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Articles

Les petits télégraphistes du coup d’Etat qui n’existe pas

12 Fév 2020 /Par Maurice Lemoine

Quand un journaliste fait son travail, ça donne cet article de Maurice Lemoine sur le coup d'État en Bolivie. Alors que les éditorialistes serviles de l'idéologie dominante traficotent les faits pour célébrer le renversement de Morales, Lemoine brosse une analyse complète des événements, les contextualise, recoupe et se paie même le luxe salutaire de démonter les arguments d'une gauche qui aurait dû condamner le putsch plutôt que de se prendre les pieds dans son moralisme de salon. À lire et partager. (IGA)
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ans leur malheur, il y a quelques décennies, les Chiliens ont eu la chance (même si on peut la considérer très relative) de ne pas voir leur tragédie défigurée. Au lendemain du 11 septembre 1973 et du renversement du socialiste Salvador Allende par le général Augusto Pinochet, aucun média digne de ce nom n'aurait osé nier qu'il y ait eu un « Coup d'Etat à Santiago ». Autres temps, autre type de « golpe » (dans la mesure du possible moins sanglant), autres « professionnels » de l'information. Le 15 novembre 2019, après que le chef de l'Etat en exercice, arrivé en tête du premier tour de l'élection présidentielle, ait été contraint à abandonner le pouvoir sous la pression de la police et de l'armée, le quotidien Le Monde transformait la victime en responsable et se fendait d'un éditorial singulier : « Bolivie : les erreurs d'Evo Morales ».

Et il ne fut pas le seul. En syntonie parfaite avec ceux de ses confrères qui, sur place – Pagina Siete, El Deber, La Razón, Unitel, Red Uno, Bolivisión, etc. –, ont accompagné et soutenu la défenestration du candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS) en l'accusant de « fraudes » lors des élections du 20 octobre, la « commentocrature » hexagonale a elle aussi exécuté l'ex-chef de l'Etat.

Infaillible, s'exprimant ex catedra du haut de son nombril, l'inévitable « public-privé » Anthony Bellanger (selon les jours sur France Info, France Inter, France Culture ou BFM TV), se gausse, dès le 23 octobre (sur France Inter) du décompte électoral qui, « miraculeusement », a permis au chef de l'Etat en exercice d'être réélu. Deux jours plus tard, relayant Washington, Bruxelles et les capitales latino-américaines les plus inféodées à Donald Trump, France Info titre :

« Evo Morales réélu dès le premier tour, la communauté internationale hausse le ton ». Dans sa revue de presse, Camille Magnard, ce même 25, sur France Culture, s'intéresse comme nous au traitement médiatique de la crise et, après avoir cité sans aucune réserve le Washington Post (Etats-Unis), Los Tiempos et El Deber (Bolivie), La Jornada (Mexique), Deutsche Welle (Allemagne), neutres par définition, s'inquiète de « la couverture très abondante mais pas forcément très impartiale, que fait la chaîne d'Etat vénézuélienne TeleSur de cette présidentielle en Bolivie... Après tout, débusquer des complots impérialistes dirigés depuis Washington, à Caracas, ça fait longtemps que c'est devenu une spécialité. »

Fondu-enchaîné sur Libération... Le 11 novembre, sur son site, le quotidien reprend, brute de décoffrage, une dépêche de l'Agence France Presse (AFP) : « Explosion de joie en Bolivie après la démission d'Evo Morales ». Dans Le Point (20 novembre), Claire Meynial analyse avec une extrême finesse les réussites économiques du gouvernement sortant – « Il y a eu une bulle de consommation, car on a sorti un million de personnes de la pauvreté, mais beaucoup grâce au secteur informel et au narcotrafic » – avant d'affiner sa « pensée » : « L'idéologue du MAS, [le vice-président Álvaro] Garcia Linera, pense en termes d'ennemis et amis, il s'inspire de Carl Schmitt, le théoricien nazi. »

Charlie demeure fidèle à ses vieilles haines rances : directeur de la publication (2004-2009) avant de prendre la tête de France Inter (2009-2014) sous la présidence de Nicolas Sarkozy, Philippe Val n'avait pas de mots assez méprisants pour vilipender « l'Indien à poncho », marionnette de Hugo Chávez et Fidel Castro, qui avait eu le toupet de nationaliser les ressources en gaz de son pays ; tout aussi inspiré, le 29 octobre, le « vert » Fabrice Nicolino bave un venin qui n'a rien de « bio » : « Au moment où ces lignes sont écrites, il est certain que l'Etat bolivien a choisi de truander les résultats du 20 octobre, en donnant brutalement à Morales dix points d'avance sur le ¬deuxième candidat, ce qui prive les électeurs d'un second tour. »

Tandis que sur le site de RFI c'est « l'unité des Boliviens » qui a permis de « libérer » la Bolivie, le quotidien espagnol El País informe ses lecteurs que nombre d'entre eux protestent, lui reprochant de ne pas qualifier la « destitution » d'Evo Morales de « mutinerie » de l'armée, mais qu'il préfère attendre de voir comment tournent les événements [1]. A ce jour, on attend toujours qu'il ait fini d'attendre...

Les putschistes, eux, n'ont pas jugé utile de patienter indéfiniment. Ils ont immédiatement récompensé l'un de ceux qui les ont aidés à justifier la prise du pouvoir par Jeanine Añez, la présidente autoproclamée. Le 7 décembre, à Santa Cruz, le journaliste de CNN Fernando del Rincón a reçu des mains de la pseudo ministre de la communication, Roxana Lizárraga, une plaquette commémorative le remerciant pour sa couverture des vingt-et-un jours de conjuration.

Une honte n'arrivant jamais seule, del Rincón a été fait « citoyen d'honneur » par le gouvernorat de cette même ville de Santa Cruz, cœur de la droite la plus réactionnaire et épicentre de la rébellion.En France, seuls L'Humanité, Le Monde diplomatique, Ruptures, Golias (et peut-être une infime poignée d'autres qui nous pardonneront de ne pas les avoir repérés), auxquels on ajoutera, dans un autre registre, un certain nombre de sites présents sur les réseaux sociaux, sauveront l'honneur en appelant un chat un chat et un coup d'Etat un coup d'Etat.

Puisque c'est hautement nécessaire, on résumera ici (le plus succinctement possible) les chapitres précédents. Guerre de l'eau (2002 ; un mort et des dizaines de blessés), Guerre du gaz (2003 ; 86 morts)... Aux portes d'une guerre civile provoquée par l'ère glaciaire du néolibéralisme, la Bolivie voit se succéder, entre 2001 et 2005, cinq présidents : l'ex-dictateur Hugo Banzer (1971-1978) élu cette fois démocratiquement (1997-2001) ; son dauphin Jorge Quiroga (2001-2002) ; l'ultra-libéral Gonzalo Sánchez de Lozada (2002-2003) auquel succède son vice-président Carlos Mesa (2003-2005) ; Eduardo Rodríguez, qui assumera l'intérim après la chute des deux précédents.

Elu député de sa circonscription en 1997, sous les couleurs du MAS, avec le pourcentage de votes le plus haut du pays (61,8 %), le paysan amérindien et syndicaliste « cocalero » Evo Morales a été expulsé du Congrès en 2002 sur ordre de l'ambassade des Etats-Unis, pour l'empêcher de se présenter à l'élection présidentielle. Malgré une campagne de discrédit infernale sur le thème « coca-cocaïne », il réussit à y participer. Aucun des candidats n'obtenant la majorité, c'est le Congrès qui tranche entre les deux candidats arrivés en tête (Sánchez de Lozada, 22,5 % des votes ; Evo Morales, 20,9 %). Très sensibles aux desiderata de Washington, les parlementaires choisissent Sánchez de Lozada par 84 voix contre 43.

Après le renversement de ce dernier par une révolte populaire, et sa fuite à Miami, « Evo », comme l'appellent familièrement ses partisans, remporte le scrutin présidentiel de 2005 avec 53,7 % des suffrages. En 2009, il portera ce score à 64,1 % et, en 2014, à 61,36 %. A chaque fois, le MAS jouit d'une très large majorité. Conformément à une loi quasi universelle, de tels succès ne doivent rien au hasard. Sur le plan symbolique, le pays où les 36 groupes indigènes – dont les deux principaux, Aymara et Quechua – ont historiquement été marginalisés devient l'Etat plurinational de Bolivie.

L'emblème multicolore des peuples autochtones – la « Wiphala » – flotte aux côtés du drapeau national. Le gouvernement compte désormais des ministres « cholos » [2], indigènes et « k'aras » (blancs en Aymara). La nationalisation des ressources gazières et de gisements miniers vont permettre, grâce aux revenus qu'elle procure, le développement de programmes sociaux (dans les douze mois qui ont suivi la renégociation des contrats pétroliers et gaziers, les ressources fiscales du pays passeront de 680 à 1,6 milliards de dollars). Dans les zones rurales où elle atteignait des niveaux supérieurs à 77,7 % en 2005, la pauvreté se réduit de moitié. L'endettement rendant le pays dépendant de l'aide externe et des institutions financières internationales n'est plus qu'un souvenir lointain.

Tout en considérant qu'il y a encore beaucoup à faire, on pourrait développer largement cette liste des droits nouveaux et des progrès accumulés en profitant de la stabilité politique retrouvée. Cette réussite évidente, pour le plus grand bien du plus grand nombre, laisse parfaitement indifférents, pour ne pas dire violemment hostiles, les secteurs de l'oligarchie traditionnelle, les froids calculs de la société marchande, la tyrannie privée des firmes multinationales et ceux qui, invoquant les raisons les plus diverses, les ont ralliés pour « faire tomber Evo ».

Premier acte de la mécanique infernale : le « fameux » référendum du 21 février 2016. L'article 168 de la Constitution de 2009 ne permet pas à Morales de se présenter pour un troisième mandat que beaucoup, au sein des secteurs populaires, pour les raisons précédemment évoquées, souhaitent ardemment [3]. Pour permettre une modification de cet article et une possible candidature à la réélection, un référendum est organisé ce 21 février.

Tous les sondages d'opinion donnent le « oui » vainqueur. A deux semaines de l'échéance, une manipulation sophistiquée permet, sur la base d'affirmations diffamatoires, qui se révéleront ultérieurement totalement mensongères, de présenter le chef de l'Etat comme un corrompu. Grâce à la caisse de résonnance des médias, ce brouillage de son image atteint l'objectif recherché, en particulier auprès des classes moyennes urbaines [4]. Le « non » l'emporte de peu, avec 51,3 % des voix. La légende noire du « caudillisme d'Evo » s'efforcera par la suite, avec succès, d'occulter ce sabotage d'une consultation électorale grâce à l'utilisation d'une « fake news » – dite également « infox » ou « post-vérité » [5].

Estimant à juste titre que le jeu a été truqué, Morales et le MAS vont tourner la difficulté en utilisant « le droit d'élire et d'être élu » (sans limites de mandats ni de durée) présent dans l'article 23 de la Convention américaine relative aux droits de l'homme (CADH), traité international qui, signé et ratifié par la Bolivie, prévaut sur la Constitution, comme le stipule cette dernière, lorsqu'il comporte des droits supérieurs en matière de droits humains.

Comme le fait traditionnellement la droite vénézuélienne, l'opposition à Morales – et en particulier son rival conservateur de Communauté citoyenne (CC), Carlos Mesa – entonne de longs mois à l'avance le grand air de la fraude. La stratégie atteint son apogée dès le lendemain du premier tour de scrutin du 20 octobre 2019. L'épisode est connu dans ses grandes lignes. Mais des lignes quelque peu tordues...

Le dimanche en question, peu avant 20 heures et d'après 84 % des bulletins dépouillés dans le cadre de la Transmission des résultats électoraux préliminaires (TREP), un comptage rapide et dépourvu de caractère officiel, Morales arrive en tête avec 45,28 % des voix, suivi de Mesa (38,16 %). Un second tour est alors nécessaire – la victoire ne pouvant être attribuée qu'à un candidat atteignant la majorité de 50 % des suffrages ou 40 % avec plus de 10 points d'écart sur le second.

Le lendemain, après arrêt du processus de dépouillement pendant de longues heures, ce qu'avait prévu et annoncé le Tribunal suprême électoral (TSE) – mais dont il s'expliquera ultérieurement très confusément –, le chef de l'Etat dispose des 10 points de différence requis pour l'emporter immédiatement. Rien d'anormal : comme on l'a constaté lors des élections précédentes, les zones rurales, indiennes et paysannes, très majoritairement favorables à « Evo », mais dont les résultats arrivent en dernier du fait des difficultés de communication, font basculer ce qui n'était qu'une estimation provisoire. D'après les autorités légitimes, Morales gagne la présidentielle au premier tour.

« Changement inexplicable de tendance » ! Mesa déclenche les hostilités et, comme il l'avait annoncé, refuse d'accepter le résultat. Résultat que, en réalité, on ignore encore, puisque le décompte « officiel » du TSE, le seul qui fasse foi, n'est en rien terminé (il ne le sera que le 24 octobre en fin d'après midi, octroyant 47,08 % des suffrages à Morales et 35,51 % à Mesa). Egalement trop impatiente pour attendre l'échéance légale, l'Organisation des Etats américains (OEA), que dirige un virtuel employé du Département d'Etat américain, l'uruguayen Luis Almagro, questionne immédiatement la transparence du processus. Les Etats-Unis font chorus et, fidèle à elle-même, l'Union européenne (UE) suit. De concert avec Mesa, tout ce beau monde réclame un second tour – que rien, à ce moment, ne permet de justifier ou réfuter.

Commencées dès le soir de l'élection, les manifestations de l'opposition s'intensifient sous l'impulsion d'un très hétéroclite Comité national de défense de la démocratie (CONADE) et des tristement célèbres Comités civiques (dont nous reparlerons plus avant). Puis tournent à la violence et au blocage des zones urbaines pendant plusieurs jours à La Paz, Potosí, Chuquisaca, Cochabamba, Oruro, Tarija, Trinidad et Santa Cruz. Réduisant en fumée urnes, bulletins de votes et procès verbaux, quatre des neuf tribunaux électoraux départementaux sont pris d'assaut et incendiés.

Soumis à une forte pression, mais sûr de son bon droit, Evo Morales accepte que, à partir du 31 octobre, un audit intégral des élections – qu'il souhaite « technique et juridique, pas politique » – soit effectué par l'OEA. Laquelle produira un rapport... « contraignant », qu'il promet de respecter. Un certain nombre de connaisseurs de l'Amérique latine s'alarment immédiatement. Rien en Histoire n'est totalement nouveau. Très fortement influencée par Washington – qui la finance à 60 % –, l'OEA a trafiqué en 2011 le résultat de l'élection présidentielle en Haïti ; a entériné la fraude au Honduras en 2013 et surtout 2018, au profit du néolibéral et post-putschiste Juan Orlando Hernández.

Almagro mène une campagne frénétique contre le Venezuela, le Nicaragua et Cuba. Violant ouvertement les statuts de l'Organisation, il y a accordé un siège au représentant du président imaginaire vénézuélien Juan Guaido. Le 30 octobre, à Quito, lors de l'inauguration de la 7e Réunion des ministres de sécurité publique des Amériques, il va féliciter le président équatorien Lenín Moreno pour la manière dont il a réprimé le mouvement social qui, du 3 au 13 octobre, a embrasé son pays.

Un tel individu laisserait Evo Morales l'emporter ? Difficile à envisager. En parfait porte-parole des seuls 12 pays (sur 33) qui l'appuient au sein de l'organisation continentale – Argentine (encore présidée par Mauricio Macri), Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Salvador, Etats-Unis, Guatemala, Honduras, Paraguay, Pérou (plus le « Venezuela virtuel » de Guaido) –, Almagro ne s'émeut effectivement pas des déclarations menaçantes de Luis Fernando Camacho, dirigeant fascisant du Comité civique de Santa Cruz, qui a donné 48 heures à Evo Morales pour quitter la Casa Grande del Pueblo, la tour moderne et centrale où se trouve, à La Paz, le bureau du chef de l'Etat.

L'OEA a annoncé qu'elle remettra un rapport préliminaire de ses experts électoraux le mercredi 13 novembre. Alimentant en oxygène les embrasements de la rue, les actes racistes et les exactions, elle le remet par surprise le matin du 10, trois jours avant la date prévue. La veille, le général Williams Kaliman, commandant en chef des Forces armées, avait donné des gages aux manifestants de l'opposition en déclarant : « Nous n'affronterons jamais le peuple. » Une assurance tout risque pour les émeutiers, dans la mesure où les polices de Sucre (sud-est), Santa Cruz (est) et Cochabamba (centre) venaient de se mutiner.

Dans la grande tradition putschiste, la prise illégitime du pouvoir implique un étroit contrôle de l'information. A La Paz, des groupes de choc occupent les sièges de deux médias publics, Bolivia TV et Radio Patria Nueva, contraignant leurs journalistes et employés à quitter les lieux sous les insultes et les horions. Avant le 9 novembre, Canal 7 et Canal AbyaYala, seront également réduits au silence, Radio Kaw-sachum et Radio Soberanía, médias communautaires des six Fédérations de « cocaleros » de Cochabamba, verront leurs locaux saccagés.

Pain béni pour alimenter les tensions : commentant le rapport qu'il vient de rendre public, Almagro demande à hauts cris l'annulation des élections du 20 octobre en raison de « sérieuses irrégularités ». Tout un chacun peut en déduire qu'elles ont été truquées. Sauf, bien entendu, à lire le rapport en question (ce que vont faire, à n'en pas douter, tous les bons journalistes, universitaires et politologues spécialisés « latinos » !). Treize pages, pas une de plus. Très majoritairement consacrées... au TREP (c'est-à-dire aux résultats dépourvus de valeur légale) ; ne dédiant qu'un misérable demi-feuillet à ces derniers. Et dont la conclusion fait ouvrir de grands yeux à ceux qui l'ont lue (au bout du compte, remarquablement peu nombreux).

« En tenant compte des projections statistiques, il est possible [c'est nous qui soulignons] que le candidat Morales soit arrivé premier et le candidat Mesa second. (...) Néanmoins, il est statistiquement improbable que Morales ait obtenu les 10 % de différence pour éviter un second tour. »

Une fois vérifié et admis que nulle part le document ne mentionne une quelconque « fraude massive », et quand bien même on tournerait la formulation de la conclusion dans tous les sens, un constat s'impose : le président en exercice a remporté le premier tour ; dans le pire des cas, un second tour est nécessaire; rien ne justifie une annulation.

Ligoté par la promesse imprudente qu'il a fait – respecter les conclusions de l'audit de l'OEA –, Evo Morales tient parole. Ce dimanche 10 novembre, dans un souci d'apaisement, il appelle à de nouvelles élections organisées par un TSE renouvelé. Il propose un dialogue, tend la main à ses adversaires. « Je n'ai rien à négocier avec Evo Morales et avec son gouvernement », répond sèchement Mesa.

En phase avec l'extrême droite, ce pseudo « centriste » (comme le qualifient les médias) réclame la démission immédiate du président légitime et son exclusion (ainsi que celle du vice-président García Linera) d'un futur scrutin. Dans le même temps, il appelle la « société civile » à poursuivre les manifestations, « dans le cadre de la paix et de la non-violence » – paix et non-violence qui plongent le pays, livré à lui-même, sans forces de l'ordre susceptibles de s'interposer, dans un dangereux chaos.

Ce qui amène le pouvoir à dénoncer la « préparation d'un coup d'Etat ». Provoquant en retour la furie d'Almagro : « En Bolivie, il y a eu un coup d'Etat le 20 octobre, quand Evo Morales a commis une fraude électorale [6]. » Sans avoir, jusque-là, produit aucune preuve décisive de la fraude en question. Très suggestives, mais totalement dépourvues de rigueur, les approximations d'Almagro vont rapidement être démontées. Le 11 novembre, après analyse du fameux rapport préliminaire, le Centre de recherche économique et politique (CEPR), basé à Washington, dément les dires de l'OEA, dénonce une observation ni « impartiale » ni « professionnelle », et mentionne qu'aucun point du rapport ne présente explicitement les « irrégularités » auxquelles il fait allusion [7].

Tout aussi critique, le professeur de l'Université du Michigan Walter Mebane, expert international en systèmes électoraux et en détection de fraudes, estime que même en éliminant les irrégularités dénoncées par l'OEA, « le MAS a une marge de plus de 10 % sur Communauté citoyenne [8] ». Pour sa part, le Centre stratégique latino-américain de géopolitique (CELAG) demande à l'organisme multilatéral d'éclairer certains points particulièrement obscurs de sa méthodologie.

Lorsque, le 4 décembre, après... quarante-quatre jours d'un retard inexpliqué et la consommation du coup d'Etat, l'OEA publiera son rapport final, le CELAG reviendra à la charge. Ce document, affirme le « think tank », ne cherche qu'à confirmer et affermir la version préliminaire, sans rajouter d'arguments incontestables et en s'appuyant toujours quasi exclusivement sur le TREP, pas plus légal à ce moment qu'il ne l'était au lendemain du scrutin [9].

Il est vrai qu'un audit complet des résultats officiels s'avère problématique, les « fous-furieux » de l'opposition ayant pris soin, on s'en souvient, d'incendier les sièges départementaux des TSE de Sucre, Tarija, Cobija et Potosí, brûlant par la même occasion les procès-verbaux qui s'y trouvaient stockés après dépouillement et transmission.

En tout état de cause, la conclusion du document du « Ministère des colonies de Washington » (l'OEA !) a de quoi laisser pantois : s'il évoque une « manipulation dolosive [10] » et des « irrégularités graves », le mot « fraude » n'y figure pas. En revanche, on peut lire :

« Les manipulations et irrégularités signalées ne permettent aucune certitude quant à la marge de la victoire du candidat Morales sur le candidat Mesa. » C'est écrit noir sur blanc ! « Evo » avait remporté le premier tour. Et même l'élection tout court, affirment un certain nombre de contre experts, pas moins crédibles que le mercenaire de Trump, Luis Almagro. Le rapport des experts électoraux de l'Union européenne – « Bolivia 2019. Informe final » – n'en réussit pas moins la même performance que celui de l'OEA : 64 pages emplies de « blabla » parfois inepte (comme l'évocation des « "cabildos" [assemblées citoyennes] de Santa Cruz » réunissant « entre 350 000 et 1 500 000 personnes, selon les estimations » (la ville compte 2 440 000 habitants !) – évoquent de nombreuses « erreurs » ou « irrégularités », mais nulle part ne remettent explicitement en cause le résultat. On ne peut en aucun cas conclure de tout ce qui précède « c'est du passé, n'en parlons plus ». Car entre le début et la fin du démontage de l'imposture, un crime a été commis.

C'est dès le 22 octobre que, fer de lance de l'agitation, le Comité civique pro-Santa Cruz a annoncé la paralysie du pays. Depuis toujours, cette ligue qui regroupe les intérêts des élites réactionnaires de la ville la plus peuplée et la plus prospère de Bolivie manifeste un radicalisme qui ne laisse place ni à la nuance ni à la contradiction.

Elle a pour bras armé l'Union des jeunes cruceñiste (UJC), fondée en 1957 par Carlos Valverde Barbery, dirigeant de la Phalange socialiste bolivienne (née en 1937), dont les militants, admirateurs du « caudillo » espagnol Francisco Franco, ne dédaignaient pas faire le salut fasciste, bras tendu. Valverde Barbery deviendra ministre de la santé du dictateur Hugo Banzer.

Lequel s'est emparé du pouvoir, le 21 août 1971, grâce à l'appui déterminant des dictatures argentine et brésilienne, des Etats-Unis et du... Comité civique pro-Santa Cruz. C'est également ce comité familier des propos racistes anti « Indios de mierda », qui, avec comme leader le richissime boliviano-croate Branko Marinkovic, a mené en septembre 2008 la première tentative de renversement d'Evo Morales.

Une sédition mise en échec par le mouvement populaire et grâce à l'intervention énergique de l'Union des nations sud-américaines (UNASUR). Récemment créée et présidée alors par la présidente chilienne Michelle Bachelet, celle-ci neutralisa et les putschistes et l'interventionnisme clairement affiché des Etats-Unis. A 23 ans, en 2002, Luis Fernando Camacho a été le plus jeune vice-président de l'UJC. Deuxième (2015) puis premier (2017) vice-président du Comité civique, ce riche catholique ultra de 40 ans, proche des milieux évangéliques pentecôtistes, en devient président en février 2019.

Totalement inconnu alors, en dehors du cercle théoriquement fermé de l'extrême droite cruceñiste et des « Panama Papers » par lesquels il s'est fait épingler [11], ce patron millionnaire n'en est pas moins reçu en mai au Brésil par Ernesto Araujo, ministre des affaires étrangères de Jair Bolsonaro, en Colombie par Iván Duque (président) et Andrés Pastrana (ex-président), ainsi que, en août, par Gustavo Tarre, ambassadeur fantoche à l'OEA de l'auto-proclamé vénézuélien Guaido. Vitaminé à bloc par l'aval de ce gratin réactionnaire, l'anonyme Camacho va émerger à la lumière lors de la « crise post-électorale » en tant que leader de la sédition.

Sous la fausse bannière d'une « révolte populaire », ses groupes de choc, qu'on rejoint les Comités civiques des autres grandes villes – Potosí, Tarija, Cochabamba, La Paz, Chuquisaca –, sèment la terreur, pourchassent les militants du MAS, brûlent leurs locaux. Plus « propre sur lui », le CONADE, que dirige Waldo Albarracín, recteur de l'Université majeure de San Andrés (UMSA), la principale université publique de Bolivie, puise dans la classe moyenne ses bataillons de manifestants.

Ancien président de l'Assemblée permanente des droits humains en Bolivie (APDHB) de 1992 à 2003 et Ombudsman de 2004 à 2010, Albarracín inspire le plus grand respect : en août 2018, n'a-t-il pas comparé Evo Morales à « un âne qui parle avec ses oreilles [12] » ? Sous sa direction, en 2017, l'UMSA a rompu avec le Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO), organisation respectée, affiliée à l'UNESCO et regroupant 616 centres universitaires, estimant qu'elle regardait avec trop de sympathie le modèle politique « arbitraire » imposé à la Bolivie.

Dès le 1er novembre, via Twitter, le « macho Camacho » donne quarante-huit heures à Evo Morales pour démissionner. Sans aucune retenue, il a déjà affirmé que, comme le faisait (le narcotrafiquant colombien) Pablo Escobar, il conviendrait d'établir des listes noires (de personnes à éliminer). A Santa Cruz, des nervis de l'UJC assiègent et bloquent les domiciles de dirigeants du MAS – Adriana Salvatierra (présidente du Sénat), Carlos Romero (ministre), Mario Cronenbold (maire de Warnes), Hugo Siles (ex-ministre). A Sucre (la capitale officielle), les émeutiers occupent le Tribunal départemental de justice, le Tribunal constitutionnel plurinational, la direction départementale de l'Education, le Tribunal agro-écologique, le ministère public, le Tribunal suprême de justice, le Service des impôts...

Trois semaines de troubles, trois morts, plus de 400 blessés... C'est à partir du 8 novembre que la police fait basculer la situation en se mutinant, d'abord à Cochabamba, puis à Trinidad (Beni), Cobija (Pando) et La Paz (ou même l'Unité des opérations de police tactique [UTOP], chargée de faire respecter l'ordre place Murillo, à proximité du palais présidentiel, disparaît).

Refusant de protéger les institutions, les policiers abandonnent partout la rue aux émeutiers. Ils avaient procédé de même en 2008. Deux jours plus tard, avec son rapport, l'OEA poignarde la démocratie dans le dos. Les Forces armées, le 10, portent le coup de grâce. Quelques jours auparavant, le chef de l'Etat avait manifesté l' « absolue confiance » qu'il avait en elles et en leur chef, le général Williams Kaliman Romero, nommé un an auparavant.

Cent quatre-vingts coups d'Etat (environ) depuis l'indépendance en 1825 : l'armée bolivienne possède une solide tradition d'ingérence dans les affaires politiques de la nation. Le sachant, Evo Morales a tenté dès son arrivée au pouvoir de l'associer à son projet. Avec des fortunes diverses. En 2008, alors que les mêmes forces obscures qu'aujourd'hui étaient à la manœuvre pour le renverser, pas plus les militaires que la police, malgré ses demandes, n'étaient intervenus pour défendre l'Etat de droit. Ils avaient déjà abandonné les bâtiments publics qu'ils étaient censés protéger aux hordes qui les mettaient à sac et les détruisaient [13].

Il convient de rappeler que cinq membres du haut commandement ayant mené la féroce répression de 2003, sous Gonzalo Sánchez de Lozada, ont été condamnés en août 2011 à de lourdes peines allant de dix à quinze ans et six mois de prison (tandis que l'ex-président, lui, se dore, les doigts de pieds en éventail, à Miami). Un châtiment guère apprécié, c'est peu de le dire, au sein de l'institution. Et qui a laissé des traces. Toutefois, pour en revenir à 2008, l'armée n'avait pas non plus basculé en faveur des putschistes.

La droite était allée trop loin en révélant ouvertement les tendances séparatistes de Santa Cruz et de Tarija. Les généraux se sentent plutôt et traditionnellement en phase avec les forces conservatrices, mais pas à ce prix-là. Par ailleurs, avec en piliers les poids lourds Hugo Chávez, Rafael Correa, Luiz Inácio « Lula » da Silva, Cristina Kirchner, l'UNASUR laissait peu d'espace à un gouvernement putschiste pour prospérer.

Pour s'assurer le soutien des casernes, Evo Morales n'a pas ménagé ses efforts. En équipant l'armée et en augmentant considérablement son budget – à tel point que sa gauche lui reprochait ces dépenses trop importantes en regard de celles consacrées à l'éducation et à la santé. Avec la nomination du général Kaliman à la tête de l'institution, il semblait néanmoins avoir réussi son pari. En se déclarant « soldat du processus de changement », en affirmant le 7 août 2019 que les Forces armées mourraient au nom de l' « anticolonialisme », ce dernier apparaissait comme l'un des officiers supérieurs les plus loyaux, allant jusqu'à appeler Evo Morales « hermano présidente » (« frère président »).

On l'apprendra après la réussite du « golpe », de la bouche même de l'intéressé, Camacho avait secrètement établi des contacts avec des policiers et certains militaires de haut rang, par l'intermédiaire de son très riche père et de Fernando López (futur ministre de l'intérieur du gouvernement de facto), pour qu'ils n'interviennent pas contre la violence insurrectionnelle, puis pour qu'ils l'appuient dans le renversement du président. Dès lors, de même qu'elle l'a été sur le chef de la police, la pression est terrible sur celui de l'armée.

Allié à Camacho (« le dur »), le recteur de l'UMSA et dirigeant de la CONADE Waldo Albarracin (« le gentil défenseur des droits de l'homme ») fait le job :

« Je crois que Monsieur Kaliman et le commandant de la police doivent décider s'ils sont avec la démocratie ou s'ils sont toujours loyaux à Morales ; il est très symptomatique qu'ils assument une attitude si passive devant ces faits, pratiquement de terrorisme, que commettent les partisans du gouvernement. » A l'en croire, les militaires entraînent les fonctionnaires, leur fournissent des armes et des explosifs destinés à réprimer la très respectable « société civile » (adorée des médias nationaux et internationaux). Au sein de la police, les colonels de la « promotion 88 » se sont retournés contre le général Vladimir Calderón, encore légaliste, contrairement à ce qui a été affirmé, en lui demandant sa démission.

« Général Calderón, pour une institution digne, prenez les bonnes décisions ; si vous ne voulez pas appuyer la société, laissez la troupe appuyer son peuple », lui ont écrit les factieux le 6 novembre, deux jours avant de se mutiner et d'obliger les commandants départementaux de Cochabamba (Raúl Grandy) et de Santa Cruz (Igor Echegaray) à démissionner [14].

Encore aussi inconnue que ne l'était Camacho quelques temps auparavant, la sénatrice Jeanine Añez, angoissée par le temps que met Calderón à encourager et amplifier la mutinerie, le menace ouvertement de prison. Une même situation traverse les Forces armées. Comme Kaliman lui-même – « Cours de Commandement et d'Etat-major » en 2003 –, de nombreux officiers supérieurs sont passés par l'Ecole des Amériques.

Au Panamá jadis, depuis 1984 à Fort Benning (Géorgie) sous le nom de Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHISC), l'institution, sous l'égide d'instructeurs de l'US Army, forme des militaires latino-américains afin de promouvoir les valeurs démocratiques « made in USA ». Ce compagnonnage idéologique marque les élèves de son empreinte – sans remonter aux années 1970, on l'a vu en 2002 lorsqu'une faction des officiers supérieurs s'est retournée contre Chávez ou, au Honduras en 2009, lors du renversement de Manuel Zelaya.

Que n'avoir œuvré à inverser la tendance ? Plus facile à dire, côté théoriciens, qu'à faire, côté acteur du terrain. En août 2006, Evo Morales n'a-t-il pas inauguré à Warnes (département de Santa Cruz) l'Ecole anti-impérialiste des Forces armées au sein de laquelle les militaires devaient suivre un enseignement en rupture avec l'ancienne doxa ? En novembre 2018, elle avait déjà formé 167 sergents, 987 lieutenants et 200 officiers supérieurs (appartenant aux plus jeunes générations). Chez les anciens, une telle innovation ne faisait pas l'unanimité, pas plus que les hommages répétés du chef de l'Etat à l'ancien ennemi « subversif », Ernesto Che Guevara...

Alors que la situation dégénère, les forces populaires se mobilisent, disputent la rue aux opposants. Kaliman est sans doute fidèle, mais n'a rien d'un héros. Ses officiers d'état-major le pressent de plus en plus vigoureusement. Le 10 novembre, entouré de (ou surveillé par) ses généraux, il se prononce publiquement : « Nous suggérons au chef de l'Etat de renoncer à son mandat présidentiel. »

Contrairement à une « fake news » qui a largement circulé à gauche, Kaliman n'est pas parti ensuite aux Etats-Unis avec un million de dollars, prix de sa « trahison ». Il sera au contraire poursuivi en justice par la dictature qui s'installe pour ne pas avoir fait sortir la troupe contre les partisans d'Evo Morales, qui contre-manifestaient. Mais, en tout état de cause, ce 10 novembre, les officiers factieux, complices de Camacho, ont gagné. Quelque 37 ans après le retour des généraux dans leurs casernes (10 octobre 1982), l'armée vient de faire tomber le chef de l'Etat.

A ce moment, il est bien inutile à Morales de savoir s'il aurait dû ou non voir plus clair dans le jeu des militaires. Car le fascisme en action montre son visage hideux. La propre fille du président subit des menaces physiques, son frère a été déshabillé et flagellé en public dans la rue. Autour de lui, les démissions forcées se multiplient.

Celle du président de l'Assemblée législative Victor Borda, dont le frère a été pris en otage et dont la maison a été incendiée ; celles des gouverneurs de Potosí et de Chuquisaca ou du ministre des mines, César Navarro, dont le frère est également séquestré par des émeutiers à Potosí ; celle de la ministre de la culture Wilma Alanoca, tourmentée, intimidée, harcelée ; celles de leur homologue des sports Tito Montaño et de la vice-ministre des Affaires étrangères María del Carmen Almendras, dont les familles sont prises pour cibles ; celle de la présidente du Sénat, Adriana Salvatierra, assiégée à Santa Cruz tandis que des inconnus pillent le domicile et emportent tous les documents du ministre de la présidence Juan Ramón Quintana.

Dans les rues de La Paz, Camacho se pavane, escorté par des éléments de la police mutinée. Face à ces bombes de haine qui explosent autour d'eux, Morales et son vice-président García Linera ne sont plus en sécurité (et, pour qui en douterait, l'avenir le confirmera). Le pays se trouve au bord de l'affrontement généralisé. Comme Chávez se laissant emprisonner le 11 avril 2002 au soir par les généraux félons, le but principal du chef de l'Etat est désormais d'éviter un bain de sang.

« Je démissionne pour que Mesa et Camacho ne continuent pas à persécuter, kidnapper et maltraiter mes ministres, les dirigeants syndicaux et leurs familles, et pour qu'ils cessent de porter préjudices aux marchands, syndicats, professionnels indépendants et transporteurs qui ont le droit de travailler », annonce-t-il, le 10 novembre, à ses compatriotes.

Rappelant ses responsabilités en tant que « président indigène et président de tous les Boliviens », il ajoute :

« J'ai l'obligation de rechercher la paix et cela me fait très mal que nous nous affrontions entre Boliviens.»

 Le 28 juin 2009, au Honduras, le président renversé Manuel Zelaya avait été mis de force dans un avion par un commando militaire et, après une escale par la base US de Palmerola (qui ne l'avait pas vu passer !), expédié de force au Costa Rica. Onze ans plus tard, en Bolivie, c'est pour échapper au pire – ils seront bientôt accusés de « sédition et terrorisme » – que, après un passage par le Chapare, zone « bastion » du chef de l'Etat, celui-ci et son vice-président montent dans l'appareil qui va les emmener à Mexico.

De ce voyage mouvementé, on retiendra l'escale technique au Paraguay, autorisée par le président de droite Mario Abdo afin de préserver de bonnes relations avec son homologue argentin de centre gauche Alberto Fernández, pas encore au pouvoir mais récemment élu. On retiendra également le comportement très peu coopératif des autorités péruviennes et surtout l'attitude obscène de Lenín Moreno, le « Luis Almagro équatorien », qui interdit le survol du territoire de son pays à l'avion du chef d'Etat renversé.

Violence à caractère fascisant, mutinerie de la police, intervention de l'armée, exil politique forcé... Qu'eut-il fallu de plus pour que la sphère médiatique utilise l'expression « coup d'Etat » ? Qu'Evo Morales finisse comme son prédécesseur Gualberto Villaroel, assassiné puis pendu à un lampadaire de la place Murillo, à La Paz, le 21 juillet 1946, au terme d'un soulèvement discrètement manipulé par les Etats-Unis ? Qu'il se suicide, comme Salvador Allende ? Qu'il aille moisir en prison, comme son ami « Lula » ?

Il se trouve encore des tartuffes pour affirmer que les militaires, en se contentant de « suggérer » au président de démissionner, ne l'ont ni « obligé » ni « renversé ». Si la situation n'était aussi préoccupante, on répondrait avec humour par cette réplique de Michel Audiard : « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent. » Dans ce genre de situation, le rapport de forces n'est guère favorable aux civils désarmés, fussent-il à la tête de l'Etat. On a également prétendu l'armée attentive à éviter toute répression. Cette vue sommaire a volé en éclats.

Le 11 novembre, alors que Morales venait de démissionner, le général Kaliman apparaissait à la télévision entouré des généraux de son état-major. D'après le quotidien El Deber, bien informé car proche des putschistes, ceux-ci venaient de le menacer de l'incarcérer s'il n'ordonnait pas à la troupe de sortir des casernes pour réprimer les partisans ruraux et péri-urbains du chef de l'Etat, qui tentaient d'entrer dans les villes pour manifester. En représailles à la mutinerie, plusieurs postes de police avaient été incendiés et les forces « de l'ordre » réclamaient à grands cris l'aide de l'armée. Au sein de laquelle, toujours d'après El Deber, des colonels menaçaient de se soulever, d'arrêter les généraux et de s'emparer du commandement si ces derniers ne sortaient pas de leur « passivité ».

Le 11 à 21 heures, Kaliman se soumet donc aux factieux et annonce en conférence de presse :

« Les Forces armées vont mener des opérations conjointes avec la police pour éviter du sang et des deuils à la famille bolivienne, en employant la force, de manière proportionnelle, contre les actes des groupes de vandales qui causent la terreur dans la population et en rappelant que jamais les Forces armées n'ouvriront le feu contre cette dernière. »

Cette « non-intervention » de l'armée dans le « non coup d'Etat » va faire en quelques jours 34 morts et 715 blessés ; elle se poursuivre ultérieurement par la militarisation du pays et la chasse aux partisans du chef de l'Etat (dont le mandat ne se termine que le 22 janvier 2020). En cas d'empêchement du président, stipule la Constitution bolivienne, l'intérim doit être assuré, dans l'ordre de succession, par le vice-président (Alvaro García Linera), puis le président du Sénat (Adriana Salvatierra) et enfin par celui de la Chambre des députés (Victor Borda). Tous, militants du MAS, ont démissionné, soumis à différentes formes de coercition. Certes non démissionnaire, la première vice-présidente du Sénat, Susana Rivero, a trouvé refuge dans l'ambassade du Mexique, en compagnie de Salvatierra.

Apparaît « la Dame Blanche », Jeanine Áñez, deuxième vice-présidente du Sénat. Avocate de formation, ex-présentatrice de télévision, Áñez représente la droite du département des plaines orientales du Beni. Son parti, l'Unité démocratique (UD), a obtenu 4,5 % des voix lors des législatives (elles aussi annulées) d'octobre dernier. Un score aussi impressionnant suffit à l'évidence pour se déclarer présidente par intérim !
Áñez le fait en présence des seuls députés de sa famille politique, et donc sans quorum, lors d'une séance à laquelle les élus du MAS, majoritaires aux deux tiers, ne sont pas présents. Et alors que la « démission » d'Evo Morales, qui doit être acceptée ou refusée par l'Assemblée législative plurinationale (article 170 de la Constitution), n'a pas été examinée. Pas plus d'ailleurs que n'a été validée celle, exprimée oralement, de la présidente légitime du Sénat, Adriana Salvatierra.

Le 12 novembre au soir, Áñez n'en prend pas moins « ses fonctions » dans le Palais Quemado, l'ancien siège de la présidence, en brandissant une Bible et en clamant « Dieu a permis que la Bible entre à nouveau au Palacio. (...) Notre force est Dieu, notre pouvoir est Dieu ». Un général lui remet l'écharpe présidentielle. Après la marionnette Juan Guaido au Venezuela, l'Amérique latine compte un(e) second(e) président(e) autoproclamé(e).

Ce grand pas en avant pour l'Etat de droit est immédiatement salué par Donald Trump : «  Ces évènements envoient un signal fort aux régimes illégitimes du Venezuela et du Nicaragua, que la démocratie et la volonté du peuple triompheront toujours  » (un seul des candidats démocrates à la prochaine élection présidentielle, Bernie Sanders, condamnera « ce qui apparaît comme un coup d'Etat en Bolivie »). Une heure après Trump, le brésilien Bolsonaro reconnaît les nouvelles autorités. Depuis Washington, l'exécutant des basses œuvres, Luis Almagro, persiste et signe au nom de l'OEA (malgré les protestations du Mexique et de l'Uruguay) :

« L'armée devait agir conformément à sa mission. A l'heure actuelle, personne n'a outrepassé ce pouvoir. » La droite et l'extrême droite continentales jubilent – plus qu'ailleurs au Venezuela et au Nicaragua, où, malgré tous leurs efforts, elles n'ont pas réussi à faire subir le même sort à Nicolás Maduro et Daniel Ortega.

Au Parlement européen, les groupes des conservateurs, des libéraux et des écologistes s'opposent à une motion visant à qualifier les événements qui secouent la Bolivie de coup d'Etat (234 voix contre, 41 pour, 8 abstentions). La Haute-représentante de l'Union pour la politique étrangère, Federica Mogherini, jargonne en session plénière :

« L'UE soutient une solution institutionnelle qui permette qu'il existe un gouvernement intérimaire qui prépare de nouvelles élections et évite un vide de pouvoir qui aurait des conséquences pour tout le pays. »

 A Paris, dès le 12 novembre, à l'Assemblée nationale, la secrétaire d'Etat aux affaires européennes Amélie de Montchalin se défausse hypocritement : « L'Union européenne avait [également] appelé le gouvernement [de Morales] à accepter un second tour. Cette recommandation n'a pas été suivie et nous le regrettons » (sans se croire obligée de préciser qui a empêché cette solution). Le 3 décembre, alors que la répression s'est déchaînée contre les manifestants pro-Morales, la même osera :

« Nous avons une démarche qui est de respecter la Constitution bolivienne et de prendre acte des décisions qui sont prises dans ce cadre, et ainsi de considérer que Jeannine Añez a été désignée présidente par intérim en Bolivie. »

Entretemps, le corps diplomatique et les représentants d'organismes internationaux sont venus présenter (22 novembre) leur salut protocolaire à la fausse blonde qui a remplacé Evo et ses tenues brodées de tissus autochtones. En tant que doyen, le nonce apostolique Ángelo Accatino a lu un message ratifiant « la bonne relation qui existe entre la Bolivie et la communauté internationale ». Autour de lui, outre les amis latinos de Washington (représenté par un simple chargé d'affaires, l'ambassadeur ayant été expulsé en 2008), se pressaient, entre autres, les diplomates du Japon, de Turquie, de Russie (bien que Moscou ait dénoncé un coup d'Etat !), de Suède, de l'Union européenne, de Grande-Bretagne, d'Italie et bien entendu de la France « macronisée ».

En pleine tourmente mortifère, le 23 octobre, la Conférence épiscopale, l'ONU et l'UE se réuniront avec les autorités de facto et des représentants du MAS en tant que médiateurs cherchant des solutions pour obtenir « la pacification du pays ».

« Pacification »... Bien qu'employé par tous, y compris les « masistes », le terme mérite un temps d'arrêt: il appartient au vocabulaire militaire et colonial, quand, après la conquête d'un territoire, ou la déclaration de cette conquête, il s'agit de neutraliser les rébellions susceptibles de remettre en cause l'ordre du conquérant. A ce stade de la forfaiture, une question se pose.

Les anciens présidents brésiliens Dilma Rousseff et Luis Inácio da Silva, le chef de l'Etat argentin Alberto Fernández et celle qui l'a précédé Cristina Fernández de Kirchner, ainsi que les gouvernements d'Andrés Manuel López Obrador au Mexique et de Tabaré Vásquez en Uruguay ont dénoncé le coup d'Etat (outre, bien sûr, Cuba, le Venezuela et le Nicaragua)... Comment se fait-il que celui-ci passe comme une lettre à la poste, en particulier au sein de larges secteurs de la gauche et de l'extrême gauche européennes, manifestement peu enclines à se mobiliser vigoureusement pour afficher leur solidarité avec les autorités légitimes de Bolivie ?

Répondre à cette question est aussi délicat que jongler avec des œufs. Mais touche à un phénomène déjà largement constaté s'agissant (entre autres) des crises vénézuélienne, nicaraguayenne (et à un degré moindre équatorienne). On nous permettra donc de ne pas l'éluder. Très schématiquement, il a été admis depuis Karl Marx que les classes sociales – la bourgeoisie et le prolétariat – s'opposent fortement en raison de l'exploitation de la seconde par la première.

Cette situation binaire tend à se complexifier parce qu'un fait essentiel s'est produit. Sous le coup des évolutions tant idéologiques que technologiques, une troisième classe, bien que déjà existante et fluctuant au gré des circonstances, s'est désormais « cristallisée » à côté des élites hors-sol mondialisées: la moyenne bourgeoisie, parfois plus ou moins « de gauche », dotée d´un capital culturel élevé, elle aussi « transnationalisée ».

Au Sud, le « sentiment d'appartenance » la rend plus proche de ses homologues des pays dits développés – et, pour les intellectuels, des universités et organisations non gouvernementales (ONG) susceptibles de les coopter – que des défavorisés de son propre pays. Au Nord, et en particulier chez les progressistes qui rêvent d'enfermer la réalité dans des formules aussi propres que socialement et professionnellement confortables, la sensibilité porte vers cet « autre » si ressemblant.

Evo Morales et le MAS peuvent bien tomber ! Entre ceux qui risquent de manger moins (les populations les plus humbles) et ceux qui veulent tout dévorer (les possédants), cette faction de la classe moyenne, quoi qu'il arrive, là-bas et ici, continuera à s'alimenter normalement. Ce qui permet à certaines de ses factions de détester, critiquer, vilipender et même combattre (plutôt verbalement) le capitalisme, tout en poignardant dans le dos les gauches de pouvoir par définition imparfaites.

En se préoccupant non de ce qui est, et des difficultés objectives auxquelles se heurte un processus de changement, mais de ce qui devrait être dans un monde idéalisé. Le tout au nom, parfois, de causes légitimes – la défense des droits humains, la protection de l'environnement, le féminisme –, simplifiées à l'extrême et instrumentalisées. D'où un discours qui, recyclant certains des arguments des néolibéraux pur jus, et de ce fait les validant (tout en prétendant les affronter), dit à peu près ceci :

« La droite et l'extrême-droite se sont engouffrées sur le boulevard ouvert par la gestion caudilliste du pouvoir par Morales » – lequel, par ailleurs, n'a pas mis fin au « modèle de développement extractiviste », trahissant la « Pachamama » (la Terre Mère révérée par les Indiens)et détruisant « notre » environnement.

Bienvenue dans la Maison du Seigneur ! On commencera l'analyse du cocktail infernal qui grave dans l'esprit du public une image peu défendable du président renversé – qui devient péjorativement le « président déchu » – par un acteur qu'on ne qualifiera pas de « progressiste » : l'Eglise bolivienne. Même Satan a en effet un rôle à jouer dans le plan divin. Quelques heures avant le départ du chef de l'Etat, Mgr Ricardo Centellas, évêque de Potosí et président de la Conférence épiscopale, publiait sur les réseaux sociaux une lettre ouverte à Evo Morales dans laquelle, dénonçant un « véritable terrorisme d'Etat », il l'invitait à démissionner :

« Assez de violence et de doubles discours invitant à la pacification et convoquant à la violence, qui génèrent des confrontations entre Boliviens ! »

De sermons en homélies, l'Eglise prêche depuis avec vigueur qu'il n'y a pas eu de coup d'Etat [15]. Et pour cause. Pendant les événements, Camacho s'est fait photographier au Palais présidentiel, à genoux devant la Bible, en train de proclamer : « La Pachamama ne reviendra jamais au Palais. La Bolivie appartient désormais au Christ. » De son côté, le 15 novembre, la présidente de facto en a fait à nouveau des kilos en précisant l'importance qu'est censée avoir pour elle la religion :

« Je suis une femme de foi, une femme de Dieu. Pour moi, la parole du Seigneur est très importante, et j'y reviens souvent. Tant que je serai au Palais du gouvernement, la Bible y sera aussi. »

On comprend dès lors la Sainte frénésie de l'évêque auxiliaire de Santa Cruz, Mgr Estanislao Dowlaszewicz, lors d'un office religieux tenu le lendemain même du coup d'Etat :

« Aujourd'hui marque la résurrection d'une nouvelle Bolivie, un jour historique pour notre patrie. (...) Merci aux policiers et aux forces armées ! »

Lointain phénomène, aussi exotique pour nous que les sortilèges de la Vierge de Copacabana [16] ? Que non pas. Les prélats savent aussi se servir d'Internet pour communiquer avec l'étranger. Dans sa Lettre du Pôle Amérique latine (n° 111, décembre 2019), la Conférence des évêques de France diffuse dans tous ses réseaux – dont on aurait tort de sous-estimer l'importance – une analyse de Cyrille de Nanteuil, supérieur de la Mission internationale lazariste en Bolivie,qui débute ainsi :

« Au terme d'une lente et inexorable dérive totalitaire qui n'est pas parvenue à dissimuler la mise en place du modèle politique vénézuélien en Bolivie, le gouvernement d'Evo Morales Ayma n'en finit pas de voler en morceaux, à mesure que le peuple bolivien continue à se lever et à s'organiser pour défendre la Démocratie. » Un autre article, aussi virulent, complète ce réquisitoire. Il n'y a pas si longtemps, par le même canal d'eau bénite, une prose tout autant inquisitoriale faisait un sort à Nicolás Maduro et au Venezuela.

Aux antipodes (en théorie), le féminisme « historique » y va également de son chapelet (d'imprécations). Dès le lendemain du « golpe », Maria Galindo, créatrice et dirigeante radicale du collectif Mujeres Creando (« Femmes qui créent »), tout en stigmatisant les putschistes – « Nous sommes passés d'une logique de rapine à une autre logique de rapine » – reprend entièrement à son compte les accusations infondées de l'OEA, qualifie Morales de « macho » et de « caudillo » et l'accuse d'avoir « fascisé le processus » de changement.

Lors d'un « Parlement des femmes » organisé le 12 novembre à La Paz, Silvia Rivera Cusiquanqui, autre militante, d'origine aymara, sans prétendre voir en ce qui se passe un quelconque « retour à la démocratie », livre son analyse des événements :

« La deuxième hypothèse erronée, dangereuse, est celle du coup d'Etat, qui veut simplement légitimer de tout cœur, avec un paquet enveloppé dans de la cellophane, l'ensemble du gouvernement d'Evo Morales dans ses moments de dégradation majeure. Légitimer cette dégradation avec l'idée du coup d'Etat est condamnable, il faut réfléchir à la manière dont cette dégradation a commencé. » Depuis l'Argentine, l'anthropologue Rita Segato apporte son eau au moulin en comparant Evo Morales à... Jair Bolsonaro.

S'agit-il là de jugements s'appuyant sur une analyse critique des quatorze années de gestion du chef de l'Etat ? On en doutera. Le féminisme « historique » a toujours été hostile à « Evo ». Lors d'une rencontre en 2005 avec ses dirigeantes, à La Paz, au café féministe « La Carcajada », il nous fût répondu :

« A quoi vont servir les élections ? Il y a une absence de direction. Le MAS n'a pas de ligne politique et refuse d'élaborer un programme radical pour ne pas effrayer la classe moyenne. Evo est pusillanime. » Derrière le radicalisme de façade, la cause était déjà entendue.

Un bilan des succès, échecs et limites du pouvoir qui vient de tomber comporte évidemment ses points noirs. Selon les décomptes gouvernementaux, 110 femmes ont été assassinées en 2013, 96 en 2014, 104 en 2015 et en 2016, 111 en 2017 (pour une population de 11 millions d'habitants) ; depuis, le rythme s'est maintenu et très peu de ces crimes ont été suivis de condamnations.

Plus que préoccupant, le phénomène n'a hélas rien de spécifiquement bolivien. Selon une étude de la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), cette partie du monde comptabilisait 14 des 25 pays déplorant le plus grand nombre de « féminicides » en 2018 (2 321 victimes), avec, en tête de liste, le Mexique, l'Argentine, la Bolivie, le Pérou, le Guatemala, le Salvador et le Honduras. Nul ne parlera donc de réussite s'agissant de la Bolivie. Ce qui ne signifie pas qu'aucun effort n'a été entrepris.

Sur le papier, la loi 348 destinée à « garantir aux femmes une vie libre de violences » est un modèle. Mais insuffisamment suivi d'effets. Ce constat a amené le gouvernement de Morales à annoncer, le 11 septembre 2019, la création d'une commission spéciale chargée d'enquêter sur les retards pris en la matière par la justice. On peut considérer que cette commission aurait pu arriver plus tôt. Mais elle a (ou avait !) le mérite d'exister. D'autant que le débat ne se cantonne pas à cet aspect de la question.

Sous la présidence de Carlos Mesa (2003-2005), seules 28 femmes siégeaient à l'Assemblée législative, sur 157 représentants. La Constitution promulguée en 2009 et la norme électorale obligent désormais les partis à respecter la parité et l'alternance des sexes dans la composition des listes de candidats à l'Assemblée et au Sénat. Saluée par l'Entité des Nations unies pour l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes (plus communément appelée « ONU Femmes »), la Bolivie affiche à l'heure actuelle une composition à 52 % féminine de la représentation nationale (on constate le même phénomène au Nicaragua).

Jusqu'à ces dernières semaines, la présidente du Sénat s'appelait Adriana Salvatierra. Pendant la dernière campagne électorale, le candidat d'opposition Félix Patzi (Mouvement troisième système) en a tiré les conclusions qui s'imposent en dénonçant que l'incursion des femmes dans la politique a provoqué la dislocation de la famille, ce qui, à son tour, a occasionné une augmentation des « féminicides ». Dans une formulation tout aussi pertinente, il a estimé que les femmes devraient se rendre à leur travail accompagnées de leur mari :

« Ils ne doivent pas se montrer aussi libéraux, ils doivent préserver la famille ; avoir le mari à son côté procurera de nombreux avantages parce que cela éliminera la jalousie. » Tout aussi émancipateur, le candidat du Parti démocrate chrétien, Chi Hyun Chung, a eu pour sa part cette sortie : « Il faut éduquer les femmes pour qu'elles se comportent comme des femmes. »

Le « macho » Morales enfin renversé par la « société civile éduquée » et ses amis fascistoïdes, Arturo Murillo, le ministre de l'intérieur de la très féminine Jeanine Añez a néanmoins clairement indiqué les limites des progrès à envisager : aux femmes qui exigent l'avortement libre, légal et gratuit, il a conseillé de « se suicider [17] ».

« Elles », elles savent (les femmes des quartiers populaires, des campagnes et de l'altiplano). Elles savent que (sans forcément connaître les chiffres, mais en ayant vécu les améliorations dans leur chair), après la mise en place en 2008 du « bon Juana Azurduy », destiné améliorer la santé de la mère enceinte et de son enfant, le taux de malnutrition infantile avait régressé de 27 % à 15 % dès 2014 ; que l'année suivante, 552 000 mères et 800 000 gamins (11,8 % de la population) en avaient déjà bénéficié [18].

Elles savent que le « bon Juancito Pinto » les a aidées à scolariser leurs gosses [19]. Elles savent que la pension solidaire de vieillesse – la « Renta Dignidad » – couvre 97 % des Boliviens âgés de 60 ans et plus, alors que moins de 20 % de la population active cotise à un système de retraite contributif (un cas exemplaire en Amérique latine). Elles savent que, entre 2006 et 2009, avec la venue massive de professeurs cubains et vénézuéliens, 824 000 personnes, dont 70 % de femmes, ont été alphabétisées grâce au programme « Yo si puedo » (« Oui, je peux »). Et les campagnes des « féministes bourgeoises » contre « Evo » les ont indignées.

« Rita [Segato], ont interpelé les militantes du Féminisme communautaire Abya Yala, quelques-uns des problèmes des universitaires et des politiquement corrects [masculins et féminins] c'est qu'ils ne nous regardent pas, nous, les peuples, les organisations sociales, les communautés, car ils ne sont ni dans les rues ni dans le tissu social. (...) Nous défendons les symboles de nos luttes, un symbole ancestral, notre Wiphala, un symbole transitoire, notre frère Evo. »

Au nom de Féminisme communautaire anti-patriarcal de Bolivie, Adriana Guzmán a estimé que la présidence d'Evo Morales a permis des améliorations « inimaginables » du temps de ses prédécesseurs » :
« J'ai pu envoyer mes enfants à l'université ; je n'aurais pas pu le faire avant. (...) Dire que tout est équivalent ne nous paraît pas suffisant et n'apporte aucune solution à la résolution des conflits. »
Même son de cloche chez les femmes indigènes du groupe Jallalla-Marichiwew. Même révolte de l'anthropologue Ana González :

« Ont-ils été parfaits les processus populaires progressistes anti-néolibéraux ? Bien sûr que non, mais ils ont signifié de grandes avancées pour les peuples et leur part féminine, sur le plan économique, social, politique, en matière de libertés et d'égalité. Sont-ils machistes les leaders de ces processus ? Sans doute que oui. (...) Mais, avec ces leaders imparfaits, on a tenté de faire de l'Amérique du Sud une zone de paix. Et maintenant, on veut nous plonger à nouveau dans la répression et la violence. Qui sont les dictateurs ? Qui sont les autoritaires ? »

Etrangères aux opinions floues et interchangeables, les femmes du Réseau des intellectuels, artistes et mouvements sociaux en défense de l'humanité (REDH) ont tranché :

« Le féminisme sera populaire, anticapitaliste et anti-impérialiste ou ne sera pas. Le féminisme populaire et latino-américaniste combat aujourd'hui le coup d'Etat et se tient aux côtés des femmes qui, courageusement, l'affrontent dans la rue. »

Sous les bannières #FeministasConEvo, #FeministasPopularesConEvo, #FuerzaEvo, #ElMundoConEvo, des centaines de femmes et d'organisations de ce féminisme populaire se mobilisent en défense du bilan des quatorze années passées [20]. Comment se fait-il qu'on ne les entende pas ? Parce que ce sont les néo-féministes modernes, « anti-Camacho » mais aussi « anti-Evo », qui, au nom d'un ethnocentrisme de caste, ont le contact avec les réseaux universitaires et les ONG européens.

Moins sophistiquées, plus « populistes » peut-être, selon l'expression désormais consacrée, les autres n'ont pas l'heur d'intéresser. Et pourtant... Même si, pour l'instant, les premières ne s'en vantent pas, en participant activement à la longue campagne anti Morales, laquelle a débouché sur la prise du pouvoir de Jeanine Añez, elles peuvent se vanter d'avoir réussi une grande première : la féminisation des coups d'Etat.

Double discours. Contradictions. D'un côté le « premier président indien d'Amérique du Sud » met en avant l'identité autochtone et la Pachamama ; de l'autre, les secteurs miniers (étain, tungstène, fer, antimoine, cuivre, argent, or, zinc) et les ressources en hydrocarbures (essentiellement le gaz) fournissent, en moyenne, 11 % du PIB et près de 40 % des revenus du gouvernement. « Extractivisme » ! Morales vend le pays aux multinationales [21] ! Des écologistes montent au créneau et pèsent de façon non négligeable sur la perception négative de la gestion d' « Evo ». Pointé du doigt comme « traître » à la cause indigène et à celle de l'environnement.

La prise de conscience de la réelle dégradation de l'état de la planète et du climat ainsi que la nécessité de freiner le caractère prédateur du développement ont explosé ces dernières années. Pour autant, cette prise en compte légitime d'une réalité inquiétante ne doit pas faire perdre de vue qu'on ne peut demander à un gouvernement, quel qu'il soit, de, par exemple... fermer toutes les mines du jour au lendemain, laissant des dizaines de milliers de travailleurs sur le carreau (les 1 800 coopératives du secteur, qui représentent 30 % de l'exploitation, constituent par exemple l'une des principales sources d'emploi formel du pays) [22] ! Ni de renoncer à l'exploitation de ses ressources minières, dans une logique binaire du « tout ou rien ». A un interlocuteur qui lui demandait si, en la matière, une autocritique n'était pas nécessaire, Adriana Salvatierra répondait récemment :

« Je retournerais la question... Comment croyez-vous qu'on aurait pu transformer les indicateurs sociaux sans utiliser nos ressources naturelles ? Evidemment, il est nécessaire de migrer vers une économie des biens de la connaissance, mais nous avons besoin du gaz, du lithium, de nos ressources, utilisées de façon équilibrée, avec un contrôle et une administration de l'Etat. »

Une thèse qui, régulièrement développée par le vice-président Garcia Línera (ou, en Equateur, Rafael Correa), leur a valu bien des inimitiés. La toute récente « légende noire » d'« Evo » ne mentionne guère que, au nom de la lutte contre le réchauffement climatique et le saccage de la planète, les pays importateurs sont friands de ces ressources minières dont on vilipende l'extraction. Quid du lithium, par exemple ?

Pour réduire le niveau des émissions de CO2, les batteries lithium-ion de dernière génération constituent paraît-il la technologie la plus performante pour les véhicules électriques du futur, automobiles, cars et bus, bien sûr, mais aussi... patinettes et bicyclettes des « écolos-bobos » (sans parler de leurs ordinateurs et de leurs téléphones portables). Des 338 000 vélos vendus en France en 2018, la part de ceux possédant une assistance électrique s'élevait à 40 %... On n'a pas encore vu, émanant d'intégristes qui, sur ce thème, fustigent l'ex-gouvernement bolivien, de grande campagne prônant leur interdiction.

L'évocation du lithium nous ramène un instant au cœur du coup d'Etat et de l'empressement mis par un certain nombre de grandes puissances à l'entériner. Pour ne citer que l'Union européenne, la Commission a annoncé en décembre 2019 le déblocage d'une aide de 3,2 milliards d'euros à des constructeurs, équipementiers, chimistes et PME , pour un « Airbus des batteries » indispensable au développement d'une voiture électrique européenne.

Il s'agit de se mettre à l'abri d'une dépendance chinoise, est-il précisé. Environ 85% des réserves mondiales de ce métal alcalin se trouvent dans ce qu'on appelle le « Triangle du lithium » (Argentine, Bolivie et Chili). Avec des réserves estimées à 21 millions de tonnes, la Bolivie arrive en tête des ressources susceptibles d'être exploitées. Situé dans le « salar » d'Uyuni, le plus grand désert de sel du monde (12 000 km2), perché à plus de 3 600 mètres, dans les Andes, cet « or blanc » est convoité par les multinationales du monde entier.

Avec, pour celles-ci, un obstacle de poids : Evo Morales a toujours précisé que son développement devait être fait avec la Corporation Minière de Bolivie (COMIBOL) – la compagnie minière nationale – et Gisements de Lithium Bolivien (YLB) – la compagnie nationale de lithium – en partenaires majoritaires dans les éventuelles associations. La Bolivie n'entendant pas, par ailleurs, se contenter d'exporter le métal sans valeur ajoutée, mais prétendant en assurer elle-même l'industrialisation et fabriquer ses propres batteries [23].

De telles conditions drastiques ont freiné les velléités de / ou fait capoter des négociations avec plusieurs conglomérats dits « occidentaux » – les japonais Mitsubishi et Sumitomo, les sud-coréens LG et Posco, le brésilien Vale, les français Eramet et Bolloré, les américains Tesla et FMC, le canadien Pure Energy Minerals. Tous souhaitaient avant tout un libre accès à la matière première. Sans succès. Partenariat, oui, spoliation, non : exit « les veines ouvertes de l'Amérique latine » et le pillage inconsidéré des richesses du pays.

Pour autant, la Bolivie ne possède ni le capital ni l'expertise permettant de répondre aux hauts niveaux technologique et scientifique requis par l'extraction et la transformation. Il lui faut donc trouver un ou des partenaires stratégiques. Des multinationales, forcément, dans les conditions précitées. Au terme d'un appel d'offre international, les entreprises allemande ACY Systems en décembre 2018 et chinoises TBEA Group en février 2019 ont été sélectionnées pour l'exploitation de ce pétrole du XXIe siècle ainsi que l'installation d'une usine de production de matériels cathodiques et de batteries ion-lithium.

De quoi ravir l'Allemagne (dont le gouvernement a activement soutenu le projet) et la Chine, pas forcément les Etats-Unis, en guerre pour le contrôle des ressources stratégiques avec l'Empire du Milieu... Le « salar » d'Uyuni se situe dans la région de Potosí, l'une des plus pauvres du pays.

Si une partie de ses habitants voit d'un bon œil le développement de cette industrie et des emplois induits, la résistance est venue du Comité civique de Potosí (COMCIPO) dirigé par Marco Pumari, un ancien militant du MAS expulsé pour avoir détourné de l'argent de la jeunesse du parti. Quelques semaines avant les élections, moins pour des raisons environnementales que pour des divergences sur le partage des royalties avec l'Etat, Pumari lançait une série de manifestations, de barrages routiers et une grève civique ponctuées d'épisodes violents et racistes contre le MAS.

Au cours de négociations menées avec le COMCIPO par Morales en personne, le gouvernement contracta divers engagements et annonça la création d'une commission technique interinstitutionnelle destinée à l'analyse et l'évaluation du projet. Cette réaction ne tenait pas compte de la vraie nature de Pumari.

Accusant le gouvernement d'avoir « capitulé » devant la firme allemande, celui-ci avait déjà rompu les ponts et instrumentalisé les protestations au profit du candidat d'opposition Carlos Mesa. Quand, le 4 novembre, en pleine crise post-électorale et pour réduire les tensions, Morales annula la transaction avec ACY Systems, Pumari avait rejoint Luis Fernando Camacho, devenu son principal allié pour réclamer la démission du chef de l'Etat.

On attribuera à la théorie du « comme par hasard » le fait que les actions de la multinationale etatsunienne Tesla aient augmenté de façon astronomique immédiatement après la réussite du coup d'Etat. On affectera au « grand n'importe quoi » l'accord donné par le gouvernement de facto à un projet porté par Pumari, et qu'avait toujours refusé le gouvernement de Morales : la construction d'un Aéroport international à Potosí. A moins, bien sûr, que ce « Notre-Dame des Landes » bolivien ne soit destiné à accueillir les patrons de multinationales, une fois le lithium « libéré ».

Des prises de position radicales sur « l'environnement que protègent les autochtones », rien de plus à la mode. Le thème est ressassé, chacun connaît par cœur les réponses politiquement correctes. Foin des contradictions que tout pouvoir doit gérer. Pourtant, lorsque plusieurs points de la Loi minière adoptée par le Parlement en mai 2014 sont jugés « inconstitutionnels » par les organisations indigènes, ce n'est pas au nom de la Pachamama.

Celles-ci reprochent au texte le fait que les peuples autochtones ne sont pas reconnus comme « sujets de droits miniers », les privant ainsi du droit de création d' « entreprises communautaires » (extractivistes !) gérées directement par les communautés. En d'autres termes : si, en Bolivie comme ailleurs dans le monde, les conflits socio-environnementaux se multiplient, il conviendrait de les juger au cas par cas. Certains sont plus que légitimes. D'autres moins. D'autres encore, dans une zone grise impliquant un minimum de réflexion.

Dans ce registre, l'affaire du TIPNIS – Territoire indigène et Parc national Isiboro-Sécure – demeure emblématique à tous points de vue. Le projet d'ouverture d'une route traversant ce parc national des terres basses a provoqué en 2011 la forte réaction de rejet des 7 000 à 12 000 indigènes natifs qui y vivent sédentarisés.

En périphérie, cohabitent depuis 1983 quelque 15 000 colons cultivateurs, parfois de coca, favorables à la nouvelle voie de communication. Pour le gouvernement, cette dernière (306 kilomètres) doit permettre le désenclavement de ce territoire isolé et, en reliant directement le département central de Cochabamba, porte d'entrée de l'altiplano andin, et le département amazonien du Béni, riche en terres agricoles et en pâturage pour l'élevage, le développement du pays.

Le conflit dégénère quand une marche sur La Paz de 2 500 protestataires est réprimée sans ménagements – une centaine de blessés, quelque 200 détenus (qui retrouveront la liberté 17 heures plus tard). Deux importantes organisations, le Conseil national des Ayllus et Markas du Qullasuyu (CONAMAQ), qui représente une partie des paysans autochtones de l'altiplano, et la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (CIDOB), regroupement des organisations des Basses Terres, prennent parti pour les protestataires.

La Centrale ouvrière bolivienne (COB) défile derrière des banderoles « Nous sommes le TIPNIS ». Une part notable de l'opinion publique, dont la droite ralliée à la « TIPNIS fashion », fustige le gouvernement. A Sucre et La Paz, l'ambassade des Etats-Unis organise des rencontres avec des universitaires yankees arrivés en hâte pour donner à connaître les bontés de la législation américaine en matière de respect des droits des peuples indigènes.

Au sein de la « communauté internationale », les « défenseurs de l'Amazonie » s'émeuvent et mènent campagne en faveur des malheureux « Indiens ». Sans prendre ici parti pour tel ou tel acteur de la controverse, on peut lever un sourcil devant la façon dont elle a été rapportée. D'abord parce que le TIPNIS n'est pas situé en Amazonie ! Passons... La mobilisation de l'opinion publique mondiale requiert des éléments de langage appropriés.

Ensuite parce que les méchants « colonisateurs » sont également indigènes (Quechuas) ! Enfin parce qu'une marche de soutien au gouvernement est arrivée également à La Paz, le 12 octobre 2011, composée de membres de la puissante Confédération syndicale unique des travailleurs paysans (CSUTCB), de mineurs, de la Confédération des femmes indigènes Bartolina Sisa, etc... Bref, les antagonismes étaient infiniment plus alambiqués qu'il n'a été dit [24].

Le pouvoir a finalement reculé en renonçant à son projet. Il n'en demeure pas moins que, pour expliquer (sinon justifier) la récente « chute d'Evo Morales », certain(e)s analystes de haute volée prétendent que le conflit du TIPNIS « a marqué la rupture entre le chef de l'Etat et une grande partie de son électorat ». Que cet affrontement ait constitué une étape non dépourvue d'importance est certain. Mais enfin... Il a eu lieu en 2011. Lors de l'élection présidentielle du 12 octobre 2014, « Evo » a été réélu au premier tour avec 61,36 % des voix.

« Il y a un an, nous racontait fin 2019 la journaliste Annah Paris [25], lors d'un séminaire international sur les agro-toxiques organisé par l'université de Goias (Brésil), j'ai croisé la représentante d'une association de Santa Cruz, dite écologiste, qui accablait Evo pour avoir autorisé les OGM. Elle était l'unique invitée pour représenter la Bolivie ! » Pas de quoi s'étonner. Tout texte de « gauche critique parfaitement dans la ligne » comporte obligatoirement cette référence au soja transgénique qui, encouragé par l'ex-président, « gagne chaque année du terrain » [26].

Plus sérieusement : les premières cultures de soja transgénique ont été autorisées par décret en 2005, avant l'arrivée au pouvoir d'Evo Morales. En 2007, dans son article 408, la nouvelle Constitution a « interdit la production, l'importation et la commercialisation d'OGM ». En avril 2010, entendant encourager l'agriculture écologique et garantir la souveraineté alimentaire, le chef de l'Etat annonçait (sans doute de façon un peu trop optimiste !) que, dans les cinq ans, son pays serait débarrassé des OGM. Depuis, nul ne peut contester que, malgré l'interdiction officielle, du soja génétiquement modifié continue à être largement cultivé.

On notera néanmoins qu'un décret a rendu obligatoire l'étiquetage de tous les produits contenant des OGM – à partir du 1er juin 2016 pour les produits transformés et du 2 janvier 2017 pour les OGM eux-mêmes. Ce décret devait permettre notamment de respecter l'interdiction de servir des OGM dans les cantines scolaires (article 7.V de la loi N°622 de l'alimentation scolaire du 29 décembre 2014).

Peut-être eut-il fallu une attitude plus « autoritaire » ? Peut-être eut-il fallu réprimer d'avantage ? Peut-être eut-il fallu déclarer une vraie guerre aux « terratenientes » (grands propriétaires terriens). Le débat, et il n'est pas négligeable, réside dans l'importance à accorder aux conditions objectives et aux rapports de force sur le terrain. La région où est cultivé le soja transgénique, au sud-est de la Bolivie, est administrée par l'opposition, laquelle fait tout pour imposer une autonomie de fait. Et plébiscite les OGM ! C'est d'ailleurs elle, depuis Santa Cruz, qui vient brillamment de renverser « Evo » !

Qu'on se souvienne... Au Paraguay, au fil des années, le soja transgénique s'est répandu clandestinement, venu du Brésil voisin. L'arrivée au pouvoir en 2008 du président de centre gauche Fernando Lugo plait autant aux classes dominantes, aux propriétaires terriens et aux multinationales de l' « or vert » (le soja) que celle d'Evo Morales en Bolivie. Le conflit s'aggrave lorsque le puissant lobby agro-industriel demande l'introduction de nouvelles variétés génétiquement modifiées de maïs, de coton et de soja.

Le pouvoir refuse l'autorisation. Les menaces de « jugement politique » du chef de l'Etat se multiplient. Le 22 juin 2012, elles se concrétisent par un coup d'Etat. Lugo renversé, il ne faudra attendre qu'une semaine pour que, par décret, sans aucune procédure technique, l'introduction du coton génétiquement modifié soit autorisée. Au cours des mois suivants, sept autres variétés de maïs et de soja transgéniques s'y ajouteront [27].

Pour achever ce pelé, ce galeux, d'où est venu tout le mal, ne manque que l'industrie des droits de l'homme... Tout au long de la crise, l'Assemblée permanente des droits humains de Bolivie (APDHB), hostile à une possible réélection, hurlant à la rupture de l'ordre démocratique, a marché main dans la main avec toutes les composantes l'opposition. Son ancien président, Waldo Albarracín (1992-2003), désormais recteur à La Paz de l'Université majeure de San Andrés et président du CONADE, faisait de son côté feu de tout bois (ce qui lui vaudra, dans la nuit du 10 novembre 2019, le pillage et l'incendie de sa maison par des partisans du chef de l'Etat).

Toutefois, c'est en des termes défiant l'intelligence que l'actuelle présidente de l'APDHB, l'espagnole Amparo Carvajal, avait depuis longtemps précisé le sens de sa mission : « L'insurrection contre une dictature est un droit sacré. » Le 8 novembre 2019, elle confirmera sa dérive en déclarant à l'intention de Morales :

« C'est le peuple qui demande votre démission, pas uniquement Camacho, le peuple bolivien va vous remettre la lettre de démission. (...) Nous voulons la paix et la démocratie, mais pas la démocratie de la dictature. » Une fois « Evo » tombé, et alors que ses partisans pleuraient leurs morts, tombés sous les balles de l'armée, l'APDBH observera un silence complet.

Ce type d'officine locale (comme au Venezuela ou au Nicaragua) peut compter sur le relai des géants du secteur. Porte-parole à peine dissimulé du Département d'Etat américain, le responsable Amérique latine de Human Right Watch (HRW), José Miguel Vivanco, a demandé le 25 octobre à l'OEA de convoquer une réunion des ministres des Affaires étrangères pour appliquer la Charte démocratique à Evo Morales, en argumentant : « Tout indique que les élections ont été volées. » Le 17 novembre suivant, le directeur exécutif de la même multinationale, Kenneth Roth, confirmera, via Twitter, ce parti-pris :

« Le Bolivien Evo Morales a été la victime d'une contre-révolution destinée à défendre la démocratie... contre une fraude électorale et sa propre candidature illégale. L'armée lui a retiré son soutien parce qu'elle n'était pas prête à tirer sur les gens afin de le maintenir au pouvoir. »

Que penser de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) ? S'appuyant le 11 novembre sur le rapport préliminaire de l'OEA, elle appelle immédiatement à de nouvelles élections, « comme le veut la Constitution » (depuis, elle n'a plus donné signe de vie). Bien qu'ayant manifesté à plusieurs reprises une hostilité évidente à Evo Morales, Amnesty International aura au moins le mérite d'interpeller vivement Jeanine Añez quand fut émis le décret 4078 (14 novembre) exonérant de leur responsabilité pénale les membres de l'armée qui, en soutien aux forces de police, participaient aux opérations visant à rétablir l'ordre. Un frisson d'émotion agitant la planète, ce décret scélérat fut immédiatement retiré. Depuis, silence complet. A condition de ne pas utiliser des méthodes trop voyantes, le coup d'Etat et la répression ne méritent qu'un unanime « na-na-na, c'est bien fait ».

Difficile, pour les sphères académiques, de résister à une telle pression. A plus forte raison dans les milieux où règne les très déclamatoires et hautement valorisants « plus féministe que moi, tu meurs », « plus écolo que moi, tu trépasses », « plus droitsdelhommiste que moi, ça n'existe pas » [28]. Une attitude plus narcissiquement orthodoxe que réfléchie. Mais qui pèse, à gauche, où elle sème la confusion et sape la solidarité des militants.

On se contentera ici de quelques exemples emblématiques pour expliciter la circulation circulaire de l'information... Qui ne met pas en cause les seuls journalistes, contrairement à une idée répandue. En Bolivie même, se distingue Pablo Solón. Homme politique, écologiste, ambassadeur du gouvernement de Morales aux Nations unies de février 2009 à la fin juin 2011, il a rompu avec le pouvoir au moment de la crise du TIPNIS.

Depuis, au nom de l' « anti-extractivisme », il n'en finit pas de régler ses comptes avec ses anciens « camarades » (qui le lui rendent bien). Depuis le 10 novembre, il jette toutes ses forces dans la bataille destinée à convaincre la famille altermondialiste qu'il n'y a pas eu de coup d'Etat en Bolivie. Côté pile : de 2012 à 2015, il a été directeur exécutif de l'organisation Focus on the Global South ; devenu le dirigeant de sa propre organisation, la Fondation Solón, il exerce une influence certaine grâce aux liens qu'il a noués, depuis de longues années, avec un certain nombre d'organisations progressistes (parmi lesquelles Attac). Côté face : pendant le « golpe », il a sans complexes demandé la démission d'Evo Morales et a fait plusieurs apparitions publiques en compagnie de Marco Pumari – le promoteur (« écolo » ?) de l'Aéroport international de Potosí.

On placera « hors concours » le sociologue uruguayen Raúl Zibechi, très présent dans la galaxie libertaire. Dans le registre « avec de pareils ennemis, la droite n'a pas besoin d'amis », Zibechi se situe au « top niveau » :

« C'est le soulèvement du peuple bolivien et de ses organisations qui a, en dernière instance, provoqué la chute du gouvernement. Les principaux mouvements ont exigé sa démission avant que la police et l'armée ne le fassent. L'OEA a soutenu le gouvernement jusqu'à la fin. La conjoncture critique que traverse la Bolivie n'a pas commencé avec la fraude électorale, mais avec les attaques systématiques du gouvernement d'Evo Morales et d'Alvaro García Linera contre les mouvements populaires qui les ont portés au pouvoir, si bien que lorsqu'ils en ont eu besoin pour les défendre, ces mouvements n'étaient plus actifs et étaient démoralisés [29]. »

 Pourquoi une telle extravagance ? Peut-être pour dire « merci ». En décembre 2017, Zibechi a reçu le titre de docteur honoris causa de l'UMSA, l'université dirigée par Waldo Albarracín, le leader du CONADE. Un tel hochet vaut bien un petit coup de main, non ? Mention spéciale du jury : l'argentin Pablo Stefanoni. Gros avantage sur beaucoup d'autres, celui-ci connaît très bien la Bolivie et la matière sociale essentiellement mouvante qui la régit.

A ce titre, son travail ne manque pas d'intérêt. Toutefois, en adepte du contre-pied systématique, il dénonçait déjà en 2009, quelques mois à peine après la première tentative de « golpe », « des changements en deçà du discours officiel sur la révolution démocratique et culturelle [30] ». En août 2017, au prétexte que la gauche latino-américaine et européenne devrait préférer le débat plutôt que de se barricader dans une défense aveugle du chavisme, il s'est distingué par un très... mesuré « La tentation du national-stalinisme au Venezuela ».

Dans un texte qui a largement circulé sur les réseaux sociaux – « Bolivie : Comment Evo est tombé » (entre autres Mediapart, 14 novembre) –, Stafanoni, au prétexte de fustiger les « clichés idéologiques en roue libre », évacue le rôle capital de l'OEA et de ses « pays amis » (Etats-Unis de Trump, Brésil de Bolsonaro), ne remet nullement en cause les allégations de « fraude », minimise le rôle de l'armée (« qui a suscité à gauche bien des fantasmes »), ignore celui de l'Eglise et des médias, le poids géostratégique du lithium et, somme toute, renvoie « Evo » et « antis-Evo » dos à dos. On parlera d'une forme de « centrisme savant ». Pourquoi pas. On peut lire pire... Mais aussi bien plus pertinent.

Où réside l'arnaque censée faire de Stefanoni un analyste « de référence » pour la gauche ? Dans la mention quasi systématique qui suit son nom : ex-directeur de l'édition bolivienne du Monde diplomatique. Ce qui n'est pas faux. A un détail près. Il n'a occupé cette responsabilité que de façon éphémère, de 2008 à la mi-2011, moment choisi pour abandonner le mensuel à son sous-directeur (Ricardo Bajo) et rentrer dans son Argentine natale [31].

Plus pertinente est la mention de la fonction occupée depuis : rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad, une émanation de l'allemande et sociale-démocrate Fondation Friedrich Ebert (FES). Ce qui n'a rien de honteux, mais marque un très clair positionnement idéologique (surtout lorsqu'on sait ce qu'est devenue la social-démocratie).

Tout aussi significatif est le choix du co-auteur de l'article précité : Fernando Molina, collaborateur régulier d'El País – quotidien quasi porte-parole des multinationales espagnoles et, de ce fait, violemment hostile aux gauches latino-américaines. Parmi les récentes contributions de Molina, on a pu relever le comminatoire :

« La déroute du MAS est profonde et sera durable (et se doit en grande partie aux erreurs de Morales, qui ferait bien de l'accepter). »

En « multicartes de gauche » avisé, Stefanoni, pour en revenir à lui, confie régulièrement ce type d'analyse au quotidien conservateur argentin La Nación. Ne reste plus aux suivistes qu'à... suivre. Volupté de l'anathème et ivresse d'une supposée pureté idéologique débouchent in fine sur la fabrication d'un récit particulièrement conformiste. Bien malin qui peut s'y retrouver. Comme l'ont fait Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et Fabien Roussel (Parti communiste) en dénonçant vigoureusement le « coup d'Etat » [32], Olivier Besancenot (Nouveau parti anticapitaliste) a fustigé sur Twitter le « coup de force » en Bolivie.

Sur le site du NPA, la Déclaration du Bureau exécutif de la Quatrième internationale (trotskyste) n'est pas plus ambigüe : « Bolivie : non au coup d'Etat ! » A ses côtés figure le communiqué du Parti Socialisme et liberté (PSOL) brésilien : « Contre le coup d'Etat en Bolivie ». On pourrait en déduire que, au sein de cette sensibilité politique, l'affaire est entendue. C'est compter sans un certain nombre d' « intellectuels organiques », universitaires, politologues, politistes (et autres formulations), omniprésents dans les publications et sites gravitant autour du parti.

A la va-comme-je-te-pousse, ils y publient les analyses les plus simplistes sur le Nicaragua. Prêchent un « Ni Maduro ni Guaido » d'un courage fou sur le Venezuela. Et, même sur la Bolivie, prennent prudemment leurs distances pour ne pas se trouver trop en décalage avec les médias dominants (une carrière universitaire doit se gérer prudemment). D'où un double discours permanent.

Un exemple (qu'on pourrait multiplier) suffira pour illustrer le propos. Inprecor (Revue d'information et d'analyse publiée sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale) : « Solidarité avec le peuple bolivien contre la furie de l'extrême droite », titre le 12 novembre (article remis à jour le 20) le docteur en anthropologie Patrick Guillaudat. D'après l'auteur, ce qui se passe dans le pays andin « ressemble à s'y méprendre à un coup d'Etat ». Mais... (équivalent du « en même temps » macronien) :

« La violence de l'explosion n'est pas le fruit du hasard. Elle trouve sa source dans deux phénomènes. Tout d'abord un acharnement de Morales et du MAS à rester au pouvoir. (...) La fraude est inexcusable car, outre l'usurpation démocratique qu'elle représente, elle est en grande partie la source de nouveaux malheurs qui risquent de s'abattre sur le peuple bolivien. »

Nul ne prétend ici que, dans une perspective « de gauche », seuls seraient acceptables les arguments en faveur d'Evo Morales quand il serait inconvenant d'exposer ou défendre leur réfutation. Après tout, s'il a gagné les présidentielles de 2005, 2009 et 2014 avec respectivement 53,7 %, 64,1 % et 61,36 % des suffrages, et celle de 2019 avec 47,08 %, c'est bien qu'il y a eu un recul de son électorat et donc des erreurs ou des failles à analyser.

A condition de ne pas tordre le bâton dans le sens le plus défavorable en évacuant les faits. Dans l'article qui précède, comme (presque) partout, « l'acharnement » de Morales « à rester au pouvoir » évacue purement et simplement la manipulation qui lui a fait perdre le référendum de 2016.

En Colombie, lors du référendum du 2 octobre de cette même année 2016, les « accords de paix » signés entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) furent rejetés de 50 000 voix (50,2 % des suffrages), avec des conséquences infiniment graves. Dans les semaines précédentes, sous la pression du « camp de la guerre », une propagande infernale avait présenté ces accords sous une image apocalyptique, là aussi à coups de « fake news ».

Lors d'un entretien accordé quelques jours plus tard, le responsable de cette campagne du « non », Juan Carlos Vélez (membre du Centre démocratique, de l'ex-président Álvaro Uribe) révéla lui-même avec jubilation les dessous de la manipulation. Selon lui, la stratégie avait utilisé de façon importante les réseaux sociaux (et les médias) pour diffuser « des informations partielles ou fallacieuses » destinées « à susciter l'indignation ».

Le Conseil d'Etat colombien estima ultérieurement qu'il y avait eu « une mystification généralisée annulant la liberté de l'électorat de choisir de façon autonome lors du plébiscite pour la paix ». A travers de multiples exemples, cette haute institution judiciaire pointa les mensonges utilisés « de forme massive et systématique » et estima que l'effet de cette campagne avait créé « un climat de désinformation, de manipulation et de distorsion de la vérité » influant sur le résultat de la consultation. Exactement ce qui s'est passé en Bolivie lors du scandale dit du « Zapatagate », qui présenta Evo Morales comme un « corrompu » !

Ce type de pratiques délictueuses, mises en œuvre par des acteurs de droite scélérats, devraient-elles désormais être ignorées, voire acceptées sans barguigner ? En non adeptes de la « reddition permanente », Evo Morales et le MAS ont résisté et contre-attaqué. Ayant fait même constat que le Conseil d'Etat colombien, la Cour suprême bolivienne leur a donné raison – ce qui a permis par la suite une nouvelle candidature d' « Evo ». La moindre des choses, lorsqu'on se prétend analyste, est d'expliquer les relations qui lient les phénomènes entre eux.

« La fraude est inexcusable », assène par ailleurs Guillaudat. Ce qui est inexcusable, c'est surtout de relayer l'OEA sans mentionner dans un article sensément réactualisé le 20 novembre que le CEPR (10 novembre), Walter Mebane (Université du Michigan, 13 novembre) ou le CELAG (14 novembre) ont remis en cause les conclusions de cette dernière. Il est vrai que, n'étant pas catalogués « think tanks » néolibéraux, le CEPR et le CELAG sont sans doute, pour le « centrisme d'extrême gauche », moins crédibles que l'organisation dirigée par Luis Almagro...

En tout cas, entre Besancenot et Guillaudat, bon courage aux militants du NPA pour s'y retrouver. Sur le Venezuela, le Nicaragua et maintenant la Bolivie, à part la référence au peuple et à une imaginaire révolution irréprochable, on lit à peu près la même chose dans Inprecor (et quelques publications appartenant à la même mouvance) que dans Le Monde, Le Figaro, Libération ou Le Point... Un constat qui, d'ailleurs et hélas, au sein de la gauche radicale, ne concerne pas que le NPA.

Confusion, mélimélo, capharnaüm, incohérences... Toutes tendances politiques confondues (à de rares exceptions près), l'opinion publique se trouve anesthésiée. Pendant ce temps, dans cette Bolivie où le coup d'Etat est moins vilipendé que « les erreurs et les fautes d'Evo Morales » (désormais réfugié en Argentine), les putschistes fascitoïdes tiennent le haut du pavé, la démocratie est bafouée dans les grandes largeurs, la chasse à l'homme s'est déchainée contre les responsables du MAS et ses militants, la « présidente intérimaire » s'accroche à son pouvoir de facto et prépare, pour le 3 mai, des élections d'autant plus « démocratiques » qu'elles seront supervisées par l'OEA.

Improbable défi pour Luis Arce (ex-ministre de l'économie) et David Choquehuenca (ex-ministre des Affaires étrangères) respectivement désignés par le MAS et Evo Morales candidats à la présidence et à la vice-présidence – et en tête de tous les sondages, ce qui aggrave incontestablement leur cas.

Source: Mémoire des Luttes

Illustration : Conférence de presse de Evo Morales dans le musée de la Ville de Mexico – 13 novembre 2019 – Wikipédia

Notes:

1] https://elpais.com/elpais/2019/11/22/opinion/1574460648_305206.html

 [2] Désigne péjorativement un métis proche de l'Indien, appartenant en général à la couche sociale inférieure des métis, souvent urbanisés.

[3] Effectué de 2005 à 2009 sous l'égide de l'ancienne Constitution (réformée après une Assemblée constituante et le référendum du 25 janvier 2009), le premier mandat n'est pas pris en compte.

[4] Sur le détail de cette opération d'intoxication, lire : http://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

 [5] Post-vérité : « Circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d'influence que les appels à l'émotion pour modeler l'opinion publique » (Dictionnaire d'Oxford).

[6] El País, Madrid, 12 novembre 2019.

[7] http://cepr.net/en-espanol/spanish-press-releases/no-hay-evidencia-de-que-los-resultados-de-las-elecciones-bolivianas-se-hayan-visto-afectados-por-irregularidades-o-fraude-segun-el-analisis-estadistico

 [8] http://www-personal.umich.edu/ wmebane/Bolivia2019.pdf

[9] https://www.celag.org/analisis-del-informe-final-de-la-oea-sobre-las-elecciones-en-bolivia/

 [10] L'adjectif « dolosif » s'utilise pour décrire une faute commise dans l'intention de nuire ou avec la certitude qu'un dommage s'ensuivra.

[11] Fuite de plus de 11,5 millions de documents confidentiels issus du cabinet d'avocats panaméen Mossack Fonseca, détaillant des informations sur plus de 214 000 sociétés offshore ainsi que les noms des actionnaires de ces sociétés.

[12] Correo del Sur, Sucre, 22 août 2018.

[13] Maurice Lemoine, Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d'Etat modernes et autres tentatives de déstabilisation, Don Quichotte, Paris, 2015.

[14] https://fmbolivia.com.bo/al-igual-que-williams-kaliman-el-exjefe-policial-fue-puesto-contra-la-pared-por-sus-coroneles/

 [15] De son côté, pendant la campagne électorale, le pasteur évangélique Chi Hyung Chang, candidat arrivé en troisième position lors de la présidentielle avec presque 10 % des voix, parlait de la présence de Satan au sein du gouvernement Morales et qualifiait d' « idolâtrie » la conception indigène de la Pachamama.

[16] Les cultes qui ont lieu à Copacabana, où la Vierge a des traits indigènes, sont un mélange de rite catholique et de sacrifices aymaras.

[17] Resumen Latinoamericano, Buenos Aires, 20 décembre 2019.

[18] Laurent Lacroix et Claude Le Gouill, Le « Processus de changement » en Bolivie, Editions de l'IHEAL, Paris, 2019 (ainsi qu'un certain nombre des chiffres qui suivent).

[19] Le bon Juancito Pinto oblige les parents qui souhaitent en bénéficier à scolariser leurs enfants.

[20] http://www.agenciapacourondo.com.ar/generos/feministas-populares-con-evo-morales-alzamos-nuestra-voz-para-repudiar-y-rechazar-este

 [21] Dans des circonstances diverses, le gouvernement a nationalisé les activités de plusieurs puissantes transnationales – Glencore (Suisse), Jindal Steel & Power (Inde), Anglo-Argentina Pan American Energy (anglo-argentine), South American Silver (Canada), etc.

[22] Lorsque, en 1985, le ministre de la Planification Gonzalo Sánchez de Lozada a sauvagement privatisé les mines d'étain et licencié 30 000 travailleurs indigènes, ceux-ci, démunis de tout, ont gagné la région du Chapare où ils ont entrepris de cultiver la seule culture rentable pour un paysan pauvre : la coca.

[23] Lire Maëlle Mariette, « En Bolivie, la filière lithium à l'encan », Le Monde diplomatique, janvier 2020.

[24] Pour une analyse détaillée et équilibrée du conflit du TIPNIS, lire Laetitia Perrier-Bruslé : https://journals.openedition.org/echogeo/12972

 [25] Auteure de « Quand le pyromane emprisonne les pompiers » – http://www.medelu.org/Quand-le-pyromane-emprisonne-les-pompiers

 [26] Frédéric Thomas, « Bolivie : la fiction d'un développement alternatif », Centre tricontinental (CETRI), Louvain-la-Neuve (Belgique), 2 septembre 2019.

[27] Lire Maurice Lemoine, « Le Paraguay dévoré par le soja », Le Monde diplomatique, janvier 2014.

[28] Contrairement à une opinion répandue, le néologisme « droitdelhommisme » n'est pas née à l'extrême droite, mais a été utilisée pour la première fois par Alain Pellet, professeur de droit international à Nanterre, soucieux de mettre en garde contre la confusion des genres : « le droit d'une part, l'idéologie des droits de l'homme de l'autre ».

[29] https://desinformemonos.org/bolivia-un-levantamiento-popular-aprovechado-por-la-ultraderecha/

 [30] Alternatives Sud, « La Bolivie d'Evo », Editions Syllepse, Vol. 16, 2009.

[31] Les éditions internationales du Monde diplomatique (29, en 18 langues, en 2018) traduisent et publient 80 % des articles de l'édition française – laquelle constitue la seule référence légitime estampillée « Diplo ». A ces traductions, s'ajoutent quelques contributions locales, qui ne relèvent que de la seule responsabilité des diverses éditions et n'engagent nullement la « maison mère » située à Paris.

[32] On y ajoutera quelques formations moins influentes comme le Pôle de résistance communiste en France (PRCF), le Parti de la démondialisation (Pardem), etc.

 

Les petits télégraphistes du coup d’Etat qui n’existe pas en Bolivie

12 Fév 2020 /Par Maurice Lemoine

Quand un journaliste fait son travail, ça donne cet article de Maurice Lemoine sur le coup d'État en Bolivie. Alors que les éditorialistes serviles de l'idéologie dominante traficotent les faits pour célébrer le renversement de Morales, Lemoine brosse une analyse complète des événements, les contextualise, recoupe et se paie même le luxe salutaire de démonter les arguments d'une gauche qui aurait dû condamner le putsch plutôt que de se prendre les pieds dans son moralisme de salon. À lire et partager. (IGA)
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ans leur malheur, il y a quelques décennies, les Chiliens ont eu la chance (même si on peut la considérer très relative) de ne pas voir leur tragédie défigurée. Au lendemain du 11 septembre 1973 et du renversement du socialiste Salvador Allende par le général Augusto Pinochet, aucun média digne de ce nom n'aurait osé nier qu'il y ait eu un « Coup d'Etat à Santiago ».

Autres temps, autre type de « golpe » (dans la mesure du possible moins sanglant), autres « professionnels » de l'information. Le 15 novembre 2019, après que le chef de l'Etat en exercice, arrivé en tête du premier tour de l'élection présidentielle, ait été contraint à abandonner le pouvoir sous la pression de la police et de l'armée, le quotidien Le Monde transformait la victime en responsable et se fendait d'un éditorial singulier : « Bolivie : les erreurs d'Evo Morales ».

Et il ne fut pas le seul. En syntonie parfaite avec ceux de ses confrères qui, sur place – Pagina Siete, El Deber, La Razón, Unitel, Red Uno, Bolivisión, etc. –, ont accompagné et soutenu la défenestration du candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS) en l'accusant de « fraudes » lors des élections du 20 octobre, la « commentocrature » hexagonale a elle aussi exécuté l'ex-chef de l'Etat.

Infaillible, s'exprimant ex catedra du haut de son nombril, l'inévitable « public-privé » Anthony Bellanger (selon les jours sur France Info, France Inter, France Culture ou BFM TV), se gausse, dès le 23 octobre (sur France Inter) du décompte électoral qui, « miraculeusement », a permis au chef de l'Etat en exercice d'être réélu. Deux jours plus tard, relayant Washington, Bruxelles et les capitales latino-américaines les plus inféodées à Donald Trump, France Info titre :

« Evo Morales réélu dès le premier tour, la communauté internationale hausse le ton ». Dans sa revue de presse, Camille Magnard, ce même 25, sur France Culture, s'intéresse comme nous au traitement médiatique de la crise et, après avoir cité sans aucune réserve le Washington Post (Etats-Unis), Los Tiempos et El Deber (Bolivie), La Jornada (Mexique), Deutsche Welle (Allemagne), neutres par définition, s'inquiète de « la couverture très abondante mais pas forcément très impartiale, que fait la chaîne d'Etat vénézuélienne TeleSur de cette présidentielle en Bolivie... Après tout, débusquer des complots impérialistes dirigés depuis Washington, à Caracas, ça fait longtemps que c'est devenu une spécialité. »

Fondu-enchaîné sur Libération... Le 11 novembre, sur son site, le quotidien reprend, brute de décoffrage, une dépêche de l'Agence France Presse (AFP) : « Explosion de joie en Bolivie après la démission d'Evo Morales ». Dans Le Point (20 novembre), Claire Meynial analyse avec une extrême finesse les réussites économiques du gouvernement sortant – « Il y a eu une bulle de consommation, car on a sorti un million de personnes de la pauvreté, mais beaucoup grâce au secteur informel et au narcotrafic » – avant d'affiner sa « pensée » : « L'idéologue du MAS, [le vice-président Álvaro] Garcia Linera, pense en termes d'ennemis et amis, il s'inspire de Carl Schmitt, le théoricien nazi. »


Charlie demeure fidèle à ses vieilles haines rances : directeur de la publication (2004-2009) avant de prendre la tête de France Inter (2009-2014) sous la présidence de Nicolas Sarkozy, Philippe Val n'avait pas de mots assez méprisants pour vilipender « l'Indien à poncho », marionnette de Hugo Chávez et Fidel Castro, qui avait eu le toupet de nationaliser les ressources en gaz de son pays ; tout aussi inspiré, le 29 octobre, le « vert » Fabrice Nicolino bave un venin qui n'a rien de « bio » : « Au moment où ces lignes sont écrites, il est certain que l'Etat bolivien a choisi de truander les résultats du 20 octobre, en donnant brutalement à Morales dix points d'avance sur le ¬deuxième candidat, ce qui prive les électeurs d'un second tour. »

Tandis que sur le site de RFI c'est « l'unité des Boliviens » qui a permis de « libérer » la Bolivie, le quotidien espagnol El País informe ses lecteurs que nombre d'entre eux protestent, lui reprochant de ne pas qualifier la « destitution » d'Evo Morales de « mutinerie » de l'armée, mais qu'il préfère attendre de voir comment tournent les événements [1]. A ce jour, on attend toujours qu'il ait fini d'attendre...

Les putschistes, eux, n'ont pas jugé utile de patienter indéfiniment. Ils ont immédiatement récompensé l'un de ceux qui les ont aidés à justifier la prise du pouvoir par Jeanine Añez, la présidente autoproclamée. Le 7 décembre, à Santa Cruz, le journaliste de CNN Fernando del Rincón a reçu des mains de la pseudo ministre de la communication, Roxana Lizárraga, une plaquette commémorative le remerciant pour sa couverture des vingt-et-un jours de conjuration.

Une honte n'arrivant jamais seule, del Rincón a été fait « citoyen d'honneur » par le gouvernorat de cette même ville de Santa Cruz, cœur de la droite la plus réactionnaire et épicentre de la rébellion.En France, seuls L'Humanité, Le Monde diplomatique, Ruptures, Golias (et peut-être une infime poignée d'autres qui nous pardonneront de ne pas les avoir repérés), auxquels on ajoutera, dans un autre registre, un certain nombre de sites présents sur les réseaux sociaux, sauveront l'honneur en appelant un chat un chat et un coup d'Etat un coup d'Etat.

Puisque c'est hautement nécessaire, on résumera ici (le plus succinctement possible) les chapitres précédents. Guerre de l'eau (2002 ; un mort et des dizaines de blessés), Guerre du gaz (2003 ; 86 morts)... Aux portes d'une guerre civile provoquée par l'ère glaciaire du néolibéralisme, la Bolivie voit se succéder, entre 2001 et 2005, cinq présidents : l'ex-dictateur Hugo Banzer (1971-1978) élu cette fois démocratiquement (1997-2001) ; son dauphin Jorge Quiroga (2001-2002) ; l'ultra-libéral Gonzalo Sánchez de Lozada (2002-2003) auquel succède son vice-président Carlos Mesa (2003-2005) ; Eduardo Rodríguez, qui assumera l'intérim après la chute des deux précédents.

Elu député de sa circonscription en 1997, sous les couleurs du MAS, avec le pourcentage de votes le plus haut du pays (61,8 %), le paysan amérindien et syndicaliste « cocalero » Evo Morales a été expulsé du Congrès en 2002 sur ordre de l'ambassade des Etats-Unis, pour l'empêcher de se présenter à l'élection présidentielle. Malgré une campagne de discrédit infernale sur le thème « coca-cocaïne », il réussit à y participer. Aucun des candidats n'obtenant la majorité, c'est le Congrès qui tranche entre les deux candidats arrivés en tête (Sánchez de Lozada, 22,5 % des votes ; Evo Morales, 20,9 %). Très sensibles aux desiderata de Washington, les parlementaires choisissent Sánchez de Lozada par 84 voix contre 43.

Après le renversement de ce dernier par une révolte populaire, et sa fuite à Miami, « Evo », comme l'appellent familièrement ses partisans, remporte le scrutin présidentiel de 2005 avec 53,7 % des suffrages. En 2009, il portera ce score à 64,1 % et, en 2014, à 61,36 %. A chaque fois, le MAS jouit d'une très large majorité. Conformément à une loi quasi universelle, de tels succès ne doivent rien au hasard. Sur le plan symbolique, le pays où les 36 groupes indigènes – dont les deux principaux, Aymara et Quechua – ont historiquement été marginalisés devient l'Etat plurinational de Bolivie.

L'emblème multicolore des peuples autochtones – la « Wiphala » – flotte aux côtés du drapeau national. Le gouvernement compte désormais des ministres « cholos » [2], indigènes et « k'aras » (blancs en Aymara). La nationalisation des ressources gazières et de gisements miniers vont permettre, grâce aux revenus qu'elle procure, le développement de programmes sociaux (dans les douze mois qui ont suivi la renégociation des contrats pétroliers et gaziers, les ressources fiscales du pays passeront de 680 à 1,6 milliards de dollars). Dans les zones rurales où elle atteignait des niveaux supérieurs à 77,7 % en 2005, la pauvreté se réduit de moitié. L'endettement rendant le pays dépendant de l'aide externe et des institutions financières internationales n'est plus qu'un souvenir lointain.

Tout en considérant qu'il y a encore beaucoup à faire, on pourrait développer largement cette liste des droits nouveaux et des progrès accumulés en profitant de la stabilité politique retrouvée. Cette réussite évidente, pour le plus grand bien du plus grand nombre, laisse parfaitement indifférents, pour ne pas dire violemment hostiles, les secteurs de l'oligarchie traditionnelle, les froids calculs de la société marchande, la tyrannie privée des firmes multinationales et ceux qui, invoquant les raisons les plus diverses, les ont ralliés pour « faire tomber Evo ».


Premier acte de la mécanique infernale : le « fameux » référendum du 21 février 2016. L'article 168 de la Constitution de 2009 ne permet pas à Morales de se présenter pour un troisième mandat que beaucoup, au sein des secteurs populaires, pour les raisons précédemment évoquées, souhaitent ardemment [3]. Pour permettre une modification de cet article et une possible candidature à la réélection, un référendum est organisé ce 21 février.

Tous les sondages d'opinion donnent le « oui » vainqueur. A deux semaines de l'échéance, une manipulation sophistiquée permet, sur la base d'affirmations diffamatoires, qui se révéleront ultérieurement totalement mensongères, de présenter le chef de l'Etat comme un corrompu. Grâce à la caisse de résonnance des médias, ce brouillage de son image atteint l'objectif recherché, en particulier auprès des classes moyennes urbaines [4]. Le « non » l'emporte de peu, avec 51,3 % des voix. La légende noire du « caudillisme d'Evo » s'efforcera par la suite, avec succès, d'occulter ce sabotage d'une consultation électorale grâce à l'utilisation d'une « fake news » – dite également « infox » ou « post-vérité » [5].

Estimant à juste titre que le jeu a été truqué, Morales et le MAS vont tourner la difficulté en utilisant « le droit d'élire et d'être élu » (sans limites de mandats ni de durée) présent dans l'article 23 de la Convention américaine relative aux droits de l'homme (CADH), traité international qui, signé et ratifié par la Bolivie, prévaut sur la Constitution, comme le stipule cette dernière, lorsqu'il comporte des droits supérieurs en matière de droits humains.

Comme le fait traditionnellement la droite vénézuélienne, l'opposition à Morales – et en particulier son rival conservateur de Communauté citoyenne (CC), Carlos Mesa – entonne de longs mois à l'avance le grand air de la fraude. La stratégie atteint son apogée dès le lendemain du premier tour de scrutin du 20 octobre 2019. L'épisode est connu dans ses grandes lignes. Mais des lignes quelque peu tordues...

Le dimanche en question, peu avant 20 heures et d'après 84 % des bulletins dépouillés dans le cadre de la Transmission des résultats électoraux préliminaires (TREP), un comptage rapide et dépourvu de caractère officiel, Morales arrive en tête avec 45,28 % des voix, suivi de Mesa (38,16 %). Un second tour est alors nécessaire – la victoire ne pouvant être attribuée qu'à un candidat atteignant la majorité de 50 % des suffrages ou 40 % avec plus de 10 points d'écart sur le second.

Le lendemain, après arrêt du processus de dépouillement pendant de longues heures, ce qu'avait prévu et annoncé le Tribunal suprême électoral (TSE) – mais dont il s'expliquera ultérieurement très confusément –, le chef de l'Etat dispose des 10 points de différence requis pour l'emporter immédiatement. Rien d'anormal : comme on l'a constaté lors des élections précédentes, les zones rurales, indiennes et paysannes, très majoritairement favorables à « Evo », mais dont les résultats arrivent en dernier du fait des difficultés de communication, font basculer ce qui n'était qu'une estimation provisoire. D'après les autorités légitimes, Morales gagne la présidentielle au premier tour.

« Changement inexplicable de tendance » ! Mesa déclenche les hostilités et, comme il l'avait annoncé, refuse d'accepter le résultat. Résultat que, en réalité, on ignore encore, puisque le décompte « officiel » du TSE, le seul qui fasse foi, n'est en rien terminé (il ne le sera que le 24 octobre en fin d'après midi, octroyant 47,08 % des suffrages à Morales et 35,51 % à Mesa). Egalement trop impatiente pour attendre l'échéance légale, l'Organisation des Etats américains (OEA), que dirige un virtuel employé du Département d'Etat américain, l'uruguayen Luis Almagro, questionne immédiatement la transparence du processus. Les Etats-Unis font chorus et, fidèle à elle-même, l'Union européenne (UE) suit. De concert avec Mesa, tout ce beau monde réclame un second tour – que rien, à ce moment, ne permet de justifier ou réfuter.

Commencées dès le soir de l'élection, les manifestations de l'opposition s'intensifient sous l'impulsion d'un très hétéroclite Comité national de défense de la démocratie (CONADE) et des tristement célèbres Comités civiques (dont nous reparlerons plus avant). Puis tournent à la violence et au blocage des zones urbaines pendant plusieurs jours à La Paz, Potosí, Chuquisaca, Cochabamba, Oruro, Tarija, Trinidad et Santa Cruz. Réduisant en fumée urnes, bulletins de votes et procès verbaux, quatre des neuf tribunaux électoraux départementaux sont pris d'assaut et incendiés.

Soumis à une forte pression, mais sûr de son bon droit, Evo Morales accepte que, à partir du 31 octobre, un audit intégral des élections – qu'il souhaite « technique et juridique, pas politique » – soit effectué par l'OEA. Laquelle produira un rapport... « contraignant », qu'il promet de respecter. Un certain nombre de connaisseurs de l'Amérique latine s'alarment immédiatement. Rien en Histoire n'est totalement nouveau. Très fortement influencée par Washington – qui la finance à 60 % –, l'OEA a trafiqué en 2011 le résultat de l'élection présidentielle en Haïti ; a entériné la fraude au Honduras en 2013 et surtout 2018, au profit du néolibéral et post-putschiste Juan Orlando Hernández.


Almagro mène une campagne frénétique contre le Venezuela, le Nicaragua et Cuba. Violant ouvertement les statuts de l'Organisation, il y a accordé un siège au représentant du président imaginaire vénézuélien Juan Guaido. Le 30 octobre, à Quito, lors de l'inauguration de la 7e Réunion des ministres de sécurité publique des Amériques, il va féliciter le président équatorien Lenín Moreno pour la manière dont il a réprimé le mouvement social qui, du 3 au 13 octobre, a embrasé son pays.

Un tel individu laisserait Evo Morales l'emporter ? Difficile à envisager. En parfait porte-parole des seuls 12 pays (sur 33) qui l'appuient au sein de l'organisation continentale – Argentine (encore présidée par Mauricio Macri), Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Salvador, Etats-Unis, Guatemala, Honduras, Paraguay, Pérou (plus le « Venezuela virtuel » de Guaido) –, Almagro ne s'émeut effectivement pas des déclarations menaçantes de Luis Fernando Camacho, dirigeant fascisant du Comité civique de Santa Cruz, qui a donné 48 heures à Evo Morales pour quitter la Casa Grande del Pueblo, la tour moderne et centrale où se trouve, à La Paz, le bureau du chef de l'Etat.

L'OEA a annoncé qu'elle remettra un rapport préliminaire de ses experts électoraux le mercredi 13 novembre. Alimentant en oxygène les embrasements de la rue, les actes racistes et les exactions, elle le remet par surprise le matin du 10, trois jours avant la date prévue. La veille, le général Williams Kaliman, commandant en chef des Forces armées, avait donné des gages aux manifestants de l'opposition en déclarant : « Nous n'affronterons jamais le peuple. » Une assurance tout risque pour les émeutiers, dans la mesure où les polices de Sucre (sud-est), Santa Cruz (est) et Cochabamba (centre) venaient de se mutiner.

Dans la grande tradition putschiste, la prise illégitime du pouvoir implique un étroit contrôle de l'information. A La Paz, des groupes de choc occupent les sièges de deux médias publics, Bolivia TV et Radio Patria Nueva, contraignant leurs journalistes et employés à quitter les lieux sous les insultes et les horions. Avant le 9 novembre, Canal 7 et Canal AbyaYala, seront également réduits au silence, Radio Kaw-sachum et Radio Soberanía, médias communautaires des six Fédérations de « cocaleros » de Cochabamba, verront leurs locaux saccagés.

Pain béni pour alimenter les tensions : commentant le rapport qu'il vient de rendre public, Almagro demande à hauts cris l'annulation des élections du 20 octobre en raison de « sérieuses irrégularités ». Tout un chacun peut en déduire qu'elles ont été truquées. Sauf, bien entendu, à lire le rapport en question (ce que vont faire, à n'en pas douter, tous les bons journalistes, universitaires et politologues spécialisés « latinos » !). Treize pages, pas une de plus. Très majoritairement consacrées... au TREP (c'est-à-dire aux résultats dépourvus de valeur légale); ne dédiant qu'un misérable demi-feuillet à ces derniers. Et dont la conclusion fait ouvrir de grands yeux à ceux qui l'ont lue (au bout du compte, remarquablement peu nombreux).

« En tenant compte des projections statistiques, il est possible [c'est nous qui soulignons] que le candidat Morales soit arrivé premier et le candidat Mesa second. (...) Néanmoins, il est statistiquement improbable que Morales ait obtenu les 10 % de différence pour éviter un second tour. »

Une fois vérifié et admis que nulle part le document ne mentionne une quelconque « fraude massive », et quand bien même on tournerait la formulation de la conclusion dans tous les sens, un constat s'impose : le président en exercice a remporté le premier tour ; dans le pire des cas, un second tour est nécessaire; rien ne justifie une annulation.

Ligoté par la promesse imprudente qu'il a fait – respecter les conclusions de l'audit de l'OEA –, Evo Morales tient parole. Ce dimanche 10 novembre, dans un souci d'apaisement, il appelle à de nouvelles élections organisées par un TSE renouvelé. Il propose un dialogue, tend la main à ses adversaires. « Je n'ai rien à négocier avec Evo Morales et avec son gouvernement », répond sèchement Mesa.

En phase avec l'extrême droite, ce pseudo « centriste » (comme le qualifient les médias) réclame la démission immédiate du président légitime et son exclusion (ainsi que celle du vice-président García Linera) d'un futur scrutin. Dans le même temps, il appelle la « société civile » à poursuivre les manifestations, « dans le cadre de la paix et de la non-violence » – paix et non-violence qui plongent le pays, livré à lui-même, sans forces de l'ordre susceptibles de s'interposer, dans un dangereux chaos.


Ce qui amène le pouvoir à dénoncer la « préparation d'un coup d'Etat ». Provoquant en retour la furie d'Almagro: « En Bolivie, il y a eu un coup d'Etat le 20 octobre, quand Evo Morales a commis une fraude électorale [6]. » Sans avoir, jusque-là, produit aucune preuve décisive de la fraude en question. Très suggestives, mais totalement dépourvues de rigueur, les approximations d'Almagro vont rapidement être démontées. Le 11 novembre, après analyse du fameux rapport préliminaire, le Centre de recherche économique et politique (CEPR), basé à Washington, dément les dires de l'OEA, dénonce une observation ni « impartiale » ni « professionnelle », et mentionne qu'aucun point du rapport ne présente explicitement les « irrégularités » auxquelles il fait allusion [7].

Tout aussi critique, le professeur de l'Université du Michigan Walter Mebane, expert international en systèmes électoraux et en détection de fraudes, estime que même en éliminant les irrégularités dénoncées par l'OEA, « le MAS a une marge de plus de 10 % sur Communauté citoyenne [8] ». Pour sa part, le Centre stratégique latino-américain de géopolitique (CELAG) demande à l'organisme multilatéral d'éclairer certains points particulièrement obscurs de sa méthodologie.

Lorsque, le 4 décembre, après... quarante-quatre jours d'un retard inexpliqué et la consommation du coup d'Etat, l'OEA publiera son rapport final, le CELAG reviendra à la charge. Ce document, affirme le « think tank », ne cherche qu'à confirmer et affermir la version préliminaire, sans rajouter d'arguments incontestables et en s'appuyant toujours quasi exclusivement sur le TREP, pas plus légal à ce moment qu'il ne l'était au lendemain du scrutin [9].

Il est vrai qu'un audit complet des résultats officiels s'avère problématique, les « fous-furieux » de l'opposition ayant pris soin, on s'en souvient, d'incendier les sièges départementaux des TSE de Sucre, Tarija, Cobija et Potosí, brûlant par la même occasion les procès-verbaux qui s'y trouvaient stockés après dépouillement et transmission.

En tout état de cause, la conclusion du document du « Ministère des colonies de Washington » (l'OEA !) a de quoi laisser pantois : s'il évoque une « manipulation dolosive [10] » et des « irrégularités graves », le mot « fraude » n'y figure pas. En revanche, on peut lire :

« Les manipulations et irrégularités signalées ne permettent aucune certitude quant à la marge de la victoire du candidat Morales sur le candidat Mesa. » C'est écrit noir sur blanc ! « Evo » avait remporté le premier tour. Et même l'élection tout court, affirment un certain nombre de contre experts, pas moins crédibles que le mercenaire de Trump, Luis Almagro. Le rapport des experts électoraux de l'Union européenne – « Bolivia 2019.

Informe final » – n'en réussit pas moins la même performance que celui de l'OEA : 64 pages emplies de « blabla » parfois inepte (comme l'évocation des « "cabildos" [assemblées citoyennes] de Santa Cruz » réunissant « entre 350 000 et 1 500 000 personnes, selon les estimations » (la ville compte 2 440 000 habitants !) – évoquent de nombreuses « erreurs » ou « irrégularités », mais nulle part ne remettent explicitement en cause le résultat. On ne peut en aucun cas conclure de tout ce qui précède « c'est du passé, n'en parlons plus ». Car entre le début et la fin du démontage de l'imposture, un crime a été commis.

C'est dès le 22 octobre que, fer de lance de l'agitation, le Comité civique pro-Santa Cruz a annoncé la paralysie du pays. Depuis toujours, cette ligue qui regroupe les intérêts des élites réactionnaires de la ville la plus peuplée et la plus prospère de Bolivie manifeste un radicalisme qui ne laisse place ni à la nuance ni à la contradiction.

Elle a pour bras armé l'Union des jeunes cruceñiste (UJC), fondée en 1957 par Carlos Valverde Barbery, dirigeant de la Phalange socialiste bolivienne (née en 1937), dont les militants, admirateurs du « caudillo » espagnol Francisco Franco, ne dédaignaient pas faire le salut fasciste, bras tendu. Valverde Barbery deviendra ministre de la santé du dictateur Hugo Banzer.

Lequel s'est emparé du pouvoir, le 21 août 1971, grâce à l'appui déterminant des dictatures argentine et brésilienne, des Etats-Unis et du... Comité civique pro-Santa Cruz. C'est également ce comité familier des propos racistes anti « Indios de mierda », qui, avec comme leader le richissime boliviano-croate Branko Marinkovic, a mené en septembre 2008 la première tentative de renversement d'Evo Morales.

Une sédition mise en échec par le mouvement populaire et grâce à l'intervention énergique de l'Union des nations sud-américaines (UNASUR). Récemment créée et présidée alors par la présidente chilienne Michelle Bachelet, celle-ci neutralisa et les putschistes et l'interventionnisme clairement affiché des Etats-Unis. A 23 ans, en 2002, Luis Fernando Camacho a été le plus jeune vice-président de l'UJC. Deuxième (2015) puis premier (2017) vice-président du Comité civique, ce riche catholique ultra de 40 ans, proche des milieux évangéliques pentecôtistes, en devient président en février 2019.

Totalement inconnu alors, en dehors du cercle théoriquement fermé de l'extrême droite cruceñiste et des « Panama Papers » par lesquels il s'est fait épingler [11], ce patron millionnaire n'en est pas moins reçu en mai au Brésil par Ernesto Araujo, ministre des affaires étrangères de Jair Bolsonaro, en Colombie par Iván Duque (président) et Andrés Pastrana (ex-président), ainsi que, en août, par Gustavo Tarre, ambassadeur fantoche à l'OEA de l'auto-proclamé vénézuélien Guaido. Vitaminé à bloc par l'aval de ce gratin réactionnaire, l'anonyme Camacho va émerger à la lumière lors de la « crise post-électorale » en tant que leader de la sédition.


Sous la fausse bannière d'une « révolte populaire », ses groupes de choc, qu'on rejoint les Comités civiques des autres grandes villes – Potosí, Tarija, Cochabamba, La Paz, Chuquisaca –, sèment la terreur, pourchassent les militants du MAS, brûlent leurs locaux. Plus « propre sur lui », le CONADE, que dirige Waldo Albarracín, recteur de l'Université majeure de San Andrés (UMSA), la principale université publique de Bolivie, puise dans la classe moyenne ses bataillons de manifestants.

Ancien président de l'Assemblée permanente des droits humains en Bolivie (APDHB) de 1992 à 2003 et Ombudsman de 2004 à 2010, Albarracín inspire le plus grand respect : en août 2018, n'a-t-il pas comparé Evo Morales à « un âne qui parle avec ses oreilles [12] » ? Sous sa direction, en 2017, l'UMSA a rompu avec le Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO), organisation respectée, affiliée à l'UNESCO et regroupant 616 centres universitaires, estimant qu'elle regardait avec trop de sympathie le modèle politique « arbitraire » imposé à la Bolivie.

Dès le 1er novembre, via Twitter, le « macho Camacho » donne quarante-huit heures à Evo Morales pour démissionner. Sans aucune retenue, il a déjà affirmé que, comme le faisait (le narcotrafiquant colombien) Pablo Escobar, il conviendrait d'établir des listes noires (de personnes à éliminer). A Santa Cruz, des nervis de l'UJC assiègent et bloquent les domiciles de dirigeants du MAS – Adriana Salvatierra (présidente du Sénat), Carlos Romero (ministre), Mario Cronenbold (maire de Warnes), Hugo Siles (ex-ministre). A Sucre (la capitale officielle), les émeutiers occupent le Tribunal départemental de justice, le Tribunal constitutionnel plurinational, la direction départementale de l'Education, le Tribunal agro-écologique, le ministère public, le Tribunal suprême de justice, le Service des impôts...

Trois semaines de troubles, trois morts, plus de 400 blessés... C'est à partir du 8 novembre que la police fait basculer la situation en se mutinant, d'abord à Cochabamba, puis à Trinidad (Beni), Cobija (Pando) et La Paz (ou même l'Unité des opérations de police tactique [UTOP], chargée de faire respecter l'ordre place Murillo, à proximité du palais présidentiel, disparaît).

Refusant de protéger les institutions, les policiers abandonnent partout la rue aux émeutiers. Ils avaient procédé de même en 2008. Deux jours plus tard, avec son rapport, l'OEA poignarde la démocratie dans le dos. Les Forces armées, le 10, portent le coup de grâce. Quelques jours auparavant, le chef de l'Etat avait manifesté l' « absolue confiance » qu'il avait en elles et en leur chef, le général Williams Kaliman Romero, nommé un an auparavant.

Cent quatre-vingts coups d'Etat (environ) depuis l'indépendance en 1825 : l'armée bolivienne possède une solide tradition d'ingérence dans les affaires politiques de la nation. Le sachant, Evo Morales a tenté dès son arrivée au pouvoir de l'associer à son projet. Avec des fortunes diverses. En 2008, alors que les mêmes forces obscures qu'aujourd'hui étaient à la manœuvre pour le renverser, pas plus les militaires que la police, malgré ses demandes, n'étaient intervenus pour défendre l'Etat de droit. Ils avaient déjà abandonné les bâtiments publics qu'ils étaient censés protéger aux hordes qui les mettaient à sac et les détruisaient [13].

Il convient de rappeler que cinq membres du haut commandement ayant mené la féroce répression de 2003, sous Gonzalo Sánchez de Lozada, ont été condamnés en août 2011 à de lourdes peines allant de dix à quinze ans et six mois de prison (tandis que l'ex-président, lui, se dore, les doigts de pieds en éventail, à Miami). Un châtiment guère apprécié, c'est peu de le dire, au sein de l'institution. Et qui a laissé des traces. Toutefois, pour en revenir à 2008, l'armée n'avait pas non plus basculé en faveur des putschistes.

La droite était allée trop loin en révélant ouvertement les tendances séparatistes de Santa Cruz et de Tarija. Les généraux se sentent plutôt et traditionnellement en phase avec les forces conservatrices, mais pas à ce prix-là. Par ailleurs, avec en piliers les poids lourds Hugo Chávez, Rafael Correa, Luiz Inácio « Lula » da Silva, Cristina Kirchner, l'UNASUR laissait peu d'espace à un gouvernement putschiste pour prospérer.

Pour s'assurer le soutien des casernes, Evo Morales n'a pas ménagé ses efforts. En équipant l'armée et en augmentant considérablement son budget – à tel point que sa gauche lui reprochait ces dépenses trop importantes en regard de celles consacrées à l'éducation et à la santé. Avec la nomination du général Kaliman à la tête de l'institution, il semblait néanmoins avoir réussi son pari. En se déclarant « soldat du processus de changement », en affirmant le 7 août 2019 que les Forces armées mourraient au nom de l' « anticolonialisme », ce dernier apparaissait comme l'un des officiers supérieurs les plus loyaux, allant jusqu'à appeler Evo Morales « hermano présidente » (« frère président »).


On l'apprendra après la réussite du « golpe », de la bouche même de l'intéressé, Camacho avait secrètement établi des contacts avec des policiers et certains militaires de haut rang, par l'intermédiaire de son très riche père et de Fernando López (futur ministre de l'intérieur du gouvernement de facto), pour qu'ils n'interviennent pas contre la violence insurrectionnelle, puis pour qu'ils l'appuient dans le renversement du président. Dès lors, de même qu'elle l'a été sur le chef de la police, la pression est terrible sur celui de l'armée.

Allié à Camacho (« le dur »), le recteur de l'UMSA et dirigeant de la CONADE Waldo Albarracin (« le gentil défenseur des droits de l'homme ») fait le job :

« Je crois que Monsieur Kaliman et le commandant de la police doivent décider s'ils sont avec la démocratie ou s'ils sont toujours loyaux à Morales ; il est très symptomatique qu'ils assument une attitude si passive devant ces faits, pratiquement de terrorisme, que commettent les partisans du gouvernement. » A l'en croire, les militaires entraînent les fonctionnaires, leur fournissent des armes et des explosifs destinés à réprimer la très respectable « société civile » (adorée des médias nationaux et internationaux). Au sein de la police, les colonels de la « promotion 88 » se sont retournés contre le général Vladimir Calderón, encore légaliste, contrairement à ce qui a été affirmé, en lui demandant sa démission.

« Général Calderón, pour une institution digne, prenez les bonnes décisions ; si vous ne voulez pas appuyer la société, laissez la troupe appuyer son peuple », lui ont écrit les factieux le 6 novembre, deux jours avant de se mutiner et d'obliger les commandants départementaux de Cochabamba (Raúl Grandy) et de Santa Cruz (Igor Echegaray) à démissionner [14].

Encore aussi inconnue que ne l'était Camacho quelques temps auparavant, la sénatrice Jeanine Añez, angoissée par le temps que met Calderón à encourager et amplifier la mutinerie, le menace ouvertement de prison. Une même situation traverse les Forces armées. Comme Kaliman lui-même – « Cours de Commandement et d'Etat-major » en 2003 –, de nombreux officiers supérieurs sont passés par l'Ecole des Amériques.

Au Panamá jadis, depuis 1984 à Fort Benning (Géorgie) sous le nom de Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHISC), l'institution, sous l'égide d'instructeurs de l'US Army, forme des militaires latino-américains afin de promouvoir les valeurs démocratiques « made in USA ». Ce compagnonnage idéologique marque les élèves de son empreinte – sans remonter aux années 1970, on l'a vu en 2002 lorsqu'une faction des officiers supérieurs s'est retournée contre Chávez ou, au Honduras en 2009, lors du renversement de Manuel Zelaya.

Que n'avoir œuvré à inverser la tendance ? Plus facile à dire, côté théoriciens, qu'à faire, côté acteur du terrain. En août 2006, Evo Morales n'a-t-il pas inauguré à Warnes (département de Santa Cruz) l'Ecole anti-impérialiste des Forces armées au sein de laquelle les militaires devaient suivre un enseignement en rupture avec l'ancienne doxa ? En novembre 2018, elle avait déjà formé 167 sergents, 987 lieutenants et 200 officiers supérieurs (appartenant aux plus jeunes générations). Chez les anciens, une telle innovation ne faisait pas l'unanimité, pas plus que les hommages répétés du chef de l'Etat à l'ancien ennemi « subversif », Ernesto Che Guevara...

Alors que la situation dégénère, les forces populaires se mobilisent, disputent la rue aux opposants. Kaliman est sans doute fidèle, mais n'a rien d'un héros. Ses officiers d'état-major le pressent de plus en plus vigoureusement. Le 10 novembre, entouré de (ou surveillé par) ses généraux, il se prononce publiquement : « Nous suggérons au chef de l'Etat de renoncer à son mandat présidentiel. »

Contrairement à une « fake news » qui a largement circulé à gauche, Kaliman n'est pas parti ensuite aux Etats-Unis avec un million de dollars, prix de sa « trahison ». Il sera au contraire poursuivi en justice par la dictature qui s'installe pour ne pas avoir fait sortir la troupe contre les partisans d'Evo Morales, qui contre-manifestaient. Mais, en tout état de cause, ce 10 novembre, les officiers factieux, complices de Camacho, ont gagné. Quelque 37 ans après le retour des généraux dans leurs casernes (10 octobre 1982), l'armée vient de faire tomber le chef de l'Etat.

A ce moment, il est bien inutile à Morales de savoir s'il aurait dû ou non voir plus clair dans le jeu des militaires. Car le fascisme en action montre son visage hideux. La propre fille du président subit des menaces physiques, son frère a été déshabillé et flagellé en public dans la rue. Autour de lui, les démissions forcées se multiplient.


Celle du président de l'Assemblée législative Victor Borda, dont le frère a été pris en otage et dont la maison a été incendiée ; celles des gouverneurs de Potosí et de Chuquisaca ou du ministre des mines, César Navarro, dont le frère est également séquestré par des émeutiers à Potosí ; celle de la ministre de la culture Wilma Alanoca, tourmentée, intimidée, harcelée ; celles de leur homologue des sports Tito Montaño et de la vice-ministre des Affaires étrangères María del Carmen Almendras, dont les familles sont prises pour cibles ; celle de la présidente du Sénat, Adriana Salvatierra, assiégée à Santa Cruz tandis que des inconnus pillent le domicile et emportent tous les documents du ministre de la présidence Juan Ramón Quintana.

Dans les rues de La Paz, Camacho se pavane, escorté par des éléments de la police mutinée. Face à ces bombes de haine qui explosent autour d'eux, Morales et son vice-président García Linera ne sont plus en sécurité (et, pour qui en douterait, l'avenir le confirmera). Le pays se trouve au bord de l'affrontement généralisé. Comme Chávez se laissant emprisonner le 11 avril 2002 au soir par les généraux félons, le but principal du chef de l'Etat est désormais d'éviter un bain de sang.

« Je démissionne pour que Mesa et Camacho ne continuent pas à persécuter, kidnapper et maltraiter mes ministres, les dirigeants syndicaux et leurs familles, et pour qu'ils cessent de porter préjudices aux marchands, syndicats, professionnels indépendants et transporteurs qui ont le droit de travailler », annonce-t-il, le 10 novembre, à ses compatriotes.

Rappelant ses responsabilités en tant que « président indigène et président de tous les Boliviens », il ajoute :

« J'ai l'obligation de rechercher la paix et cela me fait très mal que nous nous affrontions entre Boliviens.»

 Le 28 juin 2009, au Honduras, le président renversé Manuel Zelaya avait été mis de force dans un avion par un commando militaire et, après une escale par la base US de Palmerola (qui ne l'avait pas vu passer !), expédié de force au Costa Rica. Onze ans plus tard, en Bolivie, c'est pour échapper au pire – ils seront bientôt accusés de « sédition et terrorisme » – que, après un passage par le Chapare, zone « bastion » du chef de l'Etat, celui-ci et son vice-président montent dans l'appareil qui va les emmener à Mexico.

De ce voyage mouvementé, on retiendra l'escale technique au Paraguay, autorisée par le président de droite Mario Abdo afin de préserver de bonnes relations avec son homologue argentin de centre gauche Alberto Fernández, pas encore au pouvoir mais récemment élu. On retiendra également le comportement très peu coopératif des autorités péruviennes et surtout l'attitude obscène de Lenín Moreno, le « Luis Almagro équatorien », qui interdit le survol du territoire de son pays à l'avion du chef d'Etat renversé.

Violence à caractère fascisant, mutinerie de la police, intervention de l'armée, exil politique forcé... Qu'eut-il fallu de plus pour que la sphère médiatique utilise l'expression « coup d'Etat » ? Qu'Evo Morales finisse comme son prédécesseur Gualberto Villaroel, assassiné puis pendu à un lampadaire de la place Murillo, à La Paz, le 21 juillet 1946, au terme d'un soulèvement discrètement manipulé par les Etats-Unis ? Qu'il se suicide, comme Salvador Allende ? Qu'il aille moisir en prison, comme son ami « Lula » ?

Il se trouve encore des tartuffes pour affirmer que les militaires, en se contentant de « suggérer » au président de démissionner, ne l'ont ni « obligé » ni « renversé ». Si la situation n'était aussi préoccupante, on répondrait avec humour par cette réplique de Michel Audiard : « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent. » Dans ce genre de situation, le rapport de forces n'est guère favorable aux civils désarmés, fussent-il à la tête de l'Etat. On a également prétendu l'armée attentive à éviter toute répression. Cette vue sommaire a volé en éclats.

Le 11 novembre, alors que Morales venait de démissionner, le général Kaliman apparaissait à la télévision entouré des généraux de son état-major. D'après le quotidien El Deber, bien informé car proche des putschistes, ceux-ci venaient de le menacer de l'incarcérer s'il n'ordonnait pas à la troupe de sortir des casernes pour réprimer les partisans ruraux et péri-urbains du chef de l'Etat, qui tentaient d'entrer dans les villes pour manifester. En représailles à la mutinerie, plusieurs postes de police avaient été incendiés et les forces « de l'ordre » réclamaient à grands cris l'aide de l'armée. Au sein de laquelle, toujours d'après El Deber, des colonels menaçaient de se soulever, d'arrêter les généraux et de s'emparer du commandement si ces derniers ne sortaient pas de leur « passivité ».


Le 11 à 21 heures, Kaliman se soumet donc aux factieux et annonce en conférence de presse :

« Les Forces armées vont mener des opérations conjointes avec la police pour éviter du sang et des deuils à la famille bolivienne, en employant la force, de manière proportionnelle, contre les actes des groupes de vandales qui causent la terreur dans la population et en rappelant que jamais les Forces armées n'ouvriront le feu contre cette dernière. »

Cette « non-intervention » de l'armée dans le « non coup d'Etat » va faire en quelques jours 34 morts et 715 blessés ; elle se poursuivre ultérieurement par la militarisation du pays et la chasse aux partisans du chef de l'Etat (dont le mandat ne se termine que le 22 janvier 2020). En cas d'empêchement du président, stipule la Constitution bolivienne, l'intérim doit être assuré, dans l'ordre de succession, par le vice-président (Alvaro García Linera), puis le président du Sénat (Adriana Salvatierra) et enfin par celui de la Chambre des députés (Victor Borda). Tous, militants du MAS, ont démissionné, soumis à différentes formes de coercition. Certes non démissionnaire, la première vice-présidente du Sénat, Susana Rivero, a trouvé refuge dans l'ambassade du Mexique, en compagnie de Salvatierra.

Apparaît « la Dame Blanche », Jeanine Áñez, deuxième vice-présidente du Sénat. Avocate de formation, ex-présentatrice de télévision, Áñez représente la droite du département des plaines orientales du Beni. Son parti, l'Unité démocratique (UD), a obtenu 4,5 % des voix lors des législatives (elles aussi annulées) d'octobre dernier. Un score aussi impressionnant suffit à l'évidence pour se déclarer présidente par intérim !

Áñez le fait en présence des seuls députés de sa famille politique, et donc sans quorum, lors d'une séance à laquelle les élus du MAS, majoritaires aux deux tiers, ne sont pas présents. Et alors que la « démission » d'Evo Morales, qui doit être acceptée ou refusée par l'Assemblée législative plurinationale (article 170 de la Constitution), n'a pas été examinée. Pas plus d'ailleurs que n'a été validée celle, exprimée oralement, de la présidente légitime du Sénat, Adriana Salvatierra.

Le 12 novembre au soir, Áñez n'en prend pas moins « ses fonctions » dans le Palais Quemado, l'ancien siège de la présidence, en brandissant une Bible et en clamant « Dieu a permis que la Bible entre à nouveau au Palacio. (...) Notre force est Dieu, notre pouvoir est Dieu ». Un général lui remet l'écharpe présidentielle. Après la marionnette Juan Guaido au Venezuela, l'Amérique latine compte un(e) second(e) président(e) autoproclamé(e).

Ce grand pas en avant pour l'Etat de droit est immédiatement salué par Donald Trump : «  Ces évènements envoient un signal fort aux régimes illégitimes du Venezuela et du Nicaragua, que la démocratie et la volonté du peuple triompheront toujours  » (un seul des candidats démocrates à la prochaine élection présidentielle, Bernie Sanders, condamnera « ce qui apparaît comme un coup d'Etat en Bolivie »). Une heure après Trump, le brésilien Bolsonaro reconnaît les nouvelles autorités. Depuis Washington, l'exécutant des basses œuvres, Luis Almagro, persiste et signe au nom de l'OEA (malgré les protestations du Mexique et de l'Uruguay) :

« L'armée devait agir conformément à sa mission. A l'heure actuelle, personne n'a outrepassé ce pouvoir. » La droite et l'extrême droite continentales jubilent – plus qu'ailleurs au Venezuela et au Nicaragua, où, malgré tous leurs efforts, elles n'ont pas réussi à faire subir le même sort à Nicolás Maduro et Daniel Ortega.

Au Parlement européen, les groupes des conservateurs, des libéraux et des écologistes s'opposent à une motion visant à qualifier les événements qui secouent la Bolivie de coup d'Etat (234 voix contre, 41 pour, 8 abstentions). La Haute-représentante de l'Union pour la politique étrangère, Federica Mogherini, jargonne en session plénière :

« L'UE soutient une solution institutionnelle qui permette qu'il existe un gouvernement intérimaire qui prépare de nouvelles élections et évite un vide de pouvoir qui aurait des conséquences pour tout le pays. »

 A Paris, dès le 12 novembre, à l'Assemblée nationale, la secrétaire d'Etat aux affaires européennes Amélie de Montchalin se défausse hypocritement : « L'Union européenne avait [également] appelé le gouvernement [de Morales] à accepter un second tour. Cette recommandation n'a pas été suivie et nous le regrettons » (sans se croire obligée de préciser qui a empêché cette solution). Le 3 décembre, alors que la répression s'est déchaînée contre les manifestants pro-Morales, la même osera :

« Nous avons une démarche qui est de respecter la Constitution bolivienne et de prendre acte des décisions qui sont prises dans ce cadre, et ainsi de considérer que Jeannine Añez a été désignée présidente par intérim en Bolivie. »

Entretemps, le corps diplomatique et les représentants d'organismes internationaux sont venus présenter (22 novembre) leur salut protocolaire à la fausse blonde qui a remplacé Evo et ses tenues brodées de tissus autochtones. En tant que doyen, le nonce apostolique Ángelo Accatino a lu un message ratifiant « la bonne relation qui existe entre la Bolivie et la communauté internationale ».

Autour de lui, outre les amis latinos de Washington (représenté par un simple chargé d'affaires, l'ambassadeur ayant été expulsé en 2008), se pressaient, entre autres, les diplomates du Japon, de Turquie, de Russie (bien que Moscou ait dénoncé un coup d'Etat !), de Suède, de l'Union européenne, de Grande-Bretagne, d'Italie et bien entendu de la France « macronisée ».

En pleine tourmente mortifère, le 23 octobre, la Conférence épiscopale, l'ONU et l'UE se réuniront avec les autorités de facto et des représentants du MAS en tant que médiateurs cherchant des solutions pour obtenir « la pacification du pays ».

« Pacification »... Bien qu'employé par tous, y compris les « masistes », le terme mérite un temps d'arrêt: il appartient au vocabulaire militaire et colonial, quand, après la conquête d'un territoire, ou la déclaration de cette conquête, il s'agit de neutraliser les rébellions susceptibles de remettre en cause l'ordre du conquérant. A ce stade de la forfaiture, une question se pose.


Les anciens présidents brésiliens Dilma Rousseff et Luis Inácio da Silva, le chef de l'Etat argentin Alberto Fernández et celle qui l'a précédé Cristina Fernández de Kirchner, ainsi que les gouvernements d'Andrés Manuel López Obrador au Mexique et de Tabaré Vásquez en Uruguay ont dénoncé le coup d'Etat (outre, bien sûr, Cuba, le Venezuela et le Nicaragua)... Comment se fait-il que celui-ci passe comme une lettre à la poste, en particulier au sein de larges secteurs de la gauche et de l'extrême gauche européennes, manifestement peu enclines à se mobiliser vigoureusement pour afficher leur solidarité avec les autorités légitimes de Bolivie ?

Répondre à cette question est aussi délicat que jongler avec des œufs. Mais touche à un phénomène déjà largement constaté s'agissant (entre autres) des crises vénézuélienne, nicaraguayenne (et à un degré moindre équatorienne). On nous permettra donc de ne pas l'éluder. Très schématiquement, il a été admis depuis Karl Marx que les classes sociales – la bourgeoisie et le prolétariat – s'opposent fortement en raison de l'exploitation de la seconde par la première.

Cette situation binaire tend à se complexifier parce qu'un fait essentiel s'est produit. Sous le coup des évolutions tant idéologiques que technologiques, une troisième classe, bien que déjà existante et fluctuant au gré des circonstances, s'est désormais « cristallisée » à côté des élites hors-sol mondialisées: la moyenne bourgeoisie, parfois plus ou moins « de gauche », dotée d´un capital culturel élevé, elle aussi « transnationalisée ».

Au Sud, le « sentiment d'appartenance » la rend plus proche de ses homologues des pays dits développés – et, pour les intellectuels, des universités et organisations non gouvernementales (ONG) susceptibles de les coopter – que des défavorisés de son propre pays. Au Nord, et en particulier chez les progressistes qui rêvent d'enfermer la réalité dans des formules aussi propres que socialement et professionnellement confortables, la sensibilité porte vers cet « autre » si ressemblant.

Evo Morales et le MAS peuvent bien tomber ! Entre ceux qui risquent de manger moins (les populations les plus humbles) et ceux qui veulent tout dévorer (les possédants), cette faction de la classe moyenne, quoi qu'il arrive, là-bas et ici, continuera à s'alimenter normalement. Ce qui permet à certaines de ses factions de détester, critiquer, vilipender et même combattre (plutôt verbalement) le capitalisme, tout en poignardant dans le dos les gauches de pouvoir par définition imparfaites.

En se préoccupant non de ce qui est, et des difficultés objectives auxquelles se heurte un processus de changement, mais de ce qui devrait être dans un monde idéalisé. Le tout au nom, parfois, de causes légitimes – la défense des droits humains, la protection de l'environnement, le féminisme –, simplifiées à l'extrême et instrumentalisées. D'où un discours qui, recyclant certains des arguments des néolibéraux pur jus, et de ce fait les validant (tout en prétendant les affronter), dit à peu près ceci :

« La droite et l'extrême-droite se sont engouffrées sur le boulevard ouvert par la gestion caudilliste du pouvoir par Morales » – lequel, par ailleurs, n'a pas mis fin au « modèle de développement extractiviste », trahissant la « Pachamama » (la Terre Mère révérée par les Indiens)et détruisant « notre » environnement.

Bienvenue dans la Maison du Seigneur ! On commencera l'analyse du cocktail infernal qui grave dans l'esprit du public une image peu défendable du président renversé – qui devient péjorativement le « président déchu » – par un acteur qu'on ne qualifiera pas de « progressiste » : l'Eglise bolivienne. Même Satan a en effet un rôle à jouer dans le plan divin. Quelques heures avant le départ du chef de l'Etat, Mgr Ricardo Centellas, évêque de Potosí et président de la Conférence épiscopale, publiait sur les réseaux sociaux une lettre ouverte à Evo Morales dans laquelle, dénonçant un « véritable terrorisme d'Etat », il l'invitait à démissionner :

« Assez de violence et de doubles discours invitant à la pacification et convoquant à la violence, qui génèrent des confrontations entre Boliviens ! »

De sermons en homélies, l'Eglise prêche depuis avec vigueur qu'il n'y a pas eu de coup d'Etat [15]. Et pour cause. Pendant les événements, Camacho s'est fait photographier au Palais présidentiel, à genoux devant la Bible, en train de proclamer : « La Pachamama ne reviendra jamais au Palais. La Bolivie appartient désormais au Christ. » De son côté, le 15 novembre, la présidente de facto en a fait à nouveau des kilos en précisant l'importance qu'est censée avoir pour elle la religion :

« Je suis une femme de foi, une femme de Dieu. Pour moi, la parole du Seigneur est très importante, et j'y reviens souvent. Tant que je serai au Palais du gouvernement, la Bible y sera aussi. »

On comprend dès lors la Sainte frénésie de l'évêque auxiliaire de Santa Cruz, Mgr Estanislao Dowlaszewicz, lors d'un office religieux tenu le lendemain même du coup d'Etat :

« Aujourd'hui marque la résurrection d'une nouvelle Bolivie, un jour historique pour notre patrie. (...) Merci aux policiers et aux forces armées ! »

Lointain phénomène, aussi exotique pour nous que les sortilèges de la Vierge de Copacabana [16] ? Que non pas. Les prélats savent aussi se servir d'Internet pour communiquer avec l'étranger. Dans sa Lettre du Pôle Amérique latine (n° 111, décembre 2019), la Conférence des évêques de France diffuse dans tous ses réseaux – dont on aurait tort de sous-estimer l'importance – une analyse de Cyrille de Nanteuil, supérieur de la Mission internationale lazariste en Bolivie,qui débute ainsi :

« Au terme d'une lente et inexorable dérive totalitaire qui n'est pas parvenue à dissimuler la mise en place du modèle politique vénézuélien en Bolivie, le gouvernement d'Evo Morales Ayma n'en finit pas de voler en morceaux, à mesure que le peuple bolivien continue à se lever et à s'organiser pour défendre la Démocratie. »


Un autre article, aussi virulent, complète ce réquisitoire. Il n'y a pas si longtemps, par le même canal d'eau bénite, une prose tout autant inquisitoriale faisait un sort à Nicolás Maduro et au Venezuela.

Aux antipodes (en théorie), le féminisme « historique » y va également de son chapelet (d'imprécations). Dès le lendemain du « golpe », Maria Galindo, créatrice et dirigeante radicale du collectif Mujeres Creando (« Femmes qui créent »), tout en stigmatisant les putschistes – « Nous sommes passés d'une logique de rapine à une autre logique de rapine » – reprend entièrement à son compte les accusations infondées de l'OEA, qualifie Morales de « macho » et de « caudillo » et l'accuse d'avoir « fascisé le processus » de changement.

Lors d'un « Parlement des femmes » organisé le 12 novembre à La Paz, Silvia Rivera Cusiquanqui, autre militante, d'origine aymara, sans prétendre voir en ce qui se passe un quelconque « retour à la démocratie », livre son analyse des événements :

« La deuxième hypothèse erronée, dangereuse, est celle du coup d'Etat, qui veut simplement légitimer de tout cœur, avec un paquet enveloppé dans de la cellophane, l'ensemble du gouvernement d'Evo Morales dans ses moments de dégradation majeure. Légitimer cette dégradation avec l'idée du coup d'Etat est condamnable, il faut réfléchir à la manière dont cette dégradation a commencé. » Depuis l'Argentine, l'anthropologue Rita Segato apporte son eau au moulin en comparant Evo Morales à... Jair Bolsonaro.

S'agit-il là de jugements s'appuyant sur une analyse critique des quatorze années de gestion du chef de l'Etat ? On en doutera. Le féminisme « historique » a toujours été hostile à « Evo ». Lors d'une rencontre en 2005 avec ses dirigeantes, à La Paz, au café féministe « La Carcajada », il nous fût répondu :

« A quoi vont servir les élections ? Il y a une absence de direction. Le MAS n'a pas de ligne politique et refuse d'élaborer un programme radical pour ne pas effrayer la classe moyenne. Evo est pusillanime. » Derrière le radicalisme de façade, la cause était déjà entendue.

Un bilan des succès, échecs et limites du pouvoir qui vient de tomber comporte évidemment ses points noirs. Selon les décomptes gouvernementaux, 110 femmes ont été assassinées en 2013, 96 en 2014, 104 en 2015 et en 2016, 111 en 2017 (pour une population de 11 millions d'habitants) ; depuis, le rythme s'est maintenu et très peu de ces crimes ont été suivis de condamnations.

Plus que préoccupant, le phénomène n'a hélas rien de spécifiquement bolivien. Selon une étude de la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), cette partie du monde comptabilisait 14 des 25 pays déplorant le plus grand nombre de « féminicides » en 2018 (2 321 victimes), avec, en tête de liste, le Mexique, l'Argentine, la Bolivie, le Pérou, le Guatemala, le Salvador et le Honduras. Nul ne parlera donc de réussite s'agissant de la Bolivie. Ce qui ne signifie pas qu'aucun effort n'a été entrepris.

Sur le papier, la loi 348 destinée à « garantir aux femmes une vie libre de violences » est un modèle. Mais insuffisamment suivi d'effets. Ce constat a amené le gouvernement de Morales à annoncer, le 11 septembre 2019, la création d'une commission spéciale chargée d'enquêter sur les retards pris en la matière par la justice. On peut considérer que cette commission aurait pu arriver plus tôt. Mais elle a (ou avait !) le mérite d'exister. D'autant que le débat ne se cantonne pas à cet aspect de la question.

Sous la présidence de Carlos Mesa (2003-2005), seules 28 femmes siégeaient à l'Assemblée législative, sur 157 représentants. La Constitution promulguée en 2009 et la norme électorale obligent désormais les partis à respecter la parité et l'alternance des sexes dans la composition des listes de candidats à l'Assemblée et au Sénat. Saluée par l'Entité des Nations unies pour l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes (plus communément appelée « ONU Femmes »), la Bolivie affiche à l'heure actuelle une composition à 52 % féminine de la représentation nationale (on constate le même phénomène au Nicaragua).

Jusqu'à ces dernières semaines, la présidente du Sénat s'appelait Adriana Salvatierra. Pendant la dernière campagne électorale, le candidat d'opposition Félix Patzi (Mouvement troisième système) en a tiré les conclusions qui s'imposent en dénonçant que l'incursion des femmes dans la politique a provoqué la dislocation de la famille, ce qui, à son tour, a occasionné une augmentation des « féminicides ». Dans une formulation tout aussi pertinente, il a estimé que les femmes devraient se rendre à leur travail accompagnées de leur mari :

« Ils ne doivent pas se montrer aussi libéraux, ils doivent préserver la famille ; avoir le mari à son côté procurera de nombreux avantages parce que cela éliminera la jalousie. » Tout aussi émancipateur, le candidat du Parti démocrate chrétien, Chi Hyun Chung, a eu pour sa part cette sortie : « Il faut éduquer les femmes pour qu'elles se comportent comme des femmes. »

Le « macho » Morales enfin renversé par la « société civile éduquée » et ses amis fascistoïdes, Arturo Murillo, le ministre de l'intérieur de la très féminine Jeanine Añez a néanmoins clairement indiqué les limites des progrès à envisager : aux femmes qui exigent l'avortement libre, légal et gratuit, il a conseillé de « se suicider [17] ».

« Elles », elles savent (les femmes des quartiers populaires, des campagnes et de l'altiplano). Elles savent que (sans forcément connaître les chiffres, mais en ayant vécu les améliorations dans leur chair), après la mise en place en 2008 du « bon Juana Azurduy », destiné améliorer la santé de la mère enceinte et de son enfant, le taux de malnutrition infantile avait régressé de 27 % à 15 % dès 2014 ; que l'année suivante, 552 000 mères et 800 000 gamins (11,8 % de la population) en avaient déjà bénéficié [18].


Elles savent que le « bon Juancito Pinto » les a aidées à scolariser leurs gosses [19]. Elles savent que la pension solidaire de vieillesse – la « Renta Dignidad » – couvre 97 % des Boliviens âgés de 60 ans et plus, alors que moins de 20 % de la population active cotise à un système de retraite contributif (un cas exemplaire en Amérique latine). Elles savent que, entre 2006 et 2009, avec la venue massive de professeurs cubains et vénézuéliens, 824 000 personnes, dont 70 % de femmes, ont été alphabétisées grâce au programme « Yo si puedo » (« Oui, je peux »). Et les campagnes des « féministes bourgeoises » contre « Evo » les ont indignées.

« Rita [Segato], ont interpelé les militantes du Féminisme communautaire Abya Yala, quelques-uns des problèmes des universitaires et des politiquement corrects [masculins et féminins] c'est qu'ils ne nous regardent pas, nous, les peuples, les organisations sociales, les communautés, car ils ne sont ni dans les rues ni dans le tissu social. (...) Nous défendons les symboles de nos luttes, un symbole ancestral, notre Wiphala, un symbole transitoire, notre frère Evo. »

Au nom de Féminisme communautaire anti-patriarcal de Bolivie, Adriana Guzmán a estimé que la présidence d'Evo Morales a permis des améliorations « inimaginables » du temps de ses prédécesseurs » :

« J'ai pu envoyer mes enfants à l'université ; je n'aurais pas pu le faire avant. (...) Dire que tout est équivalent ne nous paraît pas suffisant et n'apporte aucune solution à la résolution des conflits. »

Même son de cloche chez les femmes indigènes du groupe Jallalla-Marichiwew. Même révolte de l'anthropologue Ana González :

« Ont-ils été parfaits les processus populaires progressistes anti-néolibéraux ? Bien sûr que non, mais ils ont signifié de grandes avancées pour les peuples et leur part féminine, sur le plan économique, social, politique, en matière de libertés et d'égalité. Sont-ils machistes les leaders de ces processus ? Sans doute que oui. (...) Mais, avec ces leaders imparfaits, on a tenté de faire de l'Amérique du Sud une zone de paix. Et maintenant, on veut nous plonger à nouveau dans la répression et la violence. Qui sont les dictateurs ? Qui sont les autoritaires ? »

Etrangères aux opinions floues et interchangeables, les femmes du Réseau des intellectuels, artistes et mouvements sociaux en défense de l'humanité (REDH) ont tranché :

« Le féminisme sera populaire, anticapitaliste et anti-impérialiste ou ne sera pas. Le féminisme populaire et latino-américaniste combat aujourd'hui le coup d'Etat et se tient aux côtés des femmes qui, courageusement, l'affrontent dans la rue. »

Sous les bannières #FeministasConEvo, #FeministasPopularesConEvo, #FuerzaEvo, #ElMundoConEvo, des centaines de femmes et d'organisations de ce féminisme populaire se mobilisent en défense du bilan des quatorze années passées [20]. Comment se fait-il qu'on ne les entende pas ? Parce que ce sont les néo-féministes modernes, « anti-Camacho » mais aussi « anti-Evo », qui, au nom d'un ethnocentrisme de caste, ont le contact avec les réseaux universitaires et les ONG européens.

Moins sophistiquées, plus « populistes » peut-être, selon l'expression désormais consacrée, les autres n'ont pas l'heur d'intéresser. Et pourtant... Même si, pour l'instant, les premières ne s'en vantent pas, en participant activement à la longue campagne anti Morales, laquelle a débouché sur la prise du pouvoir de Jeanine Añez, elles peuvent se vanter d'avoir réussi une grande première : la féminisation des coups d'Etat.

Double discours. Contradictions. D'un côté le « premier président indien d'Amérique du Sud » met en avant l'identité autochtone et la Pachamama ; de l'autre, les secteurs miniers (étain, tungstène, fer, antimoine, cuivre, argent, or, zinc) et les ressources en hydrocarbures (essentiellement le gaz) fournissent, en moyenne, 11 % du PIB et près de 40 % des revenus du gouvernement. « Extractivisme » !

Morales vend le pays aux multinationales [21] ! Des écologistes montent au créneau et pèsent de façon non négligeable sur la perception négative de la gestion d' « Evo ». Pointé du doigt comme « traître » à la cause indigène et à celle de l'environnement.

La prise de conscience de la réelle dégradation de l'état de la planète et du climat ainsi que la nécessité de freiner le caractère prédateur du développement ont explosé ces dernières années. Pour autant, cette prise en compte légitime d'une réalité inquiétante ne doit pas faire perdre de vue qu'on ne peut demander à un gouvernement, quel qu'il soit, de, par exemple... fermer toutes les mines du jour au lendemain, laissant des dizaines de milliers de travailleurs sur le carreau (les 1 800 coopératives du secteur, qui représentent 30 % de l'exploitation, constituent par exemple l'une des principales sources d'emploi formel du pays) [22] ! Ni de renoncer à l'exploitation de ses ressources minières, dans une logique binaire du « tout ou rien ». A un interlocuteur qui lui demandait si, en la matière, une autocritique n'était pas nécessaire, Adriana Salvatierra répondait récemment :

« Je retournerais la question... Comment croyez-vous qu'on aurait pu transformer les indicateurs sociaux sans utiliser nos ressources naturelles ? Evidemment, il est nécessaire de migrer vers une économie des biens de la connaissance, mais nous avons besoin du gaz, du lithium, de nos ressources, utilisées de façon équilibrée, avec un contrôle et une administration de l'Etat. »

Une thèse qui, régulièrement développée par le vice-président Garcia Línera (ou, en Equateur, Rafael Correa), leur a valu bien des inimitiés. La toute récente « légende noire » d'« Evo » ne mentionne guère que, au nom de la lutte contre le réchauffement climatique et le saccage de la planète, les pays importateurs sont friands de ces ressources minières dont on vilipende l'extraction. Quid du lithium, par exemple ?

Pour réduire le niveau des émissions de CO2, les batteries lithium-ion de dernière génération constituent paraît-il la technologie la plus performante pour les véhicules électriques du futur, automobiles, cars et bus, bien sûr, mais aussi... patinettes et bicyclettes des « écolos-bobos » (sans parler de leurs ordinateurs et de leurs téléphones portables). Des 338 000 vélos vendus en France en 2018, la part de ceux possédant une assistance électrique s'élevait à 40 %... On n'a pas encore vu, émanant d'intégristes qui, sur ce thème, fustigent l'ex-gouvernement bolivien, de grande campagne prônant leur interdiction.


L'évocation du lithium nous ramène un instant au cœur du coup d'Etat et de l'empressement mis par un certain nombre de grandes puissances à l'entériner. Pour ne citer que l'Union européenne, la Commission a annoncé en décembre 2019 le déblocage d'une aide de 3,2 milliards d'euros à des constructeurs, équipementiers, chimistes et PME , pour un « Airbus des batteries » indispensable au développement d'une voiture électrique européenne.

Il s'agit de se mettre à l'abri d'une dépendance chinoise, est-il précisé. Environ 85% des réserves mondiales de ce métal alcalin se trouvent dans ce qu'on appelle le « Triangle du lithium » (Argentine, Bolivie et Chili). Avec des réserves estimées à 21 millions de tonnes, la Bolivie arrive en tête des ressources susceptibles d'être exploitées. Situé dans le « salar » d'Uyuni, le plus grand désert de sel du monde (12 000 km2), perché à plus de 3 600 mètres, dans les Andes, cet « or blanc » est convoité par les multinationales du monde entier.

Avec, pour celles-ci, un obstacle de poids : Evo Morales a toujours précisé que son développement devait être fait avec la Corporation Minière de Bolivie (COMIBOL) – la compagnie minière nationale – et Gisements de Lithium Bolivien (YLB) – la compagnie nationale de lithium – en partenaires majoritaires dans les éventuelles associations. La Bolivie n'entendant pas, par ailleurs, se contenter d'exporter le métal sans valeur ajoutée, mais prétendant en assurer elle-même l'industrialisation et fabriquer ses propres batteries [23].

De telles conditions drastiques ont freiné les velléités de / ou fait capoter des négociations avec plusieurs conglomérats dits « occidentaux » – les japonais Mitsubishi et Sumitomo, les sud-coréens LG et Posco, le brésilien Vale, les français Eramet et Bolloré, les américains Tesla et FMC, le canadien Pure Energy Minerals. Tous souhaitaient avant tout un libre accès à la matière première. Sans succès. Partenariat, oui, spoliation, non : exit « les veines ouvertes de l'Amérique latine » et le pillage inconsidéré des richesses du pays.

Pour autant, la Bolivie ne possède ni le capital ni l'expertise permettant de répondre aux hauts niveaux technologique et scientifique requis par l'extraction et la transformation. Il lui faut donc trouver un ou des partenaires stratégiques. Des multinationales, forcément, dans les conditions précitées. Au terme d'un appel d'offre international, les entreprises allemande ACY Systems en décembre 2018 et chinoises TBEA Group en février 2019 ont été sélectionnées pour l'exploitation de ce pétrole du XXIe siècle ainsi que l'installation d'une usine de production de matériels cathodiques et de batteries ion-lithium.

De quoi ravir l'Allemagne (dont le gouvernement a activement soutenu le projet) et la Chine, pas forcément les Etats-Unis, en guerre pour le contrôle des ressources stratégiques avec l'Empire du Milieu... Le « salar » d'Uyuni se situe dans la région de Potosí, l'une des plus pauvres du pays.

Si une partie de ses habitants voit d'un bon œil le développement de cette industrie et des emplois induits, la résistance est venue du Comité civique de Potosí (COMCIPO) dirigé par Marco Pumari, un ancien militant du MAS expulsé pour avoir détourné de l'argent de la jeunesse du parti. Quelques semaines avant les élections, moins pour des raisons environnementales que pour des divergences sur le partage des royalties avec l'Etat, Pumari lançait une série de manifestations, de barrages routiers et une grève civique ponctuées d'épisodes violents et racistes contre le MAS.

Au cours de négociations menées avec le COMCIPO par Morales en personne, le gouvernement contracta divers engagements et annonça la création d'une commission technique interinstitutionnelle destinée à l'analyse et l'évaluation du projet. Cette réaction ne tenait pas compte de la vraie nature de Pumari.

Accusant le gouvernement d'avoir « capitulé » devant la firme allemande, celui-ci avait déjà rompu les ponts et instrumentalisé les protestations au profit du candidat d'opposition Carlos Mesa. Quand, le 4 novembre, en pleine crise post-électorale et pour réduire les tensions, Morales annula la transaction avec ACY Systems, Pumari avait rejoint Luis Fernando Camacho, devenu son principal allié pour réclamer la démission du chef de l'Etat.

On attribuera à la théorie du « comme par hasard » le fait que les actions de la multinationale etatsunienne Tesla aient augmenté de façon astronomique immédiatement après la réussite du coup d'Etat. On affectera au « grand n'importe quoi » l'accord donné par le gouvernement de facto à un projet porté par Pumari, et qu'avait toujours refusé le gouvernement de Morales : la construction d'un Aéroport international à Potosí. A moins, bien sûr, que ce « Notre-Dame des Landes » bolivien ne soit destiné à accueillir les patrons de multinationales, une fois le lithium « libéré ».

Des prises de position radicales sur « l'environnement que protègent les autochtones », rien de plus à la mode. Le thème est ressassé, chacun connaît par cœur les réponses politiquement correctes. Foin des contradictions que tout pouvoir doit gérer. Pourtant, lorsque plusieurs points de la Loi minière adoptée par le Parlement en mai 2014 sont jugés « inconstitutionnels » par les organisations indigènes, ce n'est pas au nom de la Pachamama.

Celles-ci reprochent au texte le fait que les peuples autochtones ne sont pas reconnus comme « sujets de droits miniers », les privant ainsi du droit de création d' « entreprises communautaires » (extractivistes !) gérées directement par les communautés. En d'autres termes : si, en Bolivie comme ailleurs dans le monde, les conflits socio-environnementaux se multiplient, il conviendrait de les juger au cas par cas. Certains sont plus que légitimes. D'autres moins. D'autres encore, dans une zone grise impliquant un minimum de réflexion.

Dans ce registre, l'affaire du TIPNIS – Territoire indigène et Parc national Isiboro-Sécure – demeure emblématique à tous points de vue. Le projet d'ouverture d'une route traversant ce parc national des terres basses a provoqué en 2011 la forte réaction de rejet des 7 000 à 12 000 indigènes natifs qui y vivent sédentarisés.

En périphérie, cohabitent depuis 1983 quelque 15 000 colons cultivateurs, parfois de coca, favorables à la nouvelle voie de communication. Pour le gouvernement, cette dernière (306 kilomètres) doit permettre le désenclavement de ce territoire isolé et, en reliant directement le département central de Cochabamba, porte d'entrée de l'altiplano andin, et le département amazonien du Béni, riche en terres agricoles et en pâturage pour l'élevage, le développement du pays.


Le conflit dégénère quand une marche sur La Paz de 2 500 protestataires est réprimée sans ménagements – une centaine de blessés, quelque 200 détenus (qui retrouveront la liberté 17 heures plus tard). Deux importantes organisations, le Conseil national des Ayllus et Markas du Qullasuyu (CONAMAQ), qui représente une partie des paysans autochtones de l'altiplano, et la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (CIDOB), regroupement des organisations des Basses Terres, prennent parti pour les protestataires.

La Centrale ouvrière bolivienne (COB) défile derrière des banderoles « Nous sommes le TIPNIS ». Une part notable de l'opinion publique, dont la droite ralliée à la « TIPNIS fashion », fustige le gouvernement. A Sucre et La Paz, l'ambassade des Etats-Unis organise des rencontres avec des universitaires yankees arrivés en hâte pour donner à connaître les bontés de la législation américaine en matière de respect des droits des peuples indigènes.

Au sein de la « communauté internationale », les « défenseurs de l'Amazonie » s'émeuvent et mènent campagne en faveur des malheureux « Indiens ». Sans prendre ici parti pour tel ou tel acteur de la controverse, on peut lever un sourcil devant la façon dont elle a été rapportée. D'abord parce que le TIPNIS n'est pas situé en Amazonie ! Passons... La mobilisation de l'opinion publique mondiale requiert des éléments de langage appropriés.

Ensuite parce que les méchants « colonisateurs » sont également indigènes (Quechuas) ! Enfin parce qu'une marche de soutien au gouvernement est arrivée également à La Paz, le 12 octobre 2011, composée de membres de la puissante Confédération syndicale unique des travailleurs paysans (CSUTCB), de mineurs, de la Confédération des femmes indigènes Bartolina Sisa, etc... Bref, les antagonismes étaient infiniment plus alambiqués qu'il n'a été dit [24].

Le pouvoir a finalement reculé en renonçant à son projet. Il n'en demeure pas moins que, pour expliquer (sinon justifier) la récente « chute d'Evo Morales », certain(e)s analystes de haute volée prétendent que le conflit du TIPNIS « a marqué la rupture entre le chef de l'Etat et une grande partie de son électorat ». Que cet affrontement ait constitué une étape non dépourvue d'importance est certain. Mais enfin... Il a eu lieu en 2011. Lors de l'élection présidentielle du 12 octobre 2014, « Evo » a été réélu au premier tour avec 61,36 % des voix.

« Il y a un an, nous racontait fin 2019 la journaliste Annah Paris [25], lors d'un séminaire international sur les agro-toxiques organisé par l'université de Goias (Brésil), j'ai croisé la représentante d'une association de Santa Cruz, dite écologiste, qui accablait Evo pour avoir autorisé les OGM. Elle était l'unique invitée pour représenter la Bolivie ! » Pas de quoi s'étonner. Tout texte de « gauche critique parfaitement dans la ligne » comporte obligatoirement cette référence au soja transgénique qui, encouragé par l'ex-président, « gagne chaque année du terrain » [26].

Plus sérieusement : les premières cultures de soja transgénique ont été autorisées par décret en 2005, avant l'arrivée au pouvoir d'Evo Morales. En 2007, dans son article 408, la nouvelle Constitution a « interdit la production, l'importation et la commercialisation d'OGM ». En avril 2010, entendant encourager l'agriculture écologique et garantir la souveraineté alimentaire, le chef de l'Etat annonçait (sans doute de façon un peu trop optimiste !) que, dans les cinq ans, son pays serait débarrassé des OGM. Depuis, nul ne peut contester que, malgré l'interdiction officielle, du soja génétiquement modifié continue à être largement cultivé.

On notera néanmoins qu'un décret a rendu obligatoire l'étiquetage de tous les produits contenant des OGM – à partir du 1er juin 2016 pour les produits transformés et du 2 janvier 2017 pour les OGM eux-mêmes. Ce décret devait permettre notamment de respecter l'interdiction de servir des OGM dans les cantines scolaires (article 7.V de la loi N°622 de l'alimentation scolaire du 29 décembre 2014).

Peut-être eut-il fallu une attitude plus « autoritaire » ? Peut-être eut-il fallu réprimer d'avantage ? Peut-être eut-il fallu déclarer une vraie guerre aux « terratenientes » (grands propriétaires terriens). Le débat, et il n'est pas négligeable, réside dans l'importance à accorder aux conditions objectives et aux rapports de force sur le terrain. La région où est cultivé le soja transgénique, au sud-est de la Bolivie, est administrée par l'opposition, laquelle fait tout pour imposer une autonomie de fait. Et plébiscite les OGM ! C'est d'ailleurs elle, depuis Santa Cruz, qui vient brillamment de renverser « Evo » !

Qu'on se souvienne... Au Paraguay, au fil des années, le soja transgénique s'est répandu clandestinement, venu du Brésil voisin. L'arrivée au pouvoir en 2008 du président de centre gauche Fernando Lugo plait autant aux classes dominantes, aux propriétaires terriens et aux multinationales de l' « or vert » (le soja) que celle d'Evo Morales en Bolivie. Le conflit s'aggrave lorsque le puissant lobby agro-industriel demande l'introduction de nouvelles variétés génétiquement modifiées de maïs, de coton et de soja.

Le pouvoir refuse l'autorisation. Les menaces de « jugement politique » du chef de l'Etat se multiplient. Le 22 juin 2012, elles se concrétisent par un coup d'Etat. Lugo renversé, il ne faudra attendre qu'une semaine pour que, par décret, sans aucune procédure technique, l'introduction du coton génétiquement modifié soit autorisée. Au cours des mois suivants, sept autres variétés de maïs et de soja transgéniques s'y ajouteront [27].

Pour achever ce pelé, ce galeux, d'où est venu tout le mal, ne manque que l'industrie des droits de l'homme... Tout au long de la crise, l'Assemblée permanente des droits humains de Bolivie (APDHB), hostile à une possible réélection, hurlant à la rupture de l'ordre démocratique, a marché main dans la main avec toutes les composantes l'opposition. Son ancien président, Waldo Albarracín (1992-2003), désormais recteur à La Paz de l'Université majeure de San Andrés et président du CONADE, faisait de son côté feu de tout bois (ce qui lui vaudra, dans la nuit du 10 novembre 2019, le pillage et l'incendie de sa maison par des partisans du chef de l'Etat).


Toutefois, c'est en des termes défiant l'intelligence que l'actuelle présidente de l'APDHB, l'espagnole Amparo Carvajal, avait depuis longtemps précisé le sens de sa mission : « L'insurrection contre une dictature est un droit sacré. » Le 8 novembre 2019, elle confirmera sa dérive en déclarant à l'intention de Morales :

« C'est le peuple qui demande votre démission, pas uniquement Camacho, le peuple bolivien va vous remettre la lettre de démission. (...) Nous voulons la paix et la démocratie, mais pas la démocratie de la dictature. » Une fois « Evo » tombé, et alors que ses partisans pleuraient leurs morts, tombés sous les balles de l'armée, l'APDBH observera un silence complet.

Ce type d'officine locale (comme au Venezuela ou au Nicaragua) peut compter sur le relai des géants du secteur. Porte-parole à peine dissimulé du Département d'Etat américain, le responsable Amérique latine de Human Right Watch (HRW), José Miguel Vivanco, a demandé le 25 octobre à l'OEA de convoquer une réunion des ministres des Affaires étrangères pour appliquer la Charte démocratique à Evo Morales, en argumentant : « Tout indique que les élections ont été volées. » Le 17 novembre suivant, le directeur exécutif de la même multinationale, Kenneth Roth, confirmera, via Twitter, ce parti-pris :

« Le Bolivien Evo Morales a été la victime d'une contre-révolution destinée à défendre la démocratie... contre une fraude électorale et sa propre candidature illégale. L'armée lui a retiré son soutien parce qu'elle n'était pas prête à tirer sur les gens afin de le maintenir au pouvoir. »

Que penser de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) ? S'appuyant le 11 novembre sur le rapport préliminaire de l'OEA, elle appelle immédiatement à de nouvelles élections, « comme le veut la Constitution » (depuis, elle n'a plus donné signe de vie). Bien qu'ayant manifesté à plusieurs reprises une hostilité évidente à Evo Morales, Amnesty International aura au moins le mérite d'interpeller vivement Jeanine Añez quand fut émis le décret 4078 (14 novembre) exonérant de leur responsabilité pénale les membres de l'armée qui, en soutien aux forces de police, participaient aux opérations visant à rétablir l'ordre. Un frisson d'émotion agitant la planète, ce décret scélérat fut immédiatement retiré. Depuis, silence complet. A condition de ne pas utiliser des méthodes trop voyantes, le coup d'Etat et la répression ne méritent qu'un unanime « na-na-na, c'est bien fait ».

Difficile, pour les sphères académiques, de résister à une telle pression. A plus forte raison dans les milieux où règne les très déclamatoires et hautement valorisants « plus féministe que moi, tu meurs », « plus écolo que moi, tu trépasses », « plus droitsdelhommiste que moi, ça n'existe pas » [28]. Une attitude plus narcissiquement orthodoxe que réfléchie. Mais qui pèse, à gauche, où elle sème la confusion et sape la solidarité des militants.

On se contentera ici de quelques exemples emblématiques pour expliciter la circulation circulaire de l'information... Qui ne met pas en cause les seuls journalistes, contrairement à une idée répandue. En Bolivie même, se distingue Pablo Solón. Homme politique, écologiste, ambassadeur du gouvernement de Morales aux Nations unies de février 2009 à la fin juin 2011, il a rompu avec le pouvoir au moment de la crise du TIPNIS.

Depuis, au nom de l' « anti-extractivisme », il n'en finit pas de régler ses comptes avec ses anciens « camarades » (qui le lui rendent bien). Depuis le 10 novembre, il jette toutes ses forces dans la bataille destinée à convaincre la famille altermondialiste qu'il n'y a pas eu de coup d'Etat en Bolivie. Côté pile : de 2012 à 2015, il a été directeur exécutif de l'organisation Focus on the Global South ; devenu le dirigeant de sa propre organisation, la Fondation Solón, il exerce une influence certaine grâce aux liens qu'il a noués, depuis de longues années, avec un certain nombre d'organisations progressistes (parmi lesquelles Attac). Côté face : pendant le « golpe », il a sans complexes demandé la démission d'Evo Morales et a fait plusieurs apparitions publiques en compagnie de Marco Pumari – le promoteur (« écolo » ?) de l'Aéroport international de Potosí.

On placera « hors concours » le sociologue uruguayen Raúl Zibechi, très présent dans la galaxie libertaire. Dans le registre « avec de pareils ennemis, la droite n'a pas besoin d'amis », Zibechi se situe au « top niveau » :

« C'est le soulèvement du peuple bolivien et de ses organisations qui a, en dernière instance, provoqué la chute du gouvernement. Les principaux mouvements ont exigé sa démission avant que la police et l'armée ne le fassent. L'OEA a soutenu le gouvernement jusqu'à la fin. La conjoncture critique que traverse la Bolivie n'a pas commencé avec la fraude électorale, mais avec les attaques systématiques du gouvernement d'Evo Morales et d'Alvaro García Linera contre les mouvements populaires qui les ont portés au pouvoir, si bien que lorsqu'ils en ont eu besoin pour les défendre, ces mouvements n'étaient plus actifs et étaient démoralisés [29]. »

 Pourquoi une telle extravagance ? Peut-être pour dire « merci ». En décembre 2017, Zibechi a reçu le titre de docteur honoris causa de l'UMSA, l'université dirigée par Waldo Albarracín, le leader du CONADE. Un tel hochet vaut bien un petit coup de main, non ? Mention spéciale du jury : l'argentin Pablo Stefanoni. Gros avantage sur beaucoup d'autres, celui-ci connaît très bien la Bolivie et la matière sociale essentiellement mouvante qui la régit.


A ce titre, son travail ne manque pas d'intérêt. Toutefois, en adepte du contre-pied systématique, il dénonçait déjà en 2009, quelques mois à peine après la première tentative de « golpe », « des changements en deçà du discours officiel sur la révolution démocratique et culturelle [30] ». En août 2017, au prétexte que la gauche latino-américaine et européenne devrait préférer le débat plutôt que de se barricader dans une défense aveugle du chavisme, il s'est distingué par un très... mesuré « La tentation du national-stalinisme au Venezuela ».

Dans un texte qui a largement circulé sur les réseaux sociaux – « Bolivie : Comment Evo est tombé » (entre autres Mediapart, 14 novembre) –, Stafanoni, au prétexte de fustiger les « clichés idéologiques en roue libre », évacue le rôle capital de l'OEA et de ses « pays amis » (Etats-Unis de Trump, Brésil de Bolsonaro), ne remet nullement en cause les allégations de « fraude », minimise le rôle de l'armée (« qui a suscité à gauche bien des fantasmes »), ignore celui de l'Eglise et des médias, le poids géostratégique du lithium et, somme toute, renvoie « Evo » et « antis-Evo » dos à dos. On parlera d'une forme de « centrisme savant ». Pourquoi pas. On peut lire pire... Mais aussi bien plus pertinent.

Où réside l'arnaque censée faire de Stefanoni un analyste « de référence » pour la gauche ? Dans la mention quasi systématique qui suit son nom : ex-directeur de l'édition bolivienne du Monde diplomatique. Ce qui n'est pas faux. A un détail près. Il n'a occupé cette responsabilité que de façon éphémère, de 2008 à la mi-2011, moment choisi pour abandonner le mensuel à son sous-directeur (Ricardo Bajo) et rentrer dans son Argentine natale [31].

Plus pertinente est la mention de la fonction occupée depuis : rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad, une émanation de l'allemande et sociale-démocrate Fondation Friedrich Ebert (FES). Ce qui n'a rien de honteux, mais marque un très clair positionnement idéologique (surtout lorsqu'on sait ce qu'est devenue la social-démocratie).

Tout aussi significatif est le choix du co-auteur de l'article précité : Fernando Molina, collaborateur régulier d'El País – quotidien quasi porte-parole des multinationales espagnoles et, de ce fait, violemment hostile aux gauches latino-américaines. Parmi les récentes contributions de Molina, on a pu relever le comminatoire :

« La déroute du MAS est profonde et sera durable (et se doit en grande partie aux erreurs de Morales, qui ferait bien de l'accepter). »

En « multicartes de gauche » avisé, Stefanoni, pour en revenir à lui, confie régulièrement ce type d'analyse au quotidien conservateur argentin La Nación. Ne reste plus aux suivistes qu'à... suivre. Volupté de l'anathème et ivresse d'une supposée pureté idéologique débouchent in fine sur la fabrication d'un récit particulièrement conformiste. Bien malin qui peut s'y retrouver. Comme l'ont fait Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et Fabien Roussel (Parti communiste) en dénonçant vigoureusement le « coup d'Etat » [32], Olivier Besancenot (Nouveau parti anticapitaliste) a fustigé sur Twitter le « coup de force » en Bolivie.

Sur le site du NPA, la Déclaration du Bureau exécutif de la Quatrième internationale (trotskyste) n'est pas plus ambigüe : « Bolivie : non au coup d'Etat ! » A ses côtés figure le communiqué du Parti Socialisme et liberté (PSOL) brésilien : « Contre le coup d'Etat en Bolivie ». On pourrait en déduire que, au sein de cette sensibilité politique, l'affaire est entendue. C'est compter sans un certain nombre d' « intellectuels organiques », universitaires, politologues, politistes (et autres formulations), omniprésents dans les publications et sites gravitant autour du parti.

A la va-comme-je-te-pousse, ils y publient les analyses les plus simplistes sur le Nicaragua. Prêchent un « Ni Maduro ni Guaido » d'un courage fou sur le Venezuela. Et, même sur la Bolivie, prennent prudemment leurs distances pour ne pas se trouver trop en décalage avec les médias dominants (une carrière universitaire doit se gérer prudemment). D'où un double discours permanent.

Un exemple (qu'on pourrait multiplier) suffira pour illustrer le propos. Inprecor (Revue d'information et d'analyse publiée sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale) : « Solidarité avec le peuple bolivien contre la furie de l'extrême droite », titre le 12 novembre (article remis à jour le 20) le docteur en anthropologie Patrick Guillaudat. D'après l'auteur, ce qui se passe dans le pays andin « ressemble à s'y méprendre à un coup d'Etat ». Mais... (équivalent du « en même temps » macronien) :

« La violence de l'explosion n'est pas le fruit du hasard. Elle trouve sa source dans deux phénomènes. Tout d'abord un acharnement de Morales et du MAS à rester au pouvoir. (...) La fraude est inexcusable car, outre l'usurpation démocratique qu'elle représente, elle est en grande partie la source de nouveaux malheurs qui risquent de s'abattre sur le peuple bolivien. »

Nul ne prétend ici que, dans une perspective « de gauche », seuls seraient acceptables les arguments en faveur d'Evo Morales quand il serait inconvenant d'exposer ou défendre leur réfutation. Après tout, s'il a gagné les présidentielles de 2005, 2009 et 2014 avec respectivement 53,7 %, 64,1 % et 61,36 % des suffrages, et celle de 2019 avec 47,08 %, c'est bien qu'il y a eu un recul de son électorat et donc des erreurs ou des failles à analyser.


A condition de ne pas tordre le bâton dans le sens le plus défavorable en évacuant les faits. Dans l'article qui précède, comme (presque) partout, « l'acharnement » de Morales « à rester au pouvoir » évacue purement et simplement la manipulation qui lui a fait perdre le référendum de 2016.

En Colombie, lors du référendum du 2 octobre de cette même année 2016, les « accords de paix » signés entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) furent rejetés de 50 000 voix (50,2 % des suffrages), avec des conséquences infiniment graves. Dans les semaines précédentes, sous la pression du « camp de la guerre », une propagande infernale avait présenté ces accords sous une image apocalyptique, là aussi à coups de « fake news ».

Lors d'un entretien accordé quelques jours plus tard, le responsable de cette campagne du « non », Juan Carlos Vélez (membre du Centre démocratique, de l'ex-président Álvaro Uribe) révéla lui-même avec jubilation les dessous de la manipulation. Selon lui, la stratégie avait utilisé de façon importante les réseaux sociaux (et les médias) pour diffuser « des informations partielles ou fallacieuses » destinées « à susciter l'indignation ».

Le Conseil d'Etat colombien estima ultérieurement qu'il y avait eu « une mystification généralisée annulant la liberté de l'électorat de choisir de façon autonome lors du plébiscite pour la paix ». A travers de multiples exemples, cette haute institution judiciaire pointa les mensonges utilisés « de forme massive et systématique » et estima que l'effet de cette campagne avait créé « un climat de désinformation, de manipulation et de distorsion de la vérité » influant sur le résultat de la consultation. Exactement ce qui s'est passé en Bolivie lors du scandale dit du « Zapatagate », qui présenta Evo Morales comme un « corrompu » !

Ce type de pratiques délictueuses, mises en œuvre par des acteurs de droite scélérats, devraient-elles désormais être ignorées, voire acceptées sans barguigner ? En non adeptes de la « reddition permanente », Evo Morales et le MAS ont résisté et contre-attaqué. Ayant fait même constat que le Conseil d'Etat colombien, la Cour suprême bolivienne leur a donné raison – ce qui a permis par la suite une nouvelle candidature d' « Evo ». La moindre des choses, lorsqu'on se prétend analyste, est d'expliquer les relations qui lient les phénomènes entre eux.

« La fraude est inexcusable », assène par ailleurs Guillaudat. Ce qui est inexcusable, c'est surtout de relayer l'OEA sans mentionner dans un article sensément réactualisé le 20 novembre que le CEPR (10 novembre), Walter Mebane (Université du Michigan, 13 novembre) ou le CELAG (14 novembre) ont remis en cause les conclusions de cette dernière. Il est vrai que, n'étant pas catalogués « think tanks » néolibéraux, le CEPR et le CELAG sont sans doute, pour le « centrisme d'extrême gauche », moins crédibles que l'organisation dirigée par Luis Almagro...

En tout cas, entre Besancenot et Guillaudat, bon courage aux militants du NPA pour s'y retrouver. Sur le Venezuela, le Nicaragua et maintenant la Bolivie, à part la référence au peuple et à une imaginaire révolution irréprochable, on lit à peu près la même chose dans Inprecor (et quelques publications appartenant à la même mouvance) que dans Le Monde, Le Figaro, Libération ou Le Point... Un constat qui, d'ailleurs et hélas, au sein de la gauche radicale, ne concerne pas que le NPA.

Confusion, mélimélo, capharnaüm, incohérences... Toutes tendances politiques confondues (à de rares exceptions près), l'opinion publique se trouve anesthésiée. Pendant ce temps, dans cette Bolivie où le coup d'Etat est moins vilipendé que « les erreurs et les fautes d'Evo Morales » (désormais réfugié en Argentine), les putschistes fascitoïdes tiennent le haut du pavé, la démocratie est bafouée dans les grandes largeurs, la chasse à l'homme s'est déchainée contre les responsables du MAS et ses militants, la « présidente intérimaire » s'accroche à son pouvoir de facto et prépare, pour le 3 mai, des élections d'autant plus « démocratiques » qu'elles seront supervisées par l'OEA.

Improbable défi pour Luis Arce (ex-ministre de l'économie) et David Choquehuenca (ex-ministre des Affaires étrangères) respectivement désignés par le MAS et Evo Morales candidats à la présidence et à la vice-présidence – et en tête de tous les sondages, ce qui aggrave incontestablement leur cas.

Source: Mémoire des Luttes

Illustration : Conférence de presse de Evo Morales dans le musée de la Ville de Mexico – 13 novembre 2019 – Wikipédia


 Notes:

1] https://elpais.com/elpais/2019/11/22/opinion/1574460648_305206.html

 [2] Désigne péjorativement un métis proche de l'Indien, appartenant en général à la couche sociale inférieure des métis, souvent urbanisés.

[3] Effectué de 2005 à 2009 sous l'égide de l'ancienne Constitution (réformée après une Assemblée constituante et le référendum du 25 janvier 2009), le premier mandat n'est pas pris en compte.

[4] Sur le détail de cette opération d'intoxication, lire : http://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

 [5] Post-vérité : « Circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d'influence que les appels à l'émotion pour modeler l'opinion publique » (Dictionnaire d'Oxford).

[6] El País, Madrid, 12 novembre 2019.

[7] http://cepr.net/en-espanol/spanish-press-releases/no-hay-evidencia-de-que-los-resultados-de-las-elecciones-bolivianas-se-hayan-visto-afectados-por-irregularidades-o-fraude-segun-el-analisis-estadistico

 [8] http://www-personal.umich.edu/ wmebane/Bolivia2019.pdf

[9] https://www.celag.org/analisis-del-informe-final-de-la-oea-sobre-las-elecciones-en-bolivia/

 [10] L'adjectif « dolosif » s'utilise pour décrire une faute commise dans l'intention de nuire ou avec la certitude qu'un dommage s'ensuivra.

[11] Fuite de plus de 11,5 millions de documents confidentiels issus du cabinet d'avocats panaméen Mossack Fonseca, détaillant des informations sur plus de 214 000 sociétés offshore ainsi que les noms des actionnaires de ces sociétés.

[12] Correo del Sur, Sucre, 22 août 2018.

[13] Maurice Lemoine, Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d'Etat modernes et autres tentatives de déstabilisation, Don Quichotte, Paris, 2015.

[14] https://fmbolivia.com.bo/al-igual-que-williams-kaliman-el-exjefe-policial-fue-puesto-contra-la-pared-por-sus-coroneles/

 [15] De son côté, pendant la campagne électorale, le pasteur évangélique Chi Hyung Chang, candidat arrivé en troisième position lors de la présidentielle avec presque 10 % des voix, parlait de la présence de Satan au sein du gouvernement Morales et qualifiait d' « idolâtrie » la conception indigène de la Pachamama.

[16] Les cultes qui ont lieu à Copacabana, où la Vierge a des traits indigènes, sont un mélange de rite catholique et de sacrifices aymaras.

[17] Resumen Latinoamericano, Buenos Aires, 20 décembre 2019.

[18] Laurent Lacroix et Claude Le Gouill, Le « Processus de changement » en Bolivie, Editions de l'IHEAL, Paris, 2019 (ainsi qu'un certain nombre des chiffres qui suivent).

[19] Le bon Juancito Pinto oblige les parents qui souhaitent en bénéficier à scolariser leurs enfants.

[20] http://www.agenciapacourondo.com.ar/generos/feministas-populares-con-evo-morales-alzamos-nuestra-voz-para-repudiar-y-rechazar-este

 [21] Dans des circonstances diverses, le gouvernement a nationalisé les activités de plusieurs puissantes transnationales – Glencore (Suisse), Jindal Steel & Power (Inde), Anglo-Argentina Pan American Energy (anglo-argentine), South American Silver (Canada), etc.

[22] Lorsque, en 1985, le ministre de la Planification Gonzalo Sánchez de Lozada a sauvagement privatisé les mines d'étain et licencié 30 000 travailleurs indigènes, ceux-ci, démunis de tout, ont gagné la région du Chapare où ils ont entrepris de cultiver la seule culture rentable pour un paysan pauvre : la coca.

[23] Lire Maëlle Mariette, « En Bolivie, la filière lithium à l'encan », Le Monde diplomatique, janvier 2020.

[24] Pour une analyse détaillée et équilibrée du conflit du TIPNIS, lire Laetitia Perrier-Bruslé : https://journals.openedition.org/echogeo/12972

 [25] Auteure de « Quand le pyromane emprisonne les pompiers » – http://www.medelu.org/Quand-le-pyromane-emprisonne-les-pompiers

 [26] Frédéric Thomas, « Bolivie : la fiction d'un développement alternatif », Centre tricontinental (CETRI), Louvain-la-Neuve (Belgique), 2 septembre 2019.

[27] Lire Maurice Lemoine, « Le Paraguay dévoré par le soja », Le Monde diplomatique, janvier 2014.

[28] Contrairement à une opinion répandue, le néologisme « droitdelhommisme » n'est pas née à l'extrême droite, mais a été utilisée pour la première fois par Alain Pellet, professeur de droit international à Nanterre, soucieux de mettre en garde contre la confusion des genres : « le droit d'une part, l'idéologie des droits de l'homme de l'autre ».

[29] https://desinformemonos.org/bolivia-un-levantamiento-popular-aprovechado-por-la-ultraderecha/

 [30] Alternatives Sud, « La Bolivie d'Evo », Editions Syllepse, Vol. 16, 2009.

[31] Les éditions internationales du Monde diplomatique (29, en 18 langues, en 2018) traduisent et publient 80 % des articles de l'édition française – laquelle constitue la seule référence légitime estampillée « Diplo ». A ces traductions, s'ajoutent quelques contributions locales, qui ne relèvent que de la seule responsabilité des diverses éditions et n'engagent nullement la « maison mère » située à Paris.

[32] On y ajoutera quelques formations moins influentes comme le Pôle de résistance communiste en France (PRCF), le Parti de la démondialisation (Pardem), etc.

Oliver Stone et Dan Kovalik: « Nous devons empêcher la prochaine guerre des Etats-Unis »

10 Juil 2019 Dan KOVALIK / Oliver Stone

Le président Donald Trump et ses sbires menacent de déclencher de nouvelles guerres. Le célèbre cinéaste Oliver Stone signe avec Dan Kovalik, professeur de droit international, une tribune pour appeler à la reconstruction d'un mouvement pour la paix. Alors que de nombreux citoyens sombrent dans la pauvreté, que les infrastructures se délabrent et que le déficit se creuse malgré une conjoncture favorable, les dépenses militaires augmentent et l'armée US apparaît comme l'un des pires contributeurs au réchauffement climatique. « Un mouvement pour la paix est nécessaire, c'est même une question de vie ou de mort« , expliquent Oliver Stone et Dan Kovalic. (IGA)
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L'ancien président Jimmy Carter a récemment fait une déclaration profonde et accablante: les États-Unis sont « la nation la plus belliqueuse de l'histoire du monde« . Carter a comparé les États-Unis à la Chine, soulignant que la Chine construit des trains à grande vitesse pour son peuple tandis que les États-Unis investissent toutes leurs ressources dans la destruction massive. Où sont les trains à grande vitesse aux États-Unis? s'est demandé Carter à juste titre. Comme s'il voulait prouver l'affirmation de Carter, le vice-président Mike Pence a déclaré aux élèves de l'académie militaire de West Point :

« C'est une quasi-certitude que vous allez vous battre sur un champ de bataille pour l'Amérique à un moment de votre vie. . . . Vous dirigerez des soldats au combat. Ça arrivera. » Faisant clairement référence au Venezuela, Pence a poursuivi : « Certains d'entre vous pourraient même être appelés à servir dans cet hémisphère. » En d'autres termes, Pence a déclaré que la guerre était inévitable, c'était une certitude pour ce pays.

De plus, il a récemment été rapporté que le Pentagone se préparait à la guerre à la fois contre la Russie et la Chine. Cela arrive au moment même où Trump et ses sbires menacent ouvertement d'attaquer l'Iran et le Venezuela, allant jusqu'à doubler la guerre d'Afghanistan déjà vieille de près de 20 ans, tout en soutenant et en encourageant l'Arabie saoudite dans sa guerre génocidaire contre le Yémen. On pourrait penser, et même espérer qu'il y aurait une levée massive de boucliers contre ce qui apparait comme la menace imminente d'une nouvelle guerre.

Et pourtant, cette menace n'a rencontré qu'un silence quasi total. En effet, dans la mesure où les médias mainstream ont réagi aux menaces belliqueuses de Trump, ils ont plutôt affiché leur déception. Le président n'irait pas assez vite vers une agression militaire. Un article du New York Times du 11 mai illustre la tendance, « Trump a déclaré qu'il apprivoiserait les États voyous. Maintenant, ils le défient. »
Cet article pousse essentiellement Trump à utiliser la force militaire contre la Corée du Nord, l'Iran et le Venezuela. Ce que le Times et d'autres médias ne reconnaissent pas, c'est que ce sont les États-Unis qui sont l'État voyou à tous points de vue.


Et cette vérité n'est pas oubliée par les citoyens du monde qui, dans deux sondages mondiaux, ont classé les États-Unis comme la plus grande menace à la paix mondiale. Entre-temps, on n'évoque plus les promesses désespérément nécessaires de remettre en état les infrastructures de ce pays; des villages de tentes abritant des SDF se dressent dans presque toutes les grandes villes US; près de la moitié des Étasuniens ne peuvent s'offrir les produits de première nécessité; et les soins de base sont toujours hors de portées pour des millions de citoyens.

Le mammouth dans la pièce que tout le monde refuse de voir, c'est l'insatiable complexe militaro-industriel. Il détourne des ressources précieuses de ces causes et les consacre à la destruction d'autres nations. Pendant ce temps, la machine de guerre US est sans doute le plus grand contributeur mondial au réchauffement climatique. Comme pour illustrer la menace environnementale qu'elle représente, l'armée US vient d'ouvrir une piste d'atterrissage dans l'archipel des Galapagos.

Alors que la campagne présidentielle de 2020 commence, il est déconcertant de constater que rien de tout cela ne fait l'objet de débats. La seule candidate qui est prête à aborder ce sujet – la vétérane militaire Tulsi Gabbard – est calomniée et ridiculisée. Les gens ne se rendent-ils pas compte qu'il n'y aura pas de « Green New Deal », ou de « Medicare for All », ou d'autres louables programmes sociaux tant que nous continuerons sur notre chemin sans fin de la guerre ? En effet, les États-Unis viennent d'entrer dans l'histoire cette année en connaissant une augmentation historiquement élevée du déficit malgré une conjoncture économique favorable. Et la raison à cela, c'est que nous sommes maintenant engagés dans des dépenses déficitaires pour la guerre au lieu de répondre aux besoins humains.

En fin de compte, la plus grande chose que nous puissions faire, tant pour nous-mêmes que pour le reste du monde, c'est d'empêcher les États-Unis de déclencher leur prochaine guerre, tout en exigeant de mettre fin aux conflits déjà en cours. Nous devons exiger que notre gouvernement cesse de consacrer des ressources à la guerre et à la destruction et qu'il les consacre plutôt à la construction, à la satisfaction des besoins humains et à la protection de notre environnement.

Cela nécessitera la reconstruction aux États-Unis du mouvement pour la paix, mouvement qui a contribué à arrêter la guerre du Vietnam et la guerre US contre l'Amérique centrale, mouvement qui a également mobilisé un nombre record de personnes contre l'invasion de l'Irak en 2003. Un tel mouvement pour la paix est plus que jamais nécessaire aujourd'hui, et c'est littéralement une question de vie ou de mort.

Source orignale: Boston Globe

 Traduit de l'anglais par Investig'Action

Source: Investig'Action

 Photo: Gage Skidmore

L’alliance Iran-Chine-Russie sonne le glas à l’hégémonie mondiale unilatérale des États-Unis

Posted on 30/12/2019 by Elijah J Magnier : @ejmalrai Traduction : Daniel G.

Les exercices navals tripartites s'étendant sur quatre jours dans le cadre de l'opération « Ceinture de sécurité maritime » menés par l'Iran, la Chine et la Russie dans les eaux de la mer d'Oman et de l'océan Indien marqueront le pas au Moyen-Orient dans les prochaines décennies. Ils signalent la fin de l'hégémonie et du contrôle absolus des USA sur le Moyen-Orient et le monde. Ces exercices conjoints se font au cœur même de la zone d'influence maritime des USA.

Il s'agit d'exercices tactiques simulant le sauvetage de frégates attaquées par un ennemi commun dans une zone faisant plus de 17 000 km. Il ne s'agit pas d'exercices stratégiques, car la Chine et la Russie n'auront pas accès aux ports iraniens sur une base permanente. Aucun adversaire commun ne devrait s'en prendre à la Russie, à la Chine ou à l'Iran dans ces eaux.

Le but de ces exercices pour les trois pays est d'envoyer un message conjoint aux USA. Le « message » maritime réaliste adressé au monde en ce mois de décembre 2019 est que la période de domination mondiale des USA comme seul et unique « policier du monde » autoproclamé tire à sa fin. C'est la première fois que l'Iran tient un exercice conjoint de cette ampleur avec deux puissances navales depuis l'avènement de la « République islamique » en 1979. L'Iran a lancé l'invitation et est le pays hôte deces exercices tripartites à partir du port de Chabahar, au sud-est du pays, en réponse à la politique de « pression maximale » des USA.

Téhéran transmet au monde le message qu'il développe ses capacités militaires en dépit de sanctions plus lourdes que jamais imposées par les USA, pour démontrer que sa politique d'isolement de l'Iran est inefficace. Le président Donald Trump et son équipe ont réussi à atteindre la population par leurs sanctions et leur état de siège sans précédent, mais le gouvernement à Téhéran est parvenu à s'adapter à ces mesures punitives en adoptant un nouveau « budget de la Résistance » afin de limiter sa dépendance aux exportations de pétrole.

La politique du président Donald Trump accélère la formation d'une alliance entre l'Iran, la Chine et la Russie(tous sous le coup de sanctions des USA). Malgré les exercices de l'opération Ceinture de sécurité maritime,ces pays n'ont pas signé d'alliances stratégiques entre elles, mais trouvent des moyens de se protéger en opérant dans les eaux de la mer d'Oman et de l'océan Indien. On pourrait voir dans ces exercices une contestation des sanctions des USA, car elles se déroulent dans une des principales voies de trafic maritime au monde, considérée comme vitale par les USA et par où transitent 18,5 millions de barils de pétrole par jour.

Le soleil américain est sur son déclin. Il brillait de tous ses feux en 1991 quand la Guerre froide a pris fin entreWashington et Moscou. C'est à ce moment que le président George Bush a annoncé la politique et la vision des USA, celle d'un « nouvel ordre mondial dans lequel les diverses nations poursuivent une cause commune afin d'atteindre les aspirations humaines universelles de l'humanité : la paix, la sécurité, la liberté et le règne du droit ».

Ce jour a en fait marqué l'établissement d'un déséquilibre mondial sous la domination politique, économique et militaire des USA. C'était le début d'une stratégie « destructive-constructive » visant à écraser tout pays rejetant l'hégémonie des USA, avec l'Iran en tête de liste.

Sous la présidence de George W. Bush, Washington a décidé d'encercler l'Iran, la Chine et la Russie de façon plus serrée et d'occuper l'Afghanistan, en raison de sa position stratégique géopolitique surplombant l'ouest de la Chine, le centre de l'Asie et l'est de l'Iran, en plus d'être riche en uranium. Puis ce fut au tour de l'Irak. Le contrôle du pétrole du Moyen-Orient était devenu une priorité et un plan en vue de créer « nouveau Moyen-Orient » a été élaboré par la suite pour briser l'alliance de l'Iran avec le Liban (Hezbollah) et le président syrien Bachar al-Assad.

Les USA cherchent constamment des moyens de diviser les continents, pour y régner et empêcher la formation d'alliances menaçantes. L'Eurasie, qui contient les deux tiers des ressources énergétiques du monde, est constamment surveillée de près par les USA, tout comme l'Iran. Sauf que l'Iran de 2019 n'est pas l'Iran de 1979. À la suite de la « guerre des pétroliers » dans le détroit d'Hormuz, du drone américain le plus coûteux qui a été abattu et de la destruction d'installations pétrolières de l'Arabie saoudite (qui a réduit sa capacité d'exportation du tiers) à l'aide de missiles de croisière de précision iraniens, les USA ont été ramenés à cette amère réalité : toutes les bases militaires des USA encerclant l'Iran seront à portée de tir des missiles de croisière iraniens si jamais Washington décidait d'attaquer la « République islamique ». L'Iran n'a pas à se soucier de viser des cibles américaines loin de son territoire.

De plus, l'Iran n'a pas hésité à intercepter et à arraisonner un pétrolier britannique, lançant ainsi le message sans équivoque à la Grande-Bretagne qu'il était prêt è une escarmouche militaire s'il le fallait. L'Iran a montré qu'il est capable de lutter contre ses ennemis sur de nombreux fronts. Les responsables iraniens ont annoncé très clairement aux dirigeants de son voisinage (Arabie saoudite, Émirats, Irak, nord-est syrien, Israël) que ses missiles de précision n'épargneront aucun pays où se trouve une base US et d'où une attaque contre l'Iran serait lancée.

De nombreux éléments ont indiqué que l'Iran est prêt à affronter le pire scénario et qu'il s'est entraîné en vue d'une situation extrême, tout en sachant que les USA n'oseraient pas s'aventurer dans une guerre imprévisible dont la victoire est loin d'être garantie. Le président Trump était prêt à livrer quelques batailles ici et là, une « bataille entre deux guerres » sur le modèle israélien plutôt qu'une guerre destructrice. Trump et son équipe ont cependant pris conscience que les ennemis des USA se sont dotés de suffisamment de missiles pour s'engager simultanément sur des fronts multiples dans différents pays du Moyen-Orient.

Trump veut éviter les pertes humaines pendant sa présidence. Il sait qu'en cas d'affrontement contre la «République islamique », les alliés de l'Iran s'en prendront aux alliés des USA dans la région du Moyen-Orient. L'Iran a livré au Hezbollah libanais, son allié le plus fort et le mieux organisé du Moyen-Orient, des dizaines de milliers de roquettes et de missiles de précision, une quantité suffisante pour détruire les cibles israéliennes, déjà comprises dans sa banque d'objectifs. Les cibles israéliennes se trouvent à quelques kilomètres des bases du Hezbollah, trop proches pour permettre aux missiles d'interception israéliens de neutraliser tous les missiles et roquettes lancés simultanément. Mais le véritable problème se trouve sur le front intérieur, car Israël est loin d'être prêt à partir en guerre, ce que même les responsables militaires israéliens reconnaissent.

Le Hezbollah est parvenu à contrer la politique de dissuasion israélienne et à briser la volonté d'Israël, comme le monde l'a observé lors du dernier affrontement, quand Israël a décidé d'abandonner pendant deux semaines toutes ses positions sur 100 km de largeur de 5 km de profondeur le long de la zone frontalière avec le Liban, à la suite d'une simple menace proférée à la télévision locale par le secrétaire général du HezbollahSayyed Hassan Nasrallah. Cela montre très clairement qu'Israël aura beau continuer de menacer le Liban verbalement, une guerre ne sera pas pour demain.

Les alliés de l'Iran sont également présents en Syrie, en Irak et au Yémen et sont tous munis de missiles de précision. Les USA et leurs alliés ne peuvent ignorer cette réalité et le fait que des dommages importants peuvent être infligés au camp américain en cas de guerre (malgré tout le pouvoir destructeur des USA et d'Israël).

Un autre facteur à ne pas négliger ayant une importance cruciale est le fait que les USA prennent leurs distances par rapport au Moyen-Orient. En 2019, j'ai pu observer que les USA ne se sont pas immiscés dans le choix d'un premier ministre irakien, une première depuis 2003. Fait inhabituel, ils ne sont pas intervenus dans le choix d'un premier ministre libanais. Il s'agit pourtant de deux pays importants où les USA se sont placés sur la ligne de front pour juguler l'influence de l'Iran. De même, en Syrie (où les USA volent carrément le pétrole syrien), les USA semblent s'être lassés d'occuper le Levant pour contraindre l'Iran à quitter la Syrie, au grand dam d'Israël.

La seule arme que peuvent encore brandir les USA, ce sont les sanctions économiques, une arme qui sera bientôt inefficace du fait que les pays touchés s'adaptent à leur nouvelle situation. Trump sanctionne ses amis, ses ennemis et ses concurrents, étouffant du même coup la puissance financière des USA. Cela donne l'avantage aux pays concernés de se préparer à adopter des contre-mesures à long terme. Malgré leurs tentatives de maintenir leur hégémonie, les USA reculent à la période d'avant 1991.

Il est vrai que sous la présidence de Trump, les USA ont vendu d'énormes quantités d'armes aux pays du Moyen-Orient. L'industrie militaire américaine a en a profité pendant quelques années, mais cela ne devrait pas durer. Ces armes ne seront pas utilisées dans une guerre à venir parce que la perspective d'un affrontement militaire au Moyen-Orient s'estompe et que toutes les parties et tous les belligérants potentiels sont bien équipés et armés avec la même puissance de feu destructrice.

Aujourd'hui, les USA ont les yeux rivés sur la Russie, la Chine et leurs alliés qu'ils voient comme des sources de danger dans les secteurs de la technologie et de l'intelligence artificielle extrêmement compétitifs. Un affrontement militaire n'a pas sa place. L'heure est venue pour les pays du Moyen-Orient de régler leurs problèmes nationaux et régionaux entre eux sans interférence de l'extérieur.

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Comprendre le blocus des vampires de la mondialisation contre le Venezuela

Comprendre le blocus contre le Venezuela: le vécu.

 Première partie

Par Romain Migus/ Mondialisation.ca/romainmigus.info/28 novembre 2018

Au mieux la guerre économique et le blocus financier contre le Venezuela sont généralement invoqués comme un détail sans importance ou une invention du gouvernement, au pire, et dans l'extrême majorité des cas, elle est complètement passé sous silence. Il ne s'agit pas ici de faire une révision exhaustive des politiques économiques de la Révolution Bolivarienne. Si la majorité d'entre elles ont eu un apport bénéfique pour le pays, certaines ont pu être ponctuées d'erreurs, et ont pu avoir des conséquences dans la crise économique que traverse actuellement le pays.

Cependant, il est indéniable que les manœuvres et les sanctions contre l'économie vénézuélienne ont un impact prédominant dans la situation économique actuelle. Et aujourd'hui, il est impossible d'analyser objectivement la situation au Venezuela sans passer par une étude minutieuse du blocus financier et de la guerre économique.

Ces sanctions ne sont pas propres au Venezuela. Elles proviennent d'un arsenal de mesures économiques déjà mis à l'épreuve dans le Chili d'Allende mais aussi actuellement à Cuba, en Russie ou en Iran pour ne citer que quelques exemples. Même s'il existe quelques rares articles en français sur ce sujet, ils sont assez complexes et ne parviennent que trop rarement à expliquer une situation difficile à s'imaginer pour tout un chacun.

C'est ce que nous tenterons de faire ici. C'est pourquoi, cher lecteur, j'ai décidé exceptionnellement de te tutoyer. Parce que je vais parler de toi. Ou plutôt, je vais prendre un exemple de ta vie quotidienne pour essayer de t'expliquer ce que représente la guerre économique contre le Venezuela. La première partie de cet article (« Le vécu ») tente de te faire imaginer ce que serait ta vie si les mesures prises contre le Venezuela s'appliquaient à ton quotidien. Ensuite, dans une deuxième partie (« les faits ») nous établirons une chronologie du blocus contre le Venezuela pour imposer des faits aux opinions particulières. Alors ferme les yeux et imagine toi dans la peau d'un pays en guerre économique (c'est une invitation à te transposer, rouvre les yeux sinon tu ne pourras pas lire le texte).

Interdit d'interdire : La crise vénézuélienne


 


Venezuela: Les 5 gros mensonges de Macron, médias et Cie


 

Cher lecteur,

Comme chaque français, ta journée commence par l'achat d'une baguette de pain. A peine réveillé, tu fonces à la boulangerie pour acheter le sésame qui marquera véritablement le lancement d'une nouvelle aventure quotidienne. Tu le fais même avant de dire bonjour à tes enfants, car tu sais très bien que le bisou matinal de tes gosses n'est pas le même si il est, ou non, accompagné de la bonne odeur du pain chaud. Un matin, tu te lèves comme tous les autres jours, et tu vas à la boulangerie en bas de chez toi. Un rituel habituel. Cela va de soi.

« Bonjour Sylvie. Comment vas-tu ? » Après tant d'années, tu la connais bien ta boulangère. Elle fait presque partie de la famille. Mais aujourd'hui, en regardant son visage lorsque tu es rentré dans son commerce, tu sens qu'il y a quelque chose qui cloche.

« Écoute, je suis très embêtée, mais je ne vais plus pouvoir te vendre du pain.

Surpris et interloqué, tu réponds du tac au tac : « Comment ça ? C'est une blague ?

– Non, désolé. Les fournisseurs de farine nous ont prévenus. Si nous te vendons du pain, ils ne nous livreront plus de farine. Tu comprends que ce n'est pas négociable.

– Et bien tu perds un client et un bon ».

Très énervé, tu sors de ta boulangerie. Qu'à cela ne tienne, tu iras dans une autre. Ce n'est pas les boulangeries qui manquent dans le quartier. Sauf que tu vas déchanter très vite. Tous les vendeurs de pain du quartier te tiennent le même discours, et toutes celles de ton arrondissement. Le premier jour tu rentres chez toi, sans pain.

« Papa, tu n'as pas acheté de pain aujourd'hui » te demande le plus jeune de tes enfants.

– Non, pas aujourd'hui, grommèles-tu avant de disparaître dans ta chambre.

Le lendemain et les jours suivants, tu te rends compte que la chose est sérieuse. Non seulement aucune boulangerie de la ville ne veut te vendre du pain, mais ce refus est tout aussi catégorique dans les boulangeries du département et de la région. Assez rapidement, tu comprends que les 35.000 établissements de vente de pain présents sur le territoire national ont répondu aux exigences des fournisseurs de farine et de leurs actionnaires.

Aucun d'eux ne te vendra de pain. Pour trouver une baguette, il va falloir désormais te lever tôt car même au niveau de l'Union européenne, impossible de trouver une boulangerie qui accepte de te vendre directement ses produits. C'est quand même le comble, tu as de l'argent pour acheter mais personne ne veut te vendre.


Evidemment, c'est toute ton organisation quotidienne qui va s'en trouver chamboulée. Après de grandes recherches, tu as réussi à trouver une boulangerie qui fait des bonnes baguettes. Elle veut bien te vendre du pain. Petit problème, elle est au Vietnam. Avec le cout du transport, ça te revient plus cher. En plus, la baguette, n'est pas la même que chez nous. Comment y remédier ? Pour essayer de contourner ce système, tu avais dégoté un importateur qui achète du pain dans une boulangerie en Pologne et le transporte jusqu'à chez toi. Mais cette solution n'est pas idéale.

D'abord le type se sucrait une bonne commission au passage, mais en plus les fournisseurs de farine et leurs actionnaires ont fini par repérer son manège, et l'ont sanctionné. Désormais, il pourra toujours continuer à faire son métier mais ne pourra plus importer du pain. Quand à toi, c'est retour à la case départ. Tu dois encore chercher un autre importateur, qui vu les risques encourus, va prendre une commission encore plus grosse. Cela ne peut pas être une solution quotidienne et tu ne l'utilises que vraiment exceptionnellement. En plus, pour les payer il fallait inventer tout un tas de stratagèmes, car les virements d'argent pour payer l'importateur étaient, soit refusés par les banques, soit l'argent transféré était congelé pendant des mois, et nombreux étaient les importateurs qui se fatiguaient de travailler dans ses conditions.

Chez toi, comme tu peux l'imaginer, l'ambiance est délétère. Tout le monde souffre de la situation et aimerait un retour à la normal, pouvoir faire un petit déjeuner avec du pain et des croissants...comme avant. L'autre jour tu t'es engueulé avec ton fils cadet. Il t'a accusé de ne pas te remuer assez pour ramener du pain. Toi, évidemment ça t'a énervé vu que tu passes le plus clair de ton temps à essayer d'en trouver. Ça déteint sur ton travail d'ailleurs. Car ne pouvant te dédoubler, tu peines à concilier ton activité professionnelle d'artisan avec des recherches qui empiètent sur ta routine quotidienne. Du coup, tu es moins efficace. C'est un cercle vicieux.

Ta fille ainée en a eu ras le bol. Elle est partie vivre à Montréal dès qu'elle a eu obtenu son diplôme d'ingénieure agronome. Chez nos cousins québécois, il y a beaucoup de boulangers et de fils de boulangers français. Elle trouve du pain. De temps à autre, elle t'en envoie par la Poste. Quand il arrive, il est souvent rassis et dur comme de la pierre. Tu en fais du pain grillé et lui envoie une photo de ton petit déjeuner par wasapp. Tu souris sur la photo mais c'est un peu forcé. L'autre jour, par téléphone, tu lui as fait remarqué que tu ne cherches pas l'aumône mais juste pouvoir acheter ton pain normalement.

«Tu comprends rien, papa. Je fais tous les efforts pour vous envoyer du pain. Je ne travaille pas comme ingénieure ici, je fais des petits boulots. Même moi, je ne mange pas de baguette tous les jours car j'ai plein d'autres choses à payer.

– Si tu ne manges pas de pain tous les jours, pourquoi tu ne reviens pas, lui as tu répondu.

Elle t'a raccroché au nez. Décidément, vous n'êtes plus sur la même longueur d'ondes. Chacun voit la difficulté de sa réalité quotidienne depuis ses propres perspectives. Le dialogue est difficile, conséquence tragique de la pression exercée par les producteurs de farine et leurs actionnaires. Face à la complexité de la situation, tu décides de changer ton fusil d'épaule. Si c'est si difficile d'acheter du pain, alors tu vas le faire. Tu te décides à acheter un terrain où tu feras pousser du blé en quantité suffisante, tu le récolteras, le transformeras en farine, et tu feras ton pain.

Sauf que, si tu avais suffisamment d'argent pour acheter une baguette par jour, c'est toute une autre affaire pour te lancer dans cette aventure. Il va falloir que tu demandes un prêt. Qu'á cela ne tienne, ce n'est pas la première fois. Ta voiture, ta maison, la construction de ta cuisine, tu as fais tout cela à crédit. Mais alors que tu les as toujours remboursés rubis sur l'ongle et dans les temps, tu apparais dans le Fichier National des Incidents de Remboursement des Crédits aux Particuliers. Il n'y a aucune explication rationnelle, á moins de suspecter que les producteurs de farine et leurs actionnaires soient de mèche avec ceux qui établissent ce fichier. Tu as beau démontré que tu n'as jamais eu de retard de paiement, aucune banque ne veut te prêter de l'argent. C'est rageant.


Quand finalement tu réussis à trouver un établissement bancaire qui veuille bien t'octroyer un crédit, les taux d'intérêts qu'il te propose sont ahurissants. Tu te dis, encore une fois, que ce n'est pas juste. Ton voisin, qui vit à crédit, et a remboursé les banques exactement dans le même temps que toi, bénéficie lui de l'autorisation de prêts à des taux d'intérêts abordables. Une fois acheté le terrain, il faut encore investir dans des semences, de l'engrais, du matériel agricole, des moissonneuses-batteuses, des aspirateurs, des sasseurs, des trieurs, des broyeurs, des mélangeuses.

Il te faudra des pièces de rechange aussi, si ça pète. Et puis, une fois que tu auras ta farine, pour faire ton pain, il te faudra un four, une couche, un pétrin (et pas celui dans lequel tu te trouves). C'est un gros investissement. En plus, les producteurs de farine et leurs actionnaires veillent scrupuleusement à ce que tu ne rentres pas dans cette activité et font pression sur tous les vendeurs de matériels agricoles et de boulangerie.

Mais le plus difficile, c'est que tu n'as jamais fait ça de ta vie. Pour avoir ton pain, il faut te lancer dans une aventure qui t'est complètement étrangère. Ta fille aurait pu t'aider, elle est ingénieure agronome. Mais elle est partie à Montréal. Il faudra donc que tu commences de zéro, tout seul, et tu feras certainement toutes les erreurs que commettent les novices en la matière. Bref, tu décides malgré tout de te lancer mais le résultat ne sera certainement pas palpable demain.

Comme si la situation n'était pas assez complexe, un matin tu vas au travail et tu découvres que plusieurs de tes clients habituels ont annulé leurs commandes. Tu leur téléphones. Ils te disent tous la même chose. Les producteurs de farine et leurs actionnaires les ont menacés de sanctions et de représailles, s'ils continuent de travailler avec toi. Non content de t'empêcher d'acheter ton pain, ils veulent désormais te ruiner pour être sûr que tu n'arriveras pas à contourner leur manœuvre.

C'est dans ces moments là que se retrouver entre amis permet de décompresser. Ah les amis, parlons en ! La plupart d'entre eux venaient prendre le petit déjeuner chez toi depuis des années. Au début de ton calvaire, certains ont continué à venir. Mais la première fois, tu leur as servi de la cervelle avec le café. Ils ont quand même gouté en esquissant plein de grimaces. La deuxième fois, ils sont venus mais n'ont pas mangé. Et puis avec le temps, ils ne viennent plus.

Les rares copains qui ne t'ont pas lâché t'ont informé que plus personne ne parle de toi dans le groupe. Tu es devenu un tabou. Quand certains ex-amis parlent de toi en mal, qu'ils soutiennent que tu es un abruti, incapable de fournir une baguette de pain à tes gosses, un murmure traverse systématiquement les copains présents. S'ensuit un silence gêné et tout le monde passe á autre chose. Tu es devenu gênant pour l'harmonie du groupe. A la trappe, on n'en parle plus.

Tu te dis qu'ils pourraient agir, que cette situation pourrait leur tomber sur le coin du nez un jour ou l'autre. Ils pourraient organiser un boycott des producteurs de farine, faire connaître ta situation, peser de tout leur poids pour que l'on te ré-autorise à acheter du pain. Et puis, à quoi bon ? Tu as juste désormais beaucoup plus d'estime pour ceux qui continuent à te rendre visite pendant le petit déjeuner. L'autre jour, quelqu'un a sonné chez toi. C'était tard le soir. Tu es sorti pour voir de qui il s'agissait. Un type était planté devant toi. La lune éclairait sa silhouette, laissant deviner un homme assez grand. Tu n'as pas distingué son visage, caché sous une capuche. A ses pieds, était posé un gros sac.

« Bonsoir. On m'a dit que vous cherchiez à acheter du pain, te dit-il en te révélant le contenu de son sac qui regorgeait de baguettes, de pains de campagne et autres viennoiseries. Ton visage s'est illuminé. « Combien la baguette ? » lui demandes-tu en essayant de ne laisser transparaitre aucune émotion.

« 90 euros. Pour le pain, c'est 130 euros. 25 le croissant, et.... »

Tu le coupes d'un ton sec et d'un geste de la main : « C'est bon, ça ne m'intéresse pas, c'est trop cher »

Le type a remballé sa marchandise et s'en est allé dans la nuit en te glissant « je repasserai ».

Ta première réaction a été de vouloir lui mettre ton poing dans la gueule. Et puis, tu es revenu à la raison. Non seulement le type semblait être plus fort que toi, mais en plus peut être qu'un jour tu seras quand même contraint de lui acheter une baguette. Donc tu t'es ravisé. A chaque fois que tu y repenses, ton sang bouillonne. C'est révoltant, c'est injuste. Mais pourquoi donc la police n'arrête-t-elle pas ce délinquant ?


En y réfléchissant bien, peut-être que si tu étais policier, tu négocierais une baguette de pain pour fermer les yeux sur son trafic. Peut-être même que si tu étais directeur d'un hôpital ou d'un établissement scolaire, tu détournerais le pain des patients et des enfants pour le bouffer ou pour le vendre à ton tour. Peut-être, peut-être...ou peut-être pas, parce que tu crois encore dans certaines valeurs morales et solidaires, mais tout le monde n'est pas comme toi. Quoiqu'il en soit cette situation t'a changé, tu ne penses plus pareil.

La volonté de sortir de cette galère quotidienne t'amène à imaginer des scénarios auxquels tu n'aurais jamais songé avant. C'est même devenu obsessionnel. Tu commences à concevoir tes relations avec les autres et avec le monde alentour au prisme de la situation délicate que tu dois affronter. Les répercussions que cela engendre sont terribles et contribuent à déstructurer les normes qui régissaient le lien que tu entretiens avec la société. Ta situation n'étant pas « normale », il t'est difficile de penser un ensemble de solutions qui s'avèreraient de bon sens ou rationnel dans un contexte ordinaire.

Il te faut sans cesse inventer, contourner les règles et normes établies. Comme tu avances en territoire inconnu, tu commets quelques erreurs. Les réparer fait surgir d'autres obstacles.

Tu es beaucoup plus à fleur de peau, et tu réagis au quart de tour. Tu es un peu parano aussi, tu as l'impression que la terre entière t'en veut. Ce qui n'est que partiellement vrai, car seulement une partie de la terre t'en veut ; mais alors, elle t'en veut à mort. Elle t'en veut pour être ce que tu es, pour l'identité que tu dégages fièrement. Donc tu es devant un dilemme, soit tu jettes l'éponge mais ça, ce n'est pas toi. Soit tu persistes à reconstruire une normalité depuis une situation anormale, et cela n'a rien d'aisé.

Pour te détendre un peu, tu décides de regarder la télé. Ô surprise, toutes les chaines parlent de toi. Tu as beau zapper, elles racontent toutes la même chose, tout comme la presse, les magazines et les radios. Des dizaines d'experts se succèdent à l'écran pour dire que « tu es un incapable », se lamentent sur le sort de tes « pauvres gosses qui ne peuvent pas manger de pain ». « Salaud » te crie un professeur d'Université depuis un plateau télé, « si tu n'a pas de pain, achète de la brioche ».

Tu ne comprends pas ce déferlement de haine, tu ne l'as pourtant jamais vu ni connu auparavant.
Bien évidemment, aucun de ces commissaires médiatiques ne mentionnent la guerre que te livrent les fournisseurs de farine et leurs actionnaires. La seule fois où tu as entendu un éditorialiste la mentionner du bout des lèvres, c'était pour ajouter dans la foulée que « cette soi-disant guerre te sert de prétexte pour justifier ton incapacité à donner une tartine à ses gosses ».

Tu as manqué de t'étrangler de rage. Si tout ce que font les producteurs de farine et leurs actionnaires pour te nuire ne fait que t'avantager, pourquoi donc n'arrêtent-ils pas leur manège? Ceux qui osent encore venir prendre le petit déjeuner avec toi et ta famille sont systématiquement dénigrés, vilipendés et insultés par les médias. Ceux qui ne viennent plus aussi, ce qui, il faut l'avouer, te fait bien rire.

Dans le quartier, tout le monde regarde la télé mais tu n'es pas devenu totalement un paria. La majorité des gens s'en foute de ta situation car ils sont déjà préoccupés par la leur, certes différente mais néanmoins difficile. S'ils connaissaient ton cas, tu es sûr que cela les révolterait. Surtout que ceux qui s'acharnent sur toi font partie de la même caste qui a rendu leurs vies compliquées.

Beaucoup dans ta situation se seraient arrêtés pour pleurer sur le bord de la route. Mais ce n'est pas ton genre. Avec le temps, toutes ses attaques te renforcent dans tes convictions, ta dignité n'est pas négociable, tu ne lâcheras rien. Voilà, maintenant que tu t'es mis dans la peau de ce personnage, que tu te l'es approprié, que tu as commencé à te demander comment tu ferais concrètement pour avoir du pain, alors maintenant seulement, on peut commencer à parler du Venezuela.

Romain Migus

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Deuxième partie

Par Romain Migus/ Mondialisation.ca/ Venezuela en Vivo/30 novembre 2018

La chronologie qui suit nous permet de répondre à trois questions essentielles pour comprendre le blocus contre le Venezuela : « Qui impose le blocus ? A qui l'imposent-il ? Et pourquoi ? » (1). A la lecture des mesures prises, la réponse à la première question saute aux yeux : ce sont les Etats-Unis, suivit par leurs vassaux latino-américains ou européens. Les faits parlent d'eux-mêmes. Cela se passe de commentaires ou d'interprétations douteuses. La réponse à la deuxième question coule aussi de source.

Alors que certains commentateurs s'évertuent à relayer les éléments de langage de l'administration étatsunienne faisant croire qu'il ne s'agit que de sanctions ciblées sur des personnes, la lecture de ce document nous amène à une conclusion logique. C'est bien le Peuple vénézuélien tout entier qui est visé. Ce qui est d'ailleurs explicitement revendiqué par le pouvoir des Etats-Unis. C'est d'ailleurs pourquoi nous ne mentionnons pas les sanctions contre des membres de l'Etat vénézuélien (sauf dans le secteur de l'alimentation).

Démarré en 2008, ces sanctions individuelles touchent aujourd'hui 51 citoyens vénézuéliens. Quand à la réponse à la dernière question, elle est la conséquence de la deuxième. Il y a d'abord une réponse en terme géopolitique. Le Venezuela dispose des premières réserves de pétrole au monde, des quatrièmes réserves d'or, son sous-sol regorge de minerais (coltan, thorium, bauxite, fer) et c'est un pays riche en eau douce, en gaz et en diamants. Nous comprenons que cela ouvre l'appétit de certains prédateurs.

Mais pourquoi donc vouloir affamer et martyriser un Peuple dans son ensemble ? Tout simplement parce que ce Peuple de combattants refuse systématiquement depuis 1998 de voir sa souveraineté piétinée par un empire aux services des transnationales. Et ce Peuple à la tête dure a déjà résisté à plusieurs tentatives pour le faire revenir dans le droit chemin des intérêts des dominants. Le peuple vénézuélien a non seulement démontré qu'une autre voie était possible face au néolibéralisme, mais il a donné des leçons de résistance à bien d'autres peuples de par le monde. C'est donc lui qui doit désormais payer cet affront.

Aux opinions politiciennes biaisées, il faut systématiquement opposer les faits. Toutes discussions ou débats sur le pays caribéen doit nécessairement passer par une analyse des mesures de rétorsion contre l'économie du Venezuela. Après, seulement après, on peut parler de l'effectivité ou pas des politiques du gouvernement, des options économiques, ou des conséquences sociales de la situation actuelle. Voici donc une chronologie sommaire des attaques financières, bancaires et économiques contre la Révolution Bolivarienne. Elle ne prend pas en compte les autres dimensions de la guerre hybride menée contre le Venezuela tels que les fronts diplomatique, militaire, médiatique, juridique ou institutionnel.


Avant de parler de l'économie, parlons du blocus.

14 avril 2013 : Nicolas Maduro est élu président de la République Bolivarienne du Venezuela avec 50,61% des voix. Son principal opposant, Henrique Capriles Radonski ne reconnaît pas sa défaite, et appelle ses partisans à prendre la rue. Bilan : 11 chavistes assassinés, 65 blessés.

12 février 2014 – mai 2014 : L'opposition tente de renverser le président par la force. Bilan : 42 morts. 850 blessés. Face à l'échec de ce coup d'Etat et considérant les déroutes électorales, une stratégie économique et financière va être mis en place pour étrangler la population du Venezuela et la retourner contre le gouvernement de la Révolution Bolivarienne.

Décembre 2014: Le Congrès des Etats-Unis approuve la loi 113-278 intitulée « Loi publique de défense des droits de l'Homme et de la Société Civile au Venezuela ». Cet instrument juridique dicte la ligne d'action politique du gouvernement de Etats-Unis et de ses vassales contre le Venezuela. La loi 113-278 établit la possibilité de prendre des mesures unilatérales coercitives contre le Venezuela dans les domaines économiques, financiers et commerciales. De plus, elle stipule de « travailler » dans ce sens avec ses partenaires membres de l'Organisation des Etats Américains (OEA) et de l'Union Européenne.

08/03/2015 : Le président des Etats-Unis, Barack Obama, signe l'Ordre exécutif 13692 (le « décret Obama »). Ce dernier se base sur la Loi des Pouvoirs Economiques en situation d'Urgence Nationale, sur la loi d'Urgence Nationale et sur la Loi 113-278 pour déclarer le Venezuela « une menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique extérieure des Etats-Unis ». Ce décret va permettre l'élaboration légale des attaques économiques que subit le Venezuela depuis cette date.

Avril 2016 : Le blocus financier commence. A partir de cette date, les institutions vénézuéliennes titulaires de compte bancaires à l'étranger se voient stipuler des restrictions pour la réalisation de paiement en dollars.

Mai 2016 : La Banque Commerzbank (Allemagne) ferme les comptes de plusieurs institutions vénézuéliennes dont ceux des banques publiques vénézuéliennes et ceux de Pdvsa, l'entreprise pétrolière.

Juillet 2016 : La banque étatsunienne Citibank interdit á son réseau d'intermédiaires bancaires d'opérer des transactions avec les institutions vénézuéliennes, dont la Banque Centrale du Venezuela.

Août 2016 : La fermeture unilatérale des comptes d'intermédiaire bancaire oblige le Venezuela à opérer à partir d'autres monnaies alors que la plupart des devises obtenues par la vente de Pétrole sont en dollars. Le pays subit de grosses pertes dues aux nouveaux coûts de transaction, de change et de cout opératifs.

Août 2016 (bis) : La Banque Novo Banco (Portugal) informe l'Etat vénézuélien qu'elle ne réalisera plus d'opération en dollars avec des banques ou des institutions vénézuéliennes, á cause de la pression exercée par ses intermédiaires bancaires.

Juillet 2017 : L'entreprise Delaware (qui gère des portefeuilles de titres de Pdvsa) informe Pdvsa que sa banque intermédiaire (PNC Bank) n'acceptera plus de fonds de l'entreprise pétrolière.

Juillet 2017 (bis) : La banque étatsunienne Citybank refuse de recevoir un paiement de l'Etat vénézuélien destiné à l'achat de 300.000 doses d'insuline.

21/08/2017 : La Bank Of China basé au Panama informe le Venezuela, que suite à des pressions reçues de la part du Département du Trésor des USA ainsi que du gouvernement du Panama, elle ne réalisera plus aucune transaction en dollars de ou à destination du Venezuela.

22/08/2017 : Plusieurs banques russes informe le Venezuela de l'impossibilité de réaliser des transactions avec des banques vénézuéliennes en raison de la restriction imposée par les banques intermédiaires des Etats-Unis et de plusieurs pays européens.

23/08/2017 : La banque intermédiaire de l'institution bancaire BDC Shandong stoppe une transaction de la Chine vers le Venezuela d'un montant de 200 millions de dollars. Il faudra plus d'un mois pour que le Venezuela puisse récupérer cette somme d'argent. 

24/08/2017 : Donald Trump signe l'ordre exécutif 13808 intitulé « Imposition de sanctions additionnelles à propos de la situation au Venezuela ». Ce décret interdit toute une série de transaction avec l'Etat vénézuélien, et notamment avec Pdvsa, et tout autres entités détenues par l'Etat vénézuélien. Est établie une liste de restriction aux opérations financières :

• L'Etat vénézuélien et Pdvsa sont interdits d'émettre de nouveaux titres de leur dette

• Interdiction de réaliser des transactions sur les titres émis par le gouvernement avant l'entrée en vigueur de ce décret.

• Le versement de dividendes ou de bénéfices au gouvernement du Venezuela de la part d'entités résidant aux USA est interdit. Cela affecte avant tout Citgo, entreprise appartenant à Pdvsa, et qui compte 3 raffineries et 6000 stations d'essence sur le territoire des Etats-Unis.

• L'achat de certains bons du trésor vénézuélien et de la dette vénézuélienne est interdit.


La maison blanche déclare que cet ensemble d'interdiction a « été soigneusement pensé pour refuser à la dictature de Maduro une source non négligeable de financement ». Le décret 13808 vise à systématiser les attaques contre les entreprises publiques et les opérations commerciales et financières de l'Etat vénézuélien afin de déstructurer l'économie du pays. A ce sujet, l'ancien ambassadeur des Etats-Unis au Venezuela et en Colombie, Wiliam Brownfield a déclaré : « La meilleure résolution est de précipiter l'effondrement du gouvernement vénézuélien même si cela implique des mois et des années de souffrance pour les vénézuéliens».

Août 2017 : Suite à des pressions du Département du Trésor des Etats-Unis, l'entreprise Euroclear, une filiale de la banque américaine JP Morgan, congèle les opérations de transaction sur la dette souveraine du Venezuela. Euroclear retient ainsi, depuis lors, 1 milliard 200 millions de dollars appartenant á la République Bolivarienne du Venezuela.

Août 2017 (bis): La Bank of China de Francfort refuse d'émettre une transaction de 15 millions de dollars, du par le Venezuela à l'entreprise minière Gold Reserve.

05/09/2017 : Le Canada et les Etats-Unis s'associent pour « adopter des mesures économiques contre le Venezuela et contre les personnes qui contribue activement à la situation actuelle dans le pays ».

Octobre 2017 : La Deutsche Bank informe la banque chinoise Citic Bank de la fermeture de ses comptes chez ses intermédiaires bancaires pour avoir accepter des paiements de Pdvsa.

Octobre 2017 (bis): Le Venezuela achète des vaccins et des médicaments á l'Organisation Panaméricaine de la Santé, filiale de l'Organisation Mondiale de la Santé, et donc sous l'égide de l'ONU.
En vertu de l'extraterritorialité des lois états-uniennes, la banque suisse UBS rejettera le paiement, provoquant un retard de 4 mois dans la livraison des vaccins et déstructurant complètement le système public de vaccination gratuite du ministère de la santé vénézuélien.

03/11/2017 : Le président Maduro annonce que le Venezuela a remboursé plus de 74 milliards de dollars à ses créanciers sur les quatre dernières années. Malgré cela, les agences de notations font augmenter le risque-pays du Venezuela, rendant plus difficile l'obtention de crédits sur les marchés financiers.

09/11/2017 : EEUU sanctionne un groupe de fonctionnaires vénézuéliens au motif de « piétiner la démocratie et administrer les programmes gouvernementaux corrompus de distribution d'aliments ». Les fonctionnaires responsables de l'importation d'aliments dans le pays ne peuvent plus signer d'accord commerciaux favorisant la politique alimentaire du gouvernement.

13/11/2017 : L'Union européenne interdit la vente de matériel de défense ou de sécurité intérieur au Venezuela.

14/11/2017 : L'agence de notation Standard and Poor's déclare un « défaut partielle » du Venezuela malgré les paiements réguliers de la dette par le Venezuela.

15/11/2017 : La Deutsche Bank, principal intermédiaire de la Banque Centrale du Venezuela ferme définitivement les comptes de cette institution, mettant en danger toutes ses opérations bancaires.
Novembre 2017 : Le Venezuela achète des médicaments anti-malaria (primaquine et cloroquine) au laboratoire colombien BSN Medical. Le gouvernement de Colombie empêche la livraison sans aucune justification.

Novembre 2017 (bis): Les transnationales pharmaceutiques Baster, Abbot, et Pfizer refusent d'émettre des certificats d'exportation à destination du Venezuela, rendant impossible l'achat de médicaments produits par ces entreprises, notamment dans le domaine oncologique.

Novembre 2017 (ter): Les banques intermédiaires refusent plusieurs transactions du Venezuela à hauteur de 39 millions de dollars. Cette somme était destinée à 23 opérations d'achats alimentaires pour les fêtes de fin d'année.

29/01/2018 : Le département du Trésor des Etats-Unis affirme « la campagne de pression contre le Venezuela porte ses fruits. Les sanctions financières que nous avons imposé ont obligé le gouvernement de ce pays à commencer à entrer en défaut de paiement, tant pour sa dette souveraine comme pour celle de Pdvsa. Et nous pouvons assister (...) à un effondrement économique total du Venezuela. Donc notre politique fonctionne, notre stratégie fonctionne et nous la maintiendrons. »

12/02/2018 : Le département du Trésor des Etats-Unis élargit les sanctions financières contre le Venezuela et les entreprises vénézuéliennes. La renégociation et la restructuration de la dette vénézuélienne et de celle de Pdvsa émise avant le 25 aout 2017 sont interdites.

Mars 2018 : 15 boxeurs vénézuéliens n'ont pas pu participer aux qualifications pour les Jeux d'Amérique Centrale et des Caraïbes 2018 parce qu'ils n'ont pas pu arriver à un accord avec les agences qui ont mis diverses limites parmi lesquelles le prix du billet qui est passé de 300 à 2 100 dollars par personne quand l'entreprise a appris qu'il s'agissait du transport de la Fédération Vénézuélienne de Boxe. Lorsque, ensuite, une compagnie privée a proposé un vol charter pour transporter l'équipe, la Colombie et le Panamá n'ont pas autorisé le survol de leurs espaces aériens et le Mexique a fait la même chose.


02/03/2018 : Les Etats-Unis renouvellent, pour un an, les décrets 13692 (Obama) et 13808 (Trump). Le décret 13808 impose six nouvelles mesures coercitives pour attaquer la stabilité financière du Venezuela. Le Bureau des Crimes Financiers des Etats-Unis (FinCEN) alerte les institutions financières mondiales que les transactions avec des entités publiques vénézuéliennes sont suspectées de corruption. Cette accusation sans fondement ni preuve a pour conséquence de freiner le paiement à des entreprises d'alimentation et à des laboratoires pharmaceutiques, rendant difficile l'importation de ces biens. De même, cela aura pour conséquence le gel d'1 milliard 650 millions de dollars appartenant à l'Etat vénézuélien.

19/03/2018 : Le président Trump signe l'ordre exécutif 13827 qui interdit à tout citoyens et institutions d'effectuer des transactions financières avec la cryptomonnaie vénézuélienne « Petro » avant même que celle-ci puisse se négocier sur les marchés de cryptomonnaie. Cette décision est la première du genre dans la courte histoire des cryptomonnaies.

27/03/2018 : Le gouvernement du Panama publie une liste de seize entreprises vénézuélienne suspectées sans preuve de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme.

19/04/2018 : Steven Mnuchin, le secrétaire au Trésor des USA se réunit avec des représentants d'Allemagne, d'Argentine, du Brésil, du Canada, de Colombie, d'Espagne, de France, du Guatemala, d'Italie, du Japon, du Mexique, du Panama, du Paraguay, du Pérou, et du Royaume Uni pour leur demander des « actions concrètes afin de restreindre la capacité des fonctionnaires vénézuéliens corrompus et de leurs réseaux de soutien ». Il affirmera que le Président Nicolas Maduro ne possède aucune légitimité pour demander des crédits au nom de son pays. L'objectif est d'assécher financièrement le Venezuela.

Mai 2018 : 9 millions de dollars de l'Etat vénézuélien sont congelés. Ils étaient destinés au traitement de la dialyse. 20.000 patients en seront privés.

Mai 2018 (bis) : La banque italienne Intensa Sanpaolo bloque l'argent destiné à la mise en place du pavillon du Venezuela à la XVI° Biennale d'Architecture de Venise.

21/05/2018 : En raison de la réélection de Nicolas Maduro à la présidence, Donald Trump renforce les sanctions. Il sera désormais interdit à tous citoyens et entreprises des Etats-Unis d'acquérir des propriétés appartenant au gouvernement du Venezuela sur le territoire des Etats-Unis.

25/06/2018 : Le Conseil européen adopte la décision 2018/901 sanctionnant des membres de l'administration vénézuélienne dont ceux opérant dans le secteur de l'alimentation. Cette mesure fait écho à celle prise un an plus tôt par les Etats-Unis (le 9 novembre 2017) afin de rendre impossible l'achat d'aliments par le gouvernement vénézuélien.

01/11/2018 : Le président Trump signe un nouveau décret autorisant le Département du Trésor à confisquer des propriétés à des opérateurs du secteur aurifère au Venezuela, sans que des accusations pénales ou civiles soient nécessaires. Le but recherché est d'empêcher la récupération par l'Etat vénézuélien du bassin minier de l'Orénoque, 4eréserve d'or au monde. Le Secrétaire adjoint du Trésor des Etats Unis, Marshall Billingslea dans un cynisme absolu, déclarera à ce sujet : « Nous devrions manifester plus d'indignation face aux dommages infligés à l'environnement et aux populations indigènes».

Romain Migus

09/11/2018 : La Banque Centrale du Royaume Uni refuse de restituer au Venezuela 14 tonnes d'or appartenant à ce pays. Il s'agit ni plus ni moins d'une spoliation d'une valeur de 550 millions de dollars.
Voilà, maintenant on peut parler du Venezuela et confronter les points de vue.

Note :

(1) J'emprunte ces questions pour leur grande pertinence à Carlos Mendez Tovar, écrivain vénézuélien, interviewé par Viktor Dedaj au sujet du blocus contre....Cuba.

Voir Viktor Dedaj, « Sin Embargo – Paroles cubaines contre le blocus », LeGrandSoir, disponible sur

https://www.legrandsoir.info/IMG/pdf/sin_embargo_paroles_cubaines_viktor_dedaj.pdf

 La source originale de cet article est Venezuela en Vivo

Copyright © Romain Migus, Venezuela en Vivo, 2018
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L’alliance Iran-Chine-Russie sonne le glas à l’hégémonie mondiale unilatérale des USA

Posted on 30/12/2019 by Elijah J Magnier : @ejmalrai Traduction : Daniel G.

Les exercices navals tripartites s'étendant sur quatre jours dans le cadre de l'opération « Ceinture de sécurité maritime » menés par l'Iran, la Chine et la Russie dans les eaux de la mer d'Oman et de l'océan Indien marqueront le pas au Moyen-Orient dans les prochaines décennies. Ils signalent la fin de l'hégémonie et du contrôle absolus des USA sur le Moyen-Orient et le monde. Ces exercices conjoints se font au cœur même de la zone d'influence maritime des USA. Il s'agit d'exercices tactiques simulant le sauvetage de frégates attaquées par un ennemi commun dans une zone faisant plus de 17 000 km. Il ne s'agit pas d'exercices stratégiques, car la Chine et la Russie n'auront pas accès aux ports iraniens sur une base permanente. Aucun adversaire commun ne devrait s'en prendre à la Russie, à la Chine ou à l'Iran dans ces eaux. Le but de ces exercices pour les trois pays est d'envoyer un message conjoint aux USA. Le « message » maritime réaliste adressé au monde en ce mois de décembre 2019 est que la période de domination mondiale des USA comme seul et unique « policier du monde » autoproclamé tire à sa fin. C'est la première fois que l'Iran tient un exercice conjoint de cette ampleur avec deux puissances navales depuis l'avènement de la « République islamique » en 1979. L'Iran a lancé l'invitation et est le pays hôte deces exercices tripartites à partir du port de Chabahar, au sud-est du pays, en réponse à la politique de « pression maximale » des USA.
Téhéran transmet au monde le message qu'il développe ses capacités militaires en dépit de sanctions plus lourdes que jamais imposées par les USA, pour démontrer que sa politique d'isolement de l'Iran est inefficace. Le président Donald Trump et son équipe ont réussi à atteindre la population par leurs sanctions et leur état de siège sans précédent, mais le gouvernement à Téhéran est parvenu à s'adapter à ces mesures punitives en adoptant un nouveau « budget de la Résistance » afin de limiter sa dépendance aux exportations de pétrole.
La politique du président Donald Trump accélère la formation d'une alliance entre l'Iran, la Chine et la Russie(tous sous le coup de sanctions des USA). Malgré les exercices de l'opération Ceinture de sécurité maritime,ces pays n'ont pas signé d'alliances stratégiques entre elles, mais trouvent des moyens de se protéger en opérant dans les eaux de la mer d'Oman et de l'océan Indien. On pourrait voir dans ces exercices une contestation des sanctions des USA, car elles se déroulent dans une des principales voies de trafic maritime au monde, considérée comme vitale par les USA et par où transitent 18,5 millions de barils de pétrole par jour.
Le soleil américain est sur son déclin. Il brillait de tous ses feux en 1991 quand la Guerre froide a pris fin entreWashington et Moscou. C'est à ce moment que le président George Bush a annoncé la politique et la vision des USA, celle d'un « nouvel ordre mondial dans lequel les diverses nations poursuivent une cause commune afin d'atteindre les aspirations humaines universelles de l'humanité : la paix, la sécurité, la liberté et le règne du droit ».
Ce jour a en fait marqué l'établissement d'un déséquilibre mondial sous la domination politique, économique et militaire des USA. C'était le début d'une stratégie « destructive-constructive » visant à écraser tout pays rejetant l'hégémonie des USA, avec l'Iran en tête de liste.
Sous la présidence de George W. Bush, Washington a décidé d'encercler l'Iran, la Chine et la Russie de façon plus serrée et d'occuper l'Afghanistan, en raison de sa position stratégique géopolitique surplombant l'ouest de la Chine, le centre de l'Asie et l'est de l'Iran, en plus d'être riche en uranium. Puis ce fut au tour de l'Irak. Le contrôle du pétrole du Moyen-Orient était devenu une priorité et un plan en vue de créer « nouveau Moyen-Orient » a été élaboré par la suite pour briser l'alliance de l'Iran avec le Liban (Hezbollah) et le président syrien Bachar al-Assad.

Les USA cherchent constamment des moyens de diviser les continents, pour y régner et empêcher la formation d'alliances menaçantes. L'Eurasie, qui contient les deux tiers des ressources énergétiques du monde, est constamment surveillée de près par les USA, tout comme l'Iran. Sauf que l'Iran de 2019 n'est pas l'Iran de 1979. À la suite de la « guerre des pétroliers » dans le détroit d'Hormuz, du drone américain le plus coûteux qui a été abattu et de la destruction d'installations pétrolières de l'Arabie saoudite (qui a réduit sa capacité d'exportation du tiers) à l'aide de missiles de croisière de précision iraniens, les USA ont été ramenés à cette amère réalité : toutes les bases militaires des USA encerclant l'Iran seront à portée de tir des missiles de croisière iraniens si jamais Washington décidait d'attaquer la « République islamique ». L'Iran n'a pas à se soucier de viser des cibles américaines loin de son territoire.
De plus, l'Iran n'a pas hésité à intercepter et à arraisonner un pétrolier britannique, lançant ainsi le message sans équivoque à la Grande-Bretagne qu'il était prêt è une escarmouche militaire s'il le fallait. L'Iran a montré qu'il est capable de lutter contre ses ennemis sur de nombreux fronts. Les responsables iraniens ont annoncé très clairement aux dirigeants de son voisinage (Arabie saoudite, Émirats, Irak, nord-est syrien, Israël) que ses missiles de précision n'épargneront aucun pays où se trouve une base US et d'où une attaque contre l'Iran serait lancée.
De nombreux éléments ont indiqué que l'Iran est prêt à affronter le pire scénario et qu'il s'est entraîné en vue d'une situation extrême, tout en sachant que les USA n'oseraient pas s'aventurer dans une guerre imprévisible dont la victoire est loin d'être garantie. Le président Trump était prêt à livrer quelques batailles ici et là, une « bataille entre deux guerres » sur le modèle israélien plutôt qu'une guerre destructrice. Trump et son équipe ont cependant pris conscience que les ennemis des USA se sont dotés de suffisamment de missiles pour s'engager simultanément sur des fronts multiples dans différents pays du Moyen-Orient.
Trump veut éviter les pertes humaines pendant sa présidence. Il sait qu'en cas d'affrontement contre la « République islamique », les alliés de l'Iran s'en prendront aux alliés des USA dans la région du Moyen-Orient. L'Iran a livré au Hezbollah libanais, son allié le plus fort et le mieux organisé du Moyen-Orient, des dizaines de milliers de roquettes et de missiles de précision, une quantité suffisante pour détruire les cibles israéliennes, déjà comprises dans sa banque d'objectifs. Les cibles israéliennes se trouvent à quelques kilomètres des bases du Hezbollah, trop proches pour permettre aux missiles d'interception israéliens de neutraliser tous les missiles et roquettes lancés simultanément. Mais le véritable problème se trouve sur le front intérieur, car Israël est loin d'être prêt à partir en guerre, ce que même les responsables militaires israéliens reconnaissent.

Le Hezbollah est parvenu à contrer la politique de dissuasion israélienne et à briser la volonté d'Israël, comme le monde l'a observé lors du dernier affrontement, quand Israël a décidé d'abandonner pendant deux semaines toutes ses positions sur 100 km de largeur de 5 km de profondeur le long de la zone frontalière avec le Liban, à la suite d'une simple menace proférée à la télévision locale par le secrétaire général du HezbollahSayyed Hassan Nasrallah. Cela montre très clairement qu'Israël aura beau continuer de menacer le Liban verbalement, une guerre ne sera pas pour demain.
Les alliés de l'Iran sont également présents en Syrie, en Irak et au Yémen et sont tous munis de missiles de précision. Les USA et leurs alliés ne peuvent ignorer cette réalité et le fait que des dommages importants peuvent être infligés au camp américain en cas de guerre (malgré tout le pouvoir destructeur des USA et d'Israël).
Un autre facteur à ne pas négliger ayant une importance cruciale est le fait que les USA prennent leurs distances par rapport au Moyen-Orient. En 2019, j'ai pu observer que les USA ne se sont pas immiscés dans le choix d'un premier ministre irakien, une première depuis 2003. Fait inhabituel, ils ne sont pas intervenus dans le choix d'un premier ministre libanais. Il s'agit pourtant de deux pays importants où les USA se sont placés sur la ligne de front pour juguler l'influence de l'Iran. De même, en Syrie (où les USA volent carrément le pétrole syrien), les USA semblent s'être lassés d'occuper le Levant pour contraindre l'Iran à quitter la Syrie, au grand dam d'Israël.
La seule arme que peuvent encore brandir les USA, ce sont les sanctions économiques, une arme qui sera bientôt inefficace du fait que les pays touchés s'adaptent à leur nouvelle situation. Trump sanctionne ses amis, ses ennemis et ses concurrents, étouffant du même coup la puissance financière des USA. Cela donne l'avantage aux pays concernés de se préparer à adopter des contre-mesures à long terme. Malgré leurs tentatives de maintenir leur hégémonie, les USA reculent à la période d'avant 1991.
Il est vrai que sous la présidence de Trump, les USA ont vendu d'énormes quantités d'armes aux pays du Moyen-Orient. L'industrie militaire américaine a en a profité pendant quelques années, mais cela ne devrait pas durer. Ces armes ne seront pas utilisées dans une guerre à venir parce que la perspective d'un affrontement militaire au Moyen-Orient s'estompe et que toutes les parties et tous les belligérants potentiels sont bien équipés et armés avec la même puissance de feu destructrice.
Aujourd'hui, les USA ont les yeux rivés sur la Russie, la Chine et leurs alliés qu'ils voient comme des sources de danger dans les secteurs de la technologie et de l'intelligence artificielle extrêmement compétitifs. Un affrontement militaire n'a pas sa place. L'heure est venue pour les pays du Moyen-Orient de régler leurs problèmes nationaux et régionaux entre eux sans interférence de l'extérieur.
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Françoise Vergès : « Un féminisme a soutenu la colonisation »

par Ghazelles • novembre 15, 2018

Y'a-t-il un féminisme ou des féminismes ? C'est l'une des questions abordées avec Françoise Vergès, politologue française, lors de notre rencontre à Paris. Selon son analyse, il y aurait en France « Un » féminisme qui se présenterait comme « Le » féminisme universel, autrement dit le féminisme de tout le monde. Ce féminisme hégémonique et dominateur contre lequel doivent se soulever les autres féminismes est un féminisme qui se bat pour des privilèges de la suprématie blanche.

Mais avant d'aller plus loin, nous avons posé une seconde question : qu'en est-il de la définition du féminisme pour Françoise Vergès ?

Politologue et titulaire de la chaire «Global South(s)» à la Maison des sciences de l'Homme à Paris, elle est également auteure du livre le Ventre des femmes (Albin Michel) où elle revient sur le scandale qui a frappé la Réunion, où des centaines de femmes se sont faites avortées ou stérilisées de force. L'idée que certains se font du féminisme se résume à une lutte effrénée pour l'égalité, cependant Françoise Vergès rappelle durant notre échange qu'un féminisme a soutenu la colonisation.

Dès le 15e siècle, des femmes ont pu bénéficier des mêmes privilèges que les hommes à savoir, posséder des êtres humains ; des esclaves. Pourtant privées du droit d'être notaires, d'être professeurs ou médecins. Ainsi l'experte pose la question : L'égalité, oui, mais dans quel système ?? Pour Françoise Vergès, le rêve féministe est la lutte pour la libération et la justice sociale. C'est un féminisme antiraciste, anti-capitaliste et anti-impérialiste. Il ne s'agit donc pas uniquement d'une histoire de droits des femmes.

Dans ces débats autour du féminisme, le processus de racisation est évoqué. Françoise Vergès rappelle qu'après la Seconde Guerre mondiale , il y a eu une condamnation du racisme biologique. Après la période nazie, l'Occident était d'accord pour condamner celui-çi et cela s'est fait ressentir aussi dans le vocabulaire raciste et colonial qui ne sera plus utilisé.


Le monde assistera à la naissance d' « un racisme sans race », explique Françoise Vergès. Ainsi le racisme aura pour base non plus la biologie, mais la culture. Débute ainsi un processus de racisation indispensable pour le capitalisme qui a besoin de prendre en otage des groupes de personnes, pour ensuite justifier les oppressions et les exploitations. En conclusion, Françoise Vergès nous rappelle à quel point il est important de décoloniser le féminisme et de repolitiser aussi le féminisme.

Processus de racisation, féministe , conséquences de la colonisation sur les femmes colonisées et descendantes de colonisés, les hommes peuvent-ils être féministes ? Autant de questions abordées nous permettant de mieux comprendre. Sans plus tarder, découvrez notre entretien avec Françoise Vergès.

Françoise Vergès : "Un féminisme a soutenu la colonisation"


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