contradiction formelle... Donc rejettent comme nous, par une sorte de réflexe mental ce qui est logiquement impossible» (9).

Peine perdue! M. Caillois tient la rectification pour nulle et non avenue. Pour M. Caillois, le véritable Lévy-Bruhl ne peut être que le Lévy-Bruhl où le primitif extravague.

Il reste, bien sûr, quelques menus faits qui résistent. Savoir l'invention de l'arithmétique et de la géométrie par les Egyptiens. Savoir la découverte de l'astronomie par les Assyriens. Savoir la naissance de la chimie chez les Arabes. Savoir l'apparition du rationalisme ou sein de l'Islam à une époque où la pensée occidentale avait l'allure furieusement prélogique. Mais ces détails impertinents, M. Caillois a vite fait de les rabrouer, le principe étant formel « qu'une découverte qui ne rentre pas dans un ensemble» n'est précisément qu'un détail, c'est-à-dire un rien négligeable. On pense bien qu'ainsi lancé, M. Caillois ne s'arrête pas en si beau chemin. Après avoir annexé la science, le voilà qui revendique la morale.

Pensez donc ! M. Caillois n'a jamais mangé personne ! M. Caillois n'a jamais songé à achever un infirme ! M. Caillois, jamais l'idée ne lui est venue d'abréger les jours de ses vieux parents! Eh bien, la voilà, la supériorité de l'Occident : « Cette discipline de vie qui s'efforce d'obtenir que la personne humaine soit suffisamment respectée pour qu'on ne trouve pas normal de supprimer les vieil lards et les infirmes. »

La conclusion s'impose face aux anthropophages, aux dépeceurs et autres comprachicos, l'Europe, l'Occident incarnent le respect de la dignité humaine.

Mais passons et pressons, crainte que notre pensée ne s'égare vers Alger, le Maroc, et autres lieux où, à l'heure même où j'écris ceci, tant de vaillants fils de l'Occident, dans le clair-obscur des cachots, prodiguent à leurs frères inférieurs d'Afrique, avec tant d'inlassables soins, ces authentiques marques de respect de la dignité humaine qui s'appellent, en termes techniques, « la baignoire», « l'électricité», « le goulot de bouteille».

Pressons: M. Caillois n'est pas encore au bout de son palmarès. Après la supériorité scientifique et la supériorité morale, la supériorité religieuse.

Ici, M. Caillois n'a garde de se laisser abuser par le vain prestige de l'Orient. L'Asie, mère des dieux peut-être. En tout cas, l'Europe, maîtresse des rites. Et voyez la merveille: d'un côté hors d'Europe, des cérémonies type vaudou avec tout ce qu'elles comportent « de mascarade burlesque, de frénésie collective, d'alcoolisme débraillé, d'exploitation grossière d'une naïve ferveur », et de l'autre - côté Europe -, ces valeurs authentiques que célébrait déjà Chateaubriand dans le Génie du Christianisme : « les dogmes et les mystères de la religion catholique, sa liturgie, le symbolisme de ses sculpteurs et la gloire du plain-chant».

 


 

Enfin, ultime motif de satisfaction.

Gobineau disait: « Il n'est d'histoire que blanche». M. Caillois, à son tour, constate: «Il n'est d'ethnographie que blanche». C'est l'Occident qui fait l'ethnographie des autres, non les autres qui font l'ethnographie de l'Occident.

Intense motif de jubilation, n'est-il pas vrai ?

Et pas une minute, il ne vient à l'esprit de M. Caillois que les musées dont il fait vanité, il eût mieux valu, à tout prendre, n'avoir pas eu besoin de les ouvrir ; que l'Europe eût mieux fait de tolérer à côté d'elle, bien vivantes, dynamiques et prospères, entières et non mutilées, les civilisations extra-européennes; qu'il eût mieux valu les laisser se développer et s'accomplir que de nous en donner à admirer, dûment étiquetés, les membres épars, les membres morts ; qu'au demeurant, le musée par lui-même n'est rien ; qu'il ne veut rien dire, qu'il ne peut rien dire, là où la béate satisfaction de soi-même pourrit les yeux, là où le secret mépris des autres dessèche les cœurs, là où, avoué ou non, le racisme tarit la sympathie; qu'il ne veut rien dire s'il n'est pas destiné qu'à fournir aux délices de l'amour-propre; qu'après tout, l'honnête contemporain de saint Louis, qui combattait mais respectait l'Islam, avait meilleure chance de le connaître que nos contemporains même frottés de littérature ethnographique qui le méprisent.

Non, jamais dans la balance de la connaissance, le poids de tous les musées du monde ne pèsera autant qu'une étincelle de sympathie humaine.

La conclusion de tout cela ?

Soyons justes ; M. Caillois est modéré.

Ayant établi la supériorité dans tous les domaines de l'Occident; ayant ainsi rétabli une saine et précieuse hiérarchie, M. Caillois donne une preuve immédiate de cette supériorité en concluant à n'exterminer personne. Avec lui les nègres sont sûrs de n'être pas lynchés, les juifs de ne pas alimenter de nouveaux bûchers. Seulement, attention ; il importe qu'il soit bien entendu que cette tolérance, nègres, Juifs, Australiens, la doivent, non à leurs mérites respectifs, mais à la magnanimité de M. Caillois, non à un diktat de la science, laquelle ne saurait offrir de vérités qu'éphémères, mais à un décret de la conscience de M. Caillois, laquelle ne saurait être qu'absolue; que cette tolérance n'est conditionnée par rien, garantie par rien si ce n'est par ce que M. Caillois se doit à lui- même.

Peut-être la science commandera-t-elle un jour de débarrasser la route de l'humanité de ces poids lourds, de ces impedimenta, que constituent des cultures arriérées et des peuples attardés, mais nous sommes assurés qu'à l'instant fatal la conscience de M. Caillois, qui, de bonne conscience, se mue aussitôt en belle conscience, arrêtera le bras meurtrier et prononcera le Salvus sis.
Ce qui nous vaut la note succulente que voici : « Pour moi, la question de l'égalité des races, des peuples, ou des cultures, n'a de sens que s'il s'agit d'une égalité dé droit, non d'une égalité de fait. De la même manière, un aveugle, un mutilé, un malade, un idiot, un ignorant, un pauvre (on ne saurait être plus gentil pour les non-Occidentaux), ne sont pas respectivement égaux, au sens matériel du mot, à un homme fort, clairvoyant, complet, bien portant, intelligent, cultivé ou riche. Ceux-ci ont de plus grandes capacités qui d'ailleurs ne leur donnent pas plus de droits, mais seulement plus de devoirs... De même, il existe actuellement, que les causes en soient biologiques ou historiques, des différences de niveau, de puissance et de valeur entre les différentes cultures. Elles entraînent une inégalité de fait. Elles ne justifient aucunement une inégalité de droits en faveur des peuples dits supérieurs, comme le voudrait le racisme. Elles leur confèrent plutôt des charges supplémentaires et une responsabilité accrue. »

Responsabilité accrue ? Quoi donc, sinon celle de diriger le monde ?

Charge accrue ? Quoi donc, sinon la charge du monde ?

Et Caillois-Atlas de s'arcbouter philantropiquement dans la poussière et de recharger ses robustes épaules de l'inévitable fardeau de l'homme blanc.

On m'excusera d'avoir si longuement parlé de M. Caillois. Ce n'est pas que je surestime a quelque degré que ce soit la valeur intrinsèque de sa « philosophie » (on aura pu juger du sérieux d'une pensée qui, tout en se revendiquant de l'esprit de rigueur, sacrifie si complaisamment aux préjugés et barbote avec une telle volupté dans le lieu commun), mais elle méritait d'être signalée, parce que significative.

De quoi?

De ceci que jamais l'Occident, dans le temps même où il se gargarise le plus du mot, n'a été plus éloigné de pouvoir assumer les exigences d'un humanisme vrai, de pouvoir vivre l'humanisme vrai - l'humanisme à la mesure du monde.

 


 

Des valeurs inventées jadis par la bourgeoisie et qu'elle lança à travers le monde, l'une est celle de l'homme et de l'humanisme-et nous avons vu ce qu'elle est devenue- l'autre est celle de la nation.

C'est un fait : la nation est un phénomène bourgeois...

Mais précisément, si je détourne les yeux de l'homme pour regarder les nations, je constate qu'ici encore, le péril est grand ; que l'entreprise coloniale est, au monde moderne, ce que l'impérialisme romain fut au monde antique : préparateur du Désastre et fourrier de la Catastrophe : Eh quoi ? les Indiens massacrés, le monde musulman vidé de lui-même, le monde chinois pendant un bon siècle souillé et dénaturé; le monde nègre disqualifié; d'immenses voix à tout jamais éteintes; des foyers dispersés au vent; tout ce bousillage, tout ce gaspillage, l'humanité réduite au monologue et vous croyez que tout cela ne se paie pas? La vérité est que, dans cette politique, la perte de l'Europe elle-même est inscrite, et, que l'Europe, si elle n'y prend garde, périra du vide qu'elle a fait autour d'elle.

On a cru n'abattre que des Indiens, ou des Hindous, ou des Océaniens, ou des Africains. On a en fait renversé, les uns après les autres, les remparts en deçà desquels la civilisation européenne pouvait se développer librement.

Je sais tout ce qu'il y a de fallacieux dans les parallèles historiques, dans celui que je vais esquisser notamment. Cependant, que l'on me permette ici de recopier une page de Quinet pour la part non négligeable de vérité qu'elle contient et qui mérite d'être méditée. La voici : « On demande pourquoi la barbarie a débouché d'un seul coup dans la civilisation antique. Je crois pouvoir le dire. Il est étonnant qu'une cause si simple ne frappe pas tous les yeux. Le système de la civilisation antique se composait d'un certain nombre de nationalités, de patries, qui, bien qu'elles semblassent ennemies, ou même qu'elles s'ignorassent, se protégeaient, se soutenaient, se gardaient l'une l'autre.

Quand l'empire romain, en grandissant, entreprit de conquérir et de détruire ces corps de nations, les sophistes éblouis crurent voir, au bout de ce chemin, l'humanité triomphante dans Rome. On parla de l'unité de l'esprit humain ; ce ne fut qu'un rêve. Il se trouva que ces nationalités étaient autant de boulevards qui protégeaient Rome elle-même... Lors donc que Rome, dans cette prétendue marche triomphale vers la civilisation unique, eut détruit, l'une après l'autre, Carthage, l'Egypte, la Grèce, la Judée, la Perse, la Dacie, les Gaules, il arriva qu'elle avait dévoré elle-même les digues qui la protégeaient contre l'océan humain sous lequel elle devait périr. Le magnanime César, en écrasant les Gaules, ne fît qu'ouvrir la route aux Germains. Tant de sociétés, tant de langues éteintes, de cités, de droits, de foyers anéantis, firent le vide autour de Rome, et là où les barbares n'arrivaient pas, la barbarie naissait d'elle-même. Les Gaulois détruits se changeaient en Bagaudes. Ainsi la chute violente, l'extirpation progressive des cités particulières causa l'écroulement de la civilisation antique. Cet édifice social était soutenu par les nationalités comme par autant de colonnes différentes de marbre ou de porphyre.

Quand on eut détruit, aux applaudissements des sages du temps, chacune de ces colonnes vivantes, l'édifice tomba par terre et les sages de nos jours cherchent encore comment ont pu se faire en un moment de si grandes ruines ! »

Et alors, je le demande: qu'a-t-elle fait d'autre, l'Europe bourgeoise? Elle a sapé les civilisations, détruit les patries, ruiné les nationalités, extirpé « la racine de diversité». Plus de digue. Plus de boulevard. L'heure est arrivée du Barbare. Du Barbare moderne. L'heure américaine. Violence, démesure, gaspillage, mercantilisme, bluff, grégarisme, la bêtise, la vulgarité, le désordre.

En 1913, Page écrivait à Wilson :

« L'avenir du monde est à nous. Qu'allons-nous faire lorsque bientôt la domination du monde va tomber entre nos mains. »

Et en 1914 : « Que ferons-nous de cette Angleterre et de cet Empire, prochainement, quand les forces économiques auront mis entre nos mains la direction de là race? »

Cet Empire... Et les autres...

Et de fait, ne voyez-vous pas avec quelle ostentation ces messieurs viennent de déployer l'étendard de l'anti-colonialisme ?

«Aide aux pays déshérités», dit Truman. « Le temps du vieux colonialisme est passé». C'est encore du Truman.

Entendez que la grande finance américaine juge l'heure venue de rafler toutes les colonies du monde. Alors, chers amis, de ce côté-ci, attention !

Je sais que beaucoup d'entre vous, dégoûtés de l'Europe, de la grande dégueulasserie dont vous n'avez pas choisi d'être les témoins, se tournent - oh ! en petit nombre - vers l'Amérique, et s'accoutument à voir en elle une possible libératrice.

« L'aubaine ! » pensent-ils. « Les bulls-dozers ! Les investissements massifs de capitaux! Les
routes ! Les ports ! - Mais le racisme américain ? - Peuh ! le racisme européen aux colonies nous a aguerris ! »

Et nous voilà prêts à courir le grand risque yankee.

Alors, encore une fois, attention

L'américaine, la seule domination dont on ne réchappe pas. J e veux dire dont on ne réchappe pas tout à fait indemne.

Et puisque vous parlez d'usines et d'industries, ne voyez-vous pas, hystérique, en plein cœur de nos forêts ou de nos brousses, crachant ses escarbilles, la formidable usine, mais à larbins, la prodigieuse mécanisation, mais de l'homme, le gigantesque viol de ce que notre humanité de spoliés a su encore préserver d'intime, d'intact, de non souillé, la machine, oui, jamais vue la machine, mais a écraser, à broyer, à abrutir les peuples?

En sorte que le danger est immense.

En sorte que, si l'Europe occidentale ne prend d'elle-même, en Afrique, en Océanie, à Madagascar, c'est-à-dire aux portes de l'Afrique du Sud, aux Antilles, c'est-à-dire aux portes de l'Amérique, l'initiative d'une politique des nationalités, l'initiative d'une politique nouvelle fondée sur le respect des peuples et des cultures; que dis-je? Si l'Europe ne galvanise les cultures moribondes ou ne suscite des cultures nouvelles ; si elle ne se fait réveilleuse de patries et de civilisations, ceci dit sans tenir compte de l'admirable résistance des peuples coloniaux, que symbolisent actuellement le Viet-Nam de façon éclatante, mais aussi l'Afrique du R.D.A., l'Europe se sera enlevé à elle-même son ultime chance et, de ses propres mains, tiré sur elle-même le drap des mortelles ténèbres.

Ce qui, en net, veut dire que le salut de l'Europe n'est pas l'affaire d'une révolution dans les méthodes; que c'est l'affaire de la Révolution : celle qui, à l'étroite tyrannie d'une bourgeoisie déshumanisée, substituera, en attendant la société sans classes, la prépondérance de la seule classe qui ait encore mission universelle, car dans sa chair elle souffre de tous les maux de l'histoire, de tous les maux universels : le prolétariat.

 

Aimé Césaire - Discours sur le colonialisme:


  Références bibliographiques:

1. Extrait de « Africains, levons-nous! »-Discours de Patrice Lumumba, 22 mars 1959 suivi de « Nous préférons la liberté »-Discours de Sékou Touré, 25 août 1958 et de « Le devoir de civiliser»-Discours de Jules Ferry, 28 juillet 1885. Éditions Points, Paris, 2010, pp.39-51.

(2) II s'agit du récit de la prise de Thouan-An paru dans Le Figaro en septembre 1883 et cité dans le livre de N. Serban: Loti, sa vie, son œuvre. « Alors la grande tuerie avait commencé. On avait fait des feux de salve-deux ! et c'était plaisir de voir ces gerbes de balles, si facilement dirigeables, s'abattre sur eux deux fois par minute, au commandement d'une manière méthodique et sûre... On en voyait d'absolument fous, qui se relevaient pris d'un vertige de courir... Ils faisaient un zig-zag et tout de travers cette course de la mort, se retroussant jusqu'aux reins d'une manière comique... et puis on s'amusait à compter les morts, etc. »

(3) Cari Siger, Essai sur la Colonisation, Paris, 1907.

(4) Pas mauvais diable au fond, comme la suite l'a prouvé, mais déchaîné ce jour-là.

(5) Cf. Cheikh Anta Diop : Nations nègres et Culture, collection « Présence Africaine », 1955. Hérodote, ayant affirmé que les Egyptiens n'étaient primitivement qu'une colonie les Ethiopiens ; Diodore de Sicile ayant répété la même chose et aggravé son cas en portraiturant les Ethiopiens de manière à ne pouvoir s'y méprendre (Plerique omnes - pour citer la traduction latine - nigro sunt colore, facie sima, crispis capilis, livre III, 3), Il importait au plus haut point de les contrebattre. Cela étant admis, et presque tous les savants occidentaux s'étant délibérément fixé pour but de ravir l'Egypte à l'Afrique, quitte à ne plus pouvoir l'expliquer, il y avait plusieurs moyens d'y parvenir : la méthode Gustave Le Bon, affirmation brutale, effrontée : « Les Egyptiens sont des Chamites, c'est-à-dire des Blancs comme les Lydiens, les Gétules, les Maures, les Numides, les Berbères» ; la méthode Maspero qui consiste à rattacher, contre toute vraisemblance, la langue égyptienne aux langues sémitiques, plus spécialement au type hébraeo-araméen, d'où suit la conclusion, que les Egyptiens ne pouvaient être à l'origine que des Sémites ; la méthode Weigall, géographique celle- là, selon laquelle la civilisation égyptienne n'apu naître que dans la Basse-Egypte et que de là elle serait passée à la Haute-Egypte, en remontant le fleuve... attendu qu'elle ne pouvait le descendre (sic). On aura compris que la secrète raison de cette impossibilité est que la Basse-Egypte est proche de la Méditerranée, donc des populations blanches, tandis que la Haute-Egypte est proche du pays des nègres.
A ce sujet, et pour les opposer à la thèse de Weigall, Il n'est pas sans intérêt de rappeler les vues de Scheinfurth (Au cœur de l'Afrique, t. 1) sur l'origine de la flore et de la faune de l'Egypte, qu'il situe « à des centaines de milles en amont du fleuve».

(6) II est clair qu'ici on s'en prend non pas à la philosophie bantoue, mais à l'utilisation que certains, dans un but politique, entreprennent d'en faire.

(7) Cf. Roger Caillois, Illusions à rebours, La Nouvelle Revue Française, décembre et
janvier 1955.

(8) II est significatif qu'au moment même où M. Caillois entreprenait sa croisade, une revue colonialiste belge, d'inspiration gouvernementale (Europe-Afrique, n° 6, janvier 1955), se livrait à une agression absolument identique contre l'ethnographie : « Auparavant, le colonisateur concevait fondamentalement son rapport avec le colonisé comme celui d'un homme civilisé avec un homme sauvage. La colonisation reposait ainsi sur une hiérarchie, grossière assurément, mais vigoureuse et nette. »

(9) Les Carnets de Lucien Lévy-Bruhl, Presses Universitaires de France, 1949.

Discours prononcé par Aimé Césaire à Dakar le 6 avril 1966

aime csaire 2

Monsieur le Président,

 Mesdames, Messieurs,

Je voudrais d’abord vous faire part des hésitations que j’ai eues à prendre la parole dans ce colloque. Je ne suis à aucun degré un homme de science, à aucun degré un expert, et j’ai conscience que dans une telle assemblée, j’ai beaucoup plus à apprendre qu’à enseigner.

Aussi bien vous demanderai-je de ne voir dans cette intervention que la manifestation du désir que j’ai à vous dire à quel point j’ai été intéressé par vos travaux et de vous soumettre à titre de contribution quelques réflexions qui sont nées de mon expérience d’homme de culture, de mon expérience de poète, de mon expérience d’homme antillais à propos de l’Afrique mère.

Le thème de ce colloque est ainsi formulé : « Fonction et signification de l’art négro-africain dans la vie du peuple et par le peuple ». Je crois que pour répondre à cette question particulière le plus simple est de poser d’abord une question plus générale et de tâcher d’y répondre et cette question serait celle-ci : « Fonction et signification de l’art dans le monde moderne ». Autrement dit, avant de parler de l’art africain et de sa signification pour l’Afrique moderne, le mieux m’apparaît de parler de l’art tout court et de sa fonction dans le monde tout court.

Pourquoi, dans le monde comme il va, il est apparu essentiel aux organisateurs de ce colloque, pourquoi il nous apparaît essentiel à nous autres, hommes de culture, de valoriser la fonction de l’art ? Car enfin l’art n’est pas toute la culture, il n’en est qu’un aspect. Alors pourquoi privilégier cet aspect au détriment des autres aspects de la culture ? Je répondrai que c’est un signe des temps et que si nous avons, d’un propos délibéré, choisi de privilégier l’art, c’est que nous estimons que jamais comme aujourd’hui le monde n’a eu autant besoin de l’art.

Qu’on le veuille ou non, il y a à l’heure actuelle une civilisation éminente et tentaculaire. C’est la civilisation européo-américaine, la civilisation industrielle qui couvre le monde de son réseau, et atteint désormais – car il est clair que maintenant, nous sommes entrés dans l’ère du monde fini – les points les plus reculés du globe. Il est inutile de rappeler les mérites de cette civilisation européenne. Ils sont nombreux et éclatants. Mais, pour comprendre le rôle de l’art, notre besoin d’art et de poésie, c’est plutôt son côté négatif qu’il faut rappeler.


 

L’homme de la civilisation européenne est un homme qui a mis au point un système de pensée qui lui a permis de vaincre et de dominer la nature. Mais il est arrivé à notre conquérant une singulière mésaventure : il a fini par être vaincu par sa propre puissance : il est devenu le prisonnier et la victime des concepts et des catégories qu’il avait inventés pour appréhender le monde.

Mieux, avec la pensée européenne moderne (je dis bien moderne car l’Europe n’a pas toujours été ce qu’elle est) est né un processus nouveau, celui que certains penseurs ont appelé un processus de réification, c’est-à-dire de chosification du monde.

De quoi s’agit-il ? Il s’agit de la substitution à la totalité dialectique qu’est le monde, de la substitution au monde concret et hétérogène, donc riche et varié, d’une véritable algèbre d’abstractions homogénéisées et dissociées représentant un abrégé du monde, commode, sans doute, mais correspondant à un appauvrissement et à un succédané du monde. Les conséquences, vous les connaissez, c’est l’apparition du monde mécanisé, du monde de l’efficience, mais aussi du monde où l’homme devient chose lui-même, du monde où le temps n’est plus le temps, mais une manière d’espace, rempli de choses quantitativement mesurables.

Bref, nous sommes en face d’une dévalorisation progressive du monde, qui débouche très naturellement sur l’apparition d’un univers inhumain sur la trajectoire duquel se trouvent le mépris, la guerre, l’exploitation de l’homme par l’homme. C’est cela, cette invasion du monde et de l’homme par les choses, c’est ce processus de réification du monde installé par la culture européenne dans la société, qui explique que le besoin d’art et de poésie soit aujourd’hui un besoin véritablement vital, dans le sens où on dit que l’art est vital pour l’homme. Comme l’homme a besoin d’oxygène pour survivre, il a besoin d’art et de poésie. Il sait, en effet, au contraire de la pensée conceptuelle, au contraire de l’idéologie, que l’art et la poésie rétablissent la dialectique de l’homme et du monde.


 

Par l’art, le monde réifié redevient le monde humain, le monde des réalités vivantes, le monde de la communication et de la participation. D’une collection de choses, la poésie est jeunesse. Elle est cette force qui redonne au monde sa vitalité première, qui redonne à chaque chose son aura de merveilleux en la replaçant dans la totalité originelle. Si bien que sauver la poésie, sauver l’art, c’est en définitive sauver l’homme moderne en personnalisant et en revitalisant la nature.

Si on avait besoin d’une preuve, je dirais qu’il n’est que de constater que jamais le besoin poétique ne se fait autant sentir, que jamais l’homme ne s’accorde, ne s’accroche à la poésie de manière si désespérée, comme à une dernière planche de salut, qu’au sortir de ces époques pleines de bruit et de fureur qui s’appellent la guerre, que cette guerre soit chaude ou froide, précisément au sortir de ces époques où la non-communication et la chosification se sont exacerbées à un degré proprement intolérable. Et, ici, je pense au surréalisme européen qui a suivi la Première Guerre mondiale, et, puisque je parle au nom des poètes d’Afrique et des poètes d’Afrique francophone, permettez-moi d’évoquer ici l’ensemble du mouvement poétique dit de la négritude.

Mes chers amis, je dois vous dire tout de suite qu’aucun mot ne m’irrite davantage que le mot « négritude » – je n’aime pas du tout ce mot-là, mais puisqu’on l’a employé et puisqu’on l’a tellement attaqué, je crois vraiment que ce serait manquer de courage que d’avoir l’air d’abandonner cette notion. Je n’aime pas du tout le mot « négritude » et je dois vous dire que cela m’irrite toujours lorsque, dans les conférences internationales où il y a des anglophones et francophones, on introduit cette notion qui m’apparaît comme une notion de division.

La négritude est ce qu’elle est, elle a ses qualités, elle a ses défauts, mais au moment où on la vilipende, où on la dénature, je voudrais quand même que l’on fasse réflexion sur ce qu’était la situation des Nègres, la situation du monde nègre, au moment où cette notion est née, comme spontanément, tellement elle répondait à un besoin. Bien sûr, à l’heure actuelle, les jeunes peuvent faire autre chose, mais, croyez-moi, ils ne pourraient pas faire autre chose à l’heure actuelle si, à un certain moment, entre 1930 et 1940, il n’y avait pas eu des hommes qui avaient pris le risque de mettre sur pied ce mouvement dit de la négritude.

mouvement de la négritude tellement attaqué, et tellement défiguré, il ne faut pas oublier le rôle qu’il a joué dans l’éveil du monde nègre, dans l’éveil de l’Afrique. Quand je lis une phrase comme celle que Saint-John Perse a prononcée lorsqu’il a reçu le prix Nobel, quand il a écrit ceci : « Quand la mythologie s’effondre, c’est dans la poésie que trouve refuge le divin.


 

Peut-être même son relais et jusque dans l’ordre social et l’immédiat humain, quand la porteuse de pain de l’antique cortège cède son pain aux porteuses de flambeaux, c’est à l’imagination poétique que s’allume encore la haute passion des peuples en quête de clarté. » Si la négritude a bien mérité de l’Afrique, c’est que précisément, dans l’étendue de l’abomination et de la nuit, ses poètes ont été, malgré leurs défauts, des porteurs de clarté.

Cette notion de la négritude, on s’est demandé si ce n’était pas un racisme. Je crois que les textes sont là. Il suffit de les lire et n’importe quel lecteur de bonne foi s’apercevra que, si la négritude est un enracinement particulier, la négritude est également dépassement et épanouissement dans l’universel.

Pour en revenir à mon propos, je dirai, à propos de la négritude, que, dans la perspective de la réification, le racisme et le colonialisme avaient tenu à transformer le Nègre en chose. L’homme noir n’était plus appréhendé par l’homme blanc qu’à travers le prix d’une déformation, de stéréotypes, car c’est toujours de stéréotypes que vivent les préjugés. Et c’est cela le racisme. Le racisme, c’est la non-communication.

C’est la chosification de l’autre, du Nègre ou du Juif ; la substitution à l’autre de la caricature de l’autre, une caricature à laquelle on donne valeur d’absolu. L’apparition de la littérature de la négritude et de la poésie de la négritude n’a produit un tel choc que parce qu’elles ont dérangé l’image que l’homme blanc se faisait de l’homme noir, qu’elles ont marqué avec ses qualités, avec ses défauts, donc avec sa charge d’homme, dans le monde des abstractions et des stéréotypes que l’homme blanc s’était jusque-là fabriqué à son sujet de manière unilatérale.

Et c’est bien cela, je crois, le service que la négritude a rendu au monde. C’était par là contribuer à l’édification d’un véritable humanisme, de l’humanisme universel, car enfin il n’y a pas d’humanisme s’il n’est pas universel, et il n’y a pas d’humanisme sans dialogue, et il ne peut y avoir de dialogue entre un homme et une caricature.

En restituant l’homme noir dans sa stature humaine, dans sa dimension humaine, pour la première fois, la littérature de la négritude a rétabli les possibilités de dialogue entre l’homme blanc et l’homme noir et ce n’est pas un de ses moindres mérites. Il est très vrai que la littérature de la négritude a été une littérature de combat, une littérature de choc et c’est là son honneur ; une machine de guerre contre le colonialisme et le racisme, et c’est là sa justification. Mais ce n’est là qu’un aspect de la négritude, son aspect négatif.


 

Si nous avons tellement haï le colonialisme, si nous l’avons tellement combattu, c’est sans doute parce que nous avions conscience qu’il nous mutilait, qu’il nous humiliait, qu’il nous séparait de nous-mêmes et que cette séparation était intolérable : mais c’est aussi parce que nous savions qu’elle nous séparait du monde, qu’elle nous séparait de l’homme, de tous les hommes, y compris de l’homme blanc, bref qu’elle nous séparait de notre frère. Autrement dit, le poète de la négritude ne hait tellement le racisme et le colonialisme que parce qu’il a le sentiment que ce sont là des barrières qui empêchent la communication de s’établir.

Bref, si j’avais à définir l’attitude du poète de la négritude, la poésie de la négritude, je ne me laisserais pas désorienter par ses cris, ses revendications, ses malédictions. Ses cris, ses revendications, je ne les définirais que comme une postulation, irritée sans doute, une postulation impatiente, mais en tout cas une postulation de fraternité.

Et j’en arrive à l’objet même de ce colloque, le sens et la signification de l’art dans l’Afrique d’aujourd’hui.

On peut l’affirmer sans crainte, jamais l’Afrique n’a eu autant besoin de l’art. Jamais elle n’a eu autant besoin de son art, de son propre art. Cela est vrai bien sûr pour les raisons générales que j’évoquais tout à l’heure et qui sont valables pour le monde entier. Mais il s’ajoute à cela des raisons qui sont particulières à l’Afrique.

Quel est le grand phénomène des temps modernes ? C’est que l’Afrique est entrée définitivement et tout entière dans l’aura et la mouvance de la civilisation européenne. Il suffit de dire cela pour que l’on comprenne à quel point l’Afrique est menacée. Menacée à cause de l’impact de la civilisation industrielle. Menacée par le dynamisme interne de l’Europe et de l’Amérique. On me dira : pourquoi parler de menace, puisqu’il n’y a pas de présence européenne en Afrique, puisque le colonialisme a disparu et que l’Afrique est indépendante ?


 

Malheureusement, l’Afrique ne s’en tirera pas à si bon compte. Bien sûr, la colonisation, le colonialisme offraient le cadre rêvé pour que cet impact puisse agir dans les conditions d’efficacité optima. Mais ce n’est pas parce que le colonialisme a disparu que le danger de désintégration de la culture africaine a disparu. Le danger est là et tout y concourt, avec ou sans les Européens : le développement politique, la scolarisation plus poussée, l’enseignement, l’urbanisation, l’insertion du monde africain dans le réseau des relations mondiales, et j’en passe.

Bref, au moment où l’Afrique naît véritablement au monde, elle risque comme jamais de mourir à elle-même. Cela signifie qu’il faut s’ouvrir au monde avec les yeux grands ouverts sur le péril et qu’en tout cas le bouclier d’une indépendance qui ne serait que politique, d’une indépendance politique qui ne serait pas assortie et complétée par une indépendance culturelle, serait en définitive le plus illusoire des boucliers et la plus fallacieuse des garanties.

L’histoire est toujours dangereuse. Le monde de l’histoire, c’est le monde du risque, mais c’est à nous qu’il appartient à chaque moment d’établir et de réajuster la hiérarchie des périls. Je dis qu’à l’heure actuelle le péril pour l’Afrique, ce n’est pas le refus du monde extérieur, ce n’est pas le refus d’ouverture, ce n’est pas le chauvinisme, ce n’est pas le racisme noir, c’est bien au contraire l’oubli d’elle-même, c’est l’acculturation et la dépersonnalisation.

Pour en revenir à mon propos du début, je dirai que le danger pour l’Afrique c’est d’entrer à son tour dans la réification. Et, cette fois, la réification ne jouera pas dans les relations avec l’autre. Dans le cas de l’Afrique, et c’est le comble du drame, la réification jouera dans les relations de l’Afrique avec elle-même. Si l’on n’y prend garde, l’Afrique risque de ne plus se voir que par les yeux des autres et de jeter sur elle-même un regard pétrifiant.


 

Je ne voudrais pas que l’on croie à une vue arbitraire. Je n’en veux pour preuve que la discussion qui s’est instaurée hier à la Commission des arts entre les éminents spécialistes venus d’Europe et d’Amérique : M. Goldwater, M. Laude, Michel Leiris. Au cours de ces discussions, M. Goldwater, parlant de l’influence de l’art africain sur l’art occidental, nous a dit qu’en réalité le mot « influence » était impropre, qu’il n’y a pas eu d’influence à proprement parler de l’art nègre sur les artistes européens et qu’il serait plus juste de dire qu’à un moment donné de l’histoire de l’art occidental l’art africain, rencontré par hasard, a servi de catalyseur à l’art occidental.

Et cela est vrai. M. Laude a précisé et il a montré en particulier que Picasso ne s’est servi de l’art nègre que pour résoudre ses problèmes à lui, Picasso, et que si Picasso a contesté l’art occidental c’est à l’intérieur et non en dehors de l’art occidental. La question que je pose est celle-ci : est-ce que cela est vrai pour la majorité des artistes africains contemporains? Quand, éduqués par l’Europe et formés dans les écoles européennes, ils contestent, et c’est le droit, quand ils contestent l’art africain traditionnel, le contestent-ils à l’intérieur de l’africanité ou en dehors de l’africanité ? La réponse est malheureusement négative et M. Fagg a raison de dire que si l’art africain traditionnel a fini, a cessé d’être à l’heure actuelle le catalyseur de l’art occidental, il n’a pas encore commencé à être le catalyseur de l’art africain contemporain.

Voilà, n’est-il pas vrai, une remarque qui va loin et qui est significative des dangers que courent à l’heure actuelle l’homme d’Afrique, la culture de l’Afrique, l’art africain. M. Bastide l’a dit : ne viendra-t-il pas un moment où il n’y aura plus d’art africain et où il n’y aura plus qu’un art semblable à tous les autres arts du monde, avec cette seule différence – mais absolument secondaire, insignifiante, négligeable – qu’il aura été fait par des Africains et non par des Européens ou des Américains ? Nul d’entre nous bien sûr ici n’est dans les secrets de l’histoire et nul ne peut donner de réponse à l’interrogation angoissée de M. Bastide.


 

Tout ce que nous pouvons dire, nous, hommes d’Afrique, nous, hommes de ce colloque, nous, hommes de culture, est que nous ne considérons pas comme souhaitable et comme un idéal à rechercher la substitution à l’art africain d’un art, les uns diront laudativement universel, les autres diront péjorativement cosmopolite, en tout cas non spécifique, fait par les Africains.

Ici, j’entends l’objection d’André Malraux, qui nous dira et nous a dit : mille regrets, les souhaits et les vœux ne comptent pas en histoire. Il y a une évolution, une évolution qui est nécessaire. On nous a dit : essayons de retrouver l’âme africaine qui conçut les masques : à travers elle, nous atteindrons le peuple africain. Je n’en crois rien. C’est André Malraux qui parle : « Ce qui a fait jadis les masques comme ce qui a fait jadis les cathédrales est à jamais perdu. » Mais on peut répondre à André Malraux ceci : que le problème est mal posé et qu’il ne s’agit pas de refaire les masques, pas plus que pour l’Europe il ne peut s’agir de refaire les cathédrales.

Mais alors, me dira-t-on, que faut-il faire pour assurer à l’art africain – et non pas à l’art des Africains – une survie et une vitalité nouvelles dans un monde moderne pour lequel il n’a pas été fait et dont tous les éléments conspirent à sa disparition ?

C’est là pour nous une question essentielle. Cette survie et cette vitalité nouvelles sont-elles possibles ou sont-elles seulement envisageables ? À cet égard, je suis, tout comme M. Bastide, beaucoup moins pessimiste qu’André Malraux. Plus exactement, je ne dirai pas que je suis optimiste, je dirai que la partie n’est pas jouée et qu’il dépend de nous, de nous tous, qu’elle soit gagnée.

Je crois que, lorsqu’on parle des chances de survie de l’art africain, l’erreur est de poser le problème en termes d’art. Ce n’est pas en termes d’art, c’est en termes humains qu’il faut poser le problème de l’art africain, et c’est la considération même du caractère spécifique de l’art africain qui nous mène à adopter cette optique. En effet, dans l’art africain, ce qui compte, ce n’est pas l’art, c’est d’abord l’artiste, donc l’homme.


 

En Afrique, l’art n’a jamais été savoir-faire technique, car il n’a jamais été copie du réel, copie de l’objet ou copie de ce qu’il est convenu d’appeler le réel. Cela est vrai pour le meilleur de l’art européen moderne, mais cela a toujours été vrai pour l’art africain. Dans le cas africain, il s’agit pour l’homme de recomposer la nature selon un rythme profondément senti et vécu, pour lui imposer une valeur et une signification pour animer l’objet, le vivifier et en faire symbole et métalangage.

Autrement dit, l’art africain est d’abord dans le cœur et dans la tête et dans le ventre et dans le pouls de l’artiste africain. L’art africain n’est pas une manière de faire, c’est d’abord une manière d’être, une manière de plus être, comme dit le teilhardien Léopold Sédar Senghor.

Si cela est vrai, on comprend le double échec auquel nous assistons souvent : l’échec des artistes africains qui s’évertuent à copier des œuvres européennes ou à appliquer des canons européens. Mais aussi l’échec esthétique des artistes africains qui se mettent à copier du nègre en répétant mécaniquement des motifs ancestraux comme ces nègres bosches dont nous a parlé M. Bastide et qui, pendant un certain temps, pendant une certaine période de l’histoire, ont recopié, reproduit mécaniquement les modèles légués par leurs ancêtres ashantis. Il est clair que ces tentatives ne peuvent qu’échouer, car elles sont précisément à contre-sens de l’art africain. L’art africain n’est pas copie. Il n’est jamais copie, fût-ce de soi-même, il n’est jamais reproduction, répétition, reduplication, mais au contraire inspiration, c’est-à-dire agression de l’objet, investissement de l’objet par l’homme qui a assez de force intérieure pour le transformer en une forme de totale communication (et non pas cette forme de communication appauvrie que constitue le langage).

L’art africain, comme tout grand art, me dira-t-on, en tout cas plus que tout autre, et depuis si longtemps si ce n’est depuis toujours, est d’abord dans l’homme, dans l’émotion de l’homme transmise aux choses par l’homme et sa société. C’est la raison pour laquelle on ne peut séparer le problème du sort de l’art africain du problème du sort de l’homme africain, c’est-à-dire en définitive du sort de l’Afrique elle-même


 

L’art africain de demain vaudra ce que vaudront l’Afrique de demain et l’Africain de demain. Si l’homme africain s’appauvrit, s’il s’étiole, s’il se coupe de ses racines, s’il se prive de ses sucs nourriciers, s’il se coupe de ses réserves millénaires, s’il devient le voyageur sans bagage, s’il se déleste de son passé pour entrer plus allégrement dans l’ère de la civilisation de masse, s’il se débarrasse de ses légendes, de sa sagesse, de sa culture propre, ou bien tout simplement s’il considère qu’il n’a plus aucun message à délivrer au monde, s’il a perdu son assurance historique ou s’il ne la retrouve pas, rien n’y fera malgré les festivals, malgré les encouragements officiels, malgré l’Unesco, malgré tous les prix, c’est très simple, l’art africain s’étiolera, s’appauvrira et disparaîtra.

Si, au contraire, l’homme africain conserve et préserve sa vitalité, son assurance, sa générosité, son humour, son rire, sa danse, s’il se campe fièrement sur sa terre non pas pour s’isoler ou pour bouder, mais au contraire pour accueillir le monde, alors l’art africain continuera.

  • 1 Source : Aimé      Césaire, pour regarder le siècle en face, sous la direction de A.      Thebia-Melsan, Pari (...)

Bien sûr, il aura évolué, et mieux. Il se sera transformé, mais c’est tant mieux, comme se transforme d’époque en époque le contenu des rêves et de l’imagination de l’humanité. Mais cette évolution même et cette mutation seront le signe que l’art africain sera vivant et bien vivant. Aussi bien est-ce en nos mains, en nos mains à tous et non pas seulement entre les mains des hommes de culture, car la séparation est absolument artificielle, c’est entre nos mains à tous que se trouve l’avenir de l’art africain. C’est pourquoi, aux hommes d’État africains qui nous disent : Messieurs les artistes africains, travaillez à sauver l’art africain, nous répondons : Hommes d’Afrique et vous d’abord, politiques africains, parce que c’est vous qui êtes les plus responsables, faites-nous de la bonne politique africaine, faites-nous une bonne Afrique, faites-nous une Afrique où il y a encore des raisons d’espérer, des moyens de s’accomplir, des raisons d’être fiers, refaites à l’Afrique une dignité et une santé, et l’art africain sera sauvé1.

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Notes

Référence électronique

« Discours prononcé par Aimé Césaire à Dakar le 6 avril 1966 », Gradhiva [En ligne], 10 | 2009, mis en ligne le 05 février 2010, consulté le 22 mars 2013. URL :  http://gradhiva.revues.org/1604

NB: Texte intégral en libre accès disponible depuis le 05 février 2010.

  

Biographie d'Aimé Césaire

La Police des Noirs

Ministère de l'Outre-Mer

Le CAI, service d’espionnage de la rue Oudinot

Ministère de l'Outre-Mer

En 1923, un ministre des Colonies, Georges Sarraut, ressuscitant le service de la  « police des noirs » mis en place sous Louis XVI, créa auprès de la direction des Affaires militaires du ministère des Colonies, 27 rue Oudinot (aujourd’hui ministère des Outre-Mer), un service de renseignement dont la mission était d’espionner les indigènes d’Afrique, de Madagascar et d’Indochine présents sur le territoire français, et bien évidemment les Antillais, Guyanais et Réunionnais (qui eux n’étaient pas des « indigènes », mais des citoyens).

Le service d’espionnage de la rue Oudinot prit le nom de CAI (service de Contrôle et d’Assistance aux Indigènes). Inutile de préciser que le service en question contrôlait plus qu’il n’assistait.

Le but était double : éviter d’une part que les « indigènes » – et en particulier les tirailleurs stationnant sur le territoire – ne soient « contaminés » par la propagande bolchévique, éviter d’autre part tout regroupement inter-colonial et assurer la division entre Africains et Antillais.

Disposant d’honorables correspondants, d’indicateurs, d’agents infiltrés, de bureaux dans les grandes villes, et bien sûr de fonds secrets, ce service spécifique fonctionnera officiellement au moins jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Les archives du CAI, conservées à Aix-en-Provence, sont une mine pour les historiens.


La police des Noirs en Amérique et en France aux XVIIe et XVIIIe siècles

xviie et xviiie siècles, La France est une puissance colonisatrice qui prospère en outre-mer. Face à la domination blanche, les esclaves se livrent au marronnage de toutes parts, entreprennent la destruction des intérêts de leurs maîtres, attentent même à leur propre vie compromettant ainsi l’objectif qui fut à la base de l’occupation des territoires. Pour contenir ses insoumis, le pouvoir français se voit dans l’obligation de réorganiser son système judiciaire et policier.

Cette étude minutieuse et fort bien documentée aborde une tranche de l’histoire de l’esclavage sous un angle nouveau, celui du rapport complexe régissant la justice, le pouvoir des hommes blancs et les Noirs, asservis ou libres.

Format : 17 x 24 cm / 300 pages Reliure : Broché, dos carré cousu Poids:  571g.

Parution : 2011


Déclaration du Roi, pour la police des Noirs

Du 9 août 1777. Extrait des registres du Conseil supérieur du Port-au-Prince (1777)

 

Bien vouloir cliquer ici, puis télécharger le document en format pdf dans la rubrique "View the book"

 

La Police des noirs en Amérique et en France aux XVIIe et XVIIIe siècles


Service de liaison avec les originaires des territoires français d'outre-mer (SLOTFOM) (1911/1957)

 
Pour connaître les ressources des Archives nationales d'outre-mer


De nouveaux instruments de recherche en ligne pour l'Outre-Mer


Archives nationales d'outre-mer

 

Les Noirs sont les plus surveillés par la police en Occident: le cas du Canada

Ces Africains qui ont libéré l'Europe du nazisme

tirailleurs sngalais 2

Pendant seize jours à Bir Acheim au milieu du désert Lybien, du 26 mai au 11 juin 1942, c’est grâce aux soldats africains (l'Afrika Korps) du général Rommel, (dénommé « tirailleurs sénégalais » par l'idéologie coloniale française), que la première brigade française libre du général Kœnig y résista aux attaques des armées motorisées italienne. Le répit ainsi gagné par les Français libres permit aux Britanniques, en mauvaise posture, de se replier et de triompher par la suite à El Alamein. Les soldats africains sont intervenus de façon décisive lors du débarquement en Normandie le 06 juin 1944 pour libérer définitivement la France des hordes barbares et hitlérienne. En guise de « remerciements », la France imposa à ses colonies le nazisme monétaire par la création du Franc des Colonies Françaises d’Afrique (Franc CFA) le 25 décembre 1945 qui continue de plomber les efforts de sursaut vers la libération économique véritable.

Au cours de leur progression en Afrique noire, les officiers français des troupes coloniales (l'infanterie de  marine) commencent à recruter aussi des supplétifs indigènes, en l'occurrence des bataillons de "tirailleurs sénégalais".

Le premier de ces bataillons est constitué le 21 juillet 1857, sous le Second Empire, sur une suggestion du général Louis Faidherbe. Ses hommes sont d'anciens piroguiers du Sénégal ou des esclaves affranchis. Les soldats africains seront ultérieurement enrôlés dans toutes les colonies d'Afrique noire, sur la base du volontariat ou... de force (selon une pratique qui a eu cours aussi dans les pays européens, y compris en Grande-Bretagne pour le recrutement des marins). Ces combattants vont s'acquérir une grande popularité lors des défilés sur les Champs-Élysées.

La IIIe République poursuit avec la création de bataillons de combattants annamites, tonkinois et malgaches ainsi que de chasseurs algériens, de spahis marocains, de goumiers et de méharistes sahariens. La Grande Guerre (1914-1918) Fort de son expérience coloniale, le général Charles Mangin, qui a participé à l'expédition de Fachoda, publie en 1910, peu avant la Grande Guerre, La Force noire. Dans ce livre à succès, il présente l'Empire comme une réserve inépuisable de chair à canon susceptible de compenser la faiblesse de la population métropolitaine en cas de conflit avec l'Allemagne.

Les troupes coloniales ignorent tout des enjeux géopolitiques auxquels elles sont mêlées mais obéissent par fidélité et devoir à l'égard de leurs chefs et officiers. Elles sont renforcées par des recrutements complémentaires dans toutes les colonies, souvent de force, parfois pour des raisons alimentaires. Elles sont d'abord engagées avec parcimonie dans la Grande Guerre car l'état-major n'est pas aussi convaincu que Mangin de leur utilité. Les troupes coloniales, notamment nord-africaines, sont présentes à Verdun mais c'est surtout en 1917, pendant l'offensive du Chemin des Dames, qu'elles seront engagées en masse. Sur 8 millions de soldats mobilisés (dont 1,4 million tués ou disparus), la mobilisation des troupes coloniales aura concerné :

– 175.000 Algériens (dont 35.000 tués ou disparus),

– 40.000 Marocains (dont 12.000 tués ou disparus),

– 80.000 Tunisiens (dont 21.000 tués ou disparus),

– 180.000 Africains noirs (dont 25.000 tués ou disparus),

– 41.000 Malgaches (dont 2.500 tués ou disparus),

– 49.000 Indochinois (dont 1.600 tués ou disparus),

Total : 565.000 (dont 97.100 tués ou disparus)

 

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