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Françoise Vergès : « Un féminisme a soutenu la colonisation »

par Ghazelles • novembre 15, 2018

Y'a-t-il un féminisme ou des féminismes ? C'est l'une des questions abordées avec Françoise Vergès, politologue française, lors de notre rencontre à Paris. Selon son analyse, il y aurait en France « Un » féminisme qui se présenterait comme « Le » féminisme universel, autrement dit le féminisme de tout le monde. Ce féminisme hégémonique et dominateur contre lequel doivent se soulever les autres féminismes est un féminisme qui se bat pour des privilèges de la suprématie blanche.

Mais avant d'aller plus loin, nous avons posé une seconde question : qu'en est-il de la définition du féminisme pour Françoise Vergès ?

Politologue et titulaire de la chaire «Global South(s)» à la Maison des sciences de l'Homme à Paris, elle est également auteure du livre le Ventre des femmes (Albin Michel) où elle revient sur le scandale qui a frappé la Réunion, où des centaines de femmes se sont faites avortées ou stérilisées de force. L'idée que certains se font du féminisme se résume à une lutte effrénée pour l'égalité, cependant Françoise Vergès rappelle durant notre échange qu'un féminisme a soutenu la colonisation.

Dès le 15e siècle, des femmes ont pu bénéficier des mêmes privilèges que les hommes à savoir, posséder des êtres humains ; des esclaves. Pourtant privées du droit d'être notaires, d'être professeurs ou médecins. Ainsi l'experte pose la question : L'égalité, oui, mais dans quel système ?? Pour Françoise Vergès, le rêve féministe est la lutte pour la libération et la justice sociale. C'est un féminisme antiraciste, anti-capitaliste et anti-impérialiste. Il ne s'agit donc pas uniquement d'une histoire de droits des femmes.

Dans ces débats autour du féminisme, le processus de racisation est évoqué. Françoise Vergès rappelle qu'après la Seconde Guerre mondiale , il y a eu une condamnation du racisme biologique. Après la période nazie, l'Occident était d'accord pour condamner celui-çi et cela s'est fait ressentir aussi dans le vocabulaire raciste et colonial qui ne sera plus utilisé.


Le monde assistera à la naissance d' « un racisme sans race », explique Françoise Vergès. Ainsi le racisme aura pour base non plus la biologie, mais la culture. Débute ainsi un processus de racisation indispensable pour le capitalisme qui a besoin de prendre en otage des groupes de personnes, pour ensuite justifier les oppressions et les exploitations. En conclusion, Françoise Vergès nous rappelle à quel point il est important de décoloniser le féminisme et de repolitiser aussi le féminisme.

Processus de racisation, féministe , conséquences de la colonisation sur les femmes colonisées et descendantes de colonisés, les hommes peuvent-ils être féministes ? Autant de questions abordées nous permettant de mieux comprendre. Sans plus tarder, découvrez notre entretien avec Françoise Vergès.

Françoise Vergès : "Un féminisme a soutenu la colonisation"


 

L'Afrique sans les Africains: la Chine et les États-Unis s'affrontent dans la Corne-Est de l'Afrique pour leurs intérêts géostratégiques

 

 

 "Le port du petit, mais très stratégique, pays est-africain que le secrétaire d'État américain doit visiter cette semaine, est au cœur de la concurrence entre les États-Unis et la Chine, qui y a ouvert en 2017 sa première base militaire à l'étranger. Djibouti, dans la corne de l'Afrique, où le secrétaire d'État américain Rex Tillerson est attendu en fin de semaine, est devenu l'un des théâtres de la lutte d'influence que se livrent la Chine et les États-Unis sur le continent africain.

Pour le chef de la diplomatie américaine, les investissements américains iraient dans le sens d'une "croissance soutenable", quand les investissements chinois encourageraient une forme de "dépendance". Dans une lettre adressée au secrétaire américain à la Défense, l'élu républicain à la Chambre des représentants Bradley Byrne s'inquiète de l'influence croissante de la Chine à Djibouti, qui occupe une position stratégique à l'entrée sud de la mer Rouge. Pékin y a en effet inauguré l'été dernier sa première base militaire à l'étranger, forte de 240 hommes, et ce à quelques kilomètres à peine d'une base des forces américaines. Le territoire est-africain abrite aussi des installations militaires françaises et japonaises.


 Pékin étend son influence sur le port de Doraleh

Un développement récent est venu accentuer les inquiétudes américaines : le mois dernier, les autorités djiboutiennes ont mis fin unilatéralement au contrat d'exploitation du port de Doraleh qui les liait à DP World, une société basée à Dubaï et comptant parmi les premiers opérateurs portuaires au monde. Avec cette initiative, dénoncée par DP World, Djibouti aurait la volonté de transférer à la Chine l'exploitation du site portuaire, ont rapporté plusieurs élus américains. Le général Thomas Waldhauser, commandant des forces américaines pour l'Afrique (AfriCom), a souligné mardi 6 mars, lors d'une audition parlementaire, que l'armée américaine pourrait alors se retrouver exposée à des conséquences "significatives".

Le risque mis en exergue par le général Waldhauser est que les Chinois, une fois pris le contrôle du port de Doraleh, puissent restreindre l'utilisation des installations et affecter de ce fait les opérations de ravitaillement de la base américaine de Djibouti et des bâtiments de l'US Navy. "Si les Chinois prenaient ce port, les conséquences pourraient être significatives", a-t-il prévenu aux élus de la commission des services armés de la Chambre des représentants. Quelque 4 000 soldats sont affectés sur la base militaire américaine de Djibouti, dont des unités des forces spéciales. C'est de là que sont lancées des opérations au Yémen ou en Somalie.

Selon le général Waldhauser, les États-Unis ne seront jamais capables d'investir autant que la Chine en Afrique. Mais l'heure est venue d'en tirer les conséquences stratégiques. "La Chine a pris pied sur le continent africain depuis un certain temps, mais nous n'avons pas géré cela en termes d'intérêt stratégique, nous ne faisons que de petits pas", a ajouté le commandent de l'AfriCom. Contrer les ambitions de la Chine et de la Russie. Dans sa nouvelle doctrine stratégique présentée mi-janvier, le Pentagone écrit que la compétition entre les grandes puissances, et non plus le terrorisme, est désormais la priorité de Washington en matière de sécurité nationale et ajoute que contrer les ambitions de la Chine et de la Russie est au cœur de cette stratégie.

À Pékin, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Geng Shuang, a déclaré n'avoir aucune information relative au terminal de Doraleh. Quant à la coopération de la Chine avec l'Afrique, a-t-il ajouté, elle ne vise aucun parti tiers. "Nous espérons que la partie américaine pourra considérer objectivement et équitablement le développement de la Chine et la coopération Chine-Afrique", a-t-il dit lors du point de presse quotidien du ministère.

La Chine a dépassé en 2009 les États-Unis comme premier partenaire commercial de l'Afrique. Elle reste néanmoins loin derrière Washington sur le plan militaire. Lundi, Pékin a annoncé un coup d'accélérateur dans ses dépenses militaires afin d'avoir une armée de "classe mondiale" à l'horizon 2050. Pékin a dépensé en 2017 un total de 151 milliards de dollars pour son armée, selon un rapport des experts de l'Institut international pour les études stratégiques (IISS), basé à Londres, soit quatre fois moins que les États-Unis (603 milliards).

"La Chine modernise ses forces armées dans une perspective régionale", souligne Juliette Genevaz, de l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire française à Paris, "elle ne vise pas à supplanter la domination américaine, qui joue un rôle de gendarme du monde.""

Avec AFP et Reuters


 La Chine a annoncé lundi une hausse de 8,1 % de son budget militaire pour l'année 2018.

Texte par Romain HOUEIX

Une augmentation qui inquiète ses voisins asiatiques, mais que certains analystes estiment mesurés. Faut-il avoir peur de l'hydre militaire chinoise ? La question se pose après la révélation, lundi 5 mars, du budget 2018 de la Chine. Dans un discours donné devant les députés, le Premier ministre Li Keqiang a indiqué que la République populaire de Chine donnerait cette année un coup d'accélérateur à ses dépenses militaires. Le budget militaire augmentera de 8,1 % cette année, le portant 175 milliards de dollars au total. C'est une hausse de la croissance de celui-ci par rapport au taux de l'an passé (+7 %).

Selon un rapport des experts de l'Institut international pour les études stratégiques (IISS), basé à Londres, la Chine a dépensé lors de l'année 2017 un total de 151 milliards de dollars (environ 120 milliards d'euros) pour son armée. Cette hausse est cohérente avec les attentes du président Xi Jinping, qui ambitionne de se maintenir en place après les deux mandats prévus par la Constitution chinoise. En novembre dernier, il a promis à ses concitoyens une "armée de classe mondiale" à l'horizon 2050.

"Il faut réaliser la modernisation de la défense nationale et de l'armée en 2035 et, vers le milieu du siècle, faire de l'armée populaire une armée de classe mondiale", avait-il martelé devant les 2 300 délégués du Parti communiste chinois (PCC). Le budget militaire de la Chine est scruté de près à l'international, tant les ambitions dans ce domaine de cette superpuissance économique forte de 1,38 milliard d'habitants inquiètent.

Des voisins inquiets

Les voisins de la Chine sont inquiets, notamment à cause de sa traditionnelle intransigeance vis-à-vis des territoires qu'elle considère comme relevant de sa souveraineté historique : l'île de Taïwan (Pékin en a perdu le contrôle en 1949 au profit d'un régime rival), les îles Senkaku-Diaoyu (disputées avec le Japon), des territoires frontaliers (avec l'Inde) et des îlots en mer de Chine méridionale (où le Vietnam, les Philippines et la Malaisie ont des prétentions rivales).

Réagissant au discours du Premier ministre chinois, le ministre des Affaires intérieures japonais, Yoshihide Suga, a fait part de son inquiétude : "Nous aimerions que la Chine fasse preuve de davantage de transparence sur ses dépenses et sur les objectifs de son pouvoir militaire", a-t-il déclaré lors d'un point presse. Mais le pays à qui la Chine fait le plus peur, c'est Taïwan, que le Premier ministre chinois a fermement mis en garde dans son discours, en promettant que Pékin "défendra fermement la souveraineté et l'intégrité territoriale du pays et ne tolérera jamais aucune tentative ou action séparatiste".


  Taïwan, qui depuis 2006 est gouverné par le Parti démocratique et progressiste (DPP) traditionnellement favorable à l'indépendance de l'île, a donc fait part de son inquiétude via Huang Chung-yen, porte-parole de la présidence, qui a rappelé que la protection de la paix était une responsabilité partagée :

"Dans les relations transdetroit, notre politique a toujours été un engagement clair pour la paix régional et la protection de la stabilité de la zone".

"La Chine devrait faire davantage attention aux critiques internationales, rendre plus transparent son budget et abandonner sa stratégie de déploiement militaire visant Taïwan pour éviter une escalade dans les tensions régionales", a enjoint l'institution dans un communiqué.

Andrew Erickson, spécialiste de la Chine de l'U.S Naval War College du China Maritime Institute, estime que le fait que la hausse du budget militaire soit supérieure à celle de la croissance visée (+6,5 %) est révélateur d'une visée stratégique militaire. "Cela démontre que la stratégie de Xi Jinping pour redonner sa grandeur à la Chine ne se base seulement sur un 'rêve chinois' culturel, mais aussi sur l'idée d'une puissance militaire forte", explique-t-il au Washington Post.

Une hausse loin d'être disproportionnée

Dans son adresse aux députés, Li Keqiang a justifié la hausse du budget militaire par la nécessité "d'améliorer l'armée, que ce soit dans les aspects de l'entraînement militaire ou de la préparation à la guerre, ainsi que de défendre fermement la sécurité et la souveraineté nationale ainsi que les intérêts chinois".

Le Premier ministre a également souligné les efforts du pays pour diminuer ses effectifs militaires, passés de 2,3 millions d'hommes à 2 millions. Quelque 300 000 hommes en moins, l'équivalent de l'armée française. Une démobilisation qui cache en fait la volonté de disposer d'une armée plus resserrée et professionnelle.

"Il n'y aura pas de surmilitarisation de la Chine", analyse James Char, expert de l'armée chinoise à l'Université de technologie de Nanyang, à Singapour. Il note que, ces dernières années, le taux de croissance des dépenses militaires "n'est pas disproportionné" et suit plus ou moins celui du PIB, et cela "va probablement continuer", juge-t-il. En effet, les 151 milliards de dollars dépensés en 2017 représentent toujours quatre fois moins que les dépenses des États-Unis (603 milliards), selon l'Institut international pour les études stratégiques (IISS). Mais nettement plus que l'Arabie saoudite (77 milliards), la Russie (61), l'Inde (53), le Royaume-Uni (51) ou encore la France (49).

Un rapport du think thank ChinaPower relativise également la portée des investissements militaires de la Chine. Il rappelle que le budget militaire de la Chine ne représentait en 2016 que 6,2 % de son budget global. En comparaison, les États-Unis en investissaient la même année 9,3 %. La Russie, quant à elle, atteignait même 15,5 %.

Ni Lexiong, expert militaire à l'université de droit et sciences politiques de Shanghai rappelle que dans le contexte actuel de tensions dans la péninsule coréenne et à la frontière indienne, les nouveaux coûts ne sont en rien démesurés : "Compte tenu de la situation, cette augmentation symbolique est équivaut en fait à une absence d'augmentation", estime-t-il pour le Washington Post.

Ce que l’Occident ne veut pas que vous sachiez sur l’Érythrée

Le soutien constant des pays arabes à la cause Erythréenne motivée par la volonté d'affaiblir l'Éthiopie afin que l'Égypte reste maîtresse des eaux du Nil est encore d'actualité en 2016. Dans un article intitulé Somalie : comment les puissances coloniales maintiennent le pays dans le chaos, Mohamed Hassan, spécialiste de la géopolitique et du monde arabe, a mis en lumière le dépècement de la région de l'Océan Indien par les puissances impérialistes via le saccage savamment planifié de la Somalie. Dans la présente publication, il revient sur un pan de l'Histoire de l'Érythrée jusque-là méconnu du grand public.

Erythrée la face cachee de l'Ethiopie:


 


 L'Erythrée va mener le plus long combat pour l'indépendance du continent africain. Pendant plus de trente ans, les résistants érythréens ont lutté pratiquement seuls contre tous. Comment quelques combattants africains sont-ils venus à bout des plus grandes puissances mondiales : Etats-Unis, Europe, Union Soviétique... ? Quels étaient les enjeux de cette lutte ? Mohamed Hassan retrace avec nous l'aventure épique de la libération de l'Erythrée. Mais avant il nous dévoile tout ce que nous ne devrions pas savoir sur l'Erythrée.


 Première Partie

La Corne de l'Afrique est une des régions les plus meurtries du continent : guerres incessantes, famine, pauvreté... Des images que tout le monde connaît. Mais peu de gens savent que l'Erythrée estime possible de sortir de ce cercle infernal, de résoudre les conflits par le dialogue et d'atteindre un important niveau de développement. On pourrait s'en réjouir. Pourtant, aux yeux de la communauté internationale, l'Erythrée est un Etat paria, mis au banc des accusés du Conseil de Sécurité de l'ONU ! En quoi ce pays, dont personne ne parle, menace-t-il les puissances occidentales ?

Dans ce nouveau chapitre de notre série " Comprendre le monde musulman ", Mohamed Hassan dévoile tout ce que nous ne devrions pas savoir sur l'Erythrée. | Interview réalisée par:Grégoire Lalieu & Michel Collon.

L'Erythrée serait-elle la source de toutes les violences dans la Corne de l'Afrique ? C'est ce que semble penser le Conseil de Sécurité des Nations Unies qui a récemment voté des sanctions contre ce pays. L'Erythrée est notamment accusée de fournir des armes aux rebelles somaliens.

Ces sanctions reposent sur une campagne mensongère visant à déstabiliser le gouvernement érythréen. Il y a un embargo sur la fourniture d'armes vers la Somalie depuis 1992, des experts internationaux sont présents sur place pour contrôler la situation et il existe aujourd'hui, pour toute arme, un numéro de série qui permet d'assurer sa traçabilité. Malgré toutes ces dispositions, le Conseil de Sécurité n'a pas plus de preuves sur ce présumé trafic qu'il n'en avait sur les armes de destruction massive en Irak ! Par contre, vous retrouvez encore une fois Washington derrière ce type de campagne mensongère. Pourtant, même le secrétaire d'Etat adjoint aux Affaires africaines des Etats-Unis, Johnnie Carson, n'y croit pas. La vérité, explique-t-il, c'est que la Somalie est en guerre depuis vingt ans et regorge d'armes. N'importe qui peut en vendre ou en acheter sur le marché noir. Les rebelles somaliens n'ont donc pas besoin de l'Erythrée pour s'approvisionner.

L'Erythrée est également accusée d'entretenir des tensions avec Djibouti sur un différend frontalier. Il y a d'ailleurs eu un accrochage entre les deux armées en 2008.

L'Erythrée n'a jamais manifesté la moindre revendication territoriale sur Djibouti. Comme la plupart des frontières en Afrique, celle qui sépare les deux pays a été tracée par les puissances coloniales. Elle a donc été marquée il y a bien longtemps et n'a jamais été discutée. Cet " incident " de 2008 est une pure fabrication de l'administration Bush.

Tout a commencé au mois d'avril lorsque le président érythréen, Isaias Afwerki, a reçu un appel téléphonique de l'émir du Qatar. Ce dernier rapportait une plainte du président djiboutien, Ismail Omar Guelleh : l'Erythrée amasserait des troupes à la frontière. Or, le président Afwerki n'avait rien ordonné à son armée et a été très surpris par cet appel. Pourquoi son homologue djiboutien passait-il par une tierce partie ? Isaias Afwerki proposa tout de même de rencontrer Guelleh à Djibouti, en Erythrée ou même au Qatar s'il le souhaitait. Le président djiboutien ne répondit pas à l'invitation.

Quelques semaines plus tard, le 11 juin 2008, des soldats de l'armée de Djibouti attaquèrent des troupes érythréennes à la frontière. Un bref combat s'engagea causant une trentaine de morts et des dizaines de blessés de part et d'autre. Le président djiboutien clama aussitôt que l'Erythrée avait attaqué son pays. Avec une rapidité déconcertante, les Etats-Unis produisirent un communiqué condamnant l' " agression militaire de l'Erythrée contre Djibouti ". Le Conseil de Sécurité des Nations Unies fit aussitôt écho à cette condamnation. Et ce n'est qu'ensuite qu'il proposa d'envoyer une commission d'experts pour analyser la situation sur place et établir les faits. Pourquoi le Conseil de Sécurité a-t-il mis la charrue avant les bœufs ? Sur quoi se basaient ses accusations ? Il n'y a pas de différend entre l'Erythrée et Djibouti. Les peuples de ces deux pays ont toujours été en bonnes relations. Mais une fois de plus, les Etats-Unis manipulent la communauté internationale et le Conseil de Sécurité pour faire pression sur l'Erythrée.


 Comment expliquer l'attitude de Djibouti ?

Le président Ismail Omar Guelleh n'a pratiquement pas de base sociale. Il est seulement maintenu au pouvoir grâce au soutien de puissances étrangères. Par conséquent, il ne peut rien leur refuser. Cela explique notamment pourquoi il y a tant de soldats étrangers à Djibouti. Par exemple, les Etats-Unis n'ont qu'une base militaire en Afrique, et elle se trouve à Djibouti. Ce petit pays abrite également des contingents d'autres nations et la plus grande base française du continent.

Guelleh est donc totalement dépendant de Washington. Si les Etats-Unis ont besoin de lui pour créer une nouvelle crise dans la région, il s'exécute. C'est devenu une spécialité US : fomenter des problèmes pour ensuite proposer de les résoudre. Ici, les Etats-Unis cherchent à faire passer l'Erythrée pour un pays belliqueux qui serait la cause de tous les problèmes dans la Corne de l'Afrique.

Pourquoi les Etats-Unis veulent-ils marginaliser l'Erythrée ?

Le gouvernement érythréen a une vision pour son propre pays et pour la région : il est possible d'atteindre un bon niveau de développement et de résoudre les conflits par le dialogue si on se débarrasse des interférences des puissances étrangères. Si vous regardez la crise en Somalie, l'Erythrée a toujours prôné de rassembler tous les acteurs politiques de ce pays autour d'une table pour dialoguer. Pour trouver une solution au conflit et reconstruire la Somalie, l'Erythrée propose également d'impliquer la société civile : femmes, vieillards, chefs religieux... Rassembler tout le monde au delà des clivages pour rebâtir un pays qui n'a plus de gouvernement depuis vingt ans. Cette méthode serait certainement efficace pour ramener la paix dans le pays. Mais, de leur côté, les Etats-Unis ont volontairement maintenu la Somalie dans le chaos. En 2007, ils ont même ordonné à l'armée éthiopienne d'attaquer Mogadiscio alors que la paix était revenue. Et au bout du compte, c'est l'Erythrée qui est sanctionnée par l'ONU !

En fait, les Etats-Unis craignent que la vision érythréenne ne fasse des adeptes dans la Corne de l'Afrique. Cela signifierait la fin de l'ingérence américaine dans cette région stratégique. Washington cherche donc à mettre l'Erythrée en quarantaine pour éviter que le " virus " se propage. C'est une technique que les Etats-Unis ont toujours appliquée et que Noam Chomsky a étudiée. Il parle de " théorie de la pomme pourrie " : si une pomme pourrit dans un panier, il faut vite la retirer avant que les autres pommes pourrissent à leur tour. C'est pourquoi les Etats-Unis ont toujours cherché à renverser des gouvernements (avec ou sans succès) : Castro à Cuba, Allende au Chili, le Laos dans les années 60... Chomsky remarque que Washington intervient alors sous prétexte d'assurer la " stabilité " du monde. Mais cette " stabilité ", nous explique-t-il, signifie " sécurité " pour les multinationales et les classes dirigeantes.

Pour Washington, l'Erythrée est donc la pomme pourrie de la Corne de l'Afrique ?

Tout à fait. Mais le véritable ennemi de la région, c'est l'impérialisme. Particulièrement l'impérialisme US. L'Erythrée souhaite donc que les pays de la Corne de l'Afrique se débarrassent des ingérences des puissances néocoloniales et développent un projet commun. La Corne de l'Afrique jouit d'une position géographique très avantageuse : elle est à la fois connectée aux pays du Golfe et à l'Océan Indien où s'effectue la majeure partie du commerce maritime mondial. Elle dispose également de nombreuses ressources : minerais, gaz, pétrole, biodiversité... Si les pays de cette région se libéraient du néocolonialisme et unissaient leurs efforts, ils parviendraient à sortir de la pauvreté.

Voilà ce que souhaite l'Erythrée pour la Corne de l'Afrique. Bien évidemment, les Etats-Unis ne souhaitent pas que ce projet voie le jour car ils pourraient faire une croix sur le contrôle de cette région stratégique et sur l'accès à ses matières premières. Washington essaie donc de faire pression sur le président Isaias Afwerki pour qu'il change sa politique. En fin de compte, l'Erythrée, qui a dû mener un long combat pour obtenir son indépendance en 1993, lutte encore aujourd'hui pour protéger sa souveraineté nationale.


 Le combat pour l'indépendance mené par l'Erythrée est le plus long de l'histoire de l'Afrique. Le pays a d'abord été colonisé par les Italiens en 1869. Comment l'Italie, qui n'était pas un grand empire colonial, s'est-elle retrouvée en Erythrée ?

Il faut replacer cela dans le contexte de l'Europe au 19ème siècle. A l'époque, le vieux continent était le théâtre d'une lutte sans merci entre les puissances impérialistes pour le contrôle des colonies et de leurs matières premières. Il y avait déjà une très forte rivalité entre la France et la Grande-Bretagne. Et l'unification de l'Italie en 1863 puis celle de l'Allemagne en 1871 firent apparaître de nouveaux concurrents de taille. De plus, le monde capitaliste connut sa première crise majeure en 1873. Cette crise entraîna le démantèlement progressif de l'empire ottoman et exacerba encore plus les appétits rivaux des puissances européennes. L'Allemagne, par exemple, voulait profiter du démantèlement de l'empire ottoman pour acquérir de nouvelles colonies. De leur côté, les Britanniques soutenaient Istanbul pour bloquer l'expansion allemande.

Le chancelier Bismarck décida donc d'organiser la conférence de Berlin en 1885. C'est un événement majeur dans l'histoire du colonialisme : alors que jusque-là, elles s'étaient surtout installées sur les côtes de l'Afrique pour y établir des comptoirs commerciaux, les puissances européennes projetèrent lors de cette conférence de coloniser graduellement l'ensemble du continent. Ainsi, pour éviter de nouveaux conflits et relancer l'économie capitaliste, l'Europe se mit d'accord sur le partage du gâteau africain. Durant ces discussions, la Grande-Bretagne encouragea les Italiens à s'installer dans la Corne de l'Afrique. La stratégie des Britanniques était d'inviter une puissance coloniale pas très menaçante (l'Italie) pour bloquer l'expansion de concurrents plus sérieux (la France et l'Allemagne).

L'Europe se partagea l'Afrique mais au début du 20ème, l'Ethiopie était le seul pays indépendant du continent. Pourquoi ?

Cette particularité résulte d'un compromis entre les Français et les Britanniques. Les premiers avaient pour projet de s'étendre de Dakar à Djibouti. Or, les seconds ambitionnaient de déployer leur empire du Caire au Cap, en Afrique du Sud. Si vous observez une carte de l'Afrique, vous verrez qu'immanquablement, ces projets coloniaux étaient amenés à se télescoper. Pour éviter un conflit qui aurait entraîné de grosses pertes dans les deux camps, la France et la Grande-Bretagne ont décidé de ne pas coloniser l'Ethiopie. Mais les impérialistes n'ont pas pour autant renoncé à ce territoire. Ils ont soutenu et armé Menelik II qui régnait sur une des régions les plus riches d'Ethiopie. Avec le soutien des puissances coloniales, Menelik II a pris le pouvoir dans toute l'Ethiopie et permis aux Français et aux Britanniques d'avoir accès aux ressources de son empire.

Finalement, si l'Ethiopie était le seul pays à ne pas être colonisé, on ne peut pas dire pour autant qu'elle était indépendante ! Celui qui se faisait appeler Menelik II, Negusse Negest d'Ethiopie, lion conquérant de la tribu de Judah, élu de Dieu, n'était qu'un agent des puissances impérialistes, incapable de bâtir un Etat moderne. Il avait été choisi notamment parce que c'était un chrétien orthodoxe et qu'il provenait d'une des régions les plus riches d'Ethiopie. Menelik II dirigeait donc un régime minoritaire dans un système féodal où la majorité des nationalités n'avaient aucun droit. L'esclavage y était pratiqué. Tout cela a créé de nombreuses inégalités qui se ressentent encore aujourd'hui en Ethiopie.

L'Erythrée, par contre, fut colonisée par l'Italie. Mussolini déclara même plus tard qu'elle serait le cœur du nouvel empire romain. Quels furent les effets de la colonisation italienne en Erythrée ?

Quand elle colonisa l'Erythrée, l'Italie comptait trop de paysans dans ses frontières. Beaucoup ont émigré en Suisse ou en France. Et d'autres sont partis s'installer en Erythrée. Avec son paysage de carte postale et son climat agréable, la nouvelle colonie italienne en faisait rêver plus d'un. Des colons se sont implantés sur place avec les paysans. La bourgeoisie italienne a alors beaucoup investi en Erythrée. La situation géographique de cette colonie l'intéressait particulièrement. En effet, le pays a de longues côtes bordant la mer Rouge. Il est proche du Canal de Suez au nord et du détroit de Bab-el-Mandeb au sud : un des couloirs de navigation les plus fréquentés du monde, reliant la mer Rouge à l'Océan Indien. Les Italiens ont donc investi en Erythrée et développé des plantations, des ports, des infrastructures... Pour vous donner une idée du niveau de développement de cette colonie, lorsque les Britanniques vont envahir l'Erythrée durant la Seconde Guerre mondiale, ils vont carrément démonter des usines pour les emporter !


 On paraît loin des pillages habituels ou des mains coupées du Congo belge. L'Erythrée était-elle une exception dans le monde impitoyable du colonialisme ?

Il y a eu des aspects positifs mais il ne faut pas se leurrer, le colonialisme italien restait un concept discriminatoire où les Noirs n'avaient pas beaucoup de droits par rapport aux Blancs. Pourquoi ? En fait, quand l'Italie s'est emparée de l'Erythrée et d'une partie de l'actuelle Somalie à la fin du 19ème siècle, elle a tenté de poursuivre son expansion en Ethiopie. Mais les soldats italiens ont été vaincus par Menelik II durant la bataille d'Adoua en 1896. Dans les années suivantes, l'idéologie fasciste s'est développée au sein de l'intelligentsia italienne avec la volonté de restituer l'honneur du pays qui avait été vaincu par des Noirs. Le colonialisme italien était donc très raciste envers ces derniers. La population érythréenne avait été intégrée au projet colonial mais en tant que classe inférieure.

D'ailleurs, le fascisme italien (qui arrive au pouvoir en 1922) était avant tout basé sur un racisme anti-noir, il n'était pas antisémite comme le fascisme allemand. Des juifs ont travaillé au sein d'organisations fascistes en Italie ! Et Mussolini avait une maîtresse juive. Imaginez cela pour Hitler ! Ce n'est que plus tard, vers la fin des années trente, que l'Italie va commencer à persécuter les juifs. D'abord, parce que Mussolini s'était rapproché d'Hitler. Ensuite, parce que le parti fasciste italien avait besoin d'un second souffle. Il utilisa donc la communauté juive comme bouc émissaire pour mobiliser la population italienne.

Finalement, les fascistes italiens ont eu leur revanche sur l'Ethiopie : en 1935, les troupes de Mussolini envahirent le seul pays non colonisé de l'Afrique.

Oui, même si l'occupation de l'Ethiopie ne dura pas très longtemps. En 1941, en pleine guerre mondiale, l'armée britannique chassa les Italiens de la région et les Alliés prirent le contrôle de la Corne de l'Afrique. Au lendemain de la guerre, si l'Ethiopie retrouva son " indépendance ", le sort de l'Erythrée, par contre, fit débat.L'Union soviétique souhaitait que cette colonie obtienne son indépendance. De leur côté, comme ils l'avaient fait un peu partout, les Britanniques souhaitaient diviser le pays en deux sur base de la religion : les musulmans devaient rejoindre le Soudan et les chrétiens orthodoxes l'Ethiopie.

Il est intéressant de noter que l'Eglise éthiopienne était favorable à cette option et faisait pression sur les chrétiens d'Erythrée pour qu'ils l'acceptent. Elle leur disait que s'ils refusaient, ils ne seraient pas enterrés et leur âme ne rejoindrait pas le paradis. Malgré tout, les chrétiens d'Erythrée refusèrent : ils se sentaient Erythréens avant toute chose ! Ce sentiment d'appartenance s'explique notamment par le fait que les Italiens, à l'inverse de nombreuses puissances impérialistes, avaient intégré le peuple érythréen au projet colonial sans distinction ethnique. Mais finalement, ce fut la troisième option qui l'emporta, celle des Etats-Unis : l'Erythrée devait être intégrée à l'Ethiopie dans un système fédéral.

Pourquoi les Etats-Unis soutenaient-ils cette option ?

Sa position géographique avait conféré à l'Erythrée une grande importante aux yeux de Washington pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Dès les années 40, le Pentagone et des firmes d'armement privées développèrent d'importants projets dans le pays : une ligne d'assemblage d'avions, des ateliers de réparation, une force navale... Et surtout, dans les années 50, les services de renseignement américains établirent dans sa capitale Asmara une de leurs plus importantes bases de télécommunication à l'étranger. A l'époque, il n'y avait pas de surveillance satellite comme aujourd'hui et les systèmes d'écoute avaient une portée limitée. Mais depuis l'Erythrée, vous pouviez surveiller ce qui se passait en Afrique, au Moyen-Orient, dans le Golfe et même dans certaines parties de l'Union soviétique.

Les Etats-Unis plaidèrent donc pour que l'Erythrée soit rattachée à l'Ethiopie, qui était un allié de Washington. John Foster Dulles, une figure éminente de la politique américaine, dirigeait le bureau des Affaires Etrangères. Il reconnut dans un débat du Conseil de Sécurité :

" Du point de vue de la justice, les opinions du peuple érythréen doivent être prises en considération. Néanmoins, les intérêts stratégiques des Etats-Unis dans le bassin de la mer Rouge, et les considérations pour la sécurité et la paix dans le monde, rendent nécessaire que ce pays soit rattaché à notre allié, l'Ethiopie ".


Voilà comment fut réglé le sort de l'Erythrée. Avec de lourdes conséquences : la plus longue lutte pour l'indépendance en Afrique allait commencer...

Mohamed Hassan recommande les lectures suivantes :

- Dan Connell, Against All Odds. ''A Chroincle of the Eritrean Revolution'', The Red Sea Press, Inc, 1997

- Firebrace & Holland, ''Never Kneel Down'', Spokesman, 1984.

En 1950, sur décision de l'ONU et suivant la volonté des Etats-Unis, l'Erythrée devient donc une entité autonome fédérée à l'Ethiopie. Comment se passe la cohabitation ? Plutôt mal. Cette décision n'avait aucun sens car elle amenait deux systèmes incompatibles à vivre ensemble. Vous aviez d'un côté l'Erythrée, qui avait bénéficié du développement du colonialisme italien et où avait émergé une certaine classe ouvrière avec une conscience politique. De l'autre côté, il y avait l'Ethiopie dirigée par l'empereur Hailé Sélassié. C'était un régime féodal, sans Constitution, qui pratiquait encore l'esclavage et où il n'y avait pas de droits politiques. Mais comme c'était un système fédéral, l'Erythrée gardait d'une part son propre drapeau et son parlement, et d'autre part ses syndicats, ses journaux indépendants... Autant de choses qui étaient interdites en Ethiopie !

Cette étrange cohabitation allait indirectement conduire à une tentative de coup d'Etat contre l'empereur Sélassié. En effet, des officiers éthiopiens voyageaient en Erythrée et constataient de grosses différences par rapport à leur propre pays. De plus, le mouvement panafricain et la vague des indépendances faisaient évoluer les mentalités sur tout le continent. Certains Ethiopiens commençaient à percevoir que leur régime était arriéré. Parmi eux, le jeune Girmame Neway. Il avait étudié aux Etats-Unis et avait servi comme gouverneur dans certaines provinces de l'empire éthiopien.

Avec l'aide de son frère qui faisait partie des gardes du corps de Sélassié, il tenta un coup d'Etat en 1960, alors que l'empereur était en visite au Brésil. Mais l'armée éthiopienne ne suivit pas le mouvement et le coup échoua. A son retour, Sélassié avait deux options : ou bien il maintenait la fédération avec l'Erythrée et offrait à son peuple les mêmes droits que ceux dont jouissaient les Erythréens ; ou bien il annexait complètement l'Erythrée. La première option aurait été un suicide politique pour Sélassié. Donc, en 1962, l'Ethiopie annexa totalement l'Erythrée.

Avec le soutien implicite des Nations Unies. Pourquoi la communauté internationale n'a-t-elle pas protesté ?

Oui, c'est assez incroyable. Quand Sélassié a annexé l'Erythrée, il a ordonné l'arrestation d'éditeurs de journaux, envoyé des leaders nationalistes en exil, banni les syndicats et interdit l'usage des langues natives d'Erythrée dans les écoles et pour les transactions officielles. Il a également délocalisé les industries basées à Asmara pour les réimplanter à Addis Abeba. L'idée était de faire venir les travailleurs érythréens en Ethiopie et de dépeupler l'Erythrée pour en faire une base militaire. De plus, alors que des troupes éthiopiennes encerclaient l'Assemblée et que des jets survolaient la ville d'Asmara, le parlement érythréen a été contraint dans l'humiliation de voter sa propre dissolution.

L'Erythrée a protesté vigoureusement et demandé la médiation de l'ONU qui a répondu : " Votre requête doit d'abord passer par le gouvernement fédéral ", c'est-à-dire par l'empereur Sélassié lui-même ! Autrement dit, le régime éthiopien avait la bénédiction des puissances impérialistes et particulièrement des Etats-Unis qui dominaient l'ONU. L'empereur Sélassié était soutenu de toutes parts et en profitait pour se donner une bonne image, celle du père du continent africain. Personne n'allait s'opposer à lui, pour le plus grand malheur des Erythréens.


 Deuxième Partie

La Corne de l'Afrique est une des régions les plus meurtries du continent : guerres incessantes, famine, pauvreté... Des images que tout le monde connaît. Mais peu de gens savent que l'Erythrée estime possible de sortir de ce cercle infernal, de résoudre les conflits par le dialogue et d'atteindre un important niveau de développement. On pourrait s'en réjouir. Pourtant, aux yeux de la communauté internationale, l'Erythrée est un Etat paria, mis au banc des accusés du Conseil de Sécurité de l'ONU ! En quoi ce pays, dont personne ne parle, menace-t-il les puissances occidentales ? Dans ce nouveau chapitre de notre série " Comprendre le monde musulman ", Mohamed Hassan dévoile tout ce que nous ne devrions pas savoir sur l'Erythrée. |

Interview réalisée par: Grégoire Lalieu & Michel Collon

Comment l'Ethiopie est-elle devenue un allié privilégié des Etats-Unis ?

Dans les années 40, les Etats-Unis voulaient affaiblir leurs concurrents européens et ont commencé à s'intéresser à l'Afrique. Mais les Français et les Britanniques possédaient déjà de nombreuses colonies sur ce continent. L'Ethiopie, par contre, n'avait pas été colonisée. Pour Washington, elle était donc la porte par laquelle elle allait pouvoir s'immiscer en Afrique pour asseoir son influence et concurrencer les puissances coloniales. L'Ethiopie féodale allait ainsi devenir une marionnette des Etats-Unis, participant à des guerres au Congo, en Corée... Ensuite, lorsque la plupart des pays africains sont devenus indépendants dans les années 50 et 60, Washington a fait pression pour que l'Organisation de l'Unité Africaine nouvellement créée soit basée en Ethiopie. Cela allait permettre aux Etats-Unis d'exercer un contrôle sur tout le continent. Comme pour le Chah d'Iran ou Israël au Moyen-Orient, l'Ethiopie était donc un gendarme US en Afrique, mais un gendarme arriéré.

Après avoir épuisé les moyens diplomatiques auprès de la communauté internationale et organisé des manifestations pacifistes, l'Erythrée va mener une lutte armée.

Oui, d'abord menée par le Front de Libération de l'Erythrée (FLE). Le FLE rassemblait divers groupes nationalistes qui voulaient l'indépendance. Sur le plan politique, ce mouvement était dominé par des intérêts bourgeois et son analyse socio-économique était faible. Sur le plan militaire, le FLE transposa le modèle de résistance algérien, un système où les groupes armés étaient divisés par région. C'était une grossière erreur tactique.

D'abord, parce que la plupart du temps, les unités réparties sur les différentes régions ne parlaient pas la même langue. Ainsi, pendant que vous combattez pour l'indépendance d'un Etat, vous contribuez également à créer des divisions qui un jour menaceront cet Etat ! De plus, cette scission de la résistance en groupes autonomes provoquait des problèmes de coordination que l'ennemi pouvait exploiter. Par exemple, quand un groupe d'une région était attaqué, ses voisins ne lui venaient pas en aide. Pour l'armée éthiopienne, il était donc beaucoup plus facile de combattre séparément des groupes isolés les uns des autres.

Le manque de vision politique du FLE, sa stratégie militaire et ses divisions internes entrainèrent le déclin du mouvement. Mais dans les années 70, des musulmans et des chrétiens progressistes membres du FLE décidèrent de fonder leur propre groupe. Le Front de Libération du Peuple d'Erythrée (FLPE) était né. D'inspiration marxiste, ce mouvement avait tiré les leçons de son prédécesseur. Le FPLE savait qu'il était nécessaire de mobiliser toute la population ensemble plutôt que de créer des divisions. Il avait également une vision politique beaucoup plus pointue reposant sur une analyse pertinente de la société érythréenne. Plus qu'une lutte armée, le FPLE a donc amorcé une véritable révolution : émancipation des femmes, organisation de conseils démocratiques dans les villages, réforme agraire, éducation... Tout cela a permis de mobiliser le peuple érythréen derrière les combattants du FPLE. C'était absolument nécessaire pour que l'Erythrée gagne son indépendance.

Pourtant, le combat semblait perdu d'avance. L'Ethiopie était soutenue de toutes parts et l'Erythrée luttait pratiquement seule contre tous.

En effet. L'Ethiopie était soutenue par les Etats-Unis, mais aussi par Israël qui voulait nouer des alliances avec des pays non arabes dans la région. D'ailleurs, durant la tentative de coup d'Etat contre Sélassié en 1960, ce fût grâce à Israël que l'empereur, en voyage au Brésil, put établir rapidement un contact avec un général et faire capoter la rébellion. Ensuite, l'Ethiopie présenta la résistance érythréenne comme une menace arabe pour la région et put compter là encore sur le soutien de l'Etat hébreu. Des spécialistes israéliens de la contre-révolution entraînèrent une force d'élite éthiopienne d'environ cinq mille hommes connue sous le nom de " Brigade Flamme ".


L'Europe aussi soutenait l'Ethiopie, en lui fournissant des armes. Mais le gouvernement éthiopien était surtout le principal bénéficiaire de l'aide européenne destinée à l'Afrique. Enfin, l'empereur Sélassié avait une présence très forte sur le continent africain, ce qui ne jouait pas en faveur des Erythréens. Je vous ai expliqué comment les Etats-Unis ont fait pression pour que l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) soit installée en Ethiopie. Dans les années 60, pour éviter que des guerres civiles n'éclatent partout sur le continent, cette organisation a décrété que les frontières héritées du colonialisme n'étaient pas discutables. Bien évidemment, cette décision n'a pas été appliquée au cas de l'Erythrée. Les revendications de l'Ethiopie sur ce territoire n'avaient pourtant aucune légitimité. C'était comme si l'Italie revendiquait la France sous prétexte que la Gaule avait fait partie de l'empire romain ! Mais Sélassié avait tout l'Occident derrière lui et son influence en Afrique était telle que l'OUA ferma les yeux.

En 1974, après 44 ans de règne, l'Empereur Sélassié est finalement renversé par une révolution socialiste. Mais le nouveau gouvernement éthiopien n'accorde pas son indépendance à l'Erythrée. Pourquoi ?

La révolution éthiopienne était le fruit d'une alliance entre des civils aux idées progressistes et des militaires. Mais très vite, des divisions sont apparues dans ce mouvement. En effet, lorsque les soldats ont pris le pouvoir, les étudiants et les intellectuels révolutionnaires ont rapidement demandé que l'armée opère une transition vers un gouvernement civil. Par ailleurs, ils soutenaient le droit à l'indépendance de l'Erythrée. Mais la junte militaire au pouvoir, appelée Derg, restait très chauvine : pas question d'abandonner le territoire érythréen. De plus, les soldats n'entendaient pas laisser le pouvoir aux civils. L'armée lança donc une campagne d'arrestation et d'assassinats qui, selon Amnesty International, fit plus de dix mille morts, principalement des intellectuels et des étudiants. La révolution éthiopienne fut ainsi purgée de ses éléments les plus progressistes et les militaires prirent définitivement le pouvoir.

A la tête du Derg, il y avait le lieutenant colonel Mengistu Haile Mariam. Il venait d'un milieu modeste, son père était soldat et sa mère servante. Au pouvoir jusqu'en 1991, Mengistu imposa un régime totalitaire et entreprit la militarisation du pays. Bien évidemment, il ne voulait pas entendre parler d'une quelconque autonomie pour l'Erythrée et réprima sévèrement la résistance. Finalement, avec cette révolution, l'Ethiopie passa d'une dictature à une autre. Et en pleine guerre froide, ce pays qui jusque-là avait été un allié stratégique des Etats-Unis, bascula dans le giron soviétique. Moscou apporta alors un soutien militaire très important à Mengistu dans sa répression de la résistance érythréenne.

Vingt ans plus tôt, l'Union soviétique était pourtant favorable à l'indépendance de l'Erythrée. Comment expliquez-vous ce changement ?

Tout d'abord, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Moscou soutenait l'indépendance de l'Erythrée car l'annexion de ce pays par l'Ethiopie faisait l'affaire des Etats-Unis. Evidemment, lorsque l'Ethiopie devint un allié de l'Union soviétique, Moscou vit les choses différemment. De plus, les Soviétiques avaient une meilleure connaissance du monde et de la Corne de l'Afrique au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. A l'époque, ils savaient qu'en tant qu'ancienne colonie, l'Erythrée avait des revendications légitimes. Mais par la suite, la politique étrangère de Moscou changea et devint stupide. Sa vision du monde était étriquée.


En effet, dans les années 50, le dirigeant Nikita Khrouchtchev développa une nouvelle théorie particulière sur la manière dont l'Union soviétique devait soutenir les révolutions socialistes en Afrique : les pays africains n'avaient pas besoin d'un parti d'avant-garde pour guider leur révolution, l'Union soviétique serait leur parti d'avant-garde ! Khrouchtchev entendait donc transposer le modèle de révolution russe aux pays africains sans vraiment tenir compte de leurs spécificités. On pourrait dire les choses autrement : les Soviétiques avait créé une chaussure à leur pied et ils pensaient que cette chaussure irait à tout le monde ; et si votre pied était trop grand, alors il suffisait de couper un orteil pour qu'il s'adapte ! La théorie de Khrouchtchev était aussi ridicule que cela. Ca explique pourquoi l'Union soviétique n'avait pas une bonne vision de ce qui se passait dans la Corne de l'Afrique et soutenait l'Ethiopie. C'était une grave erreur.

Quel fut l'impact sur la résistance en Erythrée ?

Jusque-là, les combattants érythréens avaient obtenu des succès notoires. La population soutenait la résistance. Beaucoup rejoignaient les rangs des combattants, notamment parce que l'armée éthiopienne s'en prenait régulièrement à la population : villages incendiés, civils massacrés... Plutôt que d'effrayer les Erythréens, ces représailles confortaient l'idée que la cohabitation avec l'Ethiopie n'était pas possible et que la lutte pour l'indépendance était indispensable. En 1975 par exemple, de nombreux jeunes rejoignirent le FPLE après l'exécution de 56 étudiants érythréens.

De plus, la stratégie développée par les résistants était devenue très sophistiquée. Un exemple : l'Erythrée n'avait pratiquement aucun soutien et luttait seule contre tous, ce qui posait un problème pour l'approvisionnement en armes. A défaut d'allié, le FPLE fit de son ennemi son principal soutien ! Les combattants menaient des attaques de guérilla contre les soldats éthiopiens et à chaque victoire remportée, ils récupéraient les armes de leurs ennemis. Au fil des années, la résistance allait ainsi devenir beaucoup mieux équipée, disposant même d'une artillerie lourde. Imaginez : les soldats éthiopiens luttaient contre leur propre tanks ! Grâce à cette technique, le FPLE passa du statut d'armée de guérilla à celui d'armée mécanisée.

Mais il n'avait pas prévu que l'Union soviétique viendrait à la rescousse du Derg en 1977 !

Ce fut une période difficile : la marine de l'armée rouge pilonna les positions du FPLE le long des côtes, Moscou envoya trois mille conseillers militaires et un pont aérien vers Addis Abeba déversait quantité d'armes. On estime que l'armée éthiopienne a reçu à l'époque 1.000 tanks, 1.500 véhicules blindés ainsi que 90 avions de chasse et hélicoptères de combat. Fort du soutien soviétique, Mengistu lança en février 1982 une offensive d'envergure contre l'Erythrée : la campagne " Etoile Rouge " avec ses 150.000 hommes, la plus grande bataille que l'Afrique connut depuis la Seconde Guerre mondiale.

Malgré tout cela, Mengistu n'est pas venu à bout du FPLE...

Ca a quand-même été la période la plus dure de toute la lutte pour l'indépendance. Le FPLE a dû abandonner des positions qu'il avait conquises pour opérer un repli stratégique. Par ailleurs, Mengistu avait obtenu du Soudan qu'il ferme complètement sa frontière avec l'Erythrée : pendant des semaines, plus de pétrole, de nourriture ni les autres fournitures qui étaient habituellement envoyées depuis le Soudan. Plus de possibilités non plus pour les réfugiés de rejoindre des camps derrière la frontière. Malgré tout, l'armée éthiopienne ne parvint pas à éliminer le FPLE. Il faut dire que ce mouvement était très bien organisé. Certes, les soldats éthiopiens étaient plus nombreux et mieux équipés. Mais ils ne faisaient qu'obéir aux ordres d'un dictateur. De leur côté, les combattants du FPLE étaient mieux entraînés et leur motivation était plus grande.

Finalement, la campagne " Etoile Rouge " marqua un tournant dans ce long combat pour l'indépendance : c'était la dernière fois que le gouvernement éthiopien menaçait réellement la résistance. Quand l'offensive prit fin après des mois de combat, le FPLE commença à récupérer les positions qu'il avait dû abandonner. Quelques années plus tard, l'Union soviétique, au bord de l'effondrement, annonça à Mengistu qu'elle cesserait de lui fournir des armes. Le gouvernement éthiopien commençait à vaciller. Il devait non seulement affronter la résistance érythréenne, mais aussi d'autres groupes nationalistes qui s'étaient formés ailleurs en Ethiopie.


Parmi ces groupes, le Front de Libération des Peuples du Tigré (FLPT) combattit avec les Erythréens. Au départ, ce mouvement voulait l'indépendance pour les habitants de la région du Tigré. Mais le FPLE savait combien il pouvait être dangereux d'opérer des divisions selon les nationalités et conseilla : " Vous êtes Ethiopiens avant tout ; c'est en tant qu'Ethiopiens que vous devez vous battre et encourager tous vos compatriotes à renverser la dictature militaire ". Ce qui arriva en 1991 : le Derg tomba, Mengistu s'enfuit et après trente ans de combat, l'Erythrée devint indépendante.

Après tous ces changements, comment évoluèrent les relations entre l'Ethiopie et l'Erythrée ?

L'Ethiopie est un pays composé de différentes ethnies. Que ce soit avec Menelik II, Sélassié ou Mengistu, le régime au pouvoir n'a jamais représenté la diversité du peuple éthiopien. Le pays a toujours été dirigé par des minorités qui agissaient dans leurs propres intérêts, créant des inégalités très fortes au sein de la population. Lorsqu'un nouveau gouvernement éthiopien a pris le pouvoir en 1991, tout le monde pensait que les choses allaient changer.

Moi-même, j'ai accepté de travailler comme diplomate pour ce gouvernement. L'Erythrée aussi avait beaucoup d'espoir. En devenant indépendante, elle avait privé l'Ethiopie d'un accès à la Mer Rouge. Mais le président érythréen, Isaias Afwerki, proposa de créer une zone de libre-échange entre les deux pays. De la sorte, les Ethiopiens pouvaient disposer des ports d'Erythrée avec une grande facilité. Les bases d'une coopération entre les pays de la Corne de l'Afrique étaient posées et il semblait que la paix allait revenir pour de bon.

Mais vous avez vite déchanté ?

Depuis 1991, Meles Zenawi, leader du mouvement Tigré, dirige l'Ethiopie. Et il n'a pas de vision politique. Il a perpétué la tradition, gouvernant pour ses propres intérêts et ceux de son entourage sans tenir compte de la diversité ethnique du pays. De plus, plutôt que de chercher à adapter les institutions héritées de Mengistu, le nouveau gouvernement les a tout simplement détruites. Par exemple, il a démobilisé l'armée du Derg plutôt que d'ouvrir un dialogue démocratique afin de voir comment les choses pouvaient évoluer. Beaucoup d'officiers qui avaient passé leur vie dans l'armée se sont ainsi retrouvés sans travail. Le nouveau gouvernement a tout bonnement détruit le corps de l'Etat éthiopien. Evidemment, en voyant cela, l'ambassadeur US était aux anges : l'Ethiopie était à nouveau à la merci des intérêts impérialistes.

Troisième Partie

Toute la Corne de l'Afrique est occupée par les puissances néocoloniales. Toute ? Non ! Un pays peuplé d'irréductibles révolutionnaires résiste encore et toujours à l'envahisseur. Dans cette troisième et dernière partie de notre chapitre consacré à l'Erythrée, Mohamed Hassan nous dévoile la recette de la révolution érythréenne. Un pays africain peut-il se développer en laissant les multinationales à sa porte ? Pourquoi les relations restent-elles tendues entre l'Erythrée et son voisin éthiopien ? Le président Isaias Afwerki est-il un héros de la révolution ou un dictateur qui censure les médias ?

Toutes les réponses dans ce nouveau chapitre de notre série « Comprendre le monde musulman ». |Interview réalisée par : Grégoire Lalieu & Michel Collon.

Après trente années de lutte, l'Erythrée devient indépendante et le Front de Libération du Peuple d'Erythrée (FPLE) monte au pouvoir en 1993. Comment le FPLE va-t-il assumer la transition entre la résistance armée et la gouvernance politique ?

Dès le départ, le FPLE ne s'est pas contenté de mener une lutte armée contre l'occupant éthiopien mais a développé un véritable projet politique : réforme agraire, émancipation des femmes, instauration de conseils démocratiques dans les villages... Dans toutes les zones qu'il contrôlait, le FPLE mettait en place des structures pour subvenir aux besoins élémentaires en matière de santé, d'éducation ou de nourriture. Lorsque l'Erythrée est devenue indépendante, le FPLE a continué à mener le projet politique initié durant la lutte pour l'indépendance. Avec une philosophie bien particulière : « Nous n'avons pas besoin de l'Occident pour nous développer ».


En effet, pour gagner son indépendance, l'Erythrée a dû lutter pratiquement seule contre toutes les grandes puissances : Etats-Unis, Union Soviétique, Europe, Israël... Tous ces pays soutenaient l'occupant éthiopien. Cette situation particulière a contribué à forger la vision politique des résistants érythréens et leur a appris à se débrouiller seuls. Ils savent, d'expérience, que les puissances néocoloniales divisent les Africains pour mieux s'emparer des richesses du continent. L'Erythrée a donc choisi de mener une politique de développement qui ne laisse pas de place aux ingérences des puissances étrangères.

 Et ça fonctionne ? Un pays africain peut se développer sans aide de l'Occident ?

Evidemment ! En ce moment, on fête partout en Afrique des cinquantenaires d'indépendance. Mais en réalité, le continent ne s'est jamais libéré du colonialisme qui a juste pris une autre forme. Aujourd'hui, grâce à des institutions telles que l'OMC, l'Occident impose des règles de commerce qui permettent à ses multinationales de piller les richesses de l'Afrique et d'asservir les populations. Ces multinationales inondent le continent de produits subventionnés qui empêchent les producteurs locaux de se développer. Et tout cela est possible parce qu'à la tête de la plupart des Etats africains, des minorités pro-occidentales tirent profit de ce système pendant que l'immense majorité de la population est condamnée à la misère. Donc oui, un pays africain peut se développer sans aide de l'Occident. Parce que tant qu'il n'aura pas ôté son casque de colon, l'Occident restera un frein au développement de l'Afrique.

 Peut-on parler de « révolution érythréenne » ?

Tout à fait. Le gouvernement a mis en place un modèle de développement reposant sur cinq piliers.

Tout d'abord, la sécurité alimentaire : l'Erythrée ne peut défendre sa souveraineté nationale si sa population meurt de faim. Pour cela, le pays peut compter sur deux héritages du colonialisme italien : l'agriculture pluviale et l'économie des plantations reposant sur un système mécanisé. De plus, une réforme agraire a octroyé à chaque paysan son propre morceau de terre.

Le gouvernement a également installé des stations de tracteurs à disposition des fermiers et propose même de les aider dans leur travail. L'agriculture est un métier pénible, surtout lorsqu'on dispose d'équipements rudimentaires. Mais avec l'aide du gouvernement, les paysans peuvent se libérer du temps pour apprendre à lire et se former à d'autres métiers.

L'accès à l'eau potable est le deuxième pilier. En Afrique, beaucoup de maladies sont liées à l'insalubrité de l'eau. Mais vous pouvez y remédier en mettant de l'eau potable à disposition dans tous les villages.

Nous en venons au troisième pilier : la santé. L'Erythrée dispose d'un réseau performant de cliniques disséminées dans tout le pays et connectées à des hôpitaux. De plus, l'accès aux soins de santé est gratuit. On peut comparer avec l'Ethiopie. Là-bas, si vous n'avez pas beaucoup d'argent, vous êtes mort ! Et encore... Un chanteur très célèbre, le Johnny Halliday éthiopien, souffrait de sérieux problèmes de diabète. Les autorités l'ont transporté d'un hôpital à l'autre mais n'avaient pas le matériel nécessaire pour le soigner. Résultat : la star éthiopienne est décédée.

Le quatrième pilier repose sur l'éducation, une priorité du gouvernement qui veut développer ses ressources humaines. En Afrique, beaucoup ont perdu de vue que les ressources matérielles ne suffisent pas à développer un pays. Evidemment, cela arrange bien les puissances impérialistes qui ont toujours fait croire qu'elles étaient indispensables aux Africains pour les aider à tirer profit de leurs ressources matérielles. Mais le facteur humain est primordial pour se développer et l'Erythrée veut donc avoir son propre personnel compétent pour exploiter ses matières premières.

Le dernier pilier est constitué par les Erythréens expatriés qui envoient de l'argent à leur famille restée au pays. Au passage, ils paient un pourcentage au gouvernement, ce qui constitue une source considérable de revenus. La CIA a essayé de briser ce réseau de financement mais n'y est pas parvenue.


 Ces expatriés paient donc deux fois des impôts : une fois dans le pays où ils résident et une seconde fois au gouvernement érythréen ?

Oui, mais ils savent que cet argent servira notamment à construire des écoles, des routes et des hôpitaux et pas une villa pour le président Isaias Afwerki, qui mène un train de vie modeste. De plus, ces expatriés sont très liés à leur pays et savent à qui ils doivent la libération de l'Erythrée. La mobilisation de la population, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, est un facteur essentiel de la révolution érythréenne. C'est le ciment qui fait tenir les piliers du modèle de développement.

Un exemple : quand les Italiens ont colonisé l'Erythrée, ils ont construit une ligne de chemin de fer reliant le port de Massawa à la capitale, Asmara. Mais durant la guerre d'Indépendance, les Ethiopiens ont récupéré une partie de l'acier de cette ligne ferroviaire et l'ont endommagée en construisant des tranchées. Quand l'Erythrée est devenue indépendante, le gouvernement a voulu reconstruire cet axe stratégique. Des sociétés occidentales ont proposé de prendre ces travaux en charge, moyennant des sommes colossales allant jusqu'à 400 millions de dollars ! L'Erythrée a répondu : « Non merci, nous allons le faire nous-mêmes ». Tout le peuple s'est mobilisé, jeunes, femmes, vieillards... Et ils ont reconstruit cette ligne qui aujourd'hui fonctionne à nouveau. Le prix de ces travaux ? 70 millions de dollars. L'idée est de faire tout ce que l'on peut par soi-même pour ne pas dépendre des puissances étrangères. D'ailleurs, l'Erythrée est peut-être le seul pays au monde où il n'y a pas de spécialistes étrangers.

L'Erythrée serait donc la preuve qu'un pays africain peut se libérer du néocolonialisme pour se développer ?

En fait, tout dépend de là où vous mettez vos priorités. Si vous faites de la santé, de l'éducation ou de la sécurité alimentaire des objectifs prioritaires, vous pouvez très bien vous développer. Si par contre, comme dans beaucoup de pays africains, vos préoccupations premières sont de vous conformer aux normes du commerce mondial, vous êtes foutu !

John Perkins, un ancien membre respecté du monde bancaire, a écrit un ouvrage passionnant, « Confession d'un tueur à gage économique ». Perkins décrit comment son travail consistait à aider les Etats-Unis à extorquer des milliards de dollars aux pays pauvres en leur prêtant plus d'argent qu'ils ne pouvaient rembourser. Si vous dirigez un pays du Sud et que vous acceptez ces projets d'institutions telles que la Banque Mondiale ou le FMI, votre économie va être complètement déstabilisée, la corruption va se développer et les impérialistes vous tiendront à la gorge. C'est pourquoi, aujourd'hui, avant même d'envoyer la CIA pour déstabiliser un gouvernement jugé trop indépendant, on mobilise d'abord ces tueurs à gages économiques. Partout où il y a de la corruption, l'impérialisme a réussi. Et le gouvernement érythréen lutte activement contre cela.

L'Erythrée est composée de différentes ethnies. Comment le gouvernement parvient-il à mobiliser la population en surmontant cette diversité alors qu'elle est une source de déchirements dans beaucoup de pays africains ?

L'égalité entre les nationalités est un principe fondamental de la révolution érythréenne. Si vous respectez la diversité et mettez toutes les ethnies et les confessions sur le même pied, vous pourrez compter sur le soutien de la population. En Erythrée, il y a autant de chrétiens que de musulmans et pas moins de neuf ethnies différentes : Tigrés, Afars, Kunama, Saho, etc. Mais tous se sentent Erythréens avant tout. La culture joue également un rôle très important. Les dirigeants érythréens ont toujours fait grand cas de la diversité culturelle, encourageant chaque ethnie à valoriser ses traditions et à les partager. Partout en Afrique, des gens d'ethnies ou de religions différentes s'entretuent. Mais en Erythrée, ils organisent des spectacles de danse !


 Avec les voisins éthiopiens, l'entente n'est malheureusement pas aussi bonne. Pourquoi les tensions persistent-elle?

Aujourd'hui, l'Ethiopie est dirigée par la minorité tigrée qui, dans les années 70, avait formé un mouvement séparatiste, le Front Populaire de Libération du Tigré (FPLT), et combattu la dictature militaire de Mengistu aux côtés des Erythréens. Cependant, à la différence de l'Erythrée qui était une ancienne colonie italienne, la région du Tigré a toujours fait partie intégrante de l'Ethiopie. Aussi, les résistants érythréens conseillèrent à leurs compagnons de lutte de ne pas se battre uniquement pour la libération de leur communauté mais pour celle de tous leurs concitoyens, quelle que soit leur nationalité. De plus, le FPLE avait conscience qu'une indépendance du Tigré n'aurait pas forcément entraîné la libération de l'Erythrée. Un changement de régime à Addis-Abeba était nécessaire et les résistants devaient unir leurs efforts dans ce sens.

En 1991, la dictature militaire fut renversée. Grâce à l'aide et aux conseils des Erythréens, les Tigrés prirent le pouvoir. Jusqu'ici, l'Ethiopie avait toujours été dirigée par des minorités ethniques œuvrant pour leurs propres intérêts. Tout le monde pensait que le nouveau gouvernement allait rompre avec cette tradition et appliquer le principe d'égalité entre les différentes nationalités, condition essentielle pour ramener la paix et le développement dans le pays. Mais le premier ministre Meles Zenawi, qui dirige maintenant le pays depuis 1991 et qui vient d'être réélu au travers d'élections frauduleuses, s'est inscrit dans la droite lignée de ses prédécesseurs : Ménélik II, Sélassié ou Mengistu. Il n'a aucune vision politique et gouverne selon ses propres intérêts. Il se maintient au pouvoir seulement grâce au soutien des Etats-Unis.

Nous l'avons vu dans le chapitre précédent, l'Ethiopie de l'empereur Sélassié était un allié privilégié des Etats-Unis. Mais avec la dictature militaire de Mengistu, le pays avait basculé du côté de l'URSS. Comment est-il repassé dans la sphère d'influence américaine ?

L'Union Soviétique avait commis une erreur en soutenant le régime soi-disant socialiste de Mengistu. Les Etats-Unis, par contre, avaient une meilleure vision de la situation. Ils savaient que le régime éthiopien n'avait pas de base sociale et était, par conséquent, très fragile. En fait, les puissances impérialistes ne peuvent rêver d'une meilleure configuration. Car un gouvernement qui ne représente pas la diversité de son peuple et qui n'agit que dans l'intérêt d'une minorité ne pourra pas se maintenir au pouvoir sans le soutien de puissances étrangères.

Washington connaissait bien la nature du régime de Mengistu et nourrissait donc l'espoir que l'Ethiopie revienne dans son cercle d'influence. Evidemment, avec l'arrivée au pouvoir de Meles Zenawi, les espoirs ont été largement dépassés ! Non seulement le nouveau gouvernement agit pour ses propres intérêts et ne dispose d'aucune base sociale, mais il a en plus détruit toutes les institutions héritées de Mengistu, vidant le corps de l'Etat de sa substance. Aujourd'hui, Zenawi est donc totalement dépendant du soutien financier, militaire et diplomatique des Etats-Unis. Par conséquent, il ne peut rien leur refuser. Washington veut installer une base militaire ?

Ok, d'accord ! Washington veut que l'armée éthiopienne envahisse la Somalie ? Ok, d'accord ! Il n'y a même pas de négociations. Washington demande, Zenawi exécute. C'est tout à fait le contraire de ce que souhaite l'Erythrée pour la Corne de l'Afrique : la fin des ingérences étrangères. C'est pourquoi, aujourd'hui, l'Erythrée refuse de normaliser ses relations avec son voisin éthiopien. Certes, elle prône le dialogue entre les acteurs régionaux pour résoudre les conflits et établir les bases d'une coopération. Mais tant que l'un de ces acteurs restera une marionnette agitée par Washington, ce projet ne sera pas réalisable.

Pourtant, après la chute de Mengistu en 1991, il y a eu des accords de coopération entre l'Erythrée et l'Ethiopie. Pourquoi cela n'a-t-il pas fonctionné ?

Oui, les pays ont conclu des accords de libre-échange : élimination graduelle des barrières économiques, coopération dans les secteurs financier et monétaire, libre circulation des personnes, etc. Avec l'indépendance de l'Erythrée, l'Ethiopie s'était retrouvée privée d'un accès à la mer Rouge. Mais ces accords permettaient aux Ethiopiens de disposer librement des ports d'Erythrée. A Assab par exemple, le taux d'emploi d'Ethiopiens était très élevé. L'Ethiopie put même ouvrir dans cette ville quatre écoles répondant à son propre programme scolaire. Les dirigeants érythréens pensaient vraiment pouvoir bâtir une collaboration fructueuse avec leurs homologues éthiopiens. Ils se connaissaient bien, ils avaient combattu ensemble. Mais c'était sans compter sur le manque de vision politique de Meles Zenawi et sa soumission à l'impérialisme US.


 En peu de temps, l'Erythrée et l'Ethiopie passent de la coopération à la guerre. Un conflit frontalier oppose les frères ennemis en 1998. Quels étaient les enjeux de cette guerre ?

La question de la frontière n'était qu'un prétexte invoqué par Zenawi pour tenter de renverser le gouvernement érythréen. Cette frontière est l'une des mieux démarquées de l'Afrique. Elle a été tracée et confirmée à plusieurs reprises par des accords conclus entre les colons italiens et l'empire éthiopien au début du vingtième siècle. Par la suite, elle a également servi à démarquer le territoire érythréen d'abord comme entité fédérée puis comme province de l'Ethiopie. Elle était reconnue sur le plan international. Mais Meles Zenawi a remis sa validité en cause vers la fin des années 90. Jusqu'ici, Isaias Afwerki, le président érythréen, n'avait pas accordé beaucoup d'attention à cette question et pensait qu'il en allait de même pour son homologue éthiopien. Afwerki savait que la frontière était clairement définie et que par ailleurs, son importance était toute relative au regard des accords entre les deux pays établissant notamment la libre circulation des personnes.

Il estimait également que les défis socio-économiques à relever dans la région étaient plus essentiels. Les choses se sont gâtées lorsque l'Ethiopie a tenté d'annexer les zones contestées et d'imposer une légitimité de fait : Addis-Abeba a produit une carte de l'Etat éthiopien incluant de larges étendues du territoire érythréen et a intensifié ses incursions militaires dans les régions disputées, chassant ou emprisonnant les habitants. En mai 1998, des accrochages entre patrouilles le long de la frontière débouchèrent sur un conflit ouvert. L'Erythrée remporta les premières batailles et récupéra très vite le contrôle des territoires contestés. Et c'est là qu'on voit très bien comment Asmara et Addis-Abeba interprétaient le conflit de manière différente.

Pour l'Erythrée, il s'agissait clairement d'un conflit frontalier : une fois ses territoires récupérés, elle maintint ses positions en attendant que les instances internationales viennent confirmer qu'elle était dans son droit. Ce sera chose faite en 2002, la Cour d'arbitrage internationale de La Haye donnera raison à l'Erythrée sur le tracé de la frontière. Pour l'Ethiopie par contre, les motivations de cette guerre étaient tout à fait différentes. Il s'agissait, selon les déclarations de dirigeants éthiopiens, de « mettre fin à l'arrogance érythréenne », « d'infliger une punition » et de « châtier pour toujours » le FPLE.

C'est ce qui explique les importantes offensives de l'armée éthiopienne lancées par la suite ?

Tout à fait. Après que l'Erythrée ait repris le contrôle de ses territoires, les combats ont continué épisodiquement. Mais le 12 mai 2000, l'armée éthiopienne lança une nouvelle offensive, portant ses effectifs de 50.000 à 300.000 hommes. Addis-Abeba avait également réorganisé son commandement et dépensé presqu'un milliard de dollars en armement. Le champ de bataille s'étendait à présent bien au-delà des zones contestées à la frontière.

Le conflit frontalier devenait en fait une véritable guerre d'invasion. L'Ethiopie ne souhaitait pas reprendre le contrôle des territoires disputés mais faire tomber le gouvernement. Elle avait également soigneusement choisi le moment pour attaquer : la période où les paysans commençaient à semer dans les champs. En pénétrant dans la région la plus fertile d'Erythrée, l'armée éthiopienne entendait faire fuir les paysans et affamer le pays. Cette guerre fut effectivement une catastrophe humanitaire mais l'Ethiopie ne parvint pas à faire tomber la capitale Asmara. Dépassés en armes et en nombre, les combattants érythréens renouèrent avec leurs techniques de guérilla et repoussèrent l'envahisseur.

Pourquoi Meles Zenawi voulait-il renverser le gouvernement érythréen ?

Zenawi voulait faire de l'Ethiopie la puissance dominante de la Corne de l'Afrique et se construire une base sociale. En Ethiopie, le pouvoir est concentré entre les mains de la minorité tigré qui ne représente que 6% de la population. De plus, les dirigeants en poste à Addis-Abeba sont très éloignés de leur région d'origine. Dans la capitale, ils n'ont ni le soutien de la population, ni celui des élites. Avec cette guerre contre l'Erythrée, Zenawi voulait se donner l'occasion de réincarner le rêve de l'empire éthiopien et rallier les foules. Ca a marché pendant un temps : les contradictions qui émergeaient au sein de la société éthiopienne ont laissé place au patriotisme. Mais la défaite de l'armée éthiopienne et ses méthodes de combat ont très vite fait ressurgir les inégalités.


En effet, alors que les officiers sont tigrés, la plupart des soldats sont issus des ethnies Oromos et Amharas, les plus importantes démographiquement. Durant la grande offensive lancée contre l'Erythrée, les officiers éthiopiens ont utilisé la tactique de la vague humaine héritée de la Première Guerre mondiale. Cette technique consiste à envoyer, contre des positions défendues, un nombre tellement important de soldats que l'ennemi se trouve submergé.

Bien évidemment, les pertes humaines sont énormes et l'Histoire a montré que cette tactique avait ses limites. Mais les officiers tigrés de l'armée éthiopienne n'en ont pas tenu compte et ont envoyé stupidement au casse-pipe des milliers d'Oromos et d'Amharas sans pouvoir venir à bout de leur opposant. Pour Zenawi, la défaite face à l'Erythrée et les contradictions au sein de l'armée ont brisé ses espoirs de se construire une base sociale. Il ne peut compter que sur le soutien d'une partie de la communauté tigré, ce qui n'est pas grand-chose. Sa réélection est plutôt surprenante. Les fraudes ont été manifestes et l'opposition au régime est de plus en plus grandissante.

Quatrième et dernière Partie

Des irrégularités ont entaché le dernier scrutin éthiopien. Mais en Erythrée, il n'y a toujours pas eu d'élections présidentielles depuis l'indépendance en 1993. Il n'y a pas d'opposition politique non plus, un parti unique gouverne le pays. L'Erythrée est-elle une dictature ?

En Afrique, les partis politiques n'existent pas et la démocratie multipartite ne fonctionne pas. D'abord, parce que ce modèle politique créé des divisions. Au Congo, par exemple, il y a presqu'autant de partis politiques que d'habitants. Le but de tout cela est de diviser les gens, non plus selon les tribus comme autrefois, mais selon les partis politiques. Il s'agit de démocraties de basse intensité.

Ensuite, le multipartisme ne fonctionne pas en Afrique parce que ce modèle de démocratie est un cheval de Troie pour les impérialistes. Les puissances néocoloniales faussent le jeu démocratique en finançant les candidats qui répondront le mieux à leurs exigences : accès aux matières premières pour les multinationales, alignement sur la politique étrangère, etc. Avec le multipartisme en Afrique, les impérialistes vous disent tous les quatre ou cinq ans : « Allez voter pour ces candidats que nous avons sélectionnés pour vous. Ils vont vous appauvrir et vous tuer. Votez pour eux ! »

La question est de savoir : la démocratie multipartite est-elle un idéal auquel tout pays doit impérativement aboutir ou bien un Etat est-il libre de choisir le système politique qui lui convient le mieux selon ses spécificités, son histoire et sa culture ? Compte tenu de la disparité ethnique et religieuse en Erythrée et du fait que la mobilisation est une composante essentielle du modèle de développement, vous devez favoriser un système qui renforce l'unité du peuple. Un système à parti unique correspond donc mieux aux spécificités de l'Erythrée que le multipartisme.

En Occident, on a souvent tendance à croire que notre modèle de démocratie est le plus abouti. A tort selon vous ?

La démocratie dont les Occidentaux font la promotion est une démocratie de minorités. Le pouvoir n'est pas dans le parlement ou dans les partis politiques. Il se trouve derrière, concentré dans les mains de ceux qui détiennent l'argent, font tourner l'économie et financent les partis. Mais cette élite économique n'a jamais été soumise au suffrage universel. Pourtant, c'est elle qui détient le plus gros du pouvoir. Est-ce démocratique ?

Un exemple très simple : la publicité pour les enfants. Des études scientifiques ont établi que les publicités destinées aux enfants avaient un effet négatif sur le développement des plus petits. Si la population était correctement informée sur ce sujet et qu'on lui demandait de se prononcer sur la question, nul doute qu'elle choisirait d'interdire ce type de publicité. Pourtant, la plupart des gouvernements occidentaux ont toujours rejeté cette idée sous la pression des lobbies. On le voit donc clairement ici, les intérêts de l'élite économique priment sur la volonté populaire.

Dans son livre « Les Etats manqués », Noam Chomsky s'inquiète du déficit démocratique des Etats-Unis. Nous ne reviendrons pas sur l'élection pour le moins étrange de Georges W. Bush face à Al Gore en 2000. Meles Zenawi n'aurait probablement pas fait mieux. Chomsky rapporte un autre fait éclairant. Lorsque l'administration Bush a présenté son budget en février 2005, une étude révélait que les positions populaires étaient à l'opposé des politiques menées. Là où le budget augmentait, l'opinion souhaitait qu'il diminue (défense, guerres en Irak et Afghanistan, dépendance à l'égard du pétrole, etc.). Par contre, là où l'opinion souhaitait que le budget augmente, il diminuait (éducation, réduction du déficit, soutien aux anciens combattants, etc.).


Il serait trop long d'analyser ici toutes les lacunes des démocraties occidentales. Mais croire que ce modèle est la panacée est très prétentieux et loin de la réalité. La vice-ministre de la Culture en Bolivie proposait récemment une définition personnelle de la démocratie: « Un pays est démocratique quand les besoins fondamentaux de tous ses citoyens sont satisfaits. ». Si l'on se rallie à cette conception, l'Occident a beaucoup à apprendre de l'Erythrée en matière de démocratie.

Le président Isaias Afwerki a mené la résistance contre l'Ethiopie et préside le pays depuis son indépendance. N'avait-il pas promis des élections ?

Il a dit que le pays a besoin de démocratie mais que pour rencontrer ce besoin, il faut d'abord établir des structures de base. L'Erythrée est un jeune pays, encore marqué par la guerre contre l'Ethiopie. Tout n'est pas parfait, il reste du chemin à parcourir. Selon moi, l'Erythrée est une démocratie populaire où les gens ont accès aux soins de santé, ne risquent pas la mort en buvant un verre d'eau, ont du travail, de la nourriture, de l'électricité... Je préfère vivre dans un pays comme celui-là plutôt que dans une soi-disant démocratie comme le Congo ou l'Ethiopie. Et si malgré tout, on considère l'Erythrée comme une dictature, je préfère vivre sous pareille dictature. Pour moi et mes enfants, car je sais qu'ils ne manqueront de rien et pourront aller à l'école.

Le gouvernement érythréen est souvent critiqué sur la question des droits de l'homme et notamment sur la liberté de culte. Hormis les quatre religions reconnues par l'Etat (l'Église orthodoxe d'Érythrée, l'Église catholique, l'Église évangélique luthérienne d'Érythrée et l'islam), tous les autres groupes religieux sont interdits. Comment expliquez-vous cette position du gouvernement ?

Toutes les autres religions ne sont pas interdites, mais si vous voulez adhérez à un autre culte que ceux autorisés par le gouvernement, vous devez faire une demande spécifique et entrer un dossier mentionnant notamment les sources de financement étranger. Il s'agit en fait d'une mesure de protection du gouvernement contre les religions exportées qui servent des intérêts politiques, principalement la religion protestante et le courant pentecôtiste. Le pentecôtisme est tout droit venu des Etats-Unis et est très lié à l'extrême droite américaine qui entourait le président Georges W. Bush. Au nom de la liberté de culte, ce virus attaque la jeunesse africaine pour la détruire en promouvant la réussite matérielle et en exacerbant l'individualisme.

Très proches des valeurs anglo-saxonnes, ces religions exportées en Afrique ont toujours servi des intérêts politiques, permettant à la Grande-Bretagne et principalement aux Etats-Unis d'infiltrer la société africaine. En 1946 déjà, le consul général de France au Congo belge s'inquiétait : « Le gouvernement américain ne craignant pas d'écarter les missionnaires de leur véritable apostolat, s'en sert pour étendre son influence sur les pays du centre-ouest africain. (...) il n'est pas douteux qu'ils [les missionnaires] disposent de fonds considérables et que les autochtones seront ainsi attirés dans l'orbite américaine. ».

Aujourd'hui, les techniques se sont encore améliorées avec la méthode Pizza Land ! Imaginez : je suis un missionnaire protestant américain et je débarque en Afrique. Je repère des jeunes gens éloquents et les recrute. Ils sont très pauvres, il me suffit d'un peu d'argent pour les convertir. Je les achète en quelque sorte. Ensuite, je les envoie aux Etats-Unis, dans des écoles de marketing proche de la société Pizza Land, une firme de l'agro-alimentaire qui pratique des techniques de marketing très agressives. Formés, mes jeunes prêcheurs repartent vers l'Afrique où ils vont commencer leur travail de conversion, faisant de nombreux discours, créant des groupes de musique, montant des émissions de télévision... Les Etats-Unis ont dessiné ce projet d'influence qui prend de l'ampleur partout dans le monde.

L'Erythrée lutte contre cela car cette religion est très axée sur la richesse matérielle et l'individualisme. Certains prêcheurs se baladent en 4×4 et arborent des montres en or : c'est censé démontrer qu'ils ont été bénis par le Seigneur ! Mais à Asmara, on prône le bien-être général et la solidarité. D'autre part, le service militaire est obligatoire en Erythrée. Il est assorti d'un service civil durant lequel les jeunes participent à la construction d'hôpitaux ou aident les fermiers dans leur travail par exemple. Mais le gouvernement a commencé à rencontrer des problèmes lorsque des jeunes protestants ont refusé d'accomplir ces tâches, sous prétexte que leur religion le leur interdisait. Voilà pourquoi aujourd'hui, en Erythrée, vous pouvez adhérer à la religion que vous voulez, mais vous devez montrer patte blanche d'abord. Le gouvernement ne veut pas que la jeunesse se fasse infiltrer par ce virus.


 Même s'il agit pour le bien-être de la population et du pays, le gouvernement ne devrait-il pas laisser le libre choix à ses citoyens ?

On ne peut pas parler de choix quand des missionnaires proposent de l'argent à des personnes qui n'ont pas grand-chose. Quand vous êtes démuni, vous n'avez pas le luxe de faire des choix. Vous optez naturellement pour la solution qui vous paraît la plus avantageuse. C'est presqu'une question de survie. Ca peut paraître étrange, vu de l'Occident, qu'un Etat impose des restrictions sur la liberté de culte. Mais en Afrique, dans les pays qui connaissent la misère, on ne peut pas parler de libre choix quand des missionnaires protestants achètent des gens pour les convertir, infiltrer la société et s'ingérer dans les affaires publiques.

Un autre point sur lequel l'Erythrée est régulièrement critiquée: la liberté de la presse. Pourquoi les médias privés sont-ils interdits dans le pays ?

Les médias privés africains n'existent pas. Pour lancer un média privé, vous avez besoin d'un important capital et vous devez concurrencer les groupes médiatiques occidentaux sur un marché libéralisé. C'est pratiquement impossible pour des petits Etats du Sud. Dans les années 70, de nombreux pays du Tiers-Monde avaient dénoncé l'impérialisme culturel dont ils étaient victimes, à savoir, selon le spécialiste de la communication Herbert Schiller : « l'ensemble des processus par lesquels une société est introduite au sein du système moderne mondial et la manière dont sa couche dirigeante est amenée, par la fascination, la pression, la force ou la corruption, à modeler les institutions sociales pour qu'elles correspondent aux valeurs et aux structures du centre dominant du système ou à s'en faire le promoteur. »

 L'Unesco lança alors le Nouvel Ordre Mondial de l'Information visant à rééquilibrer les flux de l'information à travers la planète. Mais les pays occidentaux boycottèrent cette entreprise, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis quittant même l'Unesco. Les pays occidentaux occupent donc une position hégémonique sur le monde de l'information et utilisent les médias comme une arme de propagande pour servir leurs intérêts dans le Tiers-Monde et en Afrique particulièrement.

Ce type de pratique a commencé avec les fascistes italiens dès les années 20. Et durant la Seconde Guerre mondiale, le grand Mufti de Jérusalem fut invité à s'exprimer sur le programme arabe de Radio Roma pour inciter les peuples colonisés à se soulever contre l'ennemi britannique. Les pays impérialistes ont tiré les leçons de cette propagande de guerre et les technologies se sont améliorées. Si bien qu'aujourd'hui, BBC a un programme international très complet. Et Voice of America, le service de diffusion internationale du gouvernement américain, est très présente en Afrique, émettant en amharique, tigrinya, somali, etc.

Evidemment, ces grands médias internationaux, qu'ils dépendent directement de leur gouvernement ou qu'ils appartiennent à de riches capitalistes, ne vont pas jeter des fleurs aux pays du Sud qui tentent de résister à l'impérialisme. C'est pourquoi, dans le souci de se protéger de cette guerre médiatique où tous les pays ne jouent pas à armes égales, l'Erythrée a pris la décision d'interdire les médias privés.

La création d'Al Jazeera n'a-t-elle pas un peu rééquilibré les inégalités Nord-Sud dans le monde de l'information ?

Tout à fait. Et beaucoup d'autres médias arabes ont suivi. Mais récemment, le Congrès des Etats-Unis a produit un rapport très instructif sur le danger de ces médias arabes. Il estime que ces télévisions qui rapportent la réalité sur le terrain, en Irak notamment, véhiculent des idées anti-américaines et influencent l'opinion US. Le Congrès estime que ce sont des télévisions terroristes qu'il faut interdire. Les impérialistes critiquent donc l'absence de médias privés en Erythrée et inondent les pays du Tiers-Monde avec leurs informations. Mais ils refusent que dans l'autre sens, les médias du Sud informent les citoyens occidentaux. Pourquoi ? La liberté d'expression ne serait-elle bonne que lorsqu'elle sert les intérêts des puissances impérialistes ? Les gouvernements occidentaux ont-ils quelque chose à cacher à leur population sur ce qu'ils font dans le Sud ?


 Outre l'absence de médias privés, l'Erythrée est accusée de détenir un grand nombre de journalistes en prison. Le gouvernement n'est pas très ouvert à la critique ?

Tout d'abord, il faudrait pouvoir vérifier les chiffres avancés. Ensuite, il faut savoir que beaucoup de personnes se font passer pour des journalistes, mais sont en réalité au service des puissances impérialistes. L'un d'eux par exemple travaillait directement pour l'ambassade américaine. L'Erythrée est un pays souverain qui cherche à se développer. Mais certains, sous couvert de faire du journalisme, tentent de manipuler l'opinion publique et de déstabiliser le gouvernement.

Les services secrets américains soutiennent cela. Ils tentent d'infiltrer la société érythréenne et incitent les jeunes à fuir le pays. L'idée derrière cela est que si la plupart des jeunes quittent le pays, l'armée sera affaiblie, l'économie ne tournera plus et le gouvernement sera renversé. Cette technique n'est pas nouvelle. Elle a déjà été appliquée à Cuba. Au Venezuela également, les services secrets américains financent des médias anti-Chavez, des partis d'opposition, des ONG critiques envers le gouvernement, etc. Les Etats-Unis ont toujours cherché à déstabiliser les gouvernements qui n'étaient pas alignés sur leur politique.

Le gouvernement érythréen ne réagit-il pas trop durement ? En tant que journaliste, je peux me rendre en France et critiquer le gouvernement, je ne serai pas arrêté pour autant.

Vous ne serez pas arrêté, mais si vos critiques sont vraiment pertinentes, vous n'aurez pas pignon sur rue. Vos articles seront publiés sur des sites d'information alternative ou dans des pamphlets par exemple. Et vous toucherez un public très minime comparé à celui qui s'informe via TF1 par exemple. Si vous voulez vous exprimer sur ces grands médias capitalistes, vous devez chanter ce qu'ils veulent entendre. Donc, d'une certaine manière, vous êtes déjà en prison.

Bien-sûr, vous pouvez vous inquiéter du manque de liberté en Erythrée. Mais posez-vous la question : comment réagirait la Belgique si l'Iran finançait des grandes chaînes de télévision appelant à renverser le gouvernement et menaçait constamment de bombarder Bruxelles? Comment réagirait la France si Cuba appuyait des groupes terroristes cherchant à assassiner Nicolas Sarkozy ? Comment réagirait Washington si le Venezuela finançait et formait des groupes politiques et des syndicats d'opposition aux Etats-Unis ? Il y a fort à parier que les citoyens occidentaux ne jouiraient plus des mêmes libertés. Aux Etats-Unis, il n'a même pas fallu attendre d'arriver à un tel stade pour que le gouvernement vote un ensemble de lois liberticides, le fameux Patriot Act censé lutter contre le terrorisme.

Finalement, l'Erythrée ressemble fort à Cuba. Isaias Afwerki et Fidel Castro, même combat?

C'est vrai que tous deux ont lutté pour libérer leur pays avant de le présider. Ils ont lancé une révolution sociale en faveur du peuple. Et autant l'Erythrée que Cuba sont des bastions contre l'impérialisme. Ce qui leur vaut les foudres des Etats-Unis. Tout comme contre Cuba, Washington mène donc une campagne contre l'Erythrée, critiquant par exemple son manque de démocratie. Les systèmes politiques sont d'ailleurs assez semblables à La Havane et Asmara.

Mais les critiques de Washington sont-elles fondées pour autant? François Houtart rapportait cette anecdote récemment : un député luxembourgeois, en visite à La Havane, lui avait confessé avoir trouvé plus de démocratie à Cuba que dans son propre parti ! Car au-delà de l'existence d'un parti unique et de la longévité de Fidel Castro aux affaires politiques, il existe un tas d'instances démocratiques, à d'autres échelons. La chose est valable également pour l'Erythrée où, dès la lutte pour l'indépendance, le FPLE a mis en place des conseils démocratiques dans les villages, renversant l'ordre féodal et favorisant l'émancipation des femmes qui pouvaient s'impliquer dans la gestion politique.


 Autre cheval de bataille US contre Cuba et l'Erythrée : la question des droits de l'homme. Là encore, s'agit-il d'une technique de propagande ?

Le souci que manifestent les Etats-Unis pour la question des droits de l'homme ne tient pas longtemps la route lorsqu'on observe la politique étrangère de ce pays. Washington s'inquiète du respect des droits de l'homme à Cuba ou en Erythrée. Mais elle soutient l'Arabie Saoudite où une femme qui se fait violer est condamnée au fouet et emprisonnée. Mais elle soutient la Colombie où les opposants politiques et les syndicalistes sont massivement assassinés. Mais elle soutient le dictateur Islom Karimov qui fait bouillir à mort les dissidents en Ouzbékistan. Et la liste est longue. Par ailleurs, les Etats-Unis ne sont pas en reste en matière de torture. Ce qui se passe en Afghanistan, en Irak, ou dans les prisons secrètes de la CIA, entache quelque peu l'armure du chevalier blanc US.

Enfin, il faut également rappeler que la charte des droits de l'homme comporte également des droits socio-économiques. Par exemple, « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que les services sociaux nécessaires ». Ces droits socio-économiques ennuient les Etats-Unis qui militent pour les retirer de la charte. Selon Jeane Kirkpatrick, ancienne ambassadrice US auprès des Nations Unies, ils sont une lettre au Père Noël. On pourrait en effet se demander qui, de l'Erythrée, de Cuba ou des Etats-Unis, respecte le plus les droits de l'homme. Lorsque vous arrivez à l'aéroport de Cuba, vous pouvez lire cette affiche : « Ce soir, 200 millions d'enfants vont dormir dans la rue, pas un seul d'entre eux est cubain. ».

Aux Etats-Unis par contre, des familles américaines ont été mises à la porte de leur maison à cause des banques et de l'Etat qui a dérégulé le secteur financier. En France, « pays des droits de l'homme », il y aurait environ 800.000 sans-abris. La question des droits de l'homme est un argument auquel recourent souvent les puissances impérialistes pour tenter de décrédibiliser leurs ennemis. Mais tout cela est très hypocrite. Cela dit, cette instrumentalisation ne doit pas empêcher toute critique envers le gouvernement érythréen, qui a encore du chemin à parcourir. Simplement, il faut se montrer méfiant lorsqu'un pays comme les Etats-Unis utilise la question des droits de l'homme pour mener une politique guerrière.

 Les Etats-Unis ont toujours lutté contre Cuba pour éviter que d'autres pays en Amérique Latine suivent l'exemple. Aujourd'hui, Washington portent les mêmes inquiétudes sur l'Erythrée. Pensez-vous que la révolution érythréenne et son modèle de développement pourraient inspirer d'autres pays en Afrique et libérer le continent du néocolonialisme ?

Chaque pays a ses spécificités. Une révolution ne s'exporte pas telle qu'elle au-delà des frontières. Néanmoins, cette volonté de se libérer des puissances impérialistes devrait inspirer d'autres gouvernements en Afrique. Le continent dispose de tellement de richesses.

Notez également que la vision politique de l'Erythrée est régionale. Elle ne veut pas laisser de place aux interférences des puissances étrangères mais a bien conscience qu'elle ne peut se développer seule. Tous les pays de la Corne de l'Afrique doivent se mobiliser et résoudre leurs contradictions par le dialogue. La région est riche et bien située. Elle pourrait devenir un pôle économique très important. La crise somalienne pourrait également être résolue si on abordait le problème dans cette perspective régionale. C'est ce que tente de faire l'Erythrée mais les impérialistes s'efforcent de bloquer ce projet qui leur fait peur.


Alors les Etats-Unis accusent Asmara de soutenir des terroristes et montent l'Ethiopie contre ses voisins. Imaginez si la zone de libre-échange entre l'Erythrée et l'Ethiopie avait été étendue au Soudan, à Djibouti, à l'Ethiopie puis au Kenya et même à l'Ouganda. Vous auriez eu là un très grand marché, avec beaucoup de ressources, sans intervention des puissances occidentales et connecté aux pays arabes ainsi qu'au marché asiatique. Il y avait déjà eu une expérience assez semblable dans les années 60 : le Kenya, l'Ouganda et la Tanzanie avaient créé un marché commun avec des accords de libre-échange.

Mais les impérialistes, pris de peur, organisèrent un coup d'Etat en Ouganda, plaçant Idi Amin Dada au pouvoir en 1971. Un an plus tard, le projet de marché commun s'effondrait et tous ses pays membres entraient en crise. Quant à l'Ouganda, il traversa une guerre civile pendant de longues années. Le fait est que l'impérialisme, et particulièrement l'impérialisme US, est le pire ennemi de la région. Tant que cette interférence existera, l'Erythrée aura des problèmes. Mais si les acteurs régionaux parviennent à se mettre d'accord avec l'Erythrée, même à 50%, les choses changeront totalement. Il y aura un énorme bond économique qui aura des effets bien au-delà de la seule Corne de l'Afrique !

Source : Investig'Action


Mohamed Hassan* est un spécialiste de la géopolitique et du monde arabe. Né à Addis Abeba (Ethiopie), il a participé aux mouvements d'étudiants dans la cadre de la révolution socialiste de 1974 dans son pays. Il a étudié les sciences politiques en Egypte avant de se spécialiser dans l'administration publique à Bruxelles. Diplomate pour son pays d'origine dans les années 90, il a travaillé à Washington, Pékin et Bruxelles. Co-auteur de L'Irak sous l'occupation (EPO, 2003), il a aussi participé à des ouvrages sur le nationalisme arabe et les mouvements islamiques, et sur le nationalisme flamand. C'est un des meilleurs connaisseurs contemporains du monde arabe et musulman.

Les annonces probables d’un nouveau système financier et de guerre civile aux États-Unis, montent en flèche

Publié par Laurent Freeman / Sep 5, 2017

 Par Benjamin Fulford – Société Dragon Blanc

Les évidences de l'éminence, d'un nouveau système financier et qu'une guerre civile aux États-Unis, se précisent. Il existe également une forte probabilité que la côte Est des États-Unis soit frappée par un ouragan géo-conçu si sévère, que les gens seront invités à évacuer et s'en aller à 60 milles à l'intérieur des terres, selon les sources de la CIA. Ce qui semble se passer, c'est que la mafia Khazariane (ndlt : Alliance Noire) déchaîne les armes météorologiques, et s'adonne à multiples méfaits, pour empêcher l'annonce de l'implantation d'un nouveau système financier basé sur l'or.

Tout d'abord, regardons toutes les nouvelles qui ont soudainement été répandues ces derniers jours, ayant rapport avec l'or, et certaines sont bizarres, et tout cela semble nous préparer à l'annonce d'un système basé sur l'or. Cela a commencé le 21 août, lorsque Steven Mnuchin est devenu le premier Secrétaire du Trésor Américain, à visiter la réserve d'or de Fort Knox depuis 1948, et a publié un tweet disant qu'il était «heureux que l'or soit en sécurité».

http://www.economicpolicyjournal.com/2017/08/what-hell-is-this-mnuchin-tweets-on.html

 Puis, étant donné que sa visite a apparemment échoué à générer suffisamment de publicité, il semble qu'un faux scandale impliquant sa visite du fort, l'éclipse solaire et les images de sa femme-trophée en bikini, aurait été concocté. Dans tout cela, Mnuchin a omis de mentionner le fait que l'or n'avait pas été compté depuis 1953, ou quelle quantité d'or est «en sécurité», mais peu importe, sa femme est une belle distraction pour les yeux.

http://www.zerohedge.com/news/2017-09-01/treasury-inspector-general-opens-probe-mnuchins-use-government-plane-eclipse-day

 Ensuite, Jim Rickards, se présentant comme conseiller financier de la communauté des Renseignements des États-Unis, est apparu à la télévision et a prédit que le prix de l'or augmenterait jusqu'à 5000 $, voire même 10 000 $ l'once.

http://www.zerohedge.com/news/2017-09-01/rickards-there-are-three-things-going-gold-right-now


  En outre, les Rothschild ont contacté la Société Dragon Blanc la semaine dernière, pour les informer qu'une grande quantité de l'or des caches, était monétisée et introduite dans le système financier. Cette information a été soutenue par une série d'événements étant survenus dans le monde entier, en rapport avec l'or. Le plus important a été l'annonce que la Chine lançait sur le marché du pétrole, des bonds libellés en yuans soutenus par l'or, un tir direct sur le système des pétrodollars de la mafia des Khazarians.

https://asia.nikkei.com/Markets/Commodities/China-sees-new-world-order-with-oil-benchmark-backed-by-gold?page=1 

Ensuite, la Bundesbank d'Allemagne a annoncé qu'elle avait terminé son projet de rapatrier la moitié de son or, et ce, trois ans plus tôt que prévu.

https://sputniknews.com/world/201709021057023219-germany-us-relationship/

 http://money.cnn.com/2017/08/23/investing/germany-gold-reserves-new-york-paris/index.html

 En outre, l'Allemagne a annoncé l'évacuation forcée de 60 000 personnes de la zone de la Bundesbank, la fin de semaine dernière, pendant que 743 tonnes d'or allaient arriver là-bas, soi-disant parce qu'il restait des "bombes non explosées de la Seconde Guerre Mondiale".

http://www.zerohedge.com/news/2017-09-02/vault-containing-70-billion-german-gold-be-evacuated-frankfurt-defuses-massive-bomb

 C'est intéressant, étant donné qu'au début, lorsque l'Allemagne avait demandé le rapatriement de son or en provenance de la France et des États-Unis, aucun de ces pays n'avait d'or pour ça. Dans les mêmes temps, les Américains se sont fait attrapés à passer du tungstène plaqué or aux Chinois. Et maintenant, soudainement, l'or est retourné avant la fin des délais, alors que les tweets de Mnuchin disent que l'or est en sécurité. Alors donc, d'où vient tout cet or? Deux sources fiables indiquent que les bunkers d'or en Asie avaient été ouverts et que l'or y a été enlevé.

Des sources de la Société Dragon Blanc en Indonésie ont été informées par les autorités Indonésiennes, que des bunkers d'or en Indonésie avaient effectivement été ouverts et l'or en avait été retiré. En outre, Freeport-McMoRan a annoncé qu'un accord avait été conclu avec le gouvernement Indonésien, pour poursuivre l'exploitation de la mine géante de Grasberg là-bas, l'Indonésie en ayant le contrôle à 51%.

http://news.morningstar.com/all/dow-jones/market-digest/201708292988/freeport-to-give-up-majority-stake-in-indonesias-grasberg-mine-update.aspx

 Les sources de la famille Rothschild disent que la mine n'est qu'une vitrine utilisée pour introduire et légaliser en douce cet or historique dans le système financier. Cependant, le point important à noter est que, ce sont les Asiatiques qui en ont maintenant le contrôle majoritaire. Neil Keenan de son côté, a rapporté qu'il y a eu intrusion dans les bunkers d'or et en espèces de la Corée du Sud. Il en a apporté la preuve, en publiant des vidéos de l'or, ainsi que de la répartition des pièces de monnaies en dollars Américains et en Won Coréen fraîchement frappés.


http://neilkeenan.com/

 Toutes ces annonces en rapport avec l'or ont été combinées avec de sérieuses attaques contre le système actuel de pétrodollar et de fortes indications, que le système financier Américain actuel, est sur le point d'imploser. Jacob Rothschild, par exemple, a annoncé que sa société, RIT Capital Partners, a réduit son risque du dollars Américains à 37% contre 61%, au cours des six premiers mois de cette année. Les raisons de Rothschild pour sortir des actifs Américains étaient les prix "sans précédent" des actions, et la conviction que la montée artificielle des marchés par la Banque Mondiale et les Banques Centrales était insoutenable.

http://www.anongroup.org/rothschild-us-assets/

 Un autre initié et gourou de l'investissement de haut niveau, est en train de sortir du marché boursier Américain; Warren Buffet, qui est maintenant assis sur 100 milliards de dollars en espèces, a du mal à trouver des offres intéressantes.

https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-08-07/buffett-nears-a-milestone-he-doesn-t-want-100-billion-in-cash

 Les investisseurs paient également 20% de plus, pour les bons du Trésor Américains, arrivant à échéance avant la fin du mois de septembre, l'échéance fiscale des États-Unis, que pour ceux arrivant à maturité après cette date. Ceci est un autre signe que les gens sentent que quelque chose s'en vient.

http://www.zerohedge.com/news/2017-09-01/t-bill-market-snaps-panic-over-debt-ceiling

 Peu de temps après que les banquiers centraux privés aient eu leur réunion d'été à Jackson Hole, il est apparu sur Internet, un tableau montrant qu'environ 40% du PIB mondial, était appelé à juste titre, fausse magie comptable de la Banque Centrale. Ce graphique a depuis, été supprimé de l'Internet. La Réserve Fédérale a annoncé qu'elle allait vendre les actifs qu'elle avait achetés pour soutenir les marchés mais, avec 4,5 trillions de dollars aux livres, il est mathématiquement impossible de faire une telle chose, sans faire imploser l'économie. Bien que cet écrivain ne prétend pas être un conseiller financier, je peux dire que dans ma longue carrière en tant que journaliste financier / affaire/ géopolitique, je n'ai jamais vu autant de signes avant-coureurs d'un événement financier perturbateur à l'horizon.

De toute évidence, les contrôleurs de l'ancien système refusent de laisser la place sans se battre. L'ouragan Harvey «une fois en mille ans» (amélioré d'une fois aux 500 ans) était définitivement une attaque de guerre météorologique aux États-Unis. Le magazine Charlie Hebdo, appartenant à la branche française de la famille Rothschild, semble pointer du doigt ses propriétaires, avec une page de couverture laissant entendre que Dieu avait inondé Houston, au Texas, en une forme d'attaque contre les Nazis.


https://sputniknews.com/society/201708311056973398-charlie-hebdo-mocks-harvey-victims/

 Maintenant, une attaque encore plus grande de guerre météorologique est apparemment sur le point de se produire sous la forme de l'ouragan Irma. L'avertissement ci-dessous a été transmis à cet auteur d'une source dans la CIA via courrier électronique:

"ÉTAT D'ALERTE MAXIMALE - QUITTER DE TOUTE URGENCE LA CÔTE EST DES ÉTATS-UNIS. De NAIG''.
Ouragan IRMA - arrivée prévue sur le littoral de l'EST des États-Unis, suivi (incertain) des possibilités de niveau 5 et plus. Attendez-vous à des dommages majeurs - danger mortel - inondations majeures - panne de courant - chaos dans les transports - pillage - taux élevé de pertes par décès. L'arrivée sur les rives est prévue pour les 9,10 et 11 septembre 2017, et peut-être plus tôt, À SUIVRE.

Mises à jour, voir: - BPEarthwatch sur le web.

CONSULTEZ TOUTES LES STATIONS - faites des préparatifs maintenant, sécurisez VOTRE propriété - QUITTEZ LA RÉGION à une distance d'au moins 60 milles de la côte. Allez en altitude, évitez les vallées des rivières, les plaines inondables, les zones de population denses. Réserves d'alimentation, réserve en eau potable, carburant et abris sûrs. CECI N'EST PAS UN EXERCICE. C'est "HARVEY" avec des stéroïdes. EXPÉDIEZ cet avertissement partout MAINTENANT. N'attendez pas que la crise ne se développe.

Même si cela ne vient pas toucher les rives du continent (peu probable), la propagation des ondes démontre des possibilités de hauteurs de vagues de plus de 50 pieds (15 M) et une durée d'onde de 16 secondes. TOUTES LES EXPÉDITIONS quittent immédiatement, et s'en vont vers un endroit sécuritaire, à toute vitesse pendant que le temps le permet encore. Toutes les vérifications de possibilités s'accordent avec les données ci-dessus.

Paget.

Director,
North Atlantic Intelligence Group (NAIG) Public Domain. Ends 23.10 02/09/2017 TRAITER EN URGENCE."

Cet écrivain n'a pu localiser aucun NAIG sur Internet, mais clairement, à tout le moins, il semble que certaines personnes de la CIA essayent de générer de la peur. L'armée Américaine, en tout cas, prend des mesures. Voici ce que la source du Pentagone nous a dit:

"L'Ouragan Harvey, aussi tragique soit-il, permet aux militaires d'amener des troupes et des équipements pour empêcher les États, comme la Californie, de se séparer, pour défendre la réserve d'or de la république, défendre les frontières des cartels de la drogue, des terroristes, des trafiquants d'armes et d'humains. Et aussi pour contrecarrer l'agenda 21 de l'ONU, qui se nourrit des États faibles, déniant l'existence d'étrangers illégaux de Soros dans ses troupes Antifa, pour renforcer le leadership de l'État contre l'ordre LGBT libéral Khazarian, l'avortement, la pro-immigration, l'agenda anti-Chrétien et anti-arme''.

Les sources disent qu'il y a également en action à Washington DC, une répression contre «les atouts du Mossad, comme l'ancien Président du Comité National Démocratique, Debbie Wasserman Schultz, et Chuck Schumer, le Sénateur Sioniste, leader minoritaire».


Et les sources notent que les casseurs faux émeutiers, comme les Antifa et les KKK, engagés par les Khazarians, sont également dans leur dernier retranchement, maintenant que le FBI et le Département de la Sécurité Intérieure les ont officiellement qualifiés de terroristes domestiques. Eric Schmidt de Google, Mark Zuckerberg de Facebook, et Jeff Bezos d'Amazon, sont également attaqués, pour leurs efforts audacieux à vouloir manipuler l'opinion publique, et leurs sociétés seront nationalisées et morcelées, selon les sources de la CIA. L'autre personne, qui subit une attaque sérieuse maintenant, est le Sataniste de haut rang, Benjamin Netanyahu, qui est confronté à une peine de prison en Israël pour corruption, mais il devrait être réellement considéré comme un criminel de guerre de la pire espèce.

Netanyahu a récemment visité la Russie sans y avoir été invité, et plusieurs sources conviennent à dire qu'il y a fait une série de menaces contre le Président Russe, Vladimir Poutine. Les sources du Pentagone disent que "Poutine n'a pas trouvé amusantes les menaces et les mensonges de Bibi [Netanyahu], et il a envoyé deux sous-marins d'attaque dans la Méditerranée, pour chasser les sous-marins Israéliens, pour améliorer l'entrainement de ses troupes, tester de nouvelles armes et potentiellement, imposer un blocus naval".

Les Khazarians sous le contrôle ou influencés par les États malhonnêtes d'Israël, Arabie Saoudite et Ukraine, sont toujours en quarantaine, alors que leurs dirigeants criminels se font démettre de leur poste. La Corée du Nord, pour sa part, reçoit beaucoup d'argent des Khazarians, et des d'armes technologiques, mais en fait, elle s'intéresse seulement qu'à sa propre survie et n'est pas près de commencer une attaque nucléaire suicidaire, pour le compte de Khazarians, dans des illusions de grandeur apocalyptique.

Traduction Estelle P.

Ndlt : Pour ceux qui comprennent l'anglais, je suggérerais vraiment, que vous vous abonniez à la lettre hebdomadaire de Benjamin Fulford et à Gaia.com. Les gens comme eux travaillent fort pour nous, et ce, au péril de leur vie. Les soutenir est un tout petit moyen de leur témoigner notre reconnaissance.

Source : http://benjaminfulford.net/

Alerte! La France est en train de programmer un génocide à Mayotte

 

A Mayotte, les expulsions d'étrangers par les natifs de l'île se multiplient :
 

Le Grand Débat - 21/03/2018

France : Le cas du département de Mayotte

Pour écouter le débat, cliquez ici


 Observez attentivement cette image, comment peut-on expliquer la prolifération des idéaux du Front National à Mayotte? Tout ceci conforte notre idée selon laquelle un nouveau génocide ''made par France'' est en cours à Mayotte.

Répondant à l'appel d'un collectif d'habitants, des villageois ont déjà chassé de chez eux près d'un millier de personnes dans les villages de Tsimkoura, Poroani et Choungi (sud). Désormais sans domicile, les expulsés campent depuis dimanche 15 mai 2016 sur la place de la République à Mamoudzou. Ils étaient environ 200 lundi. Ils sont à présent plus de 500 à vivre dans le plus grand dénuement et ne pouvant compter que sur les dons de particuliers pour vivre.

Il y a un peu moins d'un mois, la Cimade, association nationale de défense des droits des « étrangers' », lançait sur son site un cri d'alarme face aux expulsions d' « étrangers » de leur domicile par des collectifs de Mahorais. Selon l'association, dans plusieurs communes de Mayotte, plus d'un millier d' « étrangers », pour la plupart des Comoriens, en situation régulière ou non, ont ainsi été jetés à la rue. Mayotte subit une forte pression migratoire des îles voisines des Comores et les tensions entre communautés s'exacerbent. Sur les tracts des différents collectifs, il est reproché aux "étrangers", "vols, agressions et meurtres au quotidien", "délinquance juvénile et chômage en masse", "écoles surchargées" et "système de santé débordé", entre autres.

Des Comoriens établis sur la terre de leur Ancêtres depuis que les Comores existent, sont taxés d' « étrangers » par leurs congénères qui ont été malicieusement manipulés par la France, en faisant de Mayotte, le « 101e département français » malgré les multiples condamnations des Nations Unis et de l'OUA. Mayotte de son vrai nom « Jazirat al Mawet » ou « àŽle de la mort », « Mawet » signifiant tout simplement « mort » en arabe. C'est l'une des quatre îles de l'archipel des Comores, entendez « kamar » qui veut dire « lune ». Alors « Jouzor al Kamar » ou « îles de la lune » se trouvent en plein océan indien à plus de huit mille km du territoire français. 800 fonctionnaires de l'administration coloniale française auraient demandé à quitter l'île dès la fin de l'année scolaire. 

Dans un communiqué, la préfecture de Mayotte "condamne fermement les événements qui se sont déroulés sur plusieurs communes de l'île ce week-end et ont conduit à l'expulsion de familles et à la destruction de bangas" (habitations de fortune, en tôle ou en terre). Elle informe également de la tenue d'une réunion mardi soir en présence de l'association des maires afin "d'examiner la situation de ces familles". Par ailleurs, des véhicules appartenant à des leaders des collectifs d'habitants ayant expulsé des familles de la commune de Bouéni (sud de l'île) ont été brûlés au cours de la nuit de lundi 16 mai à mardi 17 mai 2016. D'autres opérations ont eu lieu le 22 mai 2016 à M'tsamboro (nord), une autre est prévue le 5 juin 2016 à Kani-Kéli (sud). 

Le 20 décembre 2015, à Tsimkoura, un village du sud de Mayotte, un collectif d'habitants envoie une lettre aux propriétaires qui louent des bangas, des habitations de tôle, à des étrangers. En copie, la mairie de la commune et la gendarmerie nationale. L'objet du message est clair : «Expulsion des étrangers en situation irrégulière.»


«Suite aux vols à répétition, aux agressions, à l'occupation de terrains illégalement et à l'insécurité grimpante ressentie par les habitants de Tsimkoura», les auteurs de la missive expliquent qu'il est «urgent de procéder à l'expulsion des étrangers en situation irrégulière résidant dans le village.» En conséquence, ils demandent aux «gens qui hébergent des clandestins» de faire en sorte qu'ils quittent les lieux avant le 10 janvier 2016. «Passé ce délai, les habitants prendront les mesures nécessaires pour remédier à ce problème.»

Chose promise, chose due. Le 10 janvier 2016, les habitants chassent les étrangers de leur domicile et réitèrent une semaine plus tard, sans ménagement. Selon les témoignages recueillis par la Cimade, les domiciles sont saccagés à coups de pierre et de bâtons par les membres du collectif qui «n'hésitent pas à frapper». «Une personne âgée et malade, se serait fait arracher sa sonde urinaire par les villageois. Rouée de coups, elle sera par la suite hospitalisée», écrit l'association. 


 Des « étrangers » accusés de tous les maux 

Depuis, d'autres villages ont adopté la méthode. Des collectifs d'habitants se créent, publient des tracts qui accusent les étrangers de tous les maux (vols, agressions, économie meurtrie, systèmes de santé débordés, écoles surchargées...) et appellent à des actions d'expulsion. Quatrième et dernier épisode en date : dimanche 15 mai 2016, à Bouéni (sud). Tapant avec des bâtons sur des casseroles et chantant, plus d'une centaine de villageois ont sillonné les rues pour déloger de force les « étrangers » qui, alertés, n'avaient pas encore fui.

Parmi les expulsés, qualifiés par certains collectifs de «hors-la-loi», figurent des ''clandestins'' mais aussi des ''étrangers'' en ''situation régulière''. «J'ai un titre de séjour pour dix ans, je travaille en CDI, mon bail est en règle, je ne comprends pas», expliquait ainsi à l'AFP une habitante d'origine comorienne chassée dimanche.

Comme elle, plus de 500 personnes ont dû fuir ce jour-là. Ils dorment depuis sur la place de la République de Mamoudzou, le chef-lieu de l'île. Des associations mahoraises mais également la Cimade et la Croix-Rouge, tentent de les reloger et de rescolariser les enfants. Constituées en association, des familles comoriennes ont déposé une plainte contre X. Une enquête judiciaire est en cours. 


  Des exactions inadmissibles

Mayotte, île située à mi-chemin entre l'Afrique et Madagascar, compte 230 000 habitants, dont 40% d' « étrangers ». Le « département français » vit sous la forte pression migratoire des trois îles des Comores indépendantes voisines. «Il ressort des informations collectées un sentiment de ras-le-bol, de saturation, éprouvé de la part des villageois face à une pression migratoire à laquelle ils attribuent bien souvent à tort la responsabilité de tous les maux sociaux de Mayotte», écrit la Cimade.

Lire également l'article : Mayotte, une île au bord de l'insurrection

L'AFD (Agence Française pour le Développement) continue à investir largement moins d'argent à Mayotte que dans les autres DOM


Référendum illégal à Mayotte, territoire occupé !

Dès mars 2011, Mayotte a quitté son statut de « territoire d'outre-mer » pour devenir le « 101e département français ». Le 29 mars 2009, le projet de loi sur la départementalisation de l'île de Maoré (Mayotte) a été soumis à référendum auprès des Mahorais(es). Sans grande surprise, le résultat est presque unanime : 95,2% des Mahorais souhaitent passer du statut de territoire d'outre-mer à celui de département d'outre-mer. Mayotte deviendra donc le « 101e département français », et le 5e département d'outre-mer avec la Réunion, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane. Ce statut de Département d'Outre-mer (DOM) renforcerait, à partir de 2011, « l'ancrage définitif » dans la France de Mayotte, qui deviendrait ainsi une « Région ultrapériphérique » de l'Union européenne. Un « ancrage » et un projet de référendum pourtant illégaux pour la communauté internationale au regard des vingt résolutions de l'ONU reconnaissant Mayotte comme comorienne, et condamnant fermement la France depuis 1975.

Pourquoi faire de Mayotte un département français ? 

La France a installé à Mayotte sa plus grande base militaire au monde. Objectif : empêcher le continent africain de tisser des liens commerciaux étroits avec la Chine et L'Inde. Rappelons que non loin de Mayotte, dans l'île de Diégo Garcia (une des entités de l'île Maurice), les États-Unis ont installé leur plus grande base militaire. Base qui a servi au décollage des F-16 et des B-52 américains pour aller bombarder l'Iraq lors de l' « Opération Tempête du désert » en 1991. C'est également à partir de cette île que les USA ont mis la Somalie à sac. La forte croissance démographique de Mayotte pourrait justifier l'ouverture d'une ligne aérienne directe avec la métropole, favorisant le tourisme sexuel et la pédophilie. Faire de Mayotte un département a donc un réel intérêt géopolitique pour la France.

Mayotte, les aventuriers de la France perdue :



  La fausse promesse des aides de l'UE

Outre les revenus minimes accordés par la France, le gouvernement fait croire aux Mahorais(es) que la départementalisation donnerait à Mayotte le même statut européen qu'aux actuels DOM. Comme l'explique le député Jean-Christophe Lagarde : « la départementalisation, si elle est, en tant que telle, sans effets sur le statut de Mayotte vis-à-vis de l'Union européenne [UE], appellera une nouvelle batterie de réformes, notamment fiscales, tendant à faire accéder ce territoire, au sein de l'Europe, au statut de Région ultrapériphérique [RUP] et, par là-même, aux financements communautaires. » (AN, séance du 11 février 2009.) C'est demander aux chancelleries des pays de l'UE de reconnaître Mayotte comme RUP rattachée à la France, alors que leurs États ont voté presque toutes les résolutions de l'ONU contre ce rattachement. 

L'île de la cruauté 

En tout état de cause, la départementalisation renforcerait l'annexion pure et simple de Mayotte par la France, une situation humaine des plus dramatiques : de nombreuses familles séparées par la « frontière française » autour de Mayotte, les traversées clandestines sur de frêles embarcations au prix de nombreuses noyades (des milliers de morts depuis l'introduction du visa Balladur-Pasqua en janvier 1995). L'expulsion ensuite : en 2008, il y en a eu 13 000 depuis Mayotte, à comparer aux 29 000 depuis la métropole. Les conditions de vie des Comoriens traqués à Mayotte sont indignes d'une République, et aggravées par une campagne lancée en 2005 par le gouvernement sur le thème du « droit du sang ».

MAYOTTE " LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE EN ÉCHEC " :


  


 La France ignore la légalité internationale 

Rappelons que l'archipel des Comores (la Grande Comore, Anjouan, Mohéli, Mayotte) devait former en 1975 un État indépendant. Tournant le dos au droit onusien, qui impose le respect des frontières issues de la colonisation, la France conservera Mayotte en procédant au décompte des suffrages du référendum île par île Mayotte sera donc rattachée à l'Hexagone par un statut mouvant, en toute illégalité. Au sommet d'Addis Abeba de janvier 2009, les 53 pays de l'Union Africaine ont été unanimes pour condamner une nouvelle fois ce référendum, ainsi que l'inscription de Mayotte dans la constitution française.

Parallèlement, la partie indépendante de l'Archipel a été déstructurée politiquement par une série de coups d'État organisés par des mercenaires français (Mayotte leur servant souvent de relais), ce qui explique l'extrême faiblesse économique de ce pays. C'est une stratégie jouée par la France pour conserver Mayotte : maintenir à Mayotte un niveau de vie supérieur à celui du reste de l'archipel des Comores, afin que les Mahorais préfèrent l'administration par la France à l'achèvement de la décolonisation. Mais en affaiblissant politiquement les Comores, (plus de 20 coups d'Etat ou coup tordus), en contrôlant le mieux possible leur régime par le biais des services secrets et des mercenaires (Bob Denard et compagnie), en soutenant le séparatisme à Anjouan depuis 1997 (protection du colonel Mohamed Bacar ), la France espère aussi anéantir la revendication de la restitution de Mayotte. 

Un retour à la légalité internationale est encore possible 

Les responsabilités de la France sont donc accablantes. Paris doit cesser d'occuper illégalement les Comores, et d'empêcher les Comoriens de se saisir de leur histoire. La France doit se conformer à la légalité internationale. Monsieur Valery Giscard d'Estaing président de la république française fraîchement élu, parlant de l'indépendance des Comores, déclare dans le Monde daté du 26 octobre 1974 :

« C'est une population qui est homogène, dans laquelle il n'existe pratiquement pas de peuplement d'origine française, ou un peuplement très limité. Est-il raisonnable d'imaginer qu'une partie de l'archipel devienne indépendante et qu'une île, quelle que soit la sympathie qu'on puisse éprouver pour ses habitants, conserve un statut différent ? Je crois qu'il faut accepter les réalités contemporaines. Les Comores sont une unité ; il est naturel que leur sort soit commun, même si, en effet, certains d'entre eux pouvaient souhaiter - et ceci naturellement nous touche, et bien que, nous ne puissions pas, ne devions-nous pas en tirer des conséquences - même si certains pouvaient souhaiter une autre solution. Nous n'avons pas, à l'occasion de l'indépendance d'un territoire, à proposer de briser l'unité de ce qui a toujours été l'unique archipel des Comores. » 


 Dossier spécial COMORES & PROCES DENARD-Survie 

Bob Denard, le sultan blanc des Comores :
 


 

Pragmatisme Ad nauseum Lecture du jugement 

Nous savions que le procès de Bob Denard et son équipe, pour avoir destitué le président Djohar en septembre 1995, s'interdirait d'éclairer les vraies responsabilités, de découvrir les commanditaires, et surtout de remonter les financements de l'opération. Il restait un petit suspens : allait-on condamner quelques lampistes ? Le cuisinier du bateau par exemple. Contentons-nous de collecter les éléments de preuve de ce que chacun savait : ce coup d'État réussi par la France a été déguisé en coup d'État raté par Denard, sur fond de guerre des réseaux. 

Le coup d'État récurent 

Mais la sensation qui nous submerge en lisant les éléments du jugement, c'est la nausée que provoque le pragmatisme des stratégies de " ceux qui contribuent à déstabiliser l'ordre public international ". Après avoir nié avec aplomb, durant les premières années, que les putschistes aient agi pour le compte de la France (sans convaincre grand monde, mais tout est dans la posture), les représentants de l'État ont défilé à la barre pour expliquer exactement l'inverse, ce qui juridiquement amoindrit les peines prononcées: la méthode a une fois de plus fait preuve de son efficacité. 

" Dès lors, pour les motifs exposés, il est donc évident que les services secrets français avaient eu connaissance du projet de coup d'État conçu par Robert Denard, de ses préparatifs et de son exécution. Il est tout aussi manifeste qu'au moins ils n'avaient rien fait pour l'entraver et qu'ils l'avaient donc laissé arriver à son terme. En conséquence, c'est que les responsables politiques l'avaient nécessairement voulu ainsi ; ce qui est à rapprocher du fait que, comme vu ci-dessus, Mohamed Djohar, après l'opération Azalée, n'avait nullement été rétabli dans ses fonctions présidentielles. De là, la défense soutient que la tactique des autorités françaises dans cette affaire avait été de laisser faire la destitution, qu'elles souhaitaient, du président Mohamed Djohar, pour feindre ensuite de s'en offusquer en déclenchant l'opération Azalée [où les forces armées françaises ont arrêté Denard]. "


Pour parfaire les apparences, puisqu'on a arrêté les putschistes, il s'agissait de les juger... sans précipitation : la décennie s'imposait. Dès lors qu'il s'agit de défendre les exécutants, comme aux autres procès Denard, le fleuron des services secrets est venu attester qu'ils agissaient bien pour la France. 

" Effectivement, il ressort de la procédure qu'au vu de multiples témoignages de professionnels du renseignement, il est "impossible et impensable" qu'une opération comme celle de l'espèce, qui avait perduré 131 jours entre l'achat du Vulcain [l'embarcation des mercenaires] et l'arrivée aux Comores, qui avait exigé d'importants moyens financiers évalués à au moins 10 000 000 de francs, qui avait nécessité toute une cascade d'intermédiaires et de contacts divers, et ce, alors même que Robert Denard était sous contrôle judiciaire, ait pu être méconnue des services secrets et de la Cellule africaine de l'Élysée. [...] Michel Roussin indiquait d'ailleurs que concernant le coup d'État de septembre 1995, "on l'avait pour le moins laissé faire" (cf. P.V, D3216 p. 6 et 7). " 

Toute ressemblance avec le scénario de l'assassinat du président Abdallah en 1989 n'a rien de fortuit, puisqu'une large part de la distribution comprend les mêmes acteurs. 

Sur fond de guerre des réseaux 

Pasqua versus Chirac-Juppé-Villepin ? Ces derniers misaient depuis quelques temps sur Taki, mis sur le trône au renversement de Djohar. Mais François Mitterrand avait pour poulain Djohar, passé par fraude électorale face à Taki début 1990 (la France n'était pas encore en cohabitation). Notons que la DST étant sous contrôle du ministre de l'Intérieur, un certain Charles Pasqua, non appelé à la barre, au minimum savait que le coup de préparait :

" En outre, dès 1994, un certain Jean-Claude U.-B., qui s'était vu confier par Robert Denard qui celui-ci voulait acheter un avion cargo et qu'il se renseignait sur les tarifs de munitions diverses, avait immédiatement répercuté cette information auprès de la DST, dont il était un informateur (cf. D2911 p. 1 et 2). Par ailleurs, dès mars 1995, un projet de coup d'État à l'encontre de Mohamed Djohar avec l'appui manifeste de la DGSE avait déjà vu le jour.

En effet, un certain Patrick O., ancien commandant jusqu'en 1982 de la garde présidentielle créée par Robert Denard et qui, depuis cette date, lui servait d'intermédiaire habituel avec des personnalités telles que Jacques Foccard, le général Delaunay, le général Lacaze et l'ambassadeur Maurice Robert, indiquait que la DGSE lui avait demandé depuis un certain temps d'intervenir auprès des opposants au régime du président Djohar auquel la France, qui subventionnait les Comores, reprochait ses dérives (scandales de corruption à répétition) et le fait d'ouvrir son pays vers des États estimés terroristes à l'époque, c'est à dire la Lybie, l'Iran et Khartoum. [...]

Par ailleurs, aussi et bien que, comme vu ci-dessus, l'appareil Immersat [qui permettait les communications depuis l'embarcation de l'équipe Denard], n'ait jamais été retrouvé, les enquêteurs ont quand même pu reconstituer les appels sortants (mais non rentrants) au vu desquels il apparaît que Robert Denard avait appelé deux fois l'ancien ministre Maurice Robert aux deux dates névralgiques des 25 septembre (date du coup d'État) et du 4 octobre (date de l'intervention française) et deux autres fois deux numéros bien précis du Ministère de l'Intérieur sans toutefois qu'il ait été recherché qui en étaient les titulaires. " 

Il est regrettable que les titulaires des " deux numéros bien précis du Ministère de l'Intérieur " n'aient pas pu être identifiés par la police... La destitution de Djohar par Denard était donc bien co-pilotée par les services de Charles Pasqua. Pourtant, la sortie de scène des mercenaires par l'armée a été extrêmement violente vis-à-vis de certains exécutants (mineurs, rassurons-nous, surtout maltraités par les COS du commando Jaubert).


La branche DGSE répondant à Chirac-Juppé-Villepin tenait-elle à tout prix à connaître des éléments du mode opératoire du coup qui lui aurait été cachés par un co-pilote ? Y a-t-il entremêlement de coups tordus dans les coups tordus ? Il a souvent été répété que les réseaux Pasqua comptaient vraiment installer Denard durablement au palais présidentiel comorien, et transformer l'archipel en zone franche. La part de guerre des réseaux ne semble pas décryptable. Mais la violation de la souveraineté comorienne est une évidence étalée au grand jour, à jamais impunie, et dont les acteurs semblent même tirer une grande satisfaction : l'ivresse du pouvoir. 

 Les sanctions 

Dans l'affaire Elf, la nouvelle direction de la société attaquait la direction précédente pour détournement de fonds, un motif dérisoire comparé au fond de l'affaire qui est la façon dont Elf a servi d'opérateur de guerre pour martyriser les peuples, les Angolais et le Congolais au premier chef. Dans les procès Denard, c'est la France qui attaque son Corsaire de la République ( [cette expression a été déposée par Denard] pour avoir exécuté le putsch qu'elle souhaitait.

Les véritables victimes peuplent un archipel où toute construction politique est obérée par le sabotage de l'État par la puissance tutélaire. Une justice servile a rendu un jugement que l'on comprendra clairement par une lecture raccourcie :

" Les faits imputés aux prévenus présentent une gravité certaine puisque sans qu'ils puissent être légitimés par une quelconque investiture officielle, ils sont de ceux qui contribuent à déstabiliser l'ordre public international. Toutefois les sanctions devront manifestement tenir compte de [... bla bla.] [1] Par conséquent, seules seront prononcées des dispenses de peine ou des peines d'emprisonnement avec sursis ; par ailleurs, aucune interdiction de droits civiques ne sera prononcée ; enfin tous les prévenus, sauf Robert Denard et Jean-Paul G., bénéficieront de la non inscription de leur condamnation à leur Casier Judiciaire n°2. "

Ces terribles sentences contre des faits d'une " gravité certaine " en disent long sur la considération que l'on porte à l'autodétermination des peuples. " Ceux qui contribuent à déstabiliser l'ordre public international " peuvent dormir du sommeil du sage. 

Il ne nous reste que l'écœurement, jusqu'à la nausée. 

Pierre Caminade 


 Repères sur... Une décennie comorienne:

 1995 : introduction du visa Balladur-Pasqua nécessaire pour entrer à Mayotte depuis les autres îles. Remplacement de Djohar par Taki par coup d'État. 

1997 : crise séparatiste attisée par des réseaux français. 

1998 : Taki meurt d'une curieuse crise cardiaque. Présidence intérimaire. 

1999 : le colonel Azali prend le pouvoir par coup d'État. 

2003 : adoption d'une nouvelle constitution où la République fédérale islamique des Comores devient l'Union des Comores (UC), avec des présidents d'île, et un pour l'Union (provenant de chaque île à tour de rôle). 

2004 : Azali (de Ngazidja) reste président de l'UC par la fraude. 

2005 : Azali cède à la France la participation sportive de Mayotte sous le drapeau français. Le Parlement et la diaspora réagissent. Le visa a provoqué 4000 morts par noyade en 10 ans. La chasse aux " clandestins " est déchaînée suite aux déclarations du ministre de l'outre-mer sur le droit du sol / droit du sang aux DOM-TOM. 

2006 : élection de Sambi (d'Anjouan) à la présidence de l'Union. 


 Naissance d'une démocratie ? 

L'élection d'Ahmed Abdallah Sambi à la présidence comorienne a rompu la tradition du choix élyséen. Il n'aura fallu que quelques semaines pour qu'il tienne une promesse électorale : le nouveau gouvernement est allé fin juin demander à l'ONU d'œuvrer au retour de Mayotte au sein de l'Union des Comores. Ce coup de tonnerre ne manquera pas de lui valoir les foudres de Paris. 

Retour à l'ONU 

Le début de mandat de Sambi a vu la France redoubler de vigueur dans les expulsions de " clandestins " hors de Mayotte. Les déclarations de François Baroin à l'automne dernier sur le droit du sang à Mayotte et en Guyane produisent toujours les effets voulus, même s'il a renoncé depuis de l'intégrer dans la législation. Tel est le contexte dans lequel les Comores ont demandé la réintroduction de la question de l'île comorienne de Mayotte à l'ordre du jour de l'Assemblée générale des Nations unies, ce dont il n'était plus question depuis la crise séparatiste de la fin des années 1990. Le colonel putschiste Azali (président sortant de l'Union des Comores) avait dynamisé sa côte d'impopularité en cédant récemment sur ce point à la France sur la question des participations sportives de Mayotte sous le drapeau français. 

Assainissement politique 

La chasse aux détournements de biens de la part des (ex-)dirigeants entreprises publiques est ouverte. Leur répression a commencé. Ministre de l'Éducation nationale après le coup d'État du 30 avril 1999, puis directeur de la Société nationale des hydrocarbures (SCH) des Comores depuis novembre 1999, Aboudou Soefo, proche du colonel putschiste Azali, a été interpellé le 3 juillet, suite à la publication des premières conclusions des enquêtes menées par les commissions chargées d'examiner la gestion des entreprises publiques. 

Le nouveau pouvoir obtient le plébiscite inattendu du président de l'île de Mohéli, jadis fidèle à Azali, Said Fazul. " Il a ainsi précisé partager avec le nouveau chef de l'État comorien le même avis sur plusieurs dossiers intéressant l'île de Mohéli, notamment la promulgation des lois organiques mais aussi le limogeage du colonel Arifi Mohamed remplacé au poste de commandant régional de l'armée à Mohéli par le capitaine Boina Imane. " [Panapress, 25/06] La relance de la centrale électrique alimentant Mohéli ne manquera pas de jouer en faveur de la popularité du nouveau président, issu d'Anjouan, auprès des mohéliens qui en était privés depuis plus d'un an ! Par contre, c'est le gouvernement de Ngazidja, hier opposant à Azali, qui dépose des recours en annulation concernant la nomination des directeurs généraux des sociétés d'État et du chef de corps de la gendarmerie. 

Dérives 

Tout cela s'accompagne de dérives qui ne manqueront pas d'être exploitées par ceux que ce pouvoir va agacer (gageons qu'ils seront nombreux). L'association internationale Portes Ouvertes dénonce des atteintes à la liberté de culte : quatre hommes auraient été " condamnés fin mai aux Comores à trois mois de prison chacun pour leur implication dans des activités chrétiennes " [La Croix, 19/06]. Depuis, le gouvernement a été formé (huit ministres seulement). Espérons qu'il passera rapidement des consignes claires dans le sens du respect de la diversité, et qu'il ne penchera pas vers l'instauration de la charia (une hypothèse que n'écarte pas le président Sambi). De plus, il restera à vérifier qu'à la chasse aux mauvaises mœurs publiques succèdera une gouvernance transparente, et non un simple remaniement clanique des postes à responsabilité. 

Pierre Caminade 


[1] bla bla : " ... tenir compte de leur ancienneté, du fait qu'ils ont été commis sans préméditation de violences caractérisées, du fait qu'il est incontestable qu'ils avaient reçu sur place une large approbation des responsables politiques de l'opposition [notamment les bénéficiaires du putsch, ndlr] et d'une partie importante de la population, du fait que les autorités françaises [c'est à dire les commanditaires du putsch, ndlr] les avaient entérinés, du fait qu'ils avaient été amnistiés par la loi comorienne [promulguée par les bénéficiaires du putsch, ndlr], encore aujourd'hui en vigueur, du fait que les poursuites engagées en France faisaient suites à de multiples et graves irrégularités de procédure qui auraient pu en faire mériter l'annulation, du fait que les prévenus n'avaient pas obéi à des mobiles crapuleux, du fait enfin que les enquêtes de moralité les concernant ont toutes été excellentes, hormis Michel G. qui avait été condamné. Dès lors, il ne saurait être fait droit aux réquisitions du Parquet tendant à ce que certains des prévenus soient condamnés à des peines d'emprisonnement fermes et à des peines d'interdiction de leurs droits civiques. " 


 QUELQUES DONNÉES HISTORIQUES CONCERNANT LES ÎLES COMORES 

Partie I:

« Les razzias malgaches de 1790 à 1820 environ »...suivi de « Les résultats des razzias malgaches »

RESUME : 

Pendant plus d'une vingtaine d'années (de 1790 aux environs de 1820), les Malgaches des côtes vont organiser des expéditions de pillage sur les Comores, afin de se procurer des esclaves qu'ils revendent aux planteurs.

Mascareignes.

Des centaines de pirogues amènent, certaines années, jusqu'à 18000 guerriers qui se répandent dans les îles comoriennes et les ruinent. Dès les premières invasions, les Comoriens vont, pour résister aux envahisseurs malgaches, fortifier leurs villes, et appeler à l'aide les Européens installés dans la région. Les Anglais [1] réussiront à faire cesser les razzias, mais les Comores sont alors dépeuplées et appauvries. Les Sultans étant moins obéis, les îles vont connaître des années de guerres civiles [2], de luttes entre les clans pour s'emparer du pouvoir : cette époque a été appelée "l'époque des Sultans batailleurs". 

Documents utilisés : 

Fiches et documents d'histoire pour les écoles élémentaires des Comores INE, Moroni, pp 102-112, 1985.

Textes et documents : Les transports et les échanges dans l'océan Indien de l'antiquité à nos jours, CRDP de la Réunion, T.II 

J-C HEBERT, Les razzias malgaches aux îles Comores et sur la côte orientale africaine (1790-1820), Première partie : les invasions à Anjouan et à Mayotte jusqu'en 1807 in Etudes Océan Indien n°3 1984 CEROI, Paris 

Jean MARTIN, ''Comores, quatre îles entre pirates et planteurs'', Tome 1 pp. 84-108, 1983, L'Harmattan, Paris. 


 Remarque pédagogique : 

Les séquences sur les razzias malgaches et leurs résultats s'inscrivent dans le cadre de la mise en exploitation du Monde par les Européens et la traite négrière concomitante à la mise en valeur des îles à sucre. Elle prépare aussi des leçons qui montrent la fragilisation des Comores indépendantes : 

Règne de Malgaches : 

-Andriantsouli à Mayotte 

-Ramanétaka à Mohéli 

-Installation de planteurs fondateurs des grandes sociétés coloniales : Humblot en Grande Comore, Sunley à Anjouan, Lambert à Mohéli avant le protectorat et le statut colonial.

« LES RAZZIAS MALGACHES DE 1790 À 1820 ENVIRON » 

Introduction 

-Le commerce entre Madagascar, les Comores et la côte Est de l'Afrique a longtemps été assuré par les ANTALAOTSES*, les Comoriens, les Swahilis, les Arabes. 

-Leurs boutres transportaient des marchandises et des esclaves, destinés aux pays du golfe Persique, et à partir du XVIIIème siècle, aux Mascareignes* (Réunion, Maurice). 

-Dès leur arrivée dans l'océan Indien, les Européens participent à ce commerce. 

-A la fin du XVIIIème siècle, la demande de main- d'oeuvre aux Mascareignes [3] est si forte que le prix d'un esclave est en quelques années multiplié par trois. 

-Les Malgaches voulant leur part de ce trafic vont organiser des expéditions de pillage contre les Comores et la côte Est de l'Afrique. 

I) Comment les Malgaches eurent l'idée de piller les Comores ? 

Les sultans comoriens en guerre les uns contre les autres, engagent des mercenaires* sur les côtes malgaches. Ceux-ci vont découvrir les richesses de l'archipel - celle de Mutsamudu surtout - et se rendre compte que les Comores ont peu de moyens de défense : c'est ce que montre l'histoire de Rassiriki. 

L'histoire de Rassiriki : 

« A Ndzouani, Domoni et Mutsamudu se faisaient la guerre. Des Malgaches commandés par Rassiriki secoururent le Sultan AHMED de Domoni et lui donnèrent la victoire. Reconnaissant, le sultan les récompensa et les fit reconduire en boutre sur la côte malgache du Sambirano. Rassiriki, bon navigateur, avait étudié la façon dont les marins anjouanais dirigeaient leur bateau. Il avait noté la position du soleil et des étoiles, et se sentait capable de revenir sans guide aux Comores. Arrivé dans son pays où l'on cherchait des esclaves pour les vendre, il eut l'idée d'aller en enlever aux Comores dont il connaissait les faibles moyens de guerre et de résistance, et il décida bientôt ses compatriotes à entreprendre une expédition sur Ndzouani. Les Malgaches construisirent de grandes pirogues pouvant contenir trente à quarante hommes, et, en ayant rassemblé un grand nombre, ils partirent sous la conduite de Rassiriki...Une première expédition ayant eu un plein succès, elle fut renouvelée dans les années suivantes. » (Guillain, 1845). 

II) Les expéditions malgaches sur les Comores 

1. Les raisons des ces expéditions : L'île de France et Bourbon (voir carte) ont besoin de beaucoup de gens pour travailler dans les plantations (café, épices, puis à partir du XIXème siècle, canne à sucre). Elles se procurent des esclaves en Afrique de l'Est, auprès des Portugais et des Arabes, et à Madagascar ; les Comoriens participent à ce trafic. Nous avons vu que les pirates européens installés à Madagascar vendaient eux aussi des esclaves. Dans le Nord-Est de la Grande Ïle, leurs enfants métis, les Zana Malata, ont créé le royaume betsimisaraka. Ce sont des descendants de ces Zana Malata, guidés par des Antalaotes [4], qui vont organiser les razzias sur les Comores. 


2. Le déroulement de ces expéditions : Observer la carte des routes suivies par les Malgaches :

o De quelles régions de Madagascar partent les pillards ?
o Où se regroupent-ils avant de faire route vers les Comores ou l'Afrique ?
o Qui sont les Makouas (ou Makoas) ? Situer leur pays. 

Leurs embarcations sont des pirogues de 8 à 10 mètres de long et pouvant transporter de 30 à 40 personnes. Tous les cinq ans, 400 à 500 pirogues transportant de 15000 à 18000 guerriers partaient de Nossi Be ; les autres années, il n'y avait qu'une cinquantaine de pirogues "afin de ne pas ruiner à jamais les Comores"...Le départ avait lieu en août et en octobre. En mai ou en juin, les pirogues chargées de leur butin revenaient à Madagascar. 

III) Les expéditions malgaches ruinent les Comores 

Les quatre îles de l'archipel furent attaquées tour à tour, mais ce sont les deux principales qui eurent le plus à souffrir des razzias malgaches : 

NDZOUANI NGAZIDJA

1792 : Les mercenaires [5] malgaches de Boina Combo Aboubakar (lequel est en guerre contre Abdallah 1er) ruinent Ouani.

1802 : Des Européens de passage constatent la présence d'un millier de cadavres au pied des murs de Mutsamudu.

1808 : Siège de Mutsamudu ; explosion de la poudrière [6]

1798 : 1ère invasion (Mbadjini). Les Grands Comoriens unis autour de leur Tibe résistent.

1805 : 2ème invasion (Salimani). Prise d'Iconi, de Ntsoudjini

1806 : 3ème invasion. Prise du N'Gouni d'Iconi ; prise de Ntsaoueni ; Itsandra résiste (fortification achevée).

Document : Extrait d'un manuscrit écrit par Abdoul Hatif, cheikh de Mbeni et descendant de la famille royale d'Itsandra.

« Quand le Sultan Foumnaou eut 62 ans (vers 1798), un grand événement se produisit : il arriva une grande quantité de pirogues pleines de Malgaches qui débarquèrent à Foumbouni. Le but de ces Malgaches était de réduire ces gens en esclavage. Tous les Comoriens tremblèrent à cette apparition. Le sultan envoya à Foumbouni tous ses guerriers...Ils attaquèrent les Malgaches avec leurs sabres. Il mourut beaucoup d'hommes et il y eut des blessés car les Malgaches étaient armés de fusils (les Comoriens n'en possédaient pas)...(Lorsque les Malgaches partirent) le sultan Foumnaou ordonna au peuple de construire des remparts ; on se mit aussitôt à l'ouvrage, on commença à brûler de la chaux et à édifier à la hâte. Les villes qui commençèrent furent : Itsandra-M'djini, Moroni, Iconi, Ntsoudjini, Ntsaouéni, Mitsamiouli-M'djini et Foumbouni...

(Le sultan Foumnaou mourut et son fils, Fefoumou lui succèda, en 1805). Fefoumou veilla à ce que les remparts soient édifiés à la hâte. L'année suivante, les Malgaches vinrent pour la deuxième fois et débarquèrent à Mtsamdou (le Salimani actuel)...Le sultan envoya ses soldats à Hambou à la rencontre des Malgaches, mais ceux-ci étaient déjà à Iconi... 

"Un grand vizir nommé KARIBANGOUE, qui était aussi un des braves guerriers d'Iconi, fut tué là. Ce fut un grand deuil. Puis les Malgaches vinrent à Itsandra et s'arrêtèrent au lieu dit N'Gouni, près de la ville de Ntsoudjini. Ntsoudjini n'était pas encore à cette époque pourvue de murs de défense. La population, en voyant l'ennemi si proche...fit sortir les enfants, les vieillards, les malades ainsi que les femmes et vint les mettre à l'abri des murs d'Itsandra. La bataille s'engagea ; il y mourut beaucoup d'hommes...Après avoir ruiné l'île de Ngazidja, les Malgaches disparurent. Après le départ des Malgaches, le Sultan Fefoumou s'occupa activement des murs de Ntsoudjini. En une année, le mur fut achevé, et le jour de son achèvement la joie fut grande et générale..." 


 Questions : 

Au XVIIIème siècle, avant d'organiser leurs razzias sur les Comores, les Malgaches naviguaient-ils entre leur île et les côtes d'Afrique ?

Qui avant l'arrivée des Européens dans la région se chargeait des transports maritimes ?  

Montrer que les sultans comoriens ont agi imprudemment en engageant des mercenaires malgaches. Donner plusieurs raisons pour expliquer que les Malgaches ont décidé de piller les Comores à partir de la fin du XVIIIème siècle. De quelle partie de la grande île étaient originaires les pillards ?  

Le plus souvent, un bateau sur deux seulement réussissait à revenir à Madagascar : comment s'expliquent les énormes pertes des pillards ?

Qui étaient les Zana Malata ?
________________________________________ 

« LES RÉSULTATS DES RAZZIAS MALGACHES » 

I) L'Archipel des Comores est en ruine 

Après la troisième expédition malgache à Ngazidja (1806), selon Abdoul Hatif, « il ne restait nulle part ni boeuf, ni cabri, sauf à Itsandra. Ce fut un grand deuil pour l'ensemble de Ngazidja, en raison des morts, des prisonniers emmenés à Madagascar et des destructions commises. Fort heureusement, les Malgachesne revinrent plus par la suite... » 

Dans les deux plus petites îles, la population comorienne s'était regroupée dans quelques localités ; les Malgaches séjournaient en permanence [7] sur la Grande Terre de Maore. Mutsamudu, jusque-là port très fréquenté, perdit son activité commerciale, et c'est Zanzibar qui devint la première escale pour les navires passant par le canal de Mozambique. Plus de vingt ans après la fin des razzias malgaches, les Comores donnaient encore à l'étranger de passage une impression de grande pauvreté... 

II) La construction des fortifications 

C'est à l'époque des razzias malgaches (vers 1800) que datent les remparts que l'on peut voir encore autour ou près de certaines villes comoriennes. 

A Mayotte : Le Sultan, Salim II, abandonna sa capitale, Chingoni, pour se retirer avec la plus grande partie des Mahorais sur l'ilot de Dzaoudzi qu'il fit fortifier ; la Grande Terre était laissée aux Malgaches. 

A Anjouan : Abdallah Ier fit construire la citadelle de Mutsamudu et fortifier Domoni et Sima. 

A Mohéli : La vieille ville de Chouani qui dominait Nioumachoua, fut détruite ; les villes de Fomboni et de Nioumachoua furent fortifiées. Une muraille de 400 mètres de long fut élevée à l'intérieur des terres, à 650 m d'altitude. 

En Grande Comore : Les sites fortifiés sont au nombre de sept (voir carte ci-dessous)

III) La fin des razzias malgaches 

1) Les Malgaches s'attaquent aux comptoirs de la côte africaine 

A partir de 1810, les Malgaches se tournent vers la côte Est de l'Afrique, car : 

-Les Comores sont presque ruinées 

-Les Comoriens ont appris à se défendre : leurs chaloupes [8] de guerre portent des canons et coulent de nombreuses pirogues malgaches ; une dizaine de villes se sont fortifiées ; les Malgaches qui n'ont pas de canons ne peuvent abattre les murailles. Les expéditions vers l'Afrique sont plus dangereuses que celles organisées contre les Comores : beaucoup de pirogues chavirent [9] ; les Portugais et les Zanzibarites fortifient leurs comptoirs et lancent des bateaux armés de canons contre les Malagches. En 1816, une "flotte [10]" malgache est complétement détruite. 


 2) L'appel à l'aide extérieure 

Les Sultans demandèrent la protection des Européens installés dans les pays voisins : 

-Portugais du Mozambique 

-Anglais de Maurice, du Cap et de Bombay (Inde) 

-Français de la Réunion 

Dès 1796, Abdallah Ier de Ndzouani avait envoyé une délégation à Bombay ; il avait obtenu des armes, des munitions et de l'argent pour la construction de la citadelle de Mutsamudu. En 1816, son successeur, le Sultan Alhaoui écrit au Roi de France pour lui demander des armes qui lui sont envoyées par le gouverneur de la Réunion. En 1817, le Gouverneur de Maurice signe avec le Roi mérina de Tananarive, Radama 1er, un traité qui interdit le commerce des esclaves par les Malgaches. Le Roi Radama promet aussi de protéger le sultan de Ndzouani, "ami fidèle allié de l'Angleterre". Peu de temps après, les razzias malgaches cessent définitivement. 

Document : "Les Malgaches se tournent vers l'Afrique" 

« Depuis 1800, les Malgaches s'étaient enhardis. Sous la conduite du frère de Boina Combo Aboubakar et d'un "Maure" de Madagascar du nom de Nassiri, ils poussaient leurs incursions jusqu'à la côte africaine dont les richesses étaient autrement considérables (que celles des Comores). Ces raids à la côte d'Afrique devinrent rapidement dangereux. 

-Les rivages du Mozambique étaient surveillés par les navires portugais. Plus au Nord, les abords de l'île de Zanzibar, de Pemba et de Mafia l'étaient par les navires de l'imam de Mascate. Le Sultan Alaoui jouait un rôle de veilleur. Tenu au courant par des commerçants arabes des préparatifs et des mouvements de troupes à Madagascar, il en informait le Gouverneur de Mozambique... Les flotilles malgaches remportèrent quelques succès sur des vaisseaux européens... 

-Il fallait tenir compte des éléments naturels. Sur la route du retour, les barques lourdement chargées étaient à la merci du moindre coup de vent, et les pertes étaient parfois énormes. Même au voyage aller, il arrivait que les expéditions eussent à affronter le mauvais temps. En 1816, il semble que sur 250 pirogues ayant quitté Nossi Be, soixante-huit seulement purent atteindre les îles Querimbas (près du rivage africain, en face de Mohéli).

La garnison portugaise d'Ibo résista et détruisit encore vingt-cinq pirogues. Une autre flotille atteignit l'île de Mafia où elle s'empara d'un butin considérable en biens et en hommes, mais le gouverneur de Zanzibar lança ses boutres à la poursuite des pirogues malgaches. Celles-ci s'engagèrent dans une baie que les envahisseurs prirent pour un détroit débouchant sur la mer libre. Elles s'y échouèrent dans une vasière. les Zanzibarites les éventrèrent à coups de bombardes, se tenant hors de portée de leurs flèches et de leurs fusils. Quand vint la marée basse, les embarcations se trouvèrent au sec et l'affaire se termina par un carnage. » (Jean MARTIN, "Comores : quatre îles entre pirates et planteurs", Tome I, pp107-108, 1983.) 

Questions : 

En une seule expédition, combien de pillards malgaches pouvaient débarquer aux Comores ? Comparer ce nombre à celui de tous les guerriers de Ngazidja (population probable à cette époque : 50 000 habitants, dont environ 1/5 ( ?) d'hommes en âge de se battre.

Combien de mois les pillards malgaches séjournaient-ils dans une île comorienne avant de revenir dans leur pays ? 

Quelle est la ville de Grande Comore dont les remparts sauvèrent la population à plusieurs reprises ?
Les Malgaches, à partir de 1810, changent d'objectif et s'attaquent aux comptoirs portugais et zanzibarites de la côte d'Afrique : pour quelles raisons ? 

Montrer que ces expéditions sont très dangereuses pour les pillards. 

Quel pays est parvenu à faire cesser les razzias malgaches ? En quelle année ? 

[1] En fait, les Mascareignes ayant été occupées à partir de 1810 par les Anglais farouchement prohibitionnistes, les négriers perdent leur principal marché demandeur. De même les Anglais occupent Tamatave et la côte orientale de Madagascar d'où partaient les esclaves. Pus tard, le contrôle du canal de Mozambique par les escadres anglaises allait progressivement décourager ce trafic. Enfin en 1817, le traité signé entre Radama Ier et Sir Robert Farquhar prohibait le trafic des esclaves. progressivement, il sera réellement appliqué. 

[2] « Une guerre civile » : elle oppose des gens d'un même pays 

[3] « Les Mascareignes » : archipel comprenant la Réunion, Maurice, Rodrigue 

[4] « Les Antalaotses » : En malgache, "gens de la mer" ; ce sont des gens originaires des Comores et de la côte orientale de l'Afrique qui sont installés sur la côte nord-ouest de Madagascar où ils se livrent au commerce. 

[5] « Un mercenaire » : soldat étranger payé pour se battre 

[6] « La poudrière » : lieu où sont entreposées les munitions. 

[7] « En permanence » : tout le temps ; les Malgaches se sont bâtis des villages de paillottes et certains d'entre aux ne quittent plus Maore ou Moili. 

[8] « une chaloupe » : un grand canot, lourd et solide ; il est assez stable pour qu'on puisse l'équiper de petits canons (bombardes) 

[9] « Chavirer » : se renverser, se retourner quand la mer est forte 

[10] « Une flotte » : un ensemble de bateaux ; la flotille est une flotte de petits bateaux


 Partie II:

Une présence humaine antérieure à la fin du premier millénaire est-elle possible dans l'archipel des Comores?

Ces dernières années, d'importantes découvertes archéologiques obtenues au Nord de Madagascar par l'équipe du professeur Dewar (décédé cette année 2013) ont permis de faire remonter au deuxième, voire troisième millénaire avant notre ère l'occupation humaine à Madagascar. Ces découvertes qui aujourd'hui permettent d'entrevoir l'existence d'un mode de vie de chasseurs-cueilleurs ayant précédé pendant plusieurs millénaires les premières communautés agricoles posent en corolaire la question d'un peuplement de l'archipel des Comores à ces hautes époques, cet archipel étant la voie de passage privilégiée pour atteindre la Grande Île depuis la côte africaine.

L'abri sous roche de Lakaton'i Anja dans les gorges d'Andavakoera (région d'Antsiranana /Diego-Suarez) avait déjà permis dans les années 1980, de mettre en évidence des niveaux archéologiques datés du IIIe/VIe siècle après J-C, faisant de cet abri sous roche le plus ancien site archéologique de Madagascar. Une nouvelle campagne de fouille menée en 2011 par cette équipe (Dewar 2013) a mis en évidence sous les niveaux d'occupation médiévale (11e-14e siècles), un niveau archéologique présentant de l'outillage lithique daté de 1460/2370 avant J-C. par analyse RC14 de charbons associés.

Sans que le hiatus dans la chronologie entre ces deux phases d'occupation soit expliqué, cette nouvelle datation repousse de plusieurs millénaires l'occupation humaine à Madagascar. Une autre campagne de fouille à Ambohiposa, également sur un abri-sous roche proche de Iharana (Vohémar) a également prouvé l'usage d'outils lithiques en obsidienne pour une occupation datée autour de l'An Mil.

Ces découvertes, qui complètent celles en 2010 faites par l'équipe de Gommery (Gommery et al. 2011) dans les grottes d'Anjohibé (Nord de Majunga) d'ossements d'hippopotames nains portant des traces de découpe et datés de 2500 avant J-C, confirment l'existence à Madagascar d'un mode de vie de chasseurs/cueilleurs qui se serait maintenu jusque vers l'An Mil au moment du développement des premières sociétés agricoles de l'âge du fer.


Ces nouvelles données archéologiques modifient d'emblée l'interprétation traditionnelle qui était avancée jusque-là et qui présentait Madagascar, autour de l'An Mil, comme un vaste jardin d'Éden, vierge de toute intervention humaine qui au moment du développement des premières communautés agricoles (culture du riz et déboisement pour le pâturage des zébus) aurait été suivi d'une extinction brutale de la faune endémique de Madagascar lors de la destruction des biotopes.

Cette extinction, qui s'est déroulée principalement entre l'An Mil et 1600, aurait selon ces dernières découvertes débutées bien avant la fin du premier millénaire, et ne serait pas le seul fait des communautés agricoles. Loin d'être un phénomène brutal, celle-ci se serait échelonnée sur plusieurs millénaires. Parmi les espèces animales éteintes, les plus célèbres sont le grand ratite æpyornis, ou oiseau-éléphant (une variété d'autruche de 500 kg!), l'hippopotame nain de Madagascar ou les grands lémuriens (archeolémurs), ou plus généralement, toutes les espèces diurnes de plus de 10 kg.

Ces découvertes appellent néanmoins à la prudence car hormis une culture matérielle qui se résume à des microlithes laissés par ces chasseurs-cueilleurs, on ne sait encore rien de l'origine de ces populations. Toutefois, de telles découvertes posent comme corollaire la question de l'origine de ces populations capables d'atteindre Madagascar il y a plus de 4000 ans! Si on laisse de côté l'hypothèse de naufragés Égyptiens au moment des explorations du pays de Punt, ou encore de Phéniciens réalisant la première circumnavigation africaine comme le conte Hérodote, une origine africaine de ces populations demeure assurément la plus probable.

Il s'agirait alors de populations d'Afrique orientale pré-bantoues compte tenu de la chronologie de cette migration. Dans ce scénario, l'archipel des Comores, idéalement situé entre l'Afrique et Madagascar serait l'une des voies employées par ces populations pour atteindre le rivage malgache. Il est donc envisageable d'émettre l'hypothèse de l'existence dans l'archipel des Comores de tels sites archéologiques, témoins de ces anciennes migrations vers Madagascar.

Avant toute chose, une constatation évidente s'impose: contrairement à Madagascar, l'archipel des Comores n'offre pas de faune, au delà des ressources halieutiques, rendant possible un mode de vie de chasseurs-cueilleurs: toute la faune terrestre chassée (tenrec, lémurien) ou récoltée (escargots achatina) ont été introduits à la fin du premier millénaire depuis Madagascar. La flore endémique est également très limitée, les plantes consommées actuellement ayant toutes été introduites à partir de la fin du premier millénaire.

Si une présence a pu exister à ces hautes époques, on peut supposer qu'elle privilégia donc les abords de plages où l'accès aux ressources halieutiques était aisé (s'ajoute la possibilité de capturer des tortues la nuit au moment de la ponte sur les plages). Malheureusement, ce type d'implantation côtière est peu propice à la préservation de vestiges archéologiques qui sont généralement détruits par l'érosion marine elle-même accentuée par la montée du niveau marin consécutif à l'affaissement de ces îles volcaniques. Aussi, il n'existe pas, à l'heure actuelle dans l'archipel des Comores, de site archéologique antérieur à l'an 800 de notre ère.

Le Professeur Chami, en Grande Comore, sur le site de Malé et à Anjouan dans la grotte de Bazimini a certes mis en évidence de l'outillage lithique mais trop tôt interprété comme appartenant à des époques très reculées (les dates de 2000, voire 4000 avant notre ère ayant été avancées à l'époque dans les médias!). Les datations RC14 obtenues s'avèrent dater pour les plus anciennes de l'époque médiévale (fin du premier millénaire). Toutefois, ces éléments confirment que là encore, en parallèle de la technologie du fer, l'outillage lithique était employé aux Comores (Chami 2011). Nous-même à Acoua, en 2011, dans des niveaux biens datés des XIIe-XIVe siècles, nous avons identifié de l'outillage lithique varié: lames de couteau, grattoirs, pierres à aiguiser... (Pauly 2012).



Ces données archéologiques, confirment, comme à Madagascar, que les sociétés comoriennes médiévales employaient également de l'outillage lithique en parallèle de l'outillage en fer. Il faudra garder ce fait culturel à l'esprit pour ne plus à l'avenir sur-interpréter la découverte d'outillage lithique comme étant la preuve d'une occupation préhistorique!

En conclusion, il n'est donc pas possible aujourd'hui de confirmer pour l'archipel des Comores une occupation humaine qui serait tout aussi ancienne que celle mise en évidence à Madagascar. Si de tels sites existent, ils sont encore à découvrir et à exploiter avec prudence quant à leur interprétation. Cependant, ces récentes découvertes réalisées à Madagascar rendent toutefois plausible la possibilité d'un peuplement saisonnier ou d'escale aux Comores avant la fin du premier millénaire. 

Références bibliographiques :

Félix Chami 2010 « Archaeological research in Comores between 2007 to 2009 », Civilisations des mondes insulaires, volume d'hommage au professeur Claude Allibert, Inalco Paris, Karthala Éd., pp. 811-823.

Robert E. Dewar et al. «Stone tools and foraging in northern Madagascar challenge Holocene extinction models», Proceedings of Academy of Sciences, Université du Michigan.

Dominique Gommery et al., 2011 «Les plus anciennes traces d'activités anthropiques de Madagascar sur des ossements d'hippopotames subfossiles d'Anjohibe (Province de Mahajanga)», Comptes Rendus de l'Académie des Sciences, Palevol 10.

Martial Pauly 2012 Acoua, Agnala M'kiri, rapport de fouille archéologique, opération mai-décembre 2011. Rapport, SHAM. Mamoudzou, Préfecture de Mayotte / DAC. 76 p.


 Partie II:

Mayotte: la céramique à décors modelés du 14ème siècle: un marqueur culturel swahili

Tessons à décors modelés, Acoua, 14ème siècle, cliché M. Pauly 2011.
La céramique produite à Mayotte autour de 1300 présente des décors remarquables, caractérisés par l'ajout de décors en relief ou modelés sur la carène. Ces décors présentent une filiation intéressante avec la tradition céramique de Kilwa (Tanzanie) du 14ème siècle, et à ce titre témoigneraient de l'influence culturelle swahili à Mayotte sous l'impulsion du sultanat de Kilwa.

Associée à des importations du 14ème siècle, voire de la seconde moitié du 13ème siècle pour la mustard ware yéménite, mais également à Acoua à des niveaux comportant des charbons datés par analyse RC14, du 14ème siècle, la céramique commune mahoraise présente des profils carénés souvent montés en deux temps (avec des stries d'adhésion entre le col et la carène). Elle est décorée à l'extérieur par une double impression de points à la base du col et par des décors modelés rajoutés sur l'inflexion de la carène.

Ces décors modelés se présentent soit comme deux boules ou mamelons placés côte-à-côte, soit deux côtes épousant verticalement l'inflexion de la carène jusqu'au fond de la céramique. Certains tessons, de taille importante, conservent les deux types de décors (mamelons et côtes) ce qui révèlent une intéressante alternance côtes/boules, caractéristique de ces productions du 14ème siècle.
 

 


Acoua, tessons à décors modelés, dessin M. Pauly 2012 

Restitution de la composition des motifs modelés:

Ces décors modelés apparaissent au cours du 13ème siècle. Pour l'ensemble de l'archipel des Comores, seuls quatre exemplaires (dont trois reconnus à Mohéli sur les site de Mifuni et Mwali Mjini, le dernier à Mayotte sur le site de Majicavo) comportent des décors modelés associés au motif en arca (Chanudet 1988 et 2009, Liszkowski 2000:404), dans ces cas, les décors modelés (des côtes verticales) sont placées sur le col, et non sur la carène. Cette céramique à décor modelée identifiée à Mayotte est également présente à Anjouan (site de Sima: Wright 1992), et à Mohéli (site de Mifuni: Chanudet 1988 et 2009).

Le site malgache de Kingany (baie de Boina) présente quelques tessons avec décors modelés en forme de mamelons (Vérin 1975). Ce décor est pourtant absent à Mahilaka (Radimilahy 1998), malgré une occupation poursuivie au 14ème siècle. À l'inverse de Madagascar, les décors modelés sont très courant au 14ème siècle à la côte tanzanienne, particulièrement à Kilwa (période IIIa). Chittick lui a donné l'appellation «husuni modelled ware», car elle se rencontre notamment dans les niveaux du 14ème siècle du palais Husuni Kubwa (Chittick 1974:326-327).


Il est observé que la diffusion de cette céramique à décors modelés se limite aux régions littorales contrôlées par le sultanat de Kilwa au 14ème siècle: sa fréquence décline vers les sites de l'intérieur (Wynne-Jones 2007):

Yet it also seems that there may have been some proportional differences. The ceramics identified by Chittick as 'Husuni Modelled Ware' and dated to the fourteenth century, due to their association with the palace of Husuni Kubwa, can be said to have a regional distribution, and are not known from any other coastal locations. They are decorated with moulded projections, among which bowl forms predominate. Although they are found across the hinterland, numbers are very restricted and they are significantly outnumbered by necked jars of incised decoration which appear to be a continuation of earlier types. 

This contrasts with the town, where both types were present, but with the opposite proportions, with Husuni Modelled Ware outnumbering the incised wares. La céramique à décor modelé est également bien présente sur les sites côtiers du nord Mozambique où elle témoigne des contacts avec le sultanat de Kilwa (Sinclair et alii 1993:425). Les décors modelés sont très rares sur les sites côtiers kenyans (Manda, Shanga et Gedi) ce qui semble privilégier une origine tanzanienne dans la région de Kilwa. Stéphane Pradines a rencontré en effet des décors modelés à Sanjé ya Kati (établissement dans la baie de Kilwa) dès les niveaux du 12ème siècle (communication personnelle).

Hormis quelques rares exemplaires (où des côtes modelées sont associées au motif médiéval à "arca") découverts à Mayotte (site de Majicavo, Liszkowski 2000) et à Mohéli (Mwali Mjini, Chanudet 1988) une telle ancienneté pour ce type de décors n'est pas attestée aux Comores à cette époque et privilège donc une origine côtière tanzanienne pour les décors modelés. Néanmoins, malgré des profils similaires, on ne retrouve pas dans les productions céramiques de Kilwa une distribution des décors modelés identique à celle observée à Mayotte: en effet, chaque production régionale détient manifestement sa propre originalité. Ces décors, dont la signification n'est pas connue (décors anthropomorphes?), traduisent certainement la poussée culturelle swahili (en provenance de Kilwa) et révèle l'influence de ce sultanat prospère sur la culture matérielle des Comores, et particulièrement mahoraise. 

Références citées: 

Chanudet C. 

1988 Contribution à l'étude du peuplement de l'île de Mohéli, thèse de 3e cycle, Paris, Inalco, 676 p. 

2009 Mohéli revisitée. Inventaire, descriptif et analyse des principaux sites archéologiques mohéliens, non publié, 31p. 

Chittick N. 1974, Kilwa: an Islamic Trading City on the East African Coast, 2 vol., Nairobi, British Institute of East Africa, 514 p. 

Liszkowski H.D. 2000 Mayotte et les Comores, escales sur la route des Indes aux XVe et XVIIIe siècles, Mamoudzou, édition du Baobab, 416p. 

Pauly M. 2012 « Société et culture à Mayotte aux XIe-XVe siècles : la période des chefferies », Taarifa n°3, Mamoudzou, p 69-113 

Radimilahy C. 1998 Mahilaka: an archaeological investigation of an early town in northwestern Madagascar, Studies in African Archaeology (Uppsala), 1998, n° 15, 293 p. 

Sinclair P. J. J. , Morais J. M. F. , Adamowicz L. et Duarte R. T. 1993 « A perspective on archaeological research in Mozambique », The archaeology of Africa, Food, Metals and Town, London: Routledge, 857p.
Vérin P. 1975 Les échelles anciennes de commerce sur les côtes nord de Madagascar, thèse d'État, 2 tomes, Lille, Service de reproduction des thèses, 1975, 1 028 p. 

Wright H.T. 1992 « Nzwani and the Comoros », Azania (Nairobi), n° 27, p. 81-128. 

Wynne-Jones S. 2007, Creating urban communities at Kilwa Kisiwani, Tanzania, AD 800-1300. Antiquity, 81, p. 368-380. 


 En guise de conclusion :

  Conférence François-Xavier Verschave "Le crime continue" :
 


 
 

Il est urgent que la Nouvelle Génération Consciente et Patriote Panafricaine se mobilise activement pour exiger des instances internationales (Union européenne et ONU) et UA de faire pression sur le gouvernement français pour qu'il : 

-annule le référendum illégal, odieux et criminel du 29 mars 2009, 

-abroge le visa Balladur de 1995, 

-ouvre de véritables négociations sous l'arbitrage d'instances internationales pour la restitution de Mayotte à l'Union des Comores. 

Ingeta!

Le féminisme a laissé le capitalisme exploiter les pauvres femmes

Les féministes blanches et aisées aiment un peu trop le capitalisme

Les féministes blanches et aisées aiment un peu trop le capitalisme

 Double X | Par Aude Lorriaux | 25.08.2016 - 10 h 31


Les féministes riches et blanches ont-elles laissé le capitalisme faire en permettant l'exploitation des femmes non-blanches et pauvres? C'est la thèse de la philosophe Nancy Fraser qu'il faut relire alors que des chiffres publiés aux États-Unis montrent les inégalités croissantes entre femmes noires et femmes blanches.


Pendant que la France s'acharne contre le burkini, le fossé économique entre femmes blanches et femmes non-blanches, femmes riches et femmes pauvres, ne cesse de se creuser. Du moins aux États-Unis, selon une étude de l'Institute for Women's Policy Research, repérée par Slate.com. De 2004 à 2014, le revenu réel des femmes a baissé de 1,6%. Mais ce sont les femmes hispaniques, noires et amérindiennes qui ont vu leur revenu le plus décliner, respectivement de 4,5%, 5% et 5,8%. Alors que celui des femmes blanches a baissé de 0.3%.

 «Les femmes noires sont plus nombreuses proportionnellement dans les emplois faiblement rémunérés (comme les emplois de services à la personne, de santé, et l'éducation) et moins nombreuses dans les emplois bien rémunérés comme l'ingénierie, les nouvelles technologies et les postes de responsables», expliquait l'association l'année dernière.

Les tâches domestiques déléguées

Cette étude rappelle la thèse de la philosophe féministe américaine Nancy Fraser qui, dans une conférence donnée en juin à l'EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales), expliquait que le progressisme féministe, ces dernières années, avait beaucoup fait avancer la cause des femmes blanches et des femmes des classes moyennes et supérieures, mais avait laissé sur le bord de la route la cause des femmes noires et non-blanches, qui appartiennent plus souvent aux classes populaires.

Pire, explique Nancy Fraser, les féministes, voyant dans le travail un moyen d'émancipation, se sont alliées au capitalisme et ont accepté, pour que de nombreuses femmes puissent accéder à des postes à responsabilité et gravir les échelons, que soient déléguées à des femmes pauvres les tâches domestiques et de soin des enfants qu'elles ne pouvaient plus assumer. Elles ont largement encouragé l'ascension des femmes blanches des catégories les plus aisées, sans se préoccuper suffisamment des conséquences sur les femmes pauvres, et généralement non-blanches.

Elles sont des dizaines de milliers sans abri:

 


 Des «sphères séparées» au «revenu familial»

La condition des femmes est étroitement liée aux évolutions du capitalisme. Pour nourrir sa démonstration, la philosophe retrace trois phases du capitalisme depuis le XIXe siècle, à travers la notion de «reproduction sociale» –définie comme «la mise au monde et l'éducation des enfants, la sollicitude envers amis et membres de la famille, la tenue des foyers et des communautés sociales, ainsi que, plus généralement, la pérennisation des liens sociaux». La reproduction sociale est une «condition de possibilité de l'accumulation du capital sur la longue durée», selon Fraser. Mais, en même temps, le capitalisme tend à scier la branche sur laquelle il repose, en exerçant toujours plus de pression sur ces conditions.

C'est l'idéologie des «sphères séparées» qui a d'abord dominé au XIXe siècle –la première phase–, où les femmes étaient confinées au foyer et où les hommes avaient accès à l'usine. La reproduction sociale était essentiellement assurée par les femmes. Cette situation les rendait dépendantes économiquement de leurs maris, et leur a parue, à la longue, intenable.

Ensuite, les mouvements féministes, tant libéraux que socialistes, ont misé sur le travail pour dynamiter ce schéma. Sous la pression de ces mouvements, le capitalisme a dû se réorganiser dans la première moitié du XXe siècle pour permettre aux femmes d'accéder à un revenu minimal, complémentaire de celui de leur conjoint masculin, et leur accordant un minimum d'autonomie. C'est le modèle présenté comme idéal et plus juste du «revenu familial», dans lequel l'État prend en charge une partie des fonctions d'éducation et de soin des enfants traditionnellement dévolues aux femmes.

 Organisation duale de la reproduction sociale

C'est à partir des années 1960 –troisième phase– que s'est amorcé le délitement du «capitalisme géré par l'État». Devenu mondialiste et néolibéral, mais aussi progressiste d'une certaine manière puisqu'il célèbre la diversité, la méritocratie et l'émancipation, le nouveau régime «pousse l'État et les entreprises à se désinvestir de la protection sociale, tout en intégrant les femmes dans la main d'œuvre salariée»:

«Dans un contexte d'inégalités croissantes, il en résulte une organisation duale de la reproduction sociale: marchandisée pour ceux qui peuvent payer, "familialisée" pour ceux qui ne le peuvent pas (...) Ce régime emploie dans les pays plus riches des travailleurs migrants qu'on fait venir des pays plus pauvres. Sans surprise, ce sont les femmes racialisées et/ou issues du monde rural pauvre qui prennent en charge le travail reproductif et de soin qui était auparavant assuré par les femmes plus privilégiées.»

Les mouvements progressistes coupables?

Dans cette mutation, explique Nancy Fraser, le régime s'est allié contre les défenseurs de la protection sociale aux «nouveaux mouvements sociaux progressistes» ou «mouvements pour l'émancipation» –antiracisme, multiculturalisme, mouvements de libération LGBT, écologie– qui ont donné naissance, selon elle, à «̀des courants néolibéraux favorables au marché».

 «Mais c'est la trajectoire féministe qui s'est révélée particulièrement lourde de conséquences étant donné l'imbrication historique entre genre et reproduction sociale dans le capitalisme», accuse-t-elle.

L'accusation est grave et mérite d'être discutée, vérifiée, bousculée. Mais la théorie de Nancy Fraser a ceci de stimulant qu'elle permet de rendre compte de nombreuses transformations en cours, que ce soit au sein du féminisme ou à l'extérieur. Elle permet de réfléchir à la scission de plus en plus béante entre les «afro-féministes», souvent pro-voile et alliées aux forces anticapitalistes d'extrême-gauche (que l'on qualifie parfois d'«islamo-gauchistes») et de l'autre les féministes dites «mainstream» (que leurs rivales appelle aussi les «féministes blanches») plus volontiers proches de la gauche de gouvernement.

Et surtout, elle explique la forte croissance des emplois de service à la personne, dont 90% en France sont occupés par des femmes. Un sujet qui, quoi qu'il en soit, devrait intéresser les féministes françaises, alors que la pauvreté augmente et touche d'abord les femmes.



  «Le féminisme traite mal les hommes. Et c'est mauvais pour le féminisme»

Double X | Par Aude Lorriaux | 01.07.2016 - 16 h 32


Les féministes seraient-elles devenues «anti-hommes»? se demande une essayiste américaine. Qui pointe des propos outranciers... avec des arguments bancals.


Le féminisme va-t-il trop loin et serait-il devenu anti-hommes? C'est ce que déplore l'éditorialiste et essayiste Cathy Young, dans un post de blog intitulé «Le féminisme traite mal les hommes. Et c'est mauvais pour le féminisme», qui était l'un des sujets les plus lus ce vendredi 1er juillet sur le Washington Post. Un article qui pointe judicieusement certaines dérives du féminisme, mais occulte une partie du problème.

Commençons par en lire les arguments:

«Le féminisme, selon ses principaux défenseurs, est la défense de l'égalité. Le qualifier de haine des hommes est une insulte ou un malentendu. Et pourtant, nombre de féministes franchissent la ligne rouge en transformant leurs attaques contre le sexisme en attaques contre les hommes eux-mêmes, en braquant les projecteurs sur les comportements: la manière dont ils s'expriment, dont ils envisagent les relations amoureuses, et même la façon qu'ils ont de s'asseoir dans les transports publics.

Les défauts des hommes sont transformés en accusations générales; et contester ces accusations est regardé comme un signe de complicité. Et, si on faisait la même chose avec les femmes, on considérerait pourtant cela comme grossièrement misogyne.»

La «misandrie ironique» défendue par certaines féministes comme Clementine Ford devient parfois de la misandrie tout court, fait également remarquer dans son billet Cathy Young.

À lire aussi: L'essor de la misandrie ironique

L'essayiste, qui se revendique antisexiste mais aime visiblement s'en prendre au féminisme et s'est érigée en défenseuse des hommes, pointe des déclarations de féministes ou qui se revendiquent comme telles qui, en effet, interrogent. L'une des porte-parole de la nouvelle génération de féministes britanniques, l'écrivaine Laurie Penny, contributrice régulière du Guardian, écrit par exemple dans le New Statesman (un hebdomadaire britannique de gauche) qu'il est «sans doute préférable de rester célibataire». «Ce n'est pas juste OK ou supportable. C'est vraiment mieux», écrit Laurie Penny.

 Diversion

Ces attaques, écrit l'éditorialiste, ont plusieurs fâcheuses conséquences. Elles sont contre-productives parce qu'elles irritent des hommes qui auraient pu être de véritables alliés du féminisme, en les détournant de la cause. Elles encouragent le vote Trump (il suffit, dit-elle, d'écouter l'un de ses partisans, qui se dit pourtant «féministe», déclarer qu'il voterait en faveur du millionnaire notamment parce qu'il en a marre qu'on lui jette l'opprobre en raison de son «identité d'homme blanc»). Et, surtout, elles font diversion avec les vrais problèmes du féminisme, comme l'équilibre entre vie privée et vie professionnelle, argue-t-elle.


Selon l'auteure, cette diversion trouve son origine dans le féminisme des années 1970, qui a fait du privé une affaire politique, selon le slogan en vigueur à l'époque «Le privé est politique», focalisant alors ses attaques non plus seulement sur les institutions mais aussi sur les individus eux-mêmes. Et cette tendance atteint aujourd'hui un summum avec les réseaux sociaux, affirme Cathy Young, qui ne craint pas de conforter Eric Zemmour, celui qui dénonce dans Le premier sexe la «castration» des mâles dans une société dévirilisée.

À lire aussi: La colère et les privilèges, ou la tristesse de l'homme blanc hétéro fortuné

Culture machiste

Tentons maintenant de répondre à ce blog. Il n'est pas impossible –mais il faudrait le prouver– qu'une partie du mouvement féministe se soit éloigné de certaines luttes fondamentales. Et, dans ce cas, il ne faut pas citer seulement l'équilibre entre vie privée et vie professionnelle, un thème essentiellement tracté par les femmes cadres les mieux placées dans la hiérarchie. Des observateurs de longue date, qui sont de clairs alliés de la cause, comme la philosophe Nancy Frazer, déplorent aussi aujourd'hui une certaine diversion d'un autre genre, constatant que les luttes antiracistes et féministes ont déserté la critique en profondeur du système, plus précisément la critique du néolibéralisme.

Mais on peut objecter à ce texte que, si les féministes ont pointé dans les années 1970 le lien entre le privé et le public, c'est parce qu'il existe effectivement un lien. Et qu'en s'attaquant aussi à des comportements et pas seulement à des institutions, les féministes s'attaquent aussi à une véritable «culture» machiste, qui est à la racine des atteintes aux droits et aux personnes.

Nul n'est besoin de généraliser à propos du «manspreading» –le fait de s'étaler en écartant les jambes dans les transports en commun ou ailleurs– mais difficile de nier que, dans l'état actuel de la société et des mœurs, ce comportement est presque entièrement masculin et qu'il engendre chez les femmes qui le subissent un sentiment d'infériorité nuisible à leur confiance en elles-mêmes et même nuisible à leur corps.


 La faute des réseaux sociaux?

Évidemment, si la dénonciation de ces comportements devaient prendre complètement la place de la lutte pour des droits égaux ou pour l'effectivité de ces droits –par exemple la lutte contre les discriminations au travail–, le féminisme manquerait certainement son but. Mais est-ce vraiment ce qui est en train de se produire? Cathy Young ne donne-t-elle pas plus d'importance à ces sujets qu'ils n'en ont réellement?

Et si leur écho médiatique était réellement plus fort que celui des autres sujets, peut-on réellement blâmer les féministes pour cela? Ou n'est-ce pas plutôt l'attention médiatique elle-même qui s'est largement focalisée ces dernières années sur ces luttes complémentaires, et non centrales, parce qu'elles sont tout simplement plus faciles à comprendre et donc moins rébarbatives pour les lecteurs (et peut-être aussi moins subversives...) que le discours sur les droits et l'égalité professionnelle?

À vrai dire, les réseaux sociaux offrent une caisse de résonance exacerbée à tout un tas de sujets secondaires et d'opinions minoritaires, et pas que pour ce qui concerne le féminisme. Et comment ne pas s'en réjouir? Faut-il vaiment préférer l'époque où seules dominaient les informations classiques? En politique aussi, on n'aurait sans doute jamais écrit il y a trente ans des dizaines d'articles sur Alain Juppé dansant dans une maison de retraite. Mais ce n'est pas la faute des hommes et femmes politiques. Et ce n'est pas la faute des féministes si leurs principales revendications ne sont pas toujours écoutées.


Zahra Ali : « Décoloniser le féminisme »

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Entretien inédit pour le site de Ballast

Lier féminisme et islam n'est pas sans faire question : souvent, les féminismes occidentaux redoutent l'intrusion du religieux — patriarcal et régressif — et les espaces musulmans craignent le chantage néocolonial à l'émancipation des femmes. Sociologue et auteure, en 2012, de l'essai Féminismes islamiques, Zahra Ali s'empare de cet « oxymore » pour en exposer ce qu'elle nomme les « a priori » réciproques. Celle qui milita contre l'exclusion des élèves portant le foulard appelle à contextualiser, historiciser et rejeter les essentialismes : condition nécessaire à la création d'un féminisme international et pluriel.
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« On me nie le droit de me revendiquer en tant que féministe », avez-vous déclaré un jour, lorsque vous portiez le foulard. Qui sont donc les juges et les distributeurs de licences en conformité ?

Bonne question. Dire que l'on parle depuis la marge ne veut certainement pas dire que l'on érige celles et ceux qui sont au centre en modèles normatifs. Mais c'est faire reconnaître que celles et ceux qui ont le monopole et la légitimité de se définir comme féministe, progressiste et égalitariste le font dans l'exclusion d'autres formes d'émancipation — et, de ce fait, ne sont pas aussi féministes et égalitariste qu'ils le prétendent.

Le féminisme blanc, bourgeois, dominant est porteur, en France, d'une vision normative de l'appartenance au collectif : c'est celui qui nie les expressions alternatives de la lutte contre le patriarcat et pour l'égalité. Un discours et des pratiques de « féministes » qui n'appliquent leur conception de l'égalité qu'à une catégorie de femmes : celles qui assimilent émancipation à occidentalisation et sécularisation.

Vous vivez à présent en Grande-Bretagne et faites savoir qu'il y est beaucoup moins difficile pour les femmes de porter le foulard, de trouver un emploi ou de poursuivre des études. Vous assurez que les autorités françaises ont condamné les diplômées le portant à faire des ménages. Comment comprendre ce décalage ?

« La Grande-Bretagne a aussi son passé colonial et son propre racisme : je ne veux absolument pas l'ériger en modèle. »

Sur le voile, la France est en dehors du monde : archaïque dans sa focalisation et son incapacité à reconnaître et régler son héritage colonial. Les femmes qui portent le foulard sont considérées comme la figure par excellence de l'opprimée à libérer ; elles sont essentialisées et infantilisées. En plus d'être clairement raciste et paternaliste, ce discours — qui est aujourd'hui celui du « sens commun » en France (pour reprendre l'expression bourdieusienne) — enferme les femmes et les jeunes femmes qui portent le foulard dans leur étrangeté et leur aliénation.

D'autant plus lorsqu'il est suivi d'une législation contre-productive. On exclut de l'école et du travail, principaux lieux de socialisation, des femmes et des jeunes femmes au prétexte de les libérer. La Grande-Bretagne a aussi son passé colonial et son propre racisme : je ne veux absolument pas l'ériger en modèle. Néanmoins, il est clair que lorsque l'on porte le voile, ou que l'on veut exprimer et pratiquer toutes formes de religiosité, elle est un espace de vie plus accueillant. Le monde académique anglo-saxon est aussi plus intéressant pour parler des questions de religion, de racialisation et de féminismes alternatifs. En France, les études post-coloniales sont, par exemple, encore à leur stade d'émergence — alors qu'elles sont considérées, ailleurs, comme des acquis.


 Vous distinguez la laïcité originelle, dans sa lettre et son esprit, et l'usage « laïcard » qu'il en est trop souvent fait : faites-vous vôtre cette notion de « laïcité falsifiée » portée par l'historien Jean Baubérot ?

 Oui. J'aime beaucoup ses travaux sur le sujet. Je pense aussi qu'il y a falsification d'un idéal très positif, à l'origine, à savoir la neutralité de l'État face aux différentes confessions et religions — et, de ce fait, leur traitement sur une base égalitaire. Or, ce qui est aujourd'hui à l'œuvre, c'est que l'on évoque la laïcité pour dissimuler des prises de positions racistes et islamophobes. Car c'est toujours de la religion musulmane dont il est question.

Une religion toujours reléguée à son statut de culte « étranger », mais aussi archaïque et barbare. D'ailleurs, s'il y a bien une dimension de rejet de la religion en tant que telle chez de nombreuses féministes qui stigmatisent les musulmanes, il serait faux de réduire cette question à une histoire franco-française de la laïcité. C'est bien d'une histoire franco-française dont il est question, mais c'est surtout d'une histoire coloniale, ou la religion de l'Autre, l'Arabe, le musulman, doit s'effacer de la sphère publique.

Christian Science Monitor / Getty Images

Certaines formations révolutionnaires et internationalistes avaient approuvé l'interdiction du foulard à l'école au nom de l'égalité des sexes ou du combat contre l'aliénation monothéiste – songeons à Lutte ouvrière. Concevez-vous que certains puissent s'opposer au foulard de façon émancipatrice ou est-ce forcément un marqueur de rejet ethnique ou confessionnel ?

Je pense qu'on peut s'opposer au port du voile sans être raciste, évidemment. Mais on ne peut pas décontextualiser le débat. Ce débat et la loi de 2004 ont eu lieu en France, dans un contexte où l'islam était stigmatisé — on évoquait l'archaïsme et l'obscurantisme d'une catégorie de la population uniquement, celle considérée éternellement « d'origine étrangère », et celle des banlieues. Encore une fois, je peux tout à fait imaginer qu'une partie de l'extrême gauche, en France, ait une réticence quant à l'association entre lutte politique et pratique religieuse.


Oui, il y a eu une histoire de l'Église dans ce pays, qui a opprimé pendant des siècles et fait la promotion d'une organisation sociale et familiale inégalitaire et patriarcale. Mais, encore une fois, ayant vécu cette période des débats sur le voile de 2004-5, et ayant participé aux mobilisations et aux discussions avec les militants d'extrême gauche à l'époque, ce n'est pas uniquement la frilosité vis-à-vis de ma pratique religieuse dont j'ai été témoin, mais bien d'un mépris lié à mon arabité, mon « étrangeté » et mes soi-disantes « coutumes barbares ».

J'ai été reléguée au statut de victime, considérée comme aliénée par mes pères et frères ; j'ai été considérée comme dangereuse ou opérant pour des réseaux obscurantistes et fondamentalistes. Et puis, encore une fois, la guerre d'Algérie n'est pas si loin. Je crois au contraire que ces débats ont dévoilé un héritage colonial inassumé — y compris dans l'extrême gauche. Il faut le dire : souvent, les forces politiques qui s'érigent comme progressistes en France sont également teintées d'un universalisme républicain qui se croit supérieur et souhaite éduquer ou civiliser... Il est dangereux de se croire le détenteur d'un modèle d'émancipation et, tout à la fois, de s'inscrire dans un discours d'identité nationale excluant. C'est là que se situe une partie de l'extrême gauche dans ce pays.

Vous avez beaucoup travaillé sur la question du féminisme islamique. Vous y brossez trois courants principaux. Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette notion, ou qui la trouvent paradoxale dans son seul énoncé : que sont-ils, à grands traits ?

« J'ai été reléguée au statut de victime, considérée comme aliénée par mes pères et frères. » 

D'abord, j'utilise ce terme au pluriel pour montrer qu'il y a diversité des expressions des féminismes s'inspirant du cadre religieux musulman, et diversité de ses contextes d'expression et de déploiement. L'idée étant que des femmes se ressaisissent du cadre religieux et réinterprètent les sources scripturaires — notamment le Coran, dans un sens égalitariste et émancipateur. Les féministes musulmanes ont en commun de considérer que le message coranique est émancipateur et que ce sont les lectures patriarcales qui se sont imposées à travers le temps qui ont trahi ce message.

Le spectre va de féministes radicales à des féministes plus réformistes quant à leur appréhension desdites sources. Il y a une vraie diversité et autant de lectures que de contextes. Maintenant, en termes d'engagement social et politique, les féminismes qui s'inspirent de la religion musulmane opèrent selon des stratégies très différentes : dans le contexte français, les féministes musulmanes sont aussi des militantes qui cherchent à imbriquer antiracisme à antisexisme.


Dans d'autres contextes, comme celui des pays dont la population est majoritairement musulmane et qui imposent aux femmes le Code de la Famille, les stratégies sont différentes. Le Code de la Famille repose sur une lecture conservatrice de la jurisprudence religieuse. Dans ce contexte, les féministes musulmanes, comme celles réunies autour de la plateforme Musawah, travaillent à la réforme de ses codes en proposant une lecture féministe des différentes jurisprudences musulmanes.

 Les féminismes islamiques ont, expliquez-vous, deux adversaires : le féminisme occidental, qui lui nie ses qualités féministes, et une partie de la pensée islamique qui rejette le féminisme comme création occidentale. Vous expliquez pourtant que le féminisme non-occidental est né à la même période et qu'il existe un « protoféminisme » dès les premiers temps musulmans. C'est-à-dire ?

Déjà, il faut commencer par dire qu'il n'y a pas de « féminisme occidental » : les différents mouvements féministes de cette aire géographique que l'on appelle l'Occident sont pluriels. C'est un courant parmi cette aire, hégémonique malgré tout, qui considère qu'émancipation est synonyme d'occidentalisation. Pour se libérer du patriarcat, toutes les femmes devraient suivre un modèle unique qui consisterait à mettre à l'écart le religieux, à faire la promotion de valeur dites « occidentales ».

Au final, parmi les musulmans, ceux qui considèrent le féminisme comme une forme d'occidentalisation rejoignent complètement le discours islamophobe des féministes hégémoniques. Ce qu'ont en commun ces deux discours est leur essentialisation de l'islam et de l'Occident — or ni l'un ni l'autre n'existe au singulier. Il y a différentes manières d'appréhender et de vivre la religion musulmane. Cet « Occident » n'a pas le monopole des valeurs humaines d'émancipation et d'égalité. Il a existé partout, y compris dans des contextes où la population est majoritairement musulmane, des formes d'émancipation et de lutte contre le patriarcat et les inégalités.

2 octobre 2012 devant le tribunal de Tunis © REUTERS/Zoubeir Souissi


 Ce refus des essentialismes et ce souci de la pluralité est d'ailleurs au centre de l'ouvrage État des résistances dans le Sud, auquel vous avez contribué...

Oui. J'insiste sur l'importance de la prise en compte du contexte et le refus de tout essentialisme. Certaines féministes musulmanes elles-mêmes ne sont pas à l'abri de tomber dans l'essentialisme, en voulant faire la promotion d'« un » islam qui serait émancipateur. Ici, la question de la classe est aussi importante : la pensée féministe musulmane s'articule dans des cercles intellectuels, bien-pensants, très élitistes. Il faut rester très attentif aux dimensions de classe, car les féministes musulmanes de classes moyennes éduquées ne sont pas nécessairement les mieux placées pour parler d'égalité. Pour moi, être féministe, c'est englober toutes les formes d'inégalité, c'est être intersectionnelle, c'est remettre en question sa position de manière permanente, c'est reconnaître la pluralité des expressions de l'émancipation des femmes et des hommes.

L'Irak occupe une place importante de votre réflexion. Vous écrivez notamment que ce pays permet de comprendre les liens entre genre, nationalisme et impérialisme. De quelle façon ?

« Il faut rester très attentif aux dimensions de classe, car les féministes de classes moyennes éduquées ne sont pas nécessairement les mieux placées pour parler d'égalité. »

Ce serait très long à expliquer ! Mais ma recherche s'intéresse à l'histoire sociale, économique et politique des femmes irakiennes et à l'évolution des mouvements féministes irakiens depuis la formation de l'État moderne. Je m'intéresse notamment à la manière dont ces mouvements se sont organisés après l'invasion américaine de 2003. Je montre comment, notamment à travers les mobilisations autour du Code de la Famille (ou Code du Statut personnel), les questions de genre se sont reposées en Irak sur un mode confessionnel, lié à l'état général de destruction et de défaillance des institutions de l'État irakien — qui, depuis 2003, sous l'impulsion de l'administration américaine, est régi par un système ethno-confessionnel.

La société et le territoire irakien sont maintenant fragmentés sur une base ethno-confessionnelle (Arabes/Kurdes, sunnites/chiites) et le régime au pouvoir a proposé, dans ce contexte, d'imposer cette fragmentation à la sphère des droits des femmes. Dans un contexte de résurgence de conservatismes sociaux et religieux et de violence politico-confessionnelle généralisée, la confessionnalisation du Code du Statut personnel signifie un retour en arrière en matière de droits des femmes.

Vous vous revendiquez d'Angela Davis et de Chandra Talpade Mohanty. Nous avions interviewé la première, qui nous fit savoir qu'il fallait « comprendre la manière dont la race, la classe, le genre, la sexualité, la Nation et le pouvoir sont inextricablement liés ». Comment, pour votre part, concevez-vous la lutte du peuple contre les possédants, c'est-à-dire la lutte des classes ?

C'est encore une question qui mériterait des heures de discussion. Ce que je peux dire, très simplement, c'est qu'on ne peut pas promouvoir l'émancipation humaine sans prendre en compte les différentes dimensions de l'oppression et des inégalités. Cela ne veut pas dire que tout se vaut : la classe, la race, le genre, la sexualité, etc. Mais qu'il faut rester attentifs à la manière dont les inégalités s'imbriquent et se nourrissent les unes aux autres.


Il faut rester vigilant quant à leurs transformations et savoir revoir ses catégories au gré de l'évolution sociale et politique. J'aime cette idée de Chandra Talpade Mohanty qui dit qu'être féministe, c'est rester au « plus près » des réalités — et donc les analyser telles qu'elles émergent, et non à partir d'un schéma idéologique ou politique préétabli. Il faut écouter et être attentif à la souffrance pour ce qu'elle est, et non pas uniquement à partir de notre manière personnelle et située de la vivre et de la définir. Commencer par se situer soi-même est essentiel. Situer sa parole, situer d'où l'on parle, plutôt que d'universaliser ses énoncés, est une première étape. Tout le monde est situé socialement, économiquement, politiquement, etc. Et construit un discours depuis une position — et pour certaines raisons.

UCLA professor Angela Y. Davis. (Katie Falkenberg / Los Angeles Times)

Vous l'avez évoqué : toutes ces études sont parfois vues comme des productions universitaires et élitistes qui ne trouvent pas d'écho dans la base, sur le terrain...

... Cela est directement lié à ce que je viens d'évoquer : tout le monde est situé. C'est sûr, les productions universitaires et intellectuelles sont élitistes : il faut maîtriser certains codes, avoir un « capital » culturel et intellectuel pour pouvoir y accéder. Mais cela n'empêche pas leur nécessité. Aussi, il me semble que via Internet et des médias alternatifs comme votre site, il y a un accès plus grand aux outils de la pensée critique.

Bien des hommes se découvrent féministes dès qu'il est question d'islam, alors qu'ils sont les premiers à se moquer des féministes toujours trop « excessives ». Vous appelez donc à « décoloniser le féminisme », expliquant que ce serait même « une chance » historique pour l'ensemble du mouvement féministe...

... Décoloniser le féminisme veut dire reconnaître les dimensions de classe et de race dans la pensée féministe hégémonique, et mettre à égalité les différentes expressions de la lutte contre le patriarcat, sans supposer une forme linéaire d'évolution des formes de luttes sociales et politiques.
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REBONDS

☰ Lire notre entretien avec Hester Eisenstein : « Il y a de la place pour la lutte sur tous les fronts », avril 2016

☰ Lire notre entretien avec Aurélie Leroy : « Croire en une conscience féministe unique est dépassé », mars 2016

☰ Lire notre entretien avec Frigga Haug : « La libération des femmes est indispensable à celle de l'humanité », mars 2016

☰ Lire notre article « Hélène Brion, entre féminisme et socialisme », Émile Carme, décembre 2015

☰ Lire notre entretien avec Christine Delphy : « La honte doit changer de bord », décembre 2015

☰ Lire notre entretien avec Angela Davis : « Nos luttes mûrissent, grandissent », mars 2015

☰ Lire notre entretien avec Clémentine Autain : « Rendre au féminisme son tranchant », février 2015

Les USA et la Russie s’allient en Syrie

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Par Thierry Meyssan

 La réunion du Groupe international de soutien à la Syrie semble marquer la reprise en main du dossier par la Maison-Blanche au détriment des « néo-conservateurs » et des « faucons libéraux ». La déclaration finale impose une supervision états-uno-russe à l'Onu, démettant Jeffrey Feltman de ses prérogatives. Elle impose une libre-circulation de l'aide humanitaire et une cessation des hostilités. La formulation choisie légitime l'action militaire russe non seulement contre le Front al-Nosra et Daesh, mais aussi contre Ahrar el-Sham et Jaysh el-Islam. Cependant, la déclaration ne dit mot du projet franco-britannique de création d'un pseudo-Kurdistan.

Réseau Voltaire | Damas (Syrie) | 15 février 2016


Conférence de presse de Sergeï Lavrov, John Kerry et Staffan De Mistura, au Hilton de Munich, à l'issue de la réunion du Groupe international de soutien à la Syrie.

Depuis la conférence des Amis de la Syrie, à Paris le 6 juillet 2012, la guerre contre la Syrie échappe à la Maison-Blanche et au Kremlin. L'accord qu'ils avaient conclu lors de la première conférence de Genève, le 30 juin 2012, n'a jamais pu être appliqué. Les nombreuses tentatives de paix ultérieures ont toutes été sabotées par un groupe de fauteurs de guerre comprenant des personnalités états-uniennes de premier plan (John McCain, Hillary Clinton, Jeffrey Feltman, David Petraeus, John Allen), des multinationales (Exxon-Mobil, le fonds d'investissement KKR, l'armée privée Blackwater-Academi) et des États (l'Allemagne, l'Arabie saoudite, la France, Israël, le Qatar, le Royaume-uni, la Turquie).
Cependant, depuis le 30 septembre 2015, la Russie a déployé une force de frappe considérable pour bombarder les groupes « terroristes ». Quatre mois plus tard, la plupart des usines d'armement et des bunkers souterrains qu'ils avaient construit ont été détruits. En outre, les moyens de transport du pétrole volé par Daesh ont également été détruits. L'Armée arabe syrienne, qui mène une opération au sol depuis le 6 janvier 2016, libère du terrain sur une dizaine de fronts simultanés, à l'exception du Nord-Est. Tandis que l'Arabie saoudite et la Turquie acheminent aux « opposants » des renforts et des armes au Nord du pays.

Barack Obama reprend le dossier syrien en main

Le bilan de politique internationale du président Barack Obama comprend déjà l'apaisement avec Cuba et le retournement de l'Iran. Il dispose de moins d'un an pour y ajouter la paix en Syrie. Ce qui supposerait qu'il reprenne la main sur ce dossier et parvienne à une analyse commune de la situation avec son partenaire russe. C'est pourquoi, il a conclu un nouvel accord avec la Russie et a nommé un « Tsar anti-Daesh », Brett McGurk, pour lequel il a provisionné des moyens militaires considérables.

Les USA et la Russie attaqueront ensemble DAECH en Mars 2016 (Thierry Meyssan):
 
 


Juriste de formation, mais diplomate de carrière, Brett McGurk a servi le président George W. Bush Jr. en Irak à partir de 2004. Il a fait partie de l'équipe qui, autour de John Negroponte et du général David Petraeus, décida de détourner la colère des Irakiens contre l'armée d'occupation en provoquant des affrontements sectaires entre sunnites et chiites. À ce titre, il fut impliqué dans la création de l'« Émirat islamique en Irak », futur Daesh.

Puis, il négocia les conditions du retrait des troupes d'occupation. Nommé par le président Barack Obama ambassadeur à Bagdad, en 2012, il ne fut pas confirmé par le Sénat qui lui reprocha une liaison extra-maritale avec une journaliste du Wall Street Journal. À défaut, il devint donc assistant de l'envoyé spécial de la Maison-Blanche auprès de la Coalition internationale anti-Daesh, le général John Allen.

Il put constater lui-même qu'en l'absence de directives claires, son patron non seulement ne combattit pas l'organisation terroriste, mais au contraire la soutint jusqu'à l'arrivée des Russes et à sa démission. Désormais en charge des opérations, Brett McGurk prépare l'éradication du Califat hors de Syrie —mais pas complètement d'Irak—. Pour ce faire, il disposera d'un budget militaire double par rapport à celui de son prédécesseur et s'appuiera à la fois sur l'Armée arabe syrienne et sur les troupes kurdes de Syrie.

L'accord entre la Maison-Blanche et le Kremlin
 

La Maison-Blanche et le Kremlin sont tombés d'accord pour reconnaître que la chute éventuelle de la République arabe syrienne plongerait l'ensemble de la région, Israël compris, dans le chaos. De fait, ce qui était l'objectif initial de George W. Bush et d'Ariel Sharon est aujourd'hui redouté par Barack Obama et Tsahal.
 

Il semble que la Maison-Blanche ait renoncé à démembrer la Syrie et soit convenue avec le Kremlin d'empêcher le projet franco-britannique de création d'un pseudo-Kurdistan au Nord-Est du pays. Du point de vue US, il n'est pas question de laisser Paris et Londres redevenir des puissances coloniales au Proche-Orient, même si cet argument avait été utilisé pour les appâter et les impliquer dans l'opération « Printemps arabe ».

En définitive, la Maison-Blanche et le Kremlin ont utilisé Genève 3 pour laisser l'opposition sponsorisée par l'Arabie saoudite se discréditer. Celle-ci a en effet successivement refusé de négocier, puis a posé des conditions préalables et a finalement refusé unilatéralement de laisser circuler l'aide humanitaire, alors que Damas l'avait acceptée.
 

La convocation du Groupe international de soutien à la Syrie (GISS), les 11 et 12 février 2016 à Munich, a permis à la Maison-Blanche de reprendre la main sur « ses » opposants, et principalement sur Jeffrey Feltman, le patron politique de l'Onu. À défaut de pouvoir le révoquer, le président Obama l'a relégué à sa place de haut-fonctionnaire international en poussant John Kerry et Sergeï Lavrov à annoncer qu'ils superviseraient ensemble la suite des négociations. Si ce point était confirmé dans les faits, les comploteurs perdraient leur avantage diplomatique après avoir perdu leur supériorité militaire.
 

La réunion de Munich 

Le GISS est convenu de l'application du « Communiqué de Genève » (c'est-à-dire du plan du président Bachar el-Assad complété par Kofi Annan), selon les modalités de la résolution 2254 du Conseil de sécurité. Bien que la France n'ait pas précisé si elle maintenait ou non ses réserves sur le « Communiqué de Genève » —qu'elle interprète au contraire et seule comme une capitulation de la République arabe syrienne—, elle a adopté la déclaration finale de la réunion de Munich.
 

Celle-ci prévoit l'application sous une semaine de la libre-circulation de l'aide humanitaire —que seule l'« opposition » avait refusée— et d'une « cessation des hostilités », préalable à un « cessez-le-feu ». Pour chacun de ces deux objectifs, une Force opérationnelle est créée sous coprésidence états-uno-russe et avec la participation des États aptes à faire pression sur les belligérants.
 

Concernant l'aide humanitaire, le GISS est convenu qu'elle serait acheminée d'ici une semaine, par largage aérien ou par voie terrestre à sept localités nommément désignées. La déclaration finale précise que « l'accès humanitaire ne devrait pas bénéficier à un groupe particulier au détriment des autres, mais doit être accordé par toutes les parties à toutes les personnes dans le besoin, en pleine conformité avec la résolution 2254 et le droit international humanitaire » (...).

En outre, les États-Unis et la Russie « feront en sorte que les convois d'aide soient utilisés uniquement à des fins humanitaires ». On sait en effet, que depuis juillet 2012, Jeffrey Feltman utilise les convois de l'Onu pour ravitailler non seulement en vivres et en médicaments les « zones rebelles », mais aussi en armes.
 


 Leader of Largest Rebel Group in Syria:

 

L'expression « cessation des hostilités » semble synonyme de « cessez-le-feu », cependant elle s'applique aussi à la Russie sans impliquer de conséquences juridiques. En adoptant la déclaration finale, Moscou s'est engagé à ne pas bombarder d'autres cibles que les groupes listés comme « terroristes » par le Conseil de sécurité. Toutefois, lors du point de presse de John Kerry et Sergeï Lavrov qui suivit la réunion de Munich, le ministre russe des Affaires étrangères précisa que Ahrar el-Sham (« Mouvement islamique des hommes libres de Syrie ») et Jaysh el-Islam (« L'Armée de l'islam ») ont publiquement affirmé leurs liens avec ces groupes terroristes.

Ahrar el-Sham est financé par la Turquie et le Qatar, dispose d'instructeurs militaires pakistanais et a revendiqué ses liens avec les talibans afghans. Jaysh el-Islam est financé par l'Arabie saoudite, dispose d'instructeurs d'Academi, s'enorgueillit de partager l'idéal d'Oussama Ben Laden et de collaborer avec al-Qaïda. En outre, son fondateur, Zahran Allouche, a déclaré vouloir « nettoyer » le pays, faisant clairement appel à exterminer tous les alaouites. Il ne semble donc pas que l'engagement de Moscou modifiera son action sur le terrain, mais au contraire —malgré l'appel formel de John Kerry à « modifier les cibles »— que la déclaration finale de Munich lui reconnaît une légitimité.
 

On observera que la déclaration finale de Munich renvoie la question de la « transition politique » à la reprise des négociations de Genève 3. Ce faisant, elle prive définitivement les 114 personnalités sélectionnées par l'Arabie saoudite de tout espoir de maroquin ministériel. En effet, ces personnalités sont toutes liées aux groupes armés sus-nommés. Par contre, elle ouvre des perspectives aux personnalités d'opposition, de Syrie et en exil, qui ont été invitées à Genève après avoir dénoncé le recours aux armes.

Lors de la Conférence sur la sécurité, un vif accrochage a opposé Sergeï Lavrov et Frank-Walter Steinmeier à propos de la légitimité des bombardements de la Coalition et de ceux de la Russie.
 


L'Arabie saoudite et la France ne désarment pas

Tandis que la France, par les voix de son ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian et de son Premier ministre Manuel Valls, ont répété dans la même enceinte leurs accusations contre la République arabe syrienne et la Russie : usage de bombes-barils, organisation de la famine, bombardements de civils. En outre, ils ont renvoyé dos-à-dos le président de la République et le « Calife », considérant qu'ils étaient l'un et l'autre criminels et que de facto seuls les groupes islamistes armés sus-nommés étaient légitimes à exercer le pouvoir.
 

La Turquie, qui était accusée de mener une « politique paranoïaque » dans les documents préparatoires de la Conférence, fut trop occupée à se défendre pour pouvoir commenter la déclaration finale du GISS. Elle fit donc tonner son artillerie et bombarda les positions des Kurdes au Nord du pays.
 

À retenir :
 

-Mettant fin à trois années de turbulences internes et d'hésitations, la Maison-Blanche a repris en main le dossier syrien, nommé Brett McGurk pour éliminer Daesh de Syrie, et créé un directoire avec le Kremlin pour reléguer Jeffrey Feltman à son rôle de haut-fonctionnaire des Nations unies.
 

-La déclaration finale de Munich prévoit la libre-circulation de l'aide humanitaire et une cessation des hostilités sous une semaine.
 

-Sa formulation légitime le bombardement russe d'Ahrar el-Sham et de Jaysh el-Islam, des groupes armés publiquement par la Turquie, le Qatar et l'Arabie saoudite.
 

Thierry Meyssan:
 

Consultant politique, président-fondateur du Réseau Voltaire et de la conférence Axis for Peace. Dernier ouvrage en français : L'Effroyable imposture : Tome 2, Manipulations et désinformations (éd. JP Bertand, 2007).
 

Source : http://www.voltairenet.org/article190253.html

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